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M. LAURIER EN ANGLETERRE

DISCOURS A IIVERPOOL

Le premier voyage de sir Wilfrid à Londres en 1897 s'est fait dans des circonstances d'un caractère tout spécial, de grandeur et d'importance. Il arrivait dans la capitale de l'Empire pour représenter le Canada à la Conférence impériale et au moment des fêtes organisées pour célébrer le cinquantième anniversaire de l'avènement au trône de la reine Victoria. Le monde avait les yeux fixés sur cette conférence où les premiers ministres de toutes les colonies étaient appelés à traiter de leurs intérêts communs, et de ceux de la métropole, non comme des dépendances de cellesci, mais plutôt comme ses alliés.

Spectacle unique dans le monde, spectacle plein d'enseignements même en Europe, où les colonies de la France et de l'Allemagne ne jouissent d'aucune parcelle d'autonomie.

Sir Wilfrid eut un double rôle à jouer; il lui fallait représenter le Canada à la Conférence et ensuite, aussi, aux grandes démonstrations publiques sur lesquelles se portait l'attention de l'univers. La première de ces réunions où les Anglais aiment à voir leurs hommes éminents traiter les

grandes questions politiques, eut lieu à Liverpool. La British Empire League avait invité le duc de Devonshire à faire une conférence dans cette ville, le 12 juin.

Le noble lord ne pouvait manquer, dans une circonstance comme celle-là, de parler du Canada ; il le fit avec un tact exquis. Le fait le plus saillant de son discours qu'il importe de rappeler ici, est l'approbation donnée à la tentative hardie faite par le Canada Dour se rapprocher de l'Angleterre et identifier davantage ses intérêts commerciaux avec ceux de la métropole, au moyen de la préférence accordée aux importations anglaises au Canada. Citons cette partie de son discours. Après avoir rappelé que presque tous les pays du monde avaient refusé d'accepter le libre-échange que l'Angleterre leur avait présenté comme le dernier mot du progrès international, le duc de Devonshire continuait :

" Il est agréable d'envisager une conception d'un caractère tout différent, une inspiration plus généreuse, et je le crois, plus digne d'hommes d'Etat. Si parmi nos colonies il en est une en particulier où la politique du maintien de nos relations, et surtout de leur expansion, pût sembler d'une fortune incertaine, c'était à coup sûr dans ce qui nous reste de nos possessions de l'Amérique du Nord. Ces colonies — ce groupe de colonies — ne sont pas, comme celles que nous avons perdues, peuplées entièrement de gens de notre race. Quelques-unes ont été conquises ; les autres sont occupées principalement par une population d'une autre origine que la nôtre et professant une religion différente ".

Puis il a ajouté :

" Nous avons la bonne fortune d'être les premiers à accueillir sur notre sol le premier ministre du Canada, qui no représente pas seulement une de nos colonies, mais la fédération de huit de nos colonies ; un homme d'Etat qui, accepté par toute la population, canadienne-française aussi

bien qu'anglaise, symbolise la réalité et la vitalité de cette fédération. [Applaudissements.)

" Nous le saluons avec une satisfaction d'autant plus grande que la première mesure qu'il a présentée au Parlement est un jalon, et nous le croyons un jalon de longue portée, posé sur la voie d'un rapprochement avec nous (Applaudissements) : Preuve éclatante du désir des hommes d'Etat canadiens, d'accord avec le peuple canadien tout entier, d'ajouter à notre propre puissance la force qu'il a tirée de ce régime de fédération et de resserrer les liens qui nous unissent plus étroitement et, nous l'espérons, d'une façon définitive. {Applaudissements.)

" De tous les représentants de nos colonies, qui, dans cette heureuse année, visiteront nos rivages, aucun à coup sûr ne recevra une bienvenue plus chaude que le premier ministre canadien qui a fait ressortir par son propre exemple la vertu que possèdent nos libres institutions et qui écarte de la voie les obstacles d'ordre religieux et national. "

Au banquet qui a suivi la conférence, le principal orateur a été M. Laurier que le public était impatient d'entendre, et qui avait dû jusque-là, pour suivre le programme arrêté d'avance, résister aux appels réitérés qui lui avaient été faits. Son magistral exposé des idées canadiennes a été accueilli avec une attention particulière et un sentiment général d'enthousiasme.

C'était la première fois qu'un orateur canadien-français, maniant avec cette aisance la langue anglaise, se trouvait en présence d'un auditoire anglais ; et ni l'auditoire, ni le public canadien qui suivaient de loin, avec un intérêt qui s'étend à tous les partis, l'homme d'Etat placé par la fortune politique à notre tête, et en une telle lumière, ne pouvaient rien souhaiter de mieux que la façon dont il s'est acquitté, dès cette première rencontre, du rôle délicat et superbe qui lui était échu.

M. Laurier place, dans le discours qu'on trouvera plus loin, au premier rang des événements qui ont marqué le règne de la reine Victoria, l'évolution qui s'est accomplie dans les relations entre la Métropole et les Colonies, et qui en a véritablement transformé le caractère. Il a fait passer tout d'abord sous les yeux de son auditoire le tableau de ce qu'étaient, il y a soixante ans, ces relations. Il n'en a pas dissimulé les ombres. Cette situation était au Canada, a-t-il dit, " aussi mauvaise que possible. "

Graduellement tout a changé, et du sein de la Colonie a surgi un peuple qui, tout en gardant le lien colonial, est déjà une nation. C'est la première fois dans l'histoire qu'on voit ainsi une colonie en possession des droits d'une nation. Ces droits, le Canada, pour sa part, entend les exercer dans le sens d'une union plus complète avec l'Angleterre. Il a pris l'initiative de l'adoption d'un tarif préférentiel en faveur de la Métropole. Le problème est posé, et c'est à l'Angleterre de le résoudre. Il faudra qu'elle avance, ou que le Canada batte en retraite. Il serait singulier de voir la nouvelle politique fiscale échouer par le fait de l'Angleterre elle-même.

Jusqu'ici le Canada a eu toute liberté de frapper à sa guise de droits élevés les produits anglais. Cette liberté sera-t-elle entravée par des actes auxquels il est resté étranger, alors qu'il veut les frapper de droits moindres ?

Analyser davantage le discours du premier ministre serait lui enlever une partie de son charme. Aussi nous nous hâtons de le mettre sous les yeux du lecteur.

MiLORD, Messieurs :

Le lord maire de Liverpool a bien voulu m'appcler à répondre à ce toast ; il a parlé de moi avec une bonté dont je suis confus, et que je ne sais comment reconnaître. Quant aux acclamations

qui ont retenti lorsque le nom du Canada, ma patrie, a été prononcé, je n'oublierai jamais leur signification.

Le Canada est un noble pays. Quoiqu'on puissent penser les étrangers et nos concitoyens des autres colonies, nous. Canadiens, avons peine à croire qu'il en est un autre aussi beau sous le soleil.

Au Canada, on a depuis longtemps résolu les problèmes de la tolérance religieuse, de la liberté civile et politique, et on pourrait imiter avec fruit ces solutions dans d'autres parties de l'Empire. N^otre ami, le lord maire, vient de vous le rappeler, ce pays fut autrefois une colonie française. Mais les Canadiens d'origine anglaise et les Canadiens d'origine française ont appris à se comprendre, à s'estimer et à s'aimer.

Le sort des luttes politiques et la volonté du peuple canadien m'ont élevé au poste qui m'a fait assumer, avec l'aide de mes collègues, la grande responsabilité de gouverner le pays. C'est à mon titre de premier ministre que je dois l'honneur de représenter le Canada aux fêtes jubilaires et de déposer aux pieds de Sa Majesté la Reine notre hommage de respect, de loyauté et de dévouement.

Vous avez, Milord, parlé des gloires du règne de Sa Majesté d'une manière qui ne laisse rien à ajouter. Le règne de Victoria fera époque et marquera une ère nouvelle dans l'histoire. Il vivra dans la mémoire des hommes, à raison des faits merveilleux qu'il a vu s'accomplir: — l'expansion littéraire, le développement des arts et des sciences, leur application au bien-être de l'humanité et à l'avancement de la civilisation — mais surtout à raison des hautes qualités même de la Souveraine, qui, on peut le dire sans exagération ni flatterie, a su conquérir l'amour de tous ses sujets. Parmi les événements qni ont signalé le long règne de Sa Majesté et valu à l'empire britannique sa situation inouïe de grandeur et de stabilité qui étonne le monde, le plus remarquable, j'ose le dire, est l'évolution — car c'est une évolution — qui a transformé l'attitude de l'Angleten-e à l'égard de ses colonie?. Il y a soixante ans, lorsque Sa Majesté est montée sur le trône, le continent australien, qui occupe aujourd'hui ime place si importante dans la vie politique et commerciale de l'Empire, était pratiquement une terre inconnue ; on avait nne idée vague de son existence, mais c'était à peu près tout. Il y a soixante

ans, l'Afrique du Sud, qui fait concevoir aujourd'hui tant de belles espérances, et peut-être aussi quelques inquiétudes, n'était qu'une expression géographique ; on entrevoyait peut-être quelque chose de sa valeur agricole j on ne soupçonnait point sa richesse minière.

Il y a soixante ans, le Canada se trouvait dans la plus mauvaise situation possible. Les cinq provinces qui formaient alors l'Amérique britannique étaient mécontentes et demandaient des réformes constitutionnelles ; dans deux d'entre elles, ce mécontentement finit par dégénérer en révolte à main armée. Dans ces provinces tenait alors garnison l'élite de l'armée britannique ; les vétérans de la guerre d'Espagne et de Waterloo. Ils furent appelés un jour à comprimer le soulèvement d'un peuple qui réclamait ce qu'il croyait être ses droits.

En cette année jubilaire, les provinces qui, il y a soixante ans, étaient déchirées par la guerre civile, ne laissent voir aucune ombre d'agitation hostile. L'autorité de la Reine ne s'appuie pas sur la force militaire ; dans ce pays uni et confédéré qui s'étend de l'océan Pacifique à l'océan Atlantique, l'autorité de la souveraine repose sur l'allégeance libre et cordiale de cinq millions d'hommes que l'on appelle encore des colonistes, mais qui se proclament une nation.

Une colonie, une nation, voilà des mots qui avant notre temps n'avaient pas exprimé une idée de synonymie; jamais ils n'avaient été appliqués à un peuple pour marquer d'un côté son pouvoir souverain, et de l'autre sa dépendance. Il y a environ trois ans, une conférence intercoloniale s'est réunie dans la ville d'Ottawa. Ce simple fait semble ne rien comporter de très particulier, mais que d'horizons s'ouvrirent alors aux yeux des personnes qui ont assisté aux séances d'ouverture de cette conférence dont le seul projet aurait paru chimérique et fantaisiste, il y a soixante ans I

Quel grand spectacle se présente à leurs yeux ! Des représentants de toutes les colonies autonomes échelonnées sur tous les points du globe, venus de tous les climats et de toutes les latitudes du monde ; des pays qui s'étendent des zones, patrie des plantes tropicales, jusqu'aux régions septentrionales du soleil de minuit ; des pays éloignés oii l'Européen n'oserait s'aventurer ! Lorsque ces hommes, accourus de tous côtés, virent représentés à cette conférence le Canada, la Colonie du Cap, celle de Victoria, l'Aus-

tralie du Sud, la Nouvelle-Galles du Sud, la Tasmanie, la jSTouvelle-Zélande, et à côté de ces colonies le Cap de Bonne-Espérance, lorsqu'ils se rendirent compte que les uns et les autres, malgré la distance et les différences de climat, professaient la même allégeance à la même Souveraine, qu'ils étaient réunis pour promouvoir les intérêts du commerce entre leurs pays respectifs, et entre ces derniers et la métropole aussi représentée à cette réunion, non pour imposer sa volonté, mais pour donner des conseils, un frisson de contentement traversa leurs rangs.

Et, en effet, chaque représentant des colonies, en possession du privilège de vivre sous l'égide des institutions de la Grande- BretagTie, sentit son cœur se gonfler de fierté, à la gi*andeur, à la nouveauté, au caractère unique du spectacle qui se déroulait devant lui. Chacun se rendit compte que l'on venait de tourner sous ses yeux ime nouvelle page dans l'histoire du monde. Jamais n'est apparue d'une façon si frappante la vérité de cet aphorisme de John Bright : " L'Angleterre mère vivante de grandes nations en Amérique et en Australie, filles auxquelles elle a donné une liberté plus grande même que la sienne ".

Le sentiment qui dominait alors les esprits et les cœurs, ne s'est pas affirmé dans toute son ampleur à ce moment même, mais seulement un peu plus tard, lorsque le gouvernement du Canada formulait des vœux tendant à activer notre commerce avec la métropole. !Mais chaque colonie représentée pouvait dès lors répéter avec Kipling :

" Daughter am I in my mother's home, but miatress in my own

" Enfant sous le toit de ma mèrej Je reste maîtresse chez moi ".

Ces mots expriment absolument le sentiment qui prédomine au Canada, et qui sans doute se manifeste aussi dans les autres colonies. Chacune éprouve la fierté de l'autonomie locale, la fierté de l'indépendance législative jointe à l'orgueil de faire partie de l'unité impériale.

Par le passé, comme l'atteste l'histoire, les relations entre les colonies et la métropole se sont invariablement terminées de la

même manière : par une querelle suivie d'une guerre et d'une séparation violente. Tel fut le triste sort de toutes les entreprises coloniales. Les annales du passé ne nous présentent pas autre chose ; il en fut ainsi des colonies helléniques, échelonnées sur le littoral de la Méditerranée ; c'est ainsi que se terminèrent, comme vous le «avez, au siècle dernier, les relations entre l'Angleterre et ses possessions américaines. La cause fut toujours la même: la métropole ne tenait aucun compte de l'orgueil, de l'intérêt, des aspirations de ces pays, se manifestant de diverses manières, selon les conditions différentes du climat, des produits et de la situation géographique de chacune.

Permettez-moi de le dire avec orgueil et satisfaction, quelque lourdes qu'aient été les fautes du passé, ce passé est un livre à jamais fermé ; avec les premières années du règne de Sa Majesté, l'empire britannique a vu luire l'aurore d'une ère nouvelle. Je vous ai dit que dans la première année du règne de Sa Majesté une révolte avait éclaté au Canada. Ce fut sur les bords du Saint-Laurent, parmi les anciens colons français que partirent les premiers coups de fusil ; et lorsque cette nouvelle parvint en Angleterre — vous l'avez peut-être oubliée de ce côté-ci de l'Océan, mais nous ne pouvons ne pas nous en souvenir encore — elle ne causa pas une très grande surprise. L'on supposa qu'elle avait été provoquée par le mécontentement assez naturel de gens devenus sujets britanniques à leur corps défendant. Cela n'était exact qu'en partie. Il est vrai que lorsque mes compatriotes devinrent sujets de l'Angleterre, on respecta leur état social et leurs droits civils. Mais il y avait autre chose. La rébellion éclata également dans une partie du pays où la loyauté du peuple ne pouvait être mise en doute, puisqu'il en avait donné la preuve en s' imposant les plus pénibles sacrifices pour maintenir le lien britannique. Je veux parler ici de l'établissement de la province anglaise du Haut-Canada. Dans les rangs des émigrés partis des îles britanniques pour s'y établir, l'on comptait des milliers d'hommes qui, sur maints champs de bataille, avaient prouvé à l'Angleterre l'étendue de leur dévouement. En voyant parmi eux les bouleversements d'une révolution, l'on devait en conclure qu'il ne s'agissait pas d'une simple querelle de race.

B m'a fait grandement plaisir d'entendre M. le duc de Devonshire parler de ces grands hommes d'Etat qui (en 1838), jugeant

que la situation du Canada exigeait un remède autre que la répression, confièrent à lord Durham la mission de le trouver. Lord Durhani fit son enquête et il put se rendre compte que la cause du conflit n'était point du tout nouvelle. Les mêmes causes qui lui avaient aliéné ses colonies d'Amérique au siècle dernier, étaient en voie de faire perdre à la Grande-Bretagne la région qui lui était restée fidèle dans son heure d'épreuve.

Bien que m' accordant avec lord Durham au point de vue général, je ne puis néanmoins accepter ses conclusions sans réserves; il n'a guère été juste envers les hommes de ma race. Mais je vous ai dit que le livre du passé était fermé. Je ne suis pas ici pour récriminer. Les erreurs du passé n'existent plus et une ère nouvelle a lui pour nous. Lord Durham ayant découvert la nature du mal indiqua sans hésitation le remède qui devait le faire disparaître. Il déclara hardiment aux autorités impériales que si elles voulaient conserver la colonie, elles devaient lui accorder la responsabilité ministérielle, c'est-à-dire un gouvernement responsable au peuple de la colonie.

Cette réforme, je le dis avec orgueil en ma qualité de coloniste, avait été déjà depuis longtemps réclamée par un groupe d'hommes d'Etat canadiens, mais ces réclamations prenaient, à Londres, la couleur de théories dangereuses ; l'on supposait que des concessions de ce genre en entraîneraient d'autres avec la rupture finale du lien colonial comme dénouement. Il n'est pas surprenant que le rapport de lord Durham ait été accueilli avec défiance, et il faut bien admettre que c'était un projet audacieux que celui de confier le self-government à un peuple au lendemain des déchirements d'une guerre civile.

Néanmoins, la concession fut faite. On l'entoura de restrictions qui auraient pu la rendre illusoire, mais heureusement pour le Canada, pour l'Angleterre et pour l'Empire, la charge de gouverneur du Canada fut confiée à lord Elgin. Les services rendus à l'Angleterre par cet homme d'Etat dans toutes les parties du monde sont reconnus et appréciés ; mais, au Canada, son nom restera à jamais gravé dans les cœurs.

Honneur à lord Elgin ! Ce fut lui qui, déployant un courage inébranlable en face des sarcasmes et des insultes, et même des violences d'ime populace aveuglée, donna au Canada son indépendance législative. Ce fut lui qui brisa les entraves de la colonie ; ce fut lui qui le premier appliqua les principes de la

responsabilité des ministres au peuple, si féconde depuis en merveilleux résultats.

Peut-être lord Elgin lui-même et ceux qui s'étaient associés à sa pensée n'ont-ils pu alors prévoir toute l'immensité des résultats qui découleraient de ce régime, lorsque le peuple du Canada, ne sentant plus le poids de l'autorité impériale, serait devenu libre de se gouverner à sa guise, d'une façon juste, convenable et avantageuse ; lorsque la dernière trace de mécontentement serait disparue, que les relations entre la métropole et les colonies seraient devenues normales, avec d'un côté la confiance, de l'autre le respect et le dévouement. Que ses prévisions furent justes ! Que sa politique fut sage ! Il n'existe plus trace de mécontentement au Canada. Les révoltés de jadis -sont aujourd'hui de fidèles sujets. L'allégeance est acceptée, non seulement parmi ces sujets de l'Angleterre qui lui sont attachés par les liens du sang, mais aussi par les fils de la France — et j'en suis — devenus sujets britanniques par le sort de la guerre. Ils sont ardemment attachés à la liberté dont ils jouissent maintenant. Ce fut toute une révélation. Comparez les anciennes méthodes à celles qu'on emploie aujourd'hui. Sous l'ancien régime, le peuple faisait effort pour se séparer du pays natal ; aujourd'hui, le peuple du Canada, celui de descendance française, comme celui de descendance anglaise, proclame à l'envi son ardente loyauté.

Mais ce n'est pas tout. Le principe qui prévaut au Canada peut et doit s'appliquer aux autres colonies. Aujourd'hui leur loyauté à la métropole ne dépend nullement de la force de celle-ci, mais de la gratitude et de l'affection des peuples, sentiments qui peuvent être quelquefois supérieurs à la force. Le mécontentement s'évanouit au Canada à l'apparition de la liberté législative. L'idée de la séparation, en s'effaçant, a fait place à celle d'une union plus étroite avec la mère-patrie, et ce vœu est aujourd'hui général parmi nous. Il existe au Canada — bien plus, il s'étend par delà les mers et fait le tour du globe. Que lui réserve l'avenir ? Sur ce point, j'ose à peine émettre une opinion. Aux colonies, certaines personnes constatant que ce sentiment existe, ont essayé d'en diriger les manifestations. Elles se sont réunies pour discuter des projets d'union, mais jusqu'à présent, leurs efforts de ce côté sont restés sans résultats. M. le duc de Devonshire nous a dit aujourd'hui que la Ligue de la Fédération

impériale, la plus ancienne de ces associations, s'était dissoute, avouant, par là, que tous les projets de fédération avaient été trouvés impraticables. Pourquoi cela, messieurs ? La raison de cet échec me paraît très évidente et la cause très facile à comprendre. C'est que le génie de la race britannique, son histoire et ses traditions ne le portent pas à écrire des constitutions et à inventer des théories ; il veut au contraire procéder avec mesure, ne jamais déranger l'état de choses existant, à moins qu'il ne devienne encombrant ou insuffisant au point de constituer un grief ; et même alors, la réforme n'ira pas au-delà des exigences du moment. Aujourd'hui l'aspiration coloniale tend vers une union impériale plus étroite et une participation plus large aux privilèges de sujets britanniques. Ce n'est là qu'une aspiration, mais non un grief. Nous sommes satisfaits de notre sort ; et le peuple anglais a témoigné tant et plus de sa répugnance à changer l'ancienne constitution de ses possessions.

Je me demande donc ce que sera l'avenir ? Quel sera l'avenir des colonies? Quel sera l'avenir de l'empire britannique? Le temps viendra peut-être — ce temps se rapproche — où les droits dont jouissent actuellement les colonies, et dont elles sont pleinement contentes aujourd'hui, deviendront insuffisants. Un jour viendra sans doute où, par suite de l'augmentation de la population, on devra tenir compte de ces sentiments et de ces aspirations vers une union plus étroite. Qu'arrivera-t-il alors ? J'ose à peine exprimer ici ma propre opinion, mais peut-être me pardonnera-ton si je dis qu'à mon avis, et ma manière de voir est aussi celle du Canada, l'on peut trouver une solution — sans heurter la constitution de ces possessions et sans déranger l'état de choses actuel, — dans l'antique principe britannique de la représentation des colonies au Palais de Westminster. Voilà une proposition aussi bien admise partout où l'on parle la langue anglaise, où l'on apprécie la littérature anglaise, que l'est cette vision du voyageur de la Nouvelle-Zélande venant s'asseoir sur une arche brisée du pont de Londres ou sur les ruines de l'église Saint-Paul.

Lorsque ce tableau de désolation se présenta à l'imagination de Macaulay, il était obsédé par les souvenirs du passé ; il avait présent à l'esprit le souvenir des Egyptiens, des Assyriens, des Perses, des Grecs et des Romains tour à tour tombés en poussière. Mais en ce qui nous regarde, ces prédictions de malheur

ne se sont pas réalisées ; au contraire elles se trouvent contredites. Ce voyageur de la Nouvelle-Zélande, il est aujourd'hui parmi nous. Il vient non pas pour rêver en face d'un spectacle de ruine et de désolation, mais pour témoigner du développement inouï de la puissance britannique que Macaulay, dans ses rêves, ne pouvait entrevoir. Et le jour viendra peut-être où un I^éo-Zélandais, se présentant aux portes de Westminster, demandera, au nom de son pays, d'être admis dans cette enceinte historique qui ayant été le

berceau de la liberté (des applaudissements prolongés

couvrent la fin de la phrase).

Voilà une probabilité plus ou moins éloignée ; mais il est ime chose qui demande notre attention immédiate. L'union politique peut être plus ou moins loin, mais il est un devoir qui incombe à toutes les parties de l'empire britannique, c'est celui de promouvoir leurs relations commerciales.

Le gouvernement actuel du Canada, par son tarif, accorde à la Grande-Bretagne un traitement de faveur s'élevant à 12^ pour cent, et qui atteindra bientôt 25 pour cent. C'est une concession faite sans demande de compensation. Certains de nos concitoyens voudraient que de telles concessions ne fussent faites qu'à titre de quid pro quo. Le gouvernement canadien ne partage pas cette manière de voir. î»^ous l'avons faite parce que nous devons à la Grande-Bretagne une dette de reconnaissance. ISTous l'avons faite parce que nous n'entendons pas déranger en quoi que ce soit le système de libre-échange qui a été si utile à l'Angleterre. Mais on nous objecte que cette politique adoptée par le gouvernement canadien ne saurait s'appliquer parce qu'elle entre en conflit avec les traités existants. Permettez-moi de vous le dire: le peuple canadien est prêt à donner cette préférence à la Grande-Bretagne ; il ne désire pas, pour le moment, accorder le même traitement à d'autres pays. ISTous prétendons que les traités qu'on nous oppose ne peuvent entraver notre action ; nous sommes d'opinion qu'ils ne s'appliquent pas à notre cas, et nous allons soumettre notre manière de voir aux autorités impériales. Il se peut, cependant, que notre prétention ne soit pas maintenue, et que la décision nous soit défavorable, comme par le passé. Si les traités s'appliquent, il nous faudra, ai-je besoin de le dire, chercher une nouvelle ligne de conduite pour l'avenir. Si les traités s'appliquent, il faudra trouver la solution d'un nouveau problème qui se

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pose ainsi : Le Canada doit-il rétrograder ou l'Angleterre, «'avancer ? La situation ne laisse pas que d'offrir certaines complications curieuses. Il y a trente ou quarante ans, lorsque le Canada obtint la responsabilité ministérielle, nous en avons usé largement; certaines gens de ce côté ont même prétendu que nous en avons abusé. oSTous avions taxé les produits britanniques, et l'on disait: " A quoi bon ces colonies qui taxent nos produits ? " Eh bien, John Bull n'est pas un incoimu pour moi. Max O'Rell dit qu'il tient bien ce qu'il tient ; mais que nous l'aimions ou non, tout le monde doit connaître qu'il est rempli de courage, d'énergie et d'esprit d'entreprise. En constatant que son enfant canadien taxait ses produits, John Bull a découvert chez nous beaucoup de ses propres qualités. Il dut reconnaître que cet enfant tenait de famille.

En ce moment, nous réduisons l'impôt sur les produits de John Bull. Le peuple de la Grande-BretagTie nous dira-t-il que cette mesure est inacceptable? (Xon, non!) La chose est entre vos mains. Je ne dirai rien de plus à ce sujet.

Quels sont donc les sentiments du Canada ? Sa population n'est pas homogène. Les Canadiens ne sont pas tous d'origine britannique ; un tiers de la population est d'origine française. Quels sont les sentiments de cette population d'origine française ? Quelles sont ses aspirations ? Messieurs, la réponse est facile. Mes ancêtres ont combattu les soldats de l'Angleterre sur maint et maint champ de bataille, pour défendre et conserver pour le roi de France la colonie du Canada. Ils ont repoussé invasion sur invasion, et de toutes les parties du monde où la valeur française et l'endurance britannique se sont trouvées en présence, nulle part peut-être les vertus des deux peuples ne se manifestèrent d'une façon aussi éclatante que dans les forêts du ISTouveau-Monde.

Il vint un jour où la fortune de la guerre fut défavorable à mes ancêtres. Le -sort de la guerre et un traité solennel ont fait d'eux des sujets britanniques ; et à partir de ce jour, ils ont réclamé de l'autorité impériale le droit que possède tout sujet britannique d'exercer sa religion, de parler sa langue, et de maintenir ses institutions. Leur religion a toujours été respectée, je suis heureux de le dire ; les droits politiques leur ont été longtemps refusés, mais lorsque la concession est venue, elle nous a été faite avec bonne grâce et ampleur.

Permettez que je vous dise ceci : Mes compatriotes ayant obtenu les droits de sujets britanniques, ils se considèrent liés par le devoir, l'honneur et l'amitié à accepter et à accomplir dans leur intégrité les obligations et les responsabilités des sujets britanniques. Ils sont fiers de leur origine, fierté que peu d'Anglais leur reprocheront, celle d'être des descendants d'une race altière. S'ils ont l'orgueil de race, ils ont aussi au cœur un autre orgueil, celui de la reconnaissance. Et au jour du jubilé, dans toute l'immense étendue de l'empire, c'est de la terre qu'habitent les sujets français de Sa Majesté, que s'élèveront au ciel les prières les plus ferventes pour que Sa Majesté vive encore de longues années. (Applaudissements prolongés.)

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