LE JUBILE DE LA REINE
Un peu plus tard, le 22 juin, toute la population de Londres était sur pied pour voir défiler à travers rimmense ville le cortège royal, qui se rendait de Buekingham Palace à l'église Saint-Paul. C'est dans ce vaste et antique temple qu'eut lieu, en présence de la R-eine Victoria, la cérémonie religieuse, hymne de reconnaissance du peuple anglais à la Providence qui avait permis à l'auguste souveraine de régner si longtemps sur l'Empire. Tous les premiers ministres figuraient dans le cortège du jubilé et s'unissaient avec les hommes éminents de la Grande-Bretagne pour donner à ce déploiement de force et d'intelligence une empreinte de grandeur ineffaçable.
Ces fêtes jubilaires n'ont pas été seulement l'apothéose d'un règne et l'hommage grandiose rendu par l'empire britannique tout entier à une grande et bonne souveraine ; elles ont été aussi le triomphe des colonies anglaises, mises soudain en pleine lumière devant l'univers étonné, devant l'Angleterre surprise toute la première, avec un effet d'autant plus grand que cet accessoire magnifique de la grandeur impériale ne paraissait pas constituer une partie aussi importante du programme.
16 DICSOURS
Après le cortège royal a passé le cortège colonial, comme lui acclamé. Vision splendide qui se déroulera longtemps sous les yeux de ceux qui l'ont vue, ou seulement observée de loin. L'horizon en est encore rempli, et lorsqu'elle aura lentement disparu, il en restera autre chose qu'une coloration nouvelle des lointaines perspectives qu'elle a ouvertes devant le peuple puissant qui, atteint aussi lui par les vagues théories, avait rêvé un jour d'abdiquer son empire colonial.
Dans cette sorte d'apparition du monde colonial anglais dans les rues de Londres, à la suite de la Reine et dans le rayonnement du trône, le Canada a occupé la première place. Les autres colonies se sont, on peut le dire, comme confondues en lui.
Au fait, pourquoi ne pas le dire, puisque chacun le pense: c'est le Canada qui, dans ce défilé mémorable, a figuré le monde colonial. On aurait alors proposé d'étendre à toat cet empire dispersé le nom unique de Canada, que cela n'aurait surpris personne.
Le rang donné au Canada dans cet apothéose imposait à son représentant un rôle qui eût été écrasant pour tout autre que sir Wilfrid Laurier. Il l'a soutenu avec une distinction et une bonne grâce qui ont rallié tous les suffrages et son prestige personnel fut dès lors aussi grand en Angleterre qu'au Canada.
Dans le banquet présidé par le prince de Galles, en présence des autres premiers ministres coloniaux, de lord Salisbury, de M. Chamberlain, de lord Roseberry, M. Laurier a dessiné en quelques traits l'attitude dont les colonies n'entendent jamais se départir vis-à-vis de la métropole, en même temps qu'il a fait ressortir la physionomie particulière que gardera toujours, au milieu d'elles, le Canada fidèle à ses glorieux souvenirs et à sa double origine. Le
Canada est une nation, a-t-il dit, sa population est supérieure à celle de plusieurs nations européennes. Les colonies britanniques sont faites pour devenir des nations libres ; la nation canadienne est déjà libre et la liberté voilà sa nationalité. Puis il a ajouté :
" Je suis venu ici pour dire que la séparation ne donnerait pas un seul droit que nous n'ayons déjà. Chacun me demande de dire, des multitudes de gens m'écrivent pour savoir quels sont les sentiments des Canadiens-Français : Nous vénérons la terre de France qui nous a donné le jour ; nous sommes loyaux à la couronne britannique qui nous a donné la liberté.
" Le Canada a élevé au marquis de Montcalm et au général Wolfe, ensevelis l'un dans sa victoire, l'autre dans sa défaite, un monument peut-être unique au monde, et qui marque bien les véritables sentiments des Canadiens d'origine française et d'origine britannique, races égales en courage, en gloire et en renommée.
" Ce monument porte cette inscription, qui proclame nos sentiments envers la France et envers l'Angleterre: Mortcm virtus communem ; Famam historia ; Monumentum posteritas dédit ; aux deux héros leur courage a donné une mort commune ; l'histoire, une gloire égale ; leurs descendants, un même monument. "
Le marquis de Salisbury, prenant la parole après M. Laurier, a parlé en termes également éloquents :
" Nous représentons ici l'Empire toujours croissant de la Grande-Bretagne. Nous ne savons au juste quel est l'avenir ouvert devant nous, nous sentons que nous sommes \q^ instruments d'une grande expérience. Il y a eu avant notre époque, bien des émigrations et bien des colonies; bien souvent se sont établies les relations ordinaires entre la mèrepatrie et ses dépendances ; mais ces empires n'ont jamais
duré ; ou bien les colonies ont été enlevées à la métropole par des forces supérieures, ou bien la mère-patrie en gou vernant injustement et imprudemment ses colonies, les a obligées à se séparer d'elle. Le fait historique, c'est que ces empires n'ont jamais duré. Nous tentons en ce moment la grande expérience d'essayer de maintenir un tel Empire exclusivement sur la base d'une bonne volonté, d'une sympathie et d'une affection mutuelles.
" On parle d'union fiscale et d'union militaire. Ces deux unions peuvent, jusqu'à un certain point, être une excellente chose. Peut-être ne pourrons-nous pas mener l'union aussi loin que quelques-uns le pensent, en tout cas, ce n'est pas sur cette base que reposera notre empire. Notre empira reposera sur le grand développement de sympathie, do pensées communes, et de sentiments entre des hommes qui sont, pour la plupart, les enfants d'une même race, qui se glorifient du même passé historique, et envisagent le même avenir politique.
" L'objet de nos efforts à tous, objet dont cette réunion est le symbole et le sceau, est de faire triompher une idée morale dans la construction d'une grande organisation politique ; mais le succès de ces efforts dépendra de la conduite de nos différentes législatures, petites ou grandes, car c'est en elles, en somme, que repose le gouvernement. Il dépend du caractère de ces législatures et de la contrainte qu'elles sauront s'imposer, que cette expérience réussisse. Le haut idéal d'une législature doit d'être un arbitre entre les intérêts opposés et les diverses classes.
"Le danger auquel, de notre temps, sont exposées les législatures, c'est qu'elles cherchent à se rendre l'instrument d'une classe au dommage et au péril des autres classes.
" Notre grande expérience d'un empire colonial ne peut réussir que si les différentes législatures — auxquelles nous
souhaitons plein succès et brillant avenir — savent exercer un puissant contrôle sur elles-mêmes et accomplir leur haut idéal. En ce cas, elles créeront un empire tel que le monde n'en a jamais vu, et qui sera la marque d'une puissante étape dans la marche en avant de l'humanité, "
Le discours de sir Wilfrid et la réponse du marquis de Salisbury ont créé le courant d'idées qui a dominé tous les convives.
De cette rencontre sur un pareil théâtre, de cet échange de nobles paroles et de grandes vues, que sortira-t-il ? Un monde colonial autre que celui que nous voyons aujourd'hui, n'en doutons pas ; mais que sera-t-il ? La pensée de l'abandon des colonies est pour toujours répudiée ; le principe absolu du libre-échange est bien atteint ; la connaissance précise, exacte des colonies, les relations suivies, constantes avec elles, s'imposent non seulement aux politiques, mais encore à tous : il n'est plus permis à personne d'être indifférent à ce qui se passe au-delà des mers.
L'Angleterre n'attendra plus, soyons-en convaincu, que ses colonies viennent à elles. De son propre mouvement, elle ira vers le Canada, vers l'Australie, comme au-devant d'alliés sur lesquels elle peut compter.
M. Laurier l'a dit : ce sont des nations qu'elle trouvera devant elles. Comme des nations, elle les traitera.
Et la présence d'un des nôtres dans ce conseil réuni de tous les coins de l'Empire, autant que la légitime satisfaction que tire l'Angleterre de notre contentement, sont des gages qu'un soin particulier sera pris, dans la conception de l'ordre de choses nouveau, de ne porter en aucune façon atteinte à nos sentiments de préservation non plus qu'à nos espérances d'expansion.
Après avoir résumé l'échange des vues entre les deux
premiers ministres, le discours de sir Wilfrid que nous donnons ici en entier apparaîtra dans toute son immense importance.
Altesse, Messieuks,
Le toast que Votre Altesse Royale vient de porter en termes si aimables pour nous, touche à un isujet d'une importance qui ne cessera pas avec la circonstance qui l'a fait naître, mais qui occupe en ce moment l'opinion publique.
Depuis que nous sommes en Angleterre, mes collègues et moi, nous avons constaté à maintes reprises combien les hommes qui songent à l'avenir se préoccupent de la destinée des colonies.
Il est dans la destinée de ces possessions d'outre-mer de devenir des nations. On m'a fait observer ici que la population du Canada est supérieure à celle de plusieurs peuples indépendants, et l'on s'est demandé si les Canadiens ne deviendraient pas un jour une nation. Ma réponse à cette interrogation sera précise : Le Canada est une nation. La Canada est libre, et la liberté constitue sa nationalité. Je suis heureux de dire que la rupture du lien colonial, que la séparation du Canada de l'Angleterre ne nous donnerait pas un seul droit que nous n'ayons déjà, bien que nous reconnaissions la suzeraineté d'un pouvoir souverain.
Lord Lansdowne nous a parlé des dangers qui pourraient un jour menacer l'Empire. L'histoire démontre que l'Angleterre a toujours su se défendre et combattre ses propres combats, mais vienne l'heure du danger, que le clairon sonne, que l'on allume les feux sur le sommet des collines, et alors, de toutes parts, les colonies voleront au secours de la mère-patrie dans la mesure de leur force.
Une foule de personnes m'écrivent de tous côtés, de l'Angleterre, pour savoir quels sont les sentiments de la population française à l'égard de la Grande-Bretagne ; si sa loyauté est absolue ? On me rappelle que les querelles de race persistent longtemps et sont longues à mourir, que les rivalités de la France, patrie de mes ancêtres, avec l'Angleterre ont duré pendant plusieurs générations. Qu'il me soit permis de répondre que bien que les guerres entre la France et l'Angleterre aient tenu pendant
DE SIU WILFRII) LAUIlIEll 21
longtemps une place trop marquante dans riiistoire, notre gênération a eu le privilège de voir les étendards de la France et do l'Angleterre flotter l'un à côté de l'autre, agités par le souffle de la victoire, sur les hauteurs d'Inkerman, les rives de l'Aima et sous les murs de Sébastopol. 11 est vrai que durant le siècle dernier et le siècle précédent, une longue guerre, un long duel a divisé l'Angleterre et la France, qui se disputaient la possession de l'Amérique du Xord. La dernière bataille qui a marqué la fin de cette guerre a vu tomber les deux généraux ennemis sur le champ de bataille, le vainqueur et le vaincu.
Lorsque vous visiterez la ville de Québec, vous y verrez un monument qui commémore ce grand événement. Quelle est la signification de la colonne que l'on doit à une haute pensée de lord Dalhousie? Les monuments qui rappellent les victoires ne sont rares ni en France, ni en Angleterre, mais celui de Québec n'a pas son semblable dans l'univers, car il n'a pas été élevé à la gloire du vainqueur seulement, mais aussi à celle du général tombé dans la défaite: il proclame à la fois l'héroïsme de Wolfe et de Montcalm ensevelis l'un dans sa victoire et l'autre dans le désastre. Et l'inscription qui le couvre est une des plus nobles et des plus belles dans les sentiments qu'elle exprime qu'il soit possible de trouver. J'ajouterai qu'elle est aussi très élégante dans sa forme littéraire. Voici comment elle se lit :
" moetem virtus commuxkm ;
Fama;m histokia ;
monumentum posteritas dedit ".
Aux deux héros, leur courage a donné une mort commune ; l'histoire, une gloire égale ; leurs descendants, un même monument. Vous trouverez dans cette inscription un symbole de l'état du Canada. Nous sommes aujourd'hui les égaux de ceux qui ont triomphé sur le champ de bataille des plaines d'Abraham. C'est par des actes de ce genre que l'Angleterre a conquis le cœur de mes concitoyens, et qu'elle s'est acquise des droits à notre loyauté.
Votre Altesse Royale me permettra de la remercier du fond de mon âme des nobles paroles qu'elle a prononcées. Votre Altesse a eu l'amabilité de nous rappeler que dans sa jeunesse elle a fait un voyage au Canada. Bien des changements se sont produits dans le pays depuis ce temps-là, mais qu'il me soit permis d'assurer Votre Altesse que nul changement ne s'est opéré dans la loyauté du peuple du Canada.