‹ Discours à l'étranger et au CanadaChapitre 90 sur 113 · SIR JOHN A. MACDONALD · texte numérisé non relu

SIR JOHN A. MACDONALD

Le 6 juin 1891 s'éteignait à Ottawa, au début de la session, un homme qui avait occupé le premier plan de notre scène politique depuis cinquante ans. Sir John A. Macdonald disparaissait en pleine gloire, au sortir d'élections générales qui lui avaient été favorables.

Lorsque la triste nouvelle fut communiquée officiellement à la Chambre des Communes, M. Laurier se leva pour rendre un superbe hommage à celui qui avait été à la fois son adversaire politique et son ami. Ce fut un spectacle consolant de voir M. Laurier s'incliner devant les hautes qualités de l'homme qui l'avait si longtemps tenu éloigné du pouvoir. Pour louer Macdonald, M. Laurier ne s'est pas tenu aux banalités qu'exige l'adage antique : Niîiil de mortuis nisi honum. Passant en revue sa carrière, il s'est incliné devant le mérite de son rival et fait un bel éloge de sa grande et utile carrière. Voici cet éloge :

M. l'Oeateue^

Je comprends parfaitement l'émotion que ressent M, Langevin (1), et dans les circonstances actuelles, son silence est beau-

(1) Après avoir parlé de Sir John pendant quelques minutes, M. Langevin, brisé par l'émotion, avait dû reprendre son siège.

coup plus éloquent que ne peut l'être la parole humaine. Je comprends parfaitement la profonde douleur qui remplit l'âme de tous ceux qui furent les amis et les partisans de sir John Macdonald, à la perte de ce chef éminent dont toute la vie s'est identifiée si complètement avec leur parti, parti sur lequel il a jeté tant d'éclat et tant de lustre. De ce côté-ci de la Chambre, nous qui fûmes ses adversaires, nous qui ne croyions pas en sa politique, ni dans sa manière de gouverner, nous prenons part à leur profonde douleur, et la perte qu'ils déplorent aujourd'hui est de beaucoup en dehors et au-dessus de la portée ordinaire des partis. C'est à tous égards une grande perte nationale, car il n'est plus celui qui sous tant d'aspects était le fils le plus illustre du Canada, et dans toute la force de l'acception son plus brillant homme d'Etat.

A cette période de la vie oii sir John était arrivé, la mort, quand elle vient, n'est pas inattendue. Il y a quelques mois, durant la tourmente des dernières élections, quand le pays fut averti qu'à certains jours la force physique du vieux chef avait trahi son courage et que ses travaux avaient accablé sa frêle constitution, chacun, à l'exception peut-être de lui-même, se demandait avec inquiétude si l'ange de la mort ne l'avait pas déjà touché du bout de son aile.

Quand, il y a quelques jours, au milieu d'une discussion acrimonieuse au sein du parlement, la nouvelle se répandit dans cette chambre que son état était devenu subitement alarmant, la vague tumultueuse de la discussion s'apaisa soudain et chacun, ami comme adversaire, comprit que, cette fois, l'ange de la mort avait certainement apparu et avait franchi le seuil de sa demeure.

Ainsi, nous ne fûmes pas pris par surprise, et bien que nous fussions préparés à ce triste événement, il est cependant presque impossible de faire admettre à notre esprit, qui s'y refuse, cette vérité, que sir John n'est plus, que ce siège que nous voyons vide maintenant devant nous est déserté pour toujours, que cette figure si familière dans ce parlement, durant les quarante dernières années, on ne la verra plus, et que cette voix si bien connue, on ne l'entendra plus, ni dans la solennité des débats, ni dans ses reparties fines et amusantes.

En effet, la place de sir John A. Macdonald était si grande et si absorbante qu'il est presque impossible de concevoir que la poli-

tique de ce pays, que le sort de ce pays puisse se passer de lui. Sa perte nous laisse atterrés. Pour ma part, je dis en toute sincérité que sa perte m'accable comme elle accable aussi ce parlement, comme si nous avions perdu une des institutions même de ce pays.

Sir John A. Macdonald appartient au passé et l'on peut dire avec certitude que la carrière qui vient de se terminer est l'ime des plus remarquables de ce siècle.

Il serait prématuré, maintenant, de chercher à deviner ou de vouloir connaître d'avance le jugement de l'histoire sur lui ; mais il se trouve dans sa carrière et dans sa vie des traits si saillants et si remarquables, que déjà il brille d'une gloire que le temps ne pourra jamais altérer. Ces traits caractéristiques paraissent aujourd'hui à la Chambre tels qu'ils paraîtront dans l'histoire.

Je crois que l'on peut dire que dans l'art suprême de gouverner les hommes, sir John A, Macdonald était doué comme peu d'hommes l'ont été dans aucun pays, dans aucun siècle ; doué des qualités les plus éminentes, qualités qui auraient brillé sur n'importe quel théâtre, et auraient brillé d'autant plus que ce théâtre eût été plus grand.

Ce fait de pouvoir rassembler les éléments les plus hétérogènes et les lier en un parti compact et jusqu'à la fin de sa vie les tenir ainsi fermement sous sa main, est peut-être sans précédent.

Le fait que durant tant d'années il a conservé intacts non seulement la confiance mais le dévouement et l'affection ardente de son parti, est une preuve évidente qu'en outre de ses hautes qualités d'homme d'Etat dont nous étions témoins tous les jours, il était encore doué de ce charme caractéristique de l'âme intime, subtile, indéfinissable qui gagne le cœur des hommes et se le tient attaché.

Quant à sa vie d'homme d'Etat, elle est écrite dans l'histoire du Canada. On peut dire sans exagération que la vie de sir John A. Macdonald, à partir du jour où il est entré au parlement, est l'histoire du Canada: car il a été associé à tous les événements, à tous les faits, à tous les développements qui ont amené le Canada de la position qu'il occupait alors — celle de deux petites provinces n'ayant de commun que leur allégeance, n'étant unies que sur le papier — à la condition actuelle de progrès qu'il a atteinte.

Bien que mes vues politiques me forcent à dire qu'à mon avis,

ses actions n'ont pas toujours été au mieux pour l'intérêt du Canada, bien que ma conscience me force à dire que dernièrement il a imputé à ses adversaires des motifs sur lesquels je puis dire du fond de mon cœur, qu'il s'est grandement mépris, néanmoins, je suis heureux de pouvoir effacer ces divergences et ne rappeler que les grands services qu'il a rendus au paj^s, — de rappeler que ces actions accusaient chez lui une grande impartialité de vues, une immense fertilité de ressources, un niveau très élevé de conception intellectuelle, et par-dessus tout, une vision prophétique bien au delà des événements du jour et par-dessus tout cela, un patriotique dévouement à la prospérité du Canada, au progrès du Canada, à la gloir^.- du Canada.

L'existence d'un homme d'Etat est toujours pénible et très souvent elle est très ingrate. Le plus souvent, ses actes ne portent leurs fruits que longtemps après qu'il est descendu dans la tombe. Tel n'a pas été, néanmoins, le sort de sir John Macdonald. Sa carrière a été singulièrement heureuse. Elle n'a été parsemée que ■de très rares revers et ils ont été de courte durée. Il aimait le pouvoir, et dans mon opinion, cette passion fut, si je puis m'exprimer ainsi, le pivot de son existence- Il aimait le pouvoir et il n'en faisait aucun secret. Bien des fois, nous l'avons entendu en faire l'aveu dans cette enceinte, et l'on peut dire que sous ce rapport son ambition a été satisfaite comme jamais peutêtre ne fut mieux satisfaite l'ambition d'un homme.

Selon moi, la carrière de Pitt lui-même peut à peine se comparer sous ce rapport à celle de sir John Macdonald. En effet, bien que le rôle de Pitt se jouât dans une sphère plus élevée, et qu'il eût à résoudre des problèmes plus difficiles que nos problèmes, je doute néanmoins que dans le maniement de son parti, William Pitt ait eu à surmonter des difficultés égales à celles contre lesquelles sir John A. Macdonald a eu à lutter.

Jusque dans la mort même il paraît avoir été singulièrement favorisé.

Il y a une vingtaine d'années, un des meilleurs amis personnels et politiques de sir John Macdonald me raconta que dans l'intimité de son cercle domestique, il aimait à redire que sa carrière aurait la fin de celle de lord Chatham, et qu'il serait transporté hors de cette chambre pour mourir aussitôt. Nous savons tous, hélas! combien il avait lu distinctement dans l'avenir; car nous

l'avons tous vu aux dernières heures de son existence, sa santé brisée, ses forces épuisées, luttant encore sur le parquet de ce patrleanent, sentant déjà sur son épaule la main de la mort, emporté enfin chez lui pour aller y mourir. Et finir ainsi, couvert de son armure de combat, n'était-ce pas réaliser ses rêves ?

Monsieur l'Orateur, la mort est la loi suprême. Bien que nous la voyions tous les jours sous ses formes diverses, bien qu'à chacune de nos sessions, nous l'ayions vue apparaître dans cette chambre, fauchant à droite et à gauche, sans égard pour l'âge ou pour le rang, néanmoins ce spectacle sans cesse renouvelé n'amortit en aucune manière la douleur de la blessure que la mort a faite à nos cœurs. La mort a toujours pour cortège inséparable la douleur et les chagrins, mais ce qu'il y a de plus triste dans la mort, c'est le sentiment qu'elle fait naître en nous d'une éternelle séparation, — séparation de tout ce que nous aimions dans la vie ; c'est là ce qui rend la mort si poignante pour l'homme qu'elle frappe, s'il est encore en pleine maturité. Mais lorsqu'elle est la fin naturelle d'une existence bien remplie, pendant laquelle celui qui vient de disparaître a donné toute la mesure de ses talents et a accompli tout ce qu'on attendait de lui, et plus encore, la douleur de la mort n'est plus pour celui qui s'en va, mais pour ceux qui l'aimaient et qui lui survivent. Sous ce rapport, je suis certain que le peuple canadien accordera une sympathie sans bornes aux amis de sir John Macdonald, à ses enfants plongés dans la douleur, et principalement à la brave et noble femme, sa compagne en cette vie et son meilleur soutien. Ainsi, M. l'Orateur, nous les voyons s'en aller les uns après les autres ceux qui ont travaillé ici à amener le Canada à l'état de développement dans lequel nous le trouvons. Aujourd'hui, nous pleurons la mort de celui que nous nous accordons à considérer comme le premier Canadien de son temps, de celui qui a rempli la plus grande place dans l'histoire du Canada.

C'est la semaine dernière seulement qu'a été enseveli à Montréal un autre fils du Canada, oui fut en son temps comme une des forteresses du parti libéral, dont nous nous souviendrons toujours comme d'un homme qui fut une des plus nobles, des plus pures et des plus grandes figures que le Canada ait jamais produites: sir Antoine-Aimé Dorion. Sir Antoine-Aimé Dorion ne s'était pas montré d'abord favorable à l'idée de la confédération.

ISTon pas qu'il fut opposé au principe; mais dans sa pensée l'union de ces provinces était alors prématurée. Néanmoins, quand la Confédération fut un fait accompli, il lui consacra le meilleur de son esprit pour en assurer la prospérité.

Il peut se faire, M. l'Orateur, que le peuple canadien voyant s'éclaircir graduellement les rangs de ceux sur lesquels il s'est (habitué à compter pour le guider, sente se glisser en son cœur la crainte d'un danger qui menacerait les institutions du pays. En face de la tombe de celui qui fut, plus que tout autre, le père de la Confédération, je souhaite que notre douleur ne soit pas une douleur stérile ; mais qu'on y joigne la résolution la plus ferme de ne voir jamais s'écrouler l'édifice auquel libéraux et conservateurs, Brown et Macdonald, ont travaillé ensemble, et de travailler à ce que le Canada, tout privé qu'il soit des services de ses plus grands hommes, ne périsse pas, mais qu'il vive toujours.

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