XX INTRODUCTION
core un chef qui souffle seul à la masse le mot d'ordre qui la fait marcher. Le régime de Sir Wilfrid est bien conforme à la tradition historique. Maître absolu au Parlement, il sent sa volonté communiquer la vie et l'action, de son fauteuil aux derniers sièges, et de la Chambre à la foule qui vote. Loin de donner l'impulsion elle ne fait que la subir, souvent avec la plus belle inconscience. Tout le parti libéral a été entraîné dans son sillage.
Dirons-nous que le premier ministre conserve au pouvoir son attitude de l'opposition? Non, sa manière s'est profondément modifiée. Si la direction suprême au Parlement lui appartient, elle est tempérée par la modération et la générosité. Son éloquence, moins agressive que jadis, prend des airs presque paternels, et si l'opposition abuse de son privilège d'attaquer les actes du ministère, si la critique de M'M. Borden, Foster et Monk tourne à la violence, il ne s'en émeut nullement et ne s'en irrite point. C'est son rôle de calmer les flots soulevés. Dix-huit ans pass^^s à gauche, dix-huit ans passés à monter chaque jour à l'assaut du pouvoir, lui font excuser des emportements qu'il a connus. Son expérience des jours de l'opposition l'incline à l'indulgence et il est plein de condescendance pour des colères d'ailleurs impuissantes.
Un autre trait de son caractère, c'est le tact, l'esprit d'à propos, et l'intelligence qui le font sortir des difficultés en apparence inextricables, comme s'il s'agissait d'une affaire banale. Le mot qui caractérise la situation lui vient toujours à point. Ainsi avec quel art n'a-t-il pas expliqué, à Londres, le rôle des Canadiens-français au Canada ?
l'homme et l'œuvre XXI
" Permettez que je vous dise ceci : Mes compatriotes " ayant obtenu les droits de sujets britanniques ils se con- " sidèrent liés par le devoir, l'honneur et l'amitié à accepter " et à accomplir dans leur intégrité les obligations et les " responsabilités des sujets britanniques. Ils sont fiers de " leur origine et d'être les descendants d'une race altière, '" fierté que peu d'Anglais leur reprocheront. S'ils ont " l'orgueil de race, ils ont aussi au cœur un autre orgueil, " celui de la reconnaissance. Et au jour du Jubilé, dans " toute l'immense étendue de l'empire, c'est de la terre " qu'habitent les sujets français de Sa Majesté, que s'élè- " vent au ciel les prières les plus ferventes pour que Sa Ma- " jesté vive encore de longues années. "
Non moins habile fut sa manière d'expliquer aux Parisiens notre loyauté envers l'Angleterre et notre attachement à la France. Lorsqu'il s'était, quelques jours auparavant, déclaré en Angleterre sujet britannique, cette déclaration bien naturelle avait été très mal interprétée et avait produit un assez mauvais effet en France. Cette qualité de citoyen anglais, réclamée par sir Wilfrid, sonnait mal à certaines oreilles françaises. On était alors loin de l'entente cordiale et les Parisiens auraient voulu voir dans ce Français d'outre-mer un Français à leur image, atteint de rage anti-britannique. Avec quelle finesse n'a-t-il pas jeté des clartés sur sa situation et défini, d'une façon lumineuse, le dédoublement de notre personnalité canadiennefrançaise ? Un diplomate vieilli sous le harnais n'aurait pas mieux tracé notre physionomie complexe.