‹ Discours à l'étranger et au CanadaChapitre 91 sur 113 · SIR GEOKGES-ETIENNE CARTIER · texte numérisé non relu

SIR GEOKGES-ETIENNE CARTIER

S'il est un homme dont le parti libéral ait eu à se plaindre dans le passé, c'est Cartier. Dans Farde ar agressive qui le caractérisait, il ne mesurait jamais ses coups lorsqu'il avait en face de lui " les petits rouges ", C'est ainsi qu'il désignait Dorion et ses amis. A cet esprit belliqueux correspondait chez les libéraux une égale combativité. Tout l'arsenal des personnalités se vidait à son adresse. La peine du talion ne cessait de sévir. Les luttes étaient beaucoup plus acrimonieuses alors qu'aujourd'hui, et il s'amassait d'un camp à l'autre des haines farouches. Si Cartier dédaignait les rouges, affectait de les accabler de son mépris, d'aucuns parmi ceux-ci allaient jusqu'à lui dénier tout talent. Il semblait qu'il n'y avait ni justice, ni impartialité à attendre de ces irréconciliables adversaires.

Aussi grande fut la surprise lorsque l'on vit M. Laurier parler de cet ennemi tant détesté avec une générosité, un esprit dégagé de tout parti pris. Ayant à faire une critique des discours de Cartier, il le jugea avec une hauteur de vue bien éloignée des luttes mesquines, acrimonieuses de la politique, dont certains ne peuvent jamais se

libérer. La mémoire de l'homme éminent que fut Cartier sortit grandie de ce jugement accepté dès lors par le parti libéral.

Voici cette belle page publiée en 1893 dans la Revue Canadienne, témoignage qui honore autant celui qui l'a écrite que celui qui en fut l'objet :

Je viens de lire les discours de sir Georges Cartier que M. le sénateur Tassé a réunis en voliune. M. Tassé n'a fait ni choix ni triage. Il a pieusement recueilli tout ce qu'il a pu retrouver dans les journaux, les brochures, les revues, depuis les paroles du jeune avocat, faisant ses premières armes dans une assemblée électorale, jusqu'aux dernières -pensées de l'homme d'Etat, s'embarquant, épuisé, pour aller demander, à la science du vieux monde la santé que, malheureusement, la science fut impuissante à lui rendre.

La principale valeur de c-et ouvrage est son importance historique. Le livre s'ouvre au milieu de la tourmente pendant laquelle le gouvernement responsable prit naissance. Le tableau que nous avons sous les yeux à la première page, c'est celui de la lutte engagée par Lafontaine et Baldwin pour forcer le gouverneur de la colonie à n'être plus désormais qu'un vice-roi constitutionnel, au lieu d'être l'autocrate irresponsable que le gouverneur avait été jusque-là de tout temps, dans toutes les colonies. Le livre se ferme sur la défaite de sir Georges Cartier à Montréal en 1872, au moment où le gouvernement dont il avait été l'âme et la force allait s'effondrer dans le désastre du scandale du Pacifique. Entre ces deux époques trente années se sont écoulées, et dans cette période une partie importante des destinées du Canada s'est développée. Pour toute cette période, nous n'avons pas une seule véritable histoire du Canada. Le livre de M. Turcotte est une compilation, ce n'est pas de l'histoire. A ce seul point de vue, le livre publié par M. Tassé a une très grande utilité: il comble en partie cette lacune. On ne pourrait sans doute s'attendre d'y trouver l'absolue vérité de l'histoire, car ces discours, même s'ils étaient exempts de passion, ne présenteraient toujours qu'un seul côté de toutes les questions, mais le développement gi'aduel de la vie nationale s'y peut suivre avec netteté, et la route parcourue y peut être mesurée d'un coup d'œil.

DE SIK WILFIUD LAURIER 137

Le principal attrait de ce volume, à mes yeux, du moins, c'est qu'il révèle, sans peut-être la faire connaître complètement, une physionomie singulièrement originale, une nature singulièrement complexe. Un homme ne ^e livre pas tout entier dans ses discours comme il se livre dans sa correspondance, la chose se comprend du reste. Avec ce que l'on a devant soi dans ce livre, il est facile pourtant de saisir nettement la personnalité de sir Georges Cartier. C'était avant tout une nature heurtée, pleine de contrastes, où. des attributs, des qualités, des défauts qui d'ordinaire s'excluent les uns les autres, se trouvaient réunis dans im singulier pêle-mêle. De l'esprit et de la trivialité, de la bonhomie et de la suffisance, de la fermeté et de la pétulance, du bon sens et des paradoxes, on trouve de tout cela et à toutes les pages dans les discours de sir Georges Cartier. En outre, profondément conservateur, et cependant avec une pointe incontestable de frondeur, autoritaire jusqu'à la violence devant le public, libéral de grande allure dans l'intimité. Sur cet ensemble heurté une qualité maîtresse domine sans restreinte, la détermination qui n'hésite jamais, le courage que rien né semble pouvoir abattre.

Le courage et la vaillance étaient peut-être les traits les plus saillants de sir Georges Carties dans sa carrière si agitée, et sir Richard Cartwright lui disait ime fois dans une altercation sur le parquet de la Chambre : " L'honorable ministre a assez d'audace pour entreprendre quoi que ce soit". Il reflétait l'opinion de tout le monde, y compris sir Georges lui-même qui, sur-le-champ, avec beaucoup de bonne humeur, remercia sir Richard de son compliment.

En lisant aujourd'hui ses discours, une autre qualité nous frappe plus peut-être qu'elle n'a impressionné ses contemporains. On chercherait vainement d'un bout à l'autre du livre, une parole éloquente, tout se réduit à de simples exposés, ou à des discussions arides et sans art. Il est impossible cependant de parcourir ces pages ternes d'expression, sans venir à la conclusion que l'on se trouve en présence d'un homme dont le sens politique est réellement de premier ordre. Il est manifeste, à la façon dont il aborde invariablement son sujet, qu'il le voit sous toutes ses faces ; il est évident qu'il ne procède jamais à l'aveugle, mais qu'il choisit sa voie en pleine connaissance de cause. Peu d'hommes ont mieux compris que lui la situation de la race française. Peu d'hommes

ont eu un sens plus lucide des devoirs que cette situation impose. Pour ma part, je ne connais personne qui sur ce point lui soit supérieur, si ce n'est sir Louis Hippolyte Lafontaine. Il arriva souvent que tous deux eurent à défendre la même cause. Si tous deux montrèrent un égal sens politique, on retrouvait chez le premier une dignité que l'on cliercherait vainement chez l'autre. Tous deux, par exemple, eurent à défendre le principe de l'égalité de représentation entre le Haut et le Bas Canada sous l'ancienne constitution, mais dans des circonstances diamétralement opposées : Lafontaine à une époque où le Bas Canada avait la majorité de la population, et où il lui fallait résister au courant populaire dans sa province ; Cartier quand la position fut intervertie, et lorsque, par conséquent, il avait avec lui le sentiment de ses compatriotes. Les discours de Lafontaine sur cette question sont empreints d'une majestueuse grandeur, de laquelle rien n'approche dans l'œuvre de Cartier.

Ce qui pour moi est plus caractéristique que tout le reste dans cette nature si complexe, c'est que toutes les questions qui s© pré sentent, il les envisage par le point de vue le plus élevé. Il ne cherche jamais à échapper à sa responsabilité dans la retraite facile qu'offrent les préjugés populaires. Quelle que soit la situation, il l'aborde de front et de haut. Chose singulière pourtant, si la conclusion qu'il adopte est élevée, brave, vaillante, la grandeur du sujet, non plus que la hauteur du point de vue, ne fait jamais jaillir aucune source d'inspiration ; il reste toujours dans la discussion exclusivement homme d'action et homme d'affaires, sans éclat de pensée, sans bonheur d'expression.

Ce n'est pas pour l'œuvre littéraire que les discours de sir Georges Cartier doivent être lus, et, cependant, par un dernier contraste, sir Georges avait des prétentions littéraires. Dans sa jeunesse il avait fait des vers : c'est un péché trop commun pour qu'il lui en soit tenu compte. D'ordinaire ceux qui ont sur la conscience de ees péchés de jeunesse ne demandent pas mieux, après quelques années, que de les oublier. Il n'en était pas ainsi de sir Georges. Il crut toute sa vie à la valeur de ses vers.

Pendant la session locale de 1871, j'étais avec quelques jeunes députés à l'hôtel Victoria à Lévis, attendant un train en retard. Sir Georges était alors au faîte de sa gloire et, peut-être, de sa puissance. S'il n'avait pas le portefeuille le plus important dans

le cabinet fédéral, c'est qu'il n'en avait pas voulu, et au surplus il j avait la position la plus forte, par la majorité compacte qu'il commandait de la Province de Québec. Il était en même temps député local pour le comté de Beauharnois, et il suivait la session en amateur.

Sir Georges était, cette fois-là, du nombre des passagers attardés, Il vint à nous et se mit à causer avec beaucoup d'entrain. Il en vint à nous parler de ses poésies ; il nous chanta même une de ses chansons, pas celle que tout le monde connaît :

0 Canada, mon pays, mes amours.

mais une autre dont j'ai retenu ces deux vers :

Le léopard me tient mains et pieds Liés. (1)

Il n'attendit pas nos compliments. Il nous déclara le plus sérieusement du monde qu'il avait toujours regretté de n'avoir pu cultiver son talent poétique. L'un de nous se hasarda à lui faire observer que l'homme d'Etat serait toujours une ample compensation pour la perte du poète.

Ce n'est pas, encore une fois, pour l'œuvre littéraire que les discours de sir Georges Cartier doivent être lus, mais ils doivent être lus par lous ceux qui ont le culte du passé. Ceux-là trouveront un singulier charme à suivre la carrière d'un homme qui.

( 1 ) Voici en entier la strophe de la chanson dont parle sir Wilfrid :

" Et moi. victime infortunés De cette fatale journée, Le léopard, sous sa griffe irritée.

Me tient mains et pieds Liés.

Cette chanson où il est fait allusion à la bataille de Saint- Denis, à laquelle Cartier prit part, a dû Otre com{.osée aux Etats-Unis, aux jouis d'exil.

par les qualités et même les défauts de sa nature, fut l'une des personnalités les plus attrayantes de son époque ; par sa sagacité, comme homme d'Etat, il aurait fait sa marque en quelque pays que la Providence l'eût placé.

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