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PREMIÈRE INSURRECTION DES MÉTIS

L'étrange figure de Louis Riel apparaît dans notre histoire entourée des sinistres souvenirs de la guerre civile. Deux fois le gouvernement fut aux prises avec les bandes rebelles soulevées par sa puissante initiative. Etait-ce un homme de talent ou un fou ou bien un halluciné? La science ne s'est pas prononcée d'une façon précise sur le côté mystérieux de sa personnalité. En le suivant dans sa carrière on ne peut s'empêcher d'en venir à la conclusion que des rêves de grandeur mêlés à des aspirations patriotiques hantaient ce cerveau mal équilibré.

La première fois qu'il entre en scène, c'est en 1869. I^ gouvernement du Canada venait d'acquérir les territoires du Nord-Ouest, propriété de la Compagnie de la Baie d'Hudson.

Une proclamation devait être lancée par le gouvernement d'Ottawa pour annoncer aux intéressés l'annexion au Canada de ce» vastes régions. Devançant cette formalité, le ministre de l'Intérieur du temps avait donné à plusieurs de ses employés mission d'arpenter les terres des environs

de la Eivière-Rouge. Les arpenteurs se mirent à l'œuvre, sans égards pour les Métis, qui se jugèrent menacés dans leurs droits. Le gouvernement n'était-il pas tenu à certains ménagements envers cette population entraînée, sans son consentement, dans un changement politique sérieux ?

De la défiance, les Métis passèrent au mécontentement, et enfin, à une suprême irritation qui se manifesta violemment en face des intrus qui agissaient comme en pays conquis.

Former un gouvernement, s'en donner la direction, concentrer entre ses mains tous les pouvoirs, tel fut, en face de l'étrange conduite du ministère fédéral, le premier soin de Riel. S'il se fut borné à pourvoir aux nécessités de la crise, il aurait pu se rendre utile, car il n'existait pas de pouvoir constitué à ce moment, la faible autorité de la compagnie de la Baie d'Hudson ne comptant pour rien. La mauvaise inspiration lui vint de poursuivre de ses colères quelques immigrés canadiens, opposés à ses projets. Il en mit plusieurs sous les verrous. Il s'oublia au point de porter une sentence de mort contre l'un d'eux : Thomas Scott qui, il convient de le constater, n'avait cessé de contrarier Riel. L'exécution de ce malheureux après un procès où le chef métis avait été, à la fois, accusateur et juge, souleva Ontario en semant partout des ferments de vengeance qui eurent les plus fâcheuses suites.

Parlant de l'assassinat du duc d'Enghien, immolé à l'ambition de Napoléon, Talleyrand disait avec cynisme: "C'est plus qu'un crime, c'est une sottise. " L'assassinat de Scott fut l'un et l'autre. Sous bonne garde, ce malheureux n'était plus en état de nuire. Pourquoi alors l'avoir mis à mort ?

Si quelque chose peut atténuer l'odieux de cette exécution inutile, ce sont les incroyables provocations des fonctionnaires du gouvernement canadien.

D'après Alexander Begg, un historien qu'on ne peut soupçonner de partialité à Tégard des Métis, ceux-ci avaient à subir les insolences journalières des gens d'Ontario accourus à la Kivière-Kouge, en vue de l'annexion de ce pays au Canada.

Au vu et su de cette population si heureuse jusque-là sous le régime paternel de la Compagnie de la Baie d'Hudson, les fonctionnaires d'Ottawa arpentent les terres sans donner la moindre explication à la population. Des droits des Métis, il n'est nullement question. Quelle inconcevable insolence de la part de gens qui ont toujours à la bouche les grands mots de droits du peuple, et les respectent si peu à l'occasion ! Aurait-on souffert dans Ontario ou k Québec, un pareil mépris du droit et de l'opinion ? Il importe de faire remarquer que les Métis écossais et anglais se montraient tout aussi irrités que leurs voisins de la conduite des employés du gouvernement. Mais là ne s'arrêtent pas les provocations. Elles se produisent sur place, sous toutes espèces de formes. Le major Boulton, le Dr Schultz, M. Mair, et d'autres Canadiens organisent un corps de volontaires dans le but d'attaquer les Métis français. Ce qui condamne surtout cette tentative de susciter une guerre civile, c'est, en première ligne, le refus des Métis anglais et écossais de faire partie de cette troupe. Enfin, suprême provocation, William McDougall, alors que sa commission de gouverneur du Manitoba n'était pas encore entrée en vigueur, délègue des pouvoirs de faire la guerre aux Métis à un nommé Monkman, un Indien hostile à Riel et à ses amis. Provocations sur provocations, illégalités sur illégalités, en fallait-il davantage pour soulever cette population inquiète, à bon droit, sur le sort qu'on lui réservait et la pousser à des excès?

Les troubles de la Rivière-Rouge eurent un grand reteu-

tissement dans les vieilles provinces. A Québec, on prenait fait et cause pour les Métis, tandis que dans Ontario, on poussait des cris de vengeance contre Riel. Sous la poussée de l'opinion publique surexcitée, le gouvernement de cette province offrit une prime de |5,000, à quiconque livrerait à la justice l'assassin de Scott.

Mis au courant des événements de la Rivière-Rouge, le gouvernement canadien prit des mesures pour éteindre l'incendie que son imprudence avait allumé. Il supplia Mgr Taché, alors à Rome, de retourner au Nord-Ouest, pour faire entendre raison à Riel et à ses amis. C'était une dure humiliation que le gouvernement s'était attirée. Passant à Ottawa, en route pour la Ville éternelle, Mgr Taché avait clairement fait voir aux ministres les conséquences inévitables de l'agitation des Métis, provoquée par le colonel Dennis et ses arpenteurs.

Le gouvernement s'empressa aussi d'envoyer à la Rivière- Rouge M. l'abbé Thibault, vicaire général, M. Donald A. Smith (lord Strathcona) et le colonel Charles de Salaberry, tous trois estimés des Métis avec lesquels ils avaient longtemps vécu. Ils étaient chargés de parlementer avec Riel et ses gens. Le dictateur convoqua la population de la Rivière-Rouge en assemblée publique, après avoir fait élire vingt-quatre représentants. Métis français ou écossais. Après de longues délibérations, ceux-ci adoptèrent une Déclaration des droits dans laquelle ils exposaient les conditions auxquelles ils accepteraient de reconnaître l'autorité du Canada. Trois délégués, le juge Black, l'abbé Ritchot, et Scott reçurent mission de négocier avec les ministres canadiens sur les bases de la Déclaration des droits. C'est sir Oeorges Cartier qui reçut les envoyés des Métis et conduisit les négociations. Il lui fallut une rare habileté et un tact consommé pour les mener à bonne fin. Mgr Taché, de son

côté, avait eu beaucoup de peine à apaiser les Métis. Ayant reçu de la part du gouvernement, l'assurance que leurs droits seraient reconnus et qu'une amnistie serait accordée, ils consentirent à mettre bas les armes. Lorsque Wolselej, général commandant la petite armée envoyée contre les Métis, arriva en vue de Fort Garry, ils se retirèrent, en vertu de l'accord préalable, et le futur généralissime y pénétra sans coup férir. Cette entrée peu triomphale ne l'empêcha pas de la transformer, à Londres, en un fait d'armes éclatant.

Riel et son lieutenant, Ambroise Lépine, qui avaient présidé à l'exécution de Scott, se réfugièrent aux Etats-Unis.

Aux élections générales de 1872, Riel reparut au Manitoba, posa sa candidature et fut élu député du comté de Provencher. Cartier ayant été battu à Montréal-Est, le chef métis s'effaça en sa faveur et Cartier reçut le mandat de Provencher, que sa mort l'empêcha de remplir. De nouvelles élections générales eurent lieu après l'arrivée de Mackenzie au pouvoir, en 1874. Riel fut élu de nouveau et durant la session de la même année, arrivant inopinément à Ottawa, il vint s'inscrire sur le registre des députés. Grand émoi h la suite de cet incident ; tout l'orangisme est sur pied et cherche Riel pour lui faire un mauvais parti ; le député de Provencher s'esquive. L'agitation pénètre à la Chambre des Communes, et M. Bowell demande de rayer le nom de Riel du registre de la Chambre. M. Holton propose en amendement à cette proposition de remettre l'affaire à l'examen d'un comité qui ferait une enquête pour voir si Riel avait été amnistié. Ri l'éponge avait été passée sur le passé, Riel rentrait dans le droit commun et il n'y aurait pas lieu de l'expulser. M. Laurier prit la parole sur cette affaire.

Ce discours de M. Laurier fut toute une révélation pour

la Chambre qui dès lors fonda de grandes espérances sur le jeune député.

(Traduction) M. l'orateur,

Bien que ces débats aient été prolongés au delà des limites de la patience humaine, je me permettrai cependant de mettre encore à l'épreuve l'indulgence de la Chambre. Je n'avais pas eu d'abord l'intention de prendre part à cette discussion, mais elle a pris une tournure si inattendue, qu'il me semble que j'accomplirais mal mon devoir envers moi-même et envers mes mandataires, si je me contentais de donner un vote sans l'expliquer.

J'ai écouté, avec la plus grande attention, tous les arguments qui ont été apportés à l'appui de la motion principale, et bien que quelques-uns de ces arguments aient été appuyés par des hommes dont je respecte beaucoup l'opinion, je dois avouer cordialement qu'il m'a été impossible de me laisser convaincre ; je n'ai pu être convaincu qu'au point où en sont rendues les procédures prises contre Riel, et avec tout ce qu'on a pu prouver jusqu'à présent contre lui, nous serions justifiables ou que nous aurions le droit de l'expulser.

La conclusion à laquelle, d'après moi, la Chambre devrait s'arrêter, c'est que, s'il y a trop de faits à charge tirés de l'oubli contre le député de Provencher pour qu'il puisse être absous, il n'en est pas moins vrai qu'on a laissé dans l'ombre beaucoup trop d'autres faits pour qu'il doive être expulsé. Ce qui veut dire que je voterai en faveur de l'amendement de l'honorable M- Ilolton, ce sage amendement qui a été appuyé avec tant d'habileté, tant d'éloquence et tant de vaillance par M. Cameron.

Mais avant d'aller plus loin, je dois demander pardon à la Chambre de me servir d'une langue que je ne possède qu'imparfaitement ; vraiment, je devrais réclamer une amnistie comulète, car je sais avec trop de certitude que j'aurai le malheur, dans le cours des quelques remarques que je désire faire devant cette Chambre, de massacrer fréquemment l'anglais de la Reine.

J'ai parfaitement conscience de la corvée désagréable que j'impose à la Chambre quand je la force d'écouter un homme aussi

peu familier avec la lano-iie dont il se sert, mais je puis vous assurer que si c'est toute une tâche pour la Chambre, c'en est encore une bien plus désagréable pour moi.

Je suis si convaincu, si complètement convaincu que l'adoption de l'amendement de l'honorable député de Châteauguay est le seul mode que la Chambre devrait adopter, que je croirais commettre une lâcheté si, pour un motif quelconque, je me laissais détourner de la défense des opinions que je regarde comme les plus saines sur ce sujet.

Comme je l'ai déjà dit, je n'aurais pas eu la présomption de prendre part à ce débat, mais je me crois justifiable d'intervenir, car il me semble que la véritable question dont la Chambre est saisie n'a pas été traitée. Il a été soulevé bien des considération5 secondaires, mais quant à la question réelle, nous n'en avons pas entendu parler.

La question a été traitée comme si les faits sur lesquels la motion principale est basée avaient été prouvés, et prouvés au delà de tout doute. Or, je maintiens que les faits affirmés dans la motion n'ont pas été établis de manière à permettre à cette Chambre de voter l'expulsion.

Je désire déclarer tout d'abord que je n'ai aucun parti pris sur la question qui nous est soumise. Contre le député de Provencher individuellement, je n'ai pas la moindre prévention, je n'ai d'autre part aucune prédisposition en sa faveur.

Je ne lui ai jamais parlé, je ne l'ai jamais vu, je n'ai jamais eu aucune relation avec lui, soit directement, soit indirectement. Il n'appartient à aucune opinion politique, et il n'y a entre lui et moi aucim lien de sympathie. Je suis aussi impartial que si j'étais dans la boîte des jurés.

Et nous devrions, tous tant que nous sommes, agir comme si nous étions des jurés, car les fonctions que nous exerçons en ce moment sont des fonctions judiciaires. Il est bien vrai que l'objet en vue est de protéger l'honneur et la pureté de cette Chambre ; mais il est également vrai que l'effet pourrait être de faire perdre à un de nos concitoyens ce qui lui appartient justement, de priver le député de Provenchcr de son titre et de ses privilèges de membre de cette Chambre, et de priver le comté de Provencher des services de celui qu'il s'est choisi pour représentant. Je maintiens que nous exerçons des fonctions judiciaires et, sans aller plus loin, j'appuie

cette opinion des paroles que lord Granville prononçait dans la Chambre des Communes d'Angleterre en 1807. Il s'agissait d'un cas semblable à celui-ci. Cette opinion fut plus tard citée avec approbation par le Procureur-Général pour l'Irlande dans la célèbre affaire Saddlier déjà tant de fois citée dans ce débat. Voici ce qu'il disait :

" ISTous agissons maintenant en notre capacité judiciaire et nous sommes en conséquence tenus de baser le jugement que nous allons rendre, non pas sur nos désirs et nos propensions, mais sur des faits spécifiques allégués et prouvés suivant les règles ordinaires de notre procédure ".

Cette opinion de lord Granville, corroborée et approuvée comme elle l'a été par le Procureur-Général pour l'Irlande, dans l'affaire Saddlier, nous donne la vraie base sur laquelle nous devrions régler notre décision et confirme d'une manière concluante ma prétention, à savoir que nous exerçons des fonctions judiciaires et que nous devons suivre les règles de la preuve juridique.

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