‹ Discours à la Chambre des députésChapitre 39 sur 75 · DES DÉPORTÉS DE LA MARTINIQUE · texte numérisé non relu

DES DÉPORTÉS DE LA MARTINIQUE

( Séance du 8 janyicr 1 625. )

Messieurs,

C'est avec beaucoup de regret que je monte k cetie tribune , el que j'abuse doublement de l'indulgence de la Chambre; hors d'état de parler, je ne serais pas venu pour répondre aux allégatîotis des préopinans, si je n'avais pas été interpellé pour ainsi dire dans le rapport de la commission et par un des orateurs, puisque c'est en réfutation d'une opinion que j'ai prononcée a la dernière session , qu'on vous a propose l'ordre du jour sur cette pétition si importante. En prononçant ce mot importante y je sens le besoin de relever ce qu*a dît à cet égard le préopinant.

Quoi! Messieurs^ il s'agit d'hommes qui disent avoî^ été déportés sans jugement, et avoir essuyé les traitemens les plus iUégaùx*, il s'agit d'hommes dont plusieurs sont morts par suite de la déportation

ordonnée par le ministre de la marine ^ aujourd'hui ministre de la guerre. Et l'on vous dit qu'il ne faut pas y attacher de l'importance. Pouvons-nous , dans * une Chambre de députés, dans une Chambre franr çaise , regarder comme peu important ce qui intéresse la sûreté et la vie des citoyens? Vous jugerez sans doute que des choses aussi j^raveB méritent d'être examinées mûrement.

J'ai tâché l'année dernière d'approfondir la question d'une manière assez étendue. En ce moment, je me sens hors d'état de le faire. Je dirai seulement, en réponse à ce qu'a dit le dernier orateur, que les hommes de couleur ne sont pas traités dans nos colonies comme il le prétend. Il ji'y a qu'à jeter les yeux sur le mémoire présenté par les colons au gouverneur de la Martinique, pour voir de quel œil ces colons regardent les hommes de couleur. Ils s'expriment ainsi : « Les blancs ne consentiront jamais de se voir les égaux d'hommes , etc. »

Les colons y déclarent que quand bien même le çouvememeSQt reviendrait aux ordonnances sages et humaines de Louis XIV, ils ne s'y soumettront pas. Us le déclarent implicitement dans cet autre passage : « Si le gouvernement avait le projet de faire quelques chatigemens k ces ordonnances , ûous prions S. Exe. d'être notre organe auprès de lui, et de lui faire comprendre que , comme il y va de l'exisitence de nos femmes et de nos enfans , nous sommes fermement résolus à n'admettre aucune modification. »

. Ainsi, si le toi dans sa sagesse, dans son huma^

DE M. BENJAIIlIlf CONSTANT. ~ 903

nké, reVéhàit ami oi'donûaneès de ses prédécesseurs, s'il adoucissait le sort des fiommes de couleur, s'il leur rendait quelques uns des droits dont ils ^ ont été privés , les colons seraient en état de rébellion , pm^qu'ils ^ent qu'ils ne se soumettront à aucune modification. On parle sans cesse de la nécessité de maintenir la subordination dans nos colonies; je TOUS le demande, Messieurs, dans ce cas, n'est-ce pas l'insubor<Ënation , la rébellion, qu'on encourage?

Mon honorable ami , le général Foi, vous a parfaitement prouvé que lors même que dans certaines circonstances le gouvetïieur de la Martinique aurait pa éloigner des hommes de couleur, l'exécution de cette loi martiale ne peut pas donner au gouverneur le droit de disposer du sort de ces homm^ hors la colonie. À plus forte raison le commandant du na- Uré le Chameau ne devait pas tenir en chartre privée des hommes qui , touchant le sol de la France, avaient le droit de plaider eux-mêmes lew cause et d'dbtienir justice , soit au pied du trâne, soit devant les tribunaux français. Arrivés sur des vaisseaux français , ils ont été arbitrairement frappés d'aï*restatioti par uiv sous- préfet j et le commandant du navire le Chameau s'est rendu complice de cette arrestation arbitraire en les détenant sur son bâtim^t ; ^t le ministre de la marine, aujourd'hui ministre de la guerre , a fini par déporter ces hommes au Sénégal. Il y a eu ici violation des droits les plus sacrfe.

Hors d'état d'entrer dans Pexamen de la question, je terminerai en citant un fait en réponse au discours

que M» le ministre de la marine a prononcé à la session dernière. J'avais dit, d'après les mémoires qui m'avaient été communiqués , et d'après des pièces authentiques, qu'un fils avait été déporté à la place de son père, et un frère à la place de son frère qui avait disparu. M. le ministre de la marine, dans un discours extrêmement remarquable (et sous ce rapport je suis de l'avis du rapporteur de la commission, car jamais discours plus remarquable n'avait depuis trente ans retenti dans une assemblée), M. le ministre de la marine avait déclaré dans ce discours très remarquable que les faits étaient faux. Ëh bien ! Messieurs , dans la nouvelle pétition qu'on vous présente les faits sont prouvés, les individus sont désignés, sont nommés, et si les réclamans obtenaient de faire entendre leurs plaintes devant les tribunaux , ils y produiraient leurs preuves. Je sais l'impression que fait naturellement sur les hommes les plus indépendans l'affirmation qui part de la bouche d'un ministre; mais il me semble que ce fait que vous avez sous les yeux doit vous, mettre en défiance. On vous a dit que les faits étaient faux, et pourtant ils sont vrais. On vous a dît que la justice n'avait pas été violée, et cependant elle l'a été. C'est donc un motif de plus pour vous déterminer a renvoyer la pétition à M Me président du conseil des ministres.

Je demande ce renvoi pour l'honneur du gouverneur de la Martinique, et surtout pour l'honneur du ministre de la marine, aujourd'hui ministre de la guerre. Après des dénégations aussi formelles ,

DE M. BJgNJAHlN CONSTANT. 305

après un discours vraiment extraordinaire , dans lequel M. le ministre tonnait contre l'orateur irapru-

I dent qui était venu dévoiler des faits aussi graves, la Chambre ne doit pas avoir une entière confiancfe dans ces dénégations. Je demande, pour l'honneiir

, du ministre plus encore que pour tout autre (<mi rit), et aussi dans l'intérêt des déportés , que la pétition soit renvoyée au président du conseil des ministres.

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