DI^OURS
c^est encore le ministère qu'il faut en accuser. Pendant six ans , il nous a dit qu'il fallait donner la vie aux départemens par de bonnes organisations locales. Est* ce notre faute ou celle de Paris ^ si aucune de ces promesses n'a été réalisée? D'ailleurs, si les journaux de Paris ont tant d'influence, c'est parce qu'il n'y a pas possibilité d'avoir des journaux hors de Pat*is ; les libraires des départemens n'osent pas s'en charger. On en a vu perdre leurs brevets pour des publications qui , à Paris , auraient été sans danger pour eux. Les préfets et les sous-préfets exercent une tyrannie occulte qui, sans être attaquable suivant les formes légales, n'en est pas moins moralement vicieuse et oppreesive. Aussi, pour parler contre la liberté de la presse, on se prévaut encore des fautes des ministres.
On a dit que nous étions dans la prospérité, et qu'avec la liberté de la presse on persuadait à la nation qu'elle érait dans le malheur. Mais peut-on faire croire à une nation heureuse qu'elle ne Test pas ? Non , Messieurs ; il est aussi impossible de persuader à une nation qui est heureuse qu'elle est malheureuse, qu'il est imjpossible, quoi qu'on en ait dit à cette tribune, de persuader à un nègre qu'il est heureux sous le fouet de son maître, et aux Grecs que le gouvernement turc est une chose douce et désirable. (Agitation.)
Oui, la France est encore heureuse de fait par son industrie , par ce qui lui reste de ses institutions constitutionnelles; mais elle n'a point de garanties, et son malaise vient des menaces perpétuelles qu'on
lui fait entaidre , de celles surtout qu'on dirige c*ontre cette liberté de IsT presse , qui est la sauvegarde de tous les citoyens, sans laquelle un citoyen, arrêté illégalement, ne peut faire savoir à personne qu'il est arrête ; sans laquelle aucune vexation n'est dévoilée ; sans laquelle les agens les plus subalternes de l'autorité peuvent opprimer impunément. Voilà^ Messieurs, la véritable cause de l'irritation, et c'est précisémaiit de cette cause que l'on fait naîti*e, qu'on veut se servir pour autoriser ce qui doublerait, ce qui triplerait cette irritation.
Oui, il y a des inquiétudes , et elles sont de deux sortes : celles d'un .parti qui trouve que le ministère ne va pas assez vite , auquel le ministère résiste un jour pour lui céder le lendemain. Ce parti voudrait nous mener au gouvernement absolu; il ne cesse de crier au feu pour faire croire qu'il y a incendie, tandis que c'est lui qui porte les torches prêtes à mettre le feu. (Vive interruption et agitation prolongée. ) Les autres inquiétudes existent chez les ci» toyens paisibles. Il y a tel journal qui , si la censure était rétablie, ne serait pas censuré, et qui fait plus de mal à lui seul que tous les libelles. Il y a tel journal qui agite tous les esprits en se livrant à des déclamations continuelles contre les autres cultes , ea entourant de ses éloges des congrégations prohibées par nos lois , en attaquant les hommes les plus honorables , en troublant les cendres de La Chalotais , parce qu'il voudrait voir rétablir ce que La Chalotais a contiibué à détruire. Heureusement la magistrature , calme , impartiale , apaise les esprits
en les rassurant. Cette magistrature, dont je ne me permettrais pas de faire l'éloge, si elle n'avait été l'objet de quelques insinuations présentées s6us la forme de regret ; cette magistrature n'a jamais été infidèle à ses devoirs; elle a toujours fait exécuter des lois qui , lorsqu'elles sont exécutées , sont toujours suffisantes. S'il était vrai que quelque licence fût impunie , ce ne serait pas la magistrature , ce serait le ministère public qu^il faudrait en accuser. Car de deux choses l'une : ou vos affirmations sur l'impunité des libellistes sont vraies , et alors pour^ quoi le ministère public ne poursuit-il pas ? ou elles sont fausses , et alors pourquoi donner un prétexte à la malveillance ? Pourquoi ? Pour accuser la liberté de la presse , et faire soupçonner cette magistrature que nous ne saurions environner de trop de vénération.
Ainsi, d'une part, tout ce qu'on a dit est exagéré , et de l'autre , en exagérant le péril , on veut nous mener tout doucement au rétablissement de la censure. Maïs , je le déclare avec toute la force de la conviction , la censure ne ferait que redoubler l'irritation publique : elle empêcherait de signaler les fautes des dépositaires du pouvoir; elle refoulerait l'indignation dans les cœurs; elle augmenterait l'exaspération des citoyens qui serai^it vexés sans pouvoii* se plaindre; elle plongerait la nation dans les ténèbres ; et dans les ténèbres on porte des coups au hasaixl , et qui n'en sont que plus dangereux.. Avec la liberté de la presse , on sait au moins à qui l'on s'adresse; mais dans l'obscurité, on frappe à
droite , à^ gauche , et ks coups portent ailleurs qu'on ne veut.
Je conjure donc les ministres, dans Tintérét de la France, dans l'intérêt de la monarchie, de ne pas nous remettre sous le joug de la censure. Leur mtérêt même n'y gagnerait rien; car depuis quatre ans on leur a dit tout ce qu'on pouvait leur dire. (On rit beaucoup.) La censure aujourd'hui serait d'autant plus oppressive, qu'elle ne pourrait être confiée qu'aux hommes les plus vils , les plus méprisables ; et je ne crois pas qu'on put trouver un seul homme en France qui osât se montrer dans la rue ea s'avouant censeur. Je demande l'ordre du jour.