‹ Discours à la Chambre des députésChapitre 64 sur 75 · DISCOURS SUR L'ADRESSE · texte numérisé non relu

DISCOURS SUR L'ADRESSE

Messieurs,

Pour appuyer mon amendement (i) , je rentrerai peu dans la discussion. Une seule phrase de M. le président du conseil me servira de texte et de preuve. Il vous a dit : « La France avait obtenu des promesses; ces promesses ont été violées.» Messieurs, que ces promesses aient été violées par la volonté du roi d'Ës* pagne ou malgré lui, par des autorités subalternes plus fortes que lui, il nous importe peu : elles ont été violées; là est la question. Obéi ou désobéi, le gouvernement espagnol est responsable envers la France de ce qu'il a fait ou de ce qu'il n'a pas empêché. S'il a violé volontairement ses promesses , et qu'il ait ainsi compromis la tranquillité de l'Europe, et jusqu'à un certain point l'honneur de la France, il nous faut des garanties contre un manque de parole qui amènerait une guerre dont personne ne veut , et qui achèverait de nous placer dans une sitpation ou fâcheuse ou ridi-

(i) L'ameudement tendait à exprimer le vœu que le roi d'Espagne donnât des garanties pour TcKecution de ses promesses.

cule : fâcheuse si, ce qui pourrait enfln arriver, on soupçonnait notre loyauté ; car , quelque sincères que soient les intentions du gouvernement français , et je les crois aujourd'hui sincères , il y a quelque chose d^nvraisemblable dans notre impuissance.

Nous occupons FEspagne ; noUs avons replacé Ferdinand Vn sur le trône; nous maintenons, par la présence de nos troupes, et à nos frais, la tranquillité de son royaume. Si nous les retirions. Dieu sait ce que deviendrait le royaume et le prince , entre les libéraux qui ont pu le trouver un peu sévère, et les apostoliques qui sont dffîciles , car ils le trouvent ti^op libéral. Dans cet état de choses, de bonne foi, persuaderons-nous long-temps à l'Europe que nous n'avons aucune influence et qu'on ose se jouer de nous? Le persuaderons-nous à l'Europe, qui sait, car ce n'est pas un mystère, et il suffit de lire certains journaux pour le savoir , qu'il y a en France un parti puissant , actif, audacieux , qui admire le gouvernement d'Espagne, qui le loue des tentatives qu'il s'est permises contre ses voisins, qui fait ouvertement des vœux pour le succès de ces tentatives ; un parti que l'Europe sait encore n'être certes pas sans crédit, dont on aperçoit l'influence dans beaucoup d'actes du ministère, et qui ne désire peut-être le renversement de la Charte portugaise que parce qu'une Charte renversée lui semblerait d'un heureux augure ?

Je dis que , sous ce rapport , la situation est fâ^ cheuse, mais je dis de plus qu'elle est ridicule. Plus nous protestons de notre loyauté, plus nous déclarons que nous sommes dupes; c'est à bien constater ce fait

que le ministère s'évertue, et je lui dois la justice de dire qu'il m'a complètement convaincu. Mais , je Pavoue , je voudrais voir le gouvernement de mon pays jouer un autre rôle et aspirer à d'autres succès. Que si l'on prétend rejeter la faute de la violation des promesses que nous avions obtenues sur des autorités subalternes, j'arrive toujours à la même conclusion. Il nous faut des garanties contre un état de choses qui ne donne pas au roi d'Espagne le moyen de se ifaire obéir dans des affaires aussi importantes, dans des affaires qui nous compromettent, qui font rejaillir sur nous les effets de Timpuissance de son gouvernement ,, qui nous menacent d'une guerre que nous soutiendrions avec honneur, mais qui n'en interromprait pas moins nos spéculations commerciales, nos entreprises industrielles, et tarirait pour long-temps peutêtre les sources de notre prospérité.

Vous voyez , Messieurs , que je n'attaque ni ne disculpe le roi d'Espagne. Je l'ai déjà dit : sa loyauté est indifférente à la question. On avait cité Ibrd Wellington en faveur de cette loyauté : l'assertion a été pleinement réfutée ; mais ne l'eùt-elle pas été , de tous les jugemens , celui de lord Wellington est celui qui fait le moins d'impression sur mon esprit, quand il s'agit de décider si une convention a été violée. Nous avons donc besoin de garanties. Les obtiendrons-nous du pouvoir absolu? Il me semble qu'il existe depuis quatre ans en Espagne. On a mis beaucoup de soin à le débarrasser de tout contrôle, de toute limite; on l'a , sinon encouragé , du moins laissé tout à son aise verser les chàtimens, les exils, la mort sur ses enne-

liiis; nos troupes ont même rempli ie triste devoir de maintenir l'ordre pendant qu'il exerçait ses vengeances. Il s'en est donné largement , et les vétérans de Findépendance qui avaient combattu pour Ferdinand VII contre Napoléon , ont été suppliciés ou mis en pièces par une population ivre d'amour pour le pouvoir absolu. On a fait plus : comme sa première mesure avait été la banqueroute, et que les banqueroutes nuisent au crédit , on a libéralement suppléé par notre argent à la défiance des capitalistes. Qu'en est-il résulté, Messieurs ? que le pouvoir absolu , rétabli, gardé, nourri par nous, nous a trompés , et ne nous 'laisse aujourd'hui que l'alternative de nous dé* clarer ses complices ou ses dupes.

Ce n'est donc point dans ce pouvoir absolu que nous trouverons des garanties; nous les trouverons, comme Fa dit mon honorable ami , dans un amendement que je vous ai vu rejeter avec regret; dans un ordre légal tel que l'annonçait le roi de France quand, ainsi qu'on vous Fa rappelé^ il déclarait n'entreprendre la guerre que pour que Ferdinand VII fût libre de donner des institutions qui , en assurant le repos de ses peuples, devaient dissiper les justes inquiétudes de la France. Depuis quatre ans, le repos de l'Espagne n'est point assuré^ et aujourd'hui la France a de justes motifs de concevoir de nouvelles inquiétudes; elles ne seront dissipées que pai' un ordre légal qui donnera aux promesses des bases solides, qui ne permettra pas qu'on les révoque comme les proclamations de Cadix à Sainte-Marie, et qui anfin, s'il y a des autorités désobéissantes, fournira II. 33

an gouyememeni, à la ibis réglé et fortifié par la loi, les. moyens de les répriaier et de le& punir. Ces moyens, le pouvoir absolu ne les a pas; sans frein lUL-înéme , il est tantôt dépasse , tantôt désbbéi par des agens sans frein , parce que le pouvoir absolu n'est que Tanarchie sous un autre nom.

J'ai resserré la questiçn tant que je l'ai pu ; je l'ai placée sur son terrain véritable;, elle est là et n'est pas ailleurs. L'utilité du pacte de famille n'y change rien. Dans des circonstances régulières , il est sans ^oute utile à conserver; mais si son résultat devait être que l'Espagne nous fit des promesses^ ne les tînt pas, et nous compromit aux yeux de l'Europe, nous forçant à une guerre toujours ruineuse ou à des désaveux toujours humilians , et qu'en échange elle ne nous offrit qu'une mariné détruite^ une armée désorganisée, des finances aux abois, une administration séditieuse et des manques de foi, je ne vois vrahnent pas que le pacte de famille fut autre chose qu'un trouble et un fardeau .

Nous sommes une nation belliqueuse et nous l'avons prouvé. Mais est-ce à dire que nous avons «ivie de nous battre pour toutes les entreprises .aveugles et passionnées? Et devohs^nous, peuple libre et consti*lutionnel , prendre fait et cause pour toutes les fantaisies ou toutes les peurs du pouvoir absolu , les paroles violées et les agressions gratuites? La nature et la légalité de la Charte 'portugaise sont également étrangères à une question toute de sûreté^ de dignité, ^ppur la France, qui veut être prosp<^e au dedans et respectée au dehors , et qui ne peut l'être si l'aveugle-

inent et la pasii(m d'un voisin qu'elle protège persistent a la compromettre avec ses autres alliés.

On vous a parlé, sinon directement, du droit que n'avait pas don Pedro de donner à ses peuples des institutions nouvelles ,^ au moins du droit de la majorité de la nation deies repousser, de la légalité de la réststçmce, et l'on a fait ouvertement des vœux pour le succès de l'insurrection armée qui menace le Portugal.

Messieurs, je ne viens point, auxiliaire inutile, défendre la légitimité dans une enceinte où elle a reçu tant d'hommages ; mais je mè demande qu'est 'devenu ce profond respect qui interdisait naguère aux nations de se constituer juges des institutions et des acteà des rois ; qu'est devenue ce,tte horreur pour les insurrections armées, conti*e lesquelles on tonnait jadis. Vèut-on la souveraineté du peuple? qu'on le déclare: nous connaîtrons alors le terrain , et nous saurons ce que nous aurons à dire. Mais si c'est encore la légitimité, qu'on professe, qu'on n'oublie pas que lorsqu'on la veut il faut eti ^snbir les conséquences; que si elle est sacrée, les rangs et les titres de ses ennemis ne sont d'aucuh ppids , et que ce n'est pas au pi^d de r^hafaud de Riégo qu'il faut vanter le marquis de Ghavès, le marquis de Chavès qui fait 1^ guerre à son souverain, sans avoir le mérite de l'avoir défendu contre le peuple et d'avoir sauvé sqs jours. Mais des étrangers commanderont dans Lisbonne! J'aime cette faon^ur des étrangers ; je l'aime tellement que je ne m'enquiers ni de la datie ni de là dis lance; mais permettezriûài poui^tont moires d'indignation quand des

étrangers font la loi sur les bords du Tage , que je n^en éprouvais quand la Seine subissait leur loi. D^aUleurs, sî PAngleteiTe se mêle du Portugal, ne lui en avons-nous pas donné l'exemple en Espagne? NV Tons-nous pas i*enversé une constitution, bonne ou mauvaise , que voulait ou que ne voulait pas la nation espagnole? N'importe , nous sommes intervenus. En^ suite, je le sais, nous n'avons pas fait la loi ; nous en trouvons-nous bien? Nos débats actuels répondent. L'Angleterre fait ce que nous avons fait. Si elle ajoute à ce que nous avons fait ce que nous n'avons pas su faire; si, victorieuse, elle établit l'ordre légal, noire expérience l'y aura invitée. Nous ne saurions exiger d'elle qu'elle commette les mêmes fautes que nous. Mais M. Canning ne veut pas la liberté : je le crois, malgré ce que nous ont assuré d'honorables collègues, qu'il était le chef de la révolution , l'ami et le soutien de tous les démagogues , et que son but était de servir la secte qui , disent-ils , veut renverser tous les gouh vernemens, le gouvernement anglais compris; car vous n'ignorez pas que l'Angleterre a ses 'radicaux; malgré ces assertions , je doute que la liberté des peuples soit le but favori d'un ministre quelconque. Mais que nous importe? La question n'est pas là ; elle est dans la violation des promesses; et entre le ministre qui a prononcé d'arrogantes paroles et l'allié qui a manqué à ses engagemens , l'outrage le plus fort ne nous est pas venu du ministre. Laissons donc ces divagations si inconséquentes , si peu d'accord avec lès principes qu'on a professés, si peu applicables à la circonstance ; attachons-nous aux faits positifs.

DE M. BENJAMIN CONSTANT. fil 7

Le minislère, en 1823, a entrepris une guerre qu'il ne voulait pas ; cette guerre, heureuse par-dessus nos espérances , pouvait sauver l'Espagne après lavoir vaincue; le prince généralissime le sentait, et dans ce but il avait donné l'ordonnance d'Andujar. Mais ceux qui avaient tramé le ministère à la guerre voulaient l'Espagne en feu, pour mettre en feu la France; ils voulaient le pouvoir absolu au delà des Pyrénées , pour le faire descendis du haut des montagnes et lui livrer nos plaines fertiles et nos industiûeuses cités de nouveau le ministère a cédé. De là les fléaux qui accablent la Péninsule ,« et les alarmes qui nous agitent. Auteur de tous ces maux , le ministère est forcé de venir devant nous confesser sea fautes; car m'arrêterais-je à vous démontrer que ce qu'il appelle sa justification ne consiste qu'en aveux et en excuses , et que, lorsque les aveux sont trop pé-» nibles ou les excuses ti^op difficiles , il se sauye^ par des réticences? Et n'avons -nous pas entendu hier M. le ministre des affaires étrangères? Je ne veux point m'opposer à ce >que le ministère répare ses erreurs ; mais que la réparation soit franche et efficace : qu'il explique d'abord la conduite de son ambassadeur; qu'il nous prouve que ses instructions ont été légales, conformes à ses engagemens et de nature à ne pas troubler la paix ; que cet ambassadeur , notre collègue, imite l'exemple honorable donné hier au milieu de nous par un orateur qui a su réunir la réserve diplomatique à ce qu'exigeait son propre honneur ; ou si notre ambassadeur en Espagne ne peut pas» se justifier, s'il a reçu, s'il a suivi d'autres instruc-

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tiens que celles des minislres , que les ministres Yoient enfin quelle est la faction qui les domine et qui se joue d'eux , du roi, de la France^ des sermens et de l'eiTusiou du sang humain.

La faiblesse du ministère, son indécision, son funeste système de céder toujours au parti qui s-agite en ' France comme en Espagne , sont la cause des inquié* tudes qui nous tourmentent et des chances de guerre que plus de fermeté aurait détournées. Qu'il abjure donc ce système ; qu'il rompe avec les ennemis , je ne dirai pas seulement de la Charte, mais de Thumanité ; qu'il vous laisse parler dans l'adresse un langage clair et digne , qui retentira jusqu'à Madrid ; et que surtout, au moment où il est témoin des effets déplorables de l'absence de toute liberté et de toute loi dans la Pàûn-i suie, il ne vienne pas conspirer par* des lois astu-r cieuses contre nos dernières libertés.

Je persiste dans mon amendement.

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