A LYON
•28 octobre 1894
Messieurs,
Soucieuse, ou jalouse avant tout, de rendre à Claude Bernard un hommage qui fut également digne de lui. et d'elle, ce n'est pas d'abord à moi que rAcad('mie française en avait voulu confier le périlleux honneur, et je pense qu'elle ne me reprochera pas de trahir le secret de ses délibérations si je vous apprends que c'était à mon savant et illustre confrère : M. Joseph Bertrand. Personne assurément n'eût mieux loué Claude Bernard que l'auteur de tant de beaux Éloges, eux-mêmes devenus classiques ; et, croyez bien, Messieurs, qu'en osant prendre ici la parole à sa place nul ne sait mieux que moi ce que vous y perdrez. Mais, par un scrupule de délicatesse, — où se mêlait sans doute un excès de courtoisie pour un tout nouveau confrère, — M. Bertrand a paru craindre que vous ne vissiez surtout en lui le secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences. Il a donc souhaité qu'avant les discours que vous allez
80 DlSCOrUS l'OlH L INAi;<;UUATION DU MONUMENT
cntondrc. — el ofi il s;i\;iil liicii (|U(' les riiaîlros cle la physiologie conlemponiino ostimeiaiciit à loiir prix les travaux scieutiliques do Claude Bernard, — une voix moins autorisée, mais non pas moins sincère, essayât de vous dire le rang que ces travaux assignent à leur auteur dans l'histoire des lettres ou de la pensée iranraises. Clau<ie Bernard en son temps fut en eiïet plus (ju'iiu physiologiste, et plus, comme on l'a dil, (jue « la physiologie même » : il fut vraiment un maître des intelligences. Quelque profit que la science de la vie ait tiré de ses d('Couvertes, l'art de penser n'en a pas tiré peut-être un moindre. Et, si nous commençons à discerner les vrais caractères de la révolution qui, vers le milieu du siècle où nous sommes, a transformé l'esprit moderne, nous savons dès aujourd'hui que Claude Bernard en fut, et qu'il en demeurera dans l'avenir un des principaux ouvriers. Je ne fais ici que répi'ter ce que me disait, il y a plus de vingt-cinq ans, — quand j'avais l'honneur d'être un de ses élèves, — l'homme éminent à qui je suis heureux de témoigner publiquement toute ma gratitude, et que je serais plus heureux encore, pour lui, pour vous, et pour le pays même, de pouvoir saluer du titre de recteur de l'Université de Lyon.
Vous ne vous attendez pas que je vous parle des essais dramatiquesde Claude Bernard ; et, puisqu'il
a voulu lui-même qu'ils fussent ensevelis dans l'ombre, je les y laisserai. Je ne m'attarderai pas davantage à louerles qualités de sa manière d'écrire comme je pourrais faire celles d'un poète ou d'un romancier. Si je ne partage pas à cet égard les idées d'Ernest Renan, et si je ne crois pas du tout avec lui que « la première qualité de l'écrivain soit de ne pas songer à écrire > , le mérite littéraire de Claude Bernard n'en est pas moins très différent de celui qu'on admire dans un artiste de mots. Claude Bernard ne s'est point piqué de donner une forme personnelle et originale à des idées communes, ce qui est d'ailleurs l'un des objets de 1 art d'écrire ; et, vous le savez bien, qu'ont fait autre chose, dans notre siècle même, les Lamartine, par exemple, les Hugo, les Musset? Mais au contraire, à des idées nouvelles, comme les découvertes ellesmêmes qui en étaient les commencements ou les suites, il a donné la forme qu'il fallait pour nous les rendre intelligibles à tous ; et n'est-ce pas là justement ce que l'on pourrait appeler la fonction supérieure de l'art d'écrire? Oui, mettre le pied le premier sur une terre inexplorée, la reconnaître, s'en emparer, la défricher alors, et, si je l'ose dire, la civiliser ; de la brousse et du steppe, de la plaine inféconde ou du marais stérile faire une grasse province ; l'annexer à l'ancien empire, et de son supertlu grossir la commune épargne, ainsi font
82 DlSColllS l'OUU L INAliitlUAIlON DIJ MONUMENT
les vrais concjiu^rants, cl, ainsi, Messieurs, clans rhistoirc de notre iaiif;iie et de notre littérature, ont fait l'un après l'autre, — pour n'en nommer ici que quehiucs-uns, — les Descartes, les Pascal, les Buiïon, les Guvier, les Claude Heniard. A|très avoir eux-mêmes organisé leur science, d'une manière qui plus d'une fois a ressemblé à une création, ils en ont fait entrer jusqu'au vocabulaire lians la circulalion quotidienne de lusaj^e. L'un a ainsi dégagé la philosopliic UK^-me de l'ombre des écoles et de la poussièi-e des bibliothèques. L'autre a tiré riiistoire naturelle du secret des laboratoires ou du mystère des salles de dissection. Grâce à celui-ci, la langue du calcul des probabilités nous est devenue presque familière. Grâce à celui-là, l'imagination du poète s'est enrichie des métaphores que lui apportait la botanique ou la zoologie. G'estunerévélationdumêmegenre que nous devons à Claude Bernard. Pour exposer les résultats des sciences de la vie, son génie d'écrivain a trouvé dans la langue de tout le monde des ressources inconnues, et ce que l'on n'exprimait guère avant lui qu'en termes spéciaux, techniques et rébarbatifs, il a inventé les moyens de le dire en termes non moins précis, non moins scientifiques, et cependant généraux. Rappelons-nous ici , Messieurs, le précepte de Buffon! Les termes généraux, ce ne sont pas, comme on l'a cru souvent, comme on le
répète encore tous les jours, ce ne sont pas les termes vides, inconsistants et décolorés d'une rhétorique banale : ce sont tout simplement les termes du commun usage. Un véritable écrivain n'aura donc garde de les proscrire. Mais par une manière nouvelle, par une manière à lui de les associer, il leur fera dire des choses nouvelles; il en fera sortir ce qu'ils contenaient de sens et de richesse cachés; il leur donnera, je ne sais comment, une profondeur, une étendue, une portée dont on ne les savait pas capables. Aucun physiologiste assurément, mais aucun écrivain surtout ne me démentira si je loue Claude Bernard d'y avoir souvent réussi. Dirai-je à ce propos qu'il a o popularisé » la physiologie? Non; puisque ce mot de « populariser » ne va pas sans quelque nuance de défaveur. Mais il y a intéressé tout ce qu'il y a d'esprits cultivés, d' « honnêtes gens », comme on parlait jadis, — et. s'il n'est permis à personne d'ignorer aujourd'hui les problèmes essentiels de la science de la vie, c'est à ses découvertes qu'on le doit sans doute, mais c'est bien plus encore à la lucidité des expositions qu'il en a lui-même données.
Il était donc trop modeste quand il parlait de son « insuffisance littéraire », et j'en appelle à tous ceux qui l'ont lu 1 Je connais, vous connaissez tous, Messieurs, dans son hitrodi/ction à la médecine expérimentale, ou dans ses Leçons su?' les
84 DISCOLUS IMILU 1> IN.U (ILIIATION DI' .-MONr.MK.NT
fihnuiiiirnes de hi rie coiiinniiis (Ui.r (iiiiinKii.r ot <(i(.r cr<i('Un(.i\ (les j);ii;(>s (jiii sont des iiiodric's do stylos scioiililiiiiie ou pliilosoiiliiqnc, — je veux dire dont la netleté, la précision, la solidilé ne le L'r(l(>nl point aux pai;(^s même les plus vantées des Epoques de In Nainrr on du hiscoiirs de la Méthode. Si l'on vent (ju'elles nian(|nent de cet éclat dont les i'omanti(|iies, dans le siècle on nous sommes, ont t'ait ariiitrairemenl, la première des conditions de Tari d'écrire, elles sont (-clairées du dedans par une lumière toujours égale, unifortnément dilluse, qui n'éblouit pas, mais aussi qui n'aveugle point. Et, si l'on s'avisait que le tour n'en a rien d'oratoin', ni de lyrique, c'est apparemment que Claude Bernard n'était ni Michelet ni Bernardin de Saint-Pierre, mais il faut l'en louer encore; et, puis(|ue les plus éloquentes effusions ne remplacent ])as une expcrienco, il faut justement le féliciter de se les être toujours interdites. On ne trouverait pas une apostrophe ou une exclamation dans les dix-huit volumes de son œuvre; et, sous ce rapport, la sobriété de son style n'en est égalée que par le caractère de sereine impersonnalité.
Je viens. Messieurs, de nommer les Époques de la Nature et le Discours de la Méthode. J'ai pensé plus d'une fois en ed'et que V Introduction à la médecine expérimentale n'avait pas exercé moins
DE CLAIDE BERNARD 85
d'iiiiluence, à son heure, que ces livres fameux; et je n'ignore pas que c'est beaucoup dire, mais je le dis pourtant, et je ne crois pas trop dire. Quand ses qualités d'écrivain n'auraient pas fait de Claude Bernard l'héritier naturel de la réputation d'un Buflbn ou d'un Descartes, il le serait encore à titre de philosophe, ou, si vous le voulez, de penseur. Car il n'a certes créé ni la physiologie ni la science expérimentale, mais il les a transformées, et, de la façon qu'il les a transformées, il a renouvelé non seulement les méthodes, mais en un certain sens la conception même qu'on se formait avant lui de la science. Les plus illustres de ses prédécesseurs en ont à peine fait davantage; et c'est pour ce motif que, depuis plus d'un quart de siècle, ceux qu'on entend peut-être le plus souvent invoquer le nom de Claude Bernard, ce ne sont pas les physiologistes, ce sont les philosophes.
Lorsque ce livre parut. Locke et Bacon régnaient encore sur la science. Comme on appelle Boileau «le législateur du Parnasse •<, — quand on veut lui être désagréable, — on appelait donc Bacon « le législateur de l'induction ->, mais c'était une manière d'honorer sa mémoire. On le vengeait ainsi des attaques de Joseph de Maistre; et tout ce que les sciences physiques ou naturelles ont réalisé de progrès depuis trois ou quatre cents ans, on voulait dire qu'elles le devaient à l'impulsion de
86 DISCOURS POUR L liNM (iUUATION DU MONUMENT
son i;('Mii('. II avail invcnir^ la nKMliodo! Gcpon- (lant. (|naii(l on essayait do définir eollc méthode si féconde, il se trouvait, — cliose assez surprenante I — qu'elle consistait pn'cist'ment à n'en être pas une. L'horreur du syllogisme <mi lornuiit le prt'niier article. Poiiii de raisonnement, ni de raisons, mais d(^s ohservations et des faits. On regardait tomber les [)ommes, et on en concluait qu'à moins sans doute qu'on ne les cueille, toutes les pommes tombent; et c'était une loi. On versait des acides dans de la teinture de tournesol, elle rougissait; et c'était une loi. On injectait à une grenouille du venin de crapaud, elle en mourait; et c'était une loi. Pour se faire d'ailleurs pardonner tant de hardiesse, on admettait qu'un fait est toujours à la merci d'un autre, si je puis ainsi dire; et, sentant bien qu'avec des contingences additionnées il était diflicile de faire du nécessaire, toutes ces lois n'étaient vraies que jusqu'à preuve du contraire. Je n'exagère, vous le savez, Messieurs, ni d'an mot ni d'une syllabe, et je ne vous parle pas de temps bien reculés ! Si ce n'est pas ainsi que Cousin a défini lui-même l'induction, il ne s'en faut que du prestige de sa rhétorique; et c'est bien de cet empirisme que Stuart iMill, avec ses « résidus » et ses « concomitances », a prétendu donner la théorie dans son Traité de logifjup inductive.
Claude Bernard est venu renverser tout cela. Sans en faire autant de bruit que Bacon, il a nié que le refus de raisonner fût une forme de raisonnement; et il a montré que, bien loin d'être deux manières de raisonner différentes et inverses, l'induction et la déduction n'en faisaient qu'une au fond. ^<- Toutes les variétés apparentes du raisonnement,— a-t-il dit en propres termes, — ne tiennent qu'à la nature du sujet que Ton traite et à sa plus ou moins grande complexité. Mais, dans tous les cas, l'esprit de l'homme fonctionne toujours de même par syllogisme, et il ne pourrait pas se conduire autrement. » L'avait-on dit peutêtre avant lui ? C'est ce que je n'examine point, si personne assurément ne l'avait dit ni n'eût pu le dire avec la môme autorité. Le nombre et la grandeur de ses découvertes scientifiques donnaient à sa parole une autorité qui participait de leur valeur et de leur certitude. Le Discours de la Méthode aurait passé peut-être inaperçu si Descartes n'avait pas été le créateur de la géométrie analytique ; pareillement, le crédit qu'en semblable matière on eût volontiers refusé à un philosophe, qui donc l'eût osé disputer à l'auteur des immortels travaux sur /« Glycogenèse animale?
En même temps que le raisonnement, si les philosophes, et les savants eux-mêmes, avaient chassé l'imagination du domaine de la science,
88 ItlSf.OlRS POUR I. INAGIKA'IION DU IM0NUM1;NT
on lit' saiirail C'\vo (l'op rccoiiiiaissanl à Claude Bernard do Ty avoir i-rlaldic dans ses droits. <( Un lait n'osl rien par kii-nièmc; — c'est encore lui qui [)arle, — il ne vaut que par l'idée qui s'y ratlaclie ou par la preuve qu'il fournit. Quand on qualifie un fait nouveau di' f/rcourerfr, ce n'est pas le fait lui-même qui constitue la découverte, mais liien l'idée nouvelle qui en dérive, et, quand un fait prouve, ce n'est point le fait lui-même qui donne la preuve, mais seulement le rapport qu'il ('tablit entre le ph('nomciie et sa cause. » Et, plut aux Dieux, Messieurs, que, pour ne rien dire de nos savants, plût aux Dieux que nos philosophes, nos historiens, nos critiques eussent retenu la leçon de ces fortes paroles !
Il est donc vrai. Messieurs, que, sans une idée directiice, comme le savant ne saurait instituer aucune expérience, de même ni le critique, ni l'historien, ni le philosophe ne sauraient rien entreprendre, ou seulement rien comprendre. « C'est l'idée, comme leditClaude Bernard, quiestle principe de tout raisonnement et de toute invention ; c'est à elle que revient toute espèce d'initiative » ; et ailleurs encore : « C'est l'idée qui constitue le point de départ de tout raisonnement scientifique, et c'est elle qui en est également le but dans l'aspiration de l'esprit vers l'inconnu. » Mais, de même qu'autrefois dans les sciences de la nature
une fausse induction, fondée sur le respect du fait et sur le mépris de l'idée, voilà combien d'années qu'une érudition fallacieuse opprime dans les sciences de l'esprit l'essor de l'hypothèse et de l'imagination 1 Vous rappelerai-je ici l'étrange abus que, jusque dans l'art même, on a fait du document! <( Gardez-vous des idées, dit-on encore parfois à la jeunesse, ou, si par hasard vous en aviez, cachez-les ! La pensée n'a pas été donnée à l'homme pour s'en servir, mais pour qu'il apprenne d'elle à s'en passer. Un certain Claude Bernard, qui fut d'ailleurs en son temps le maître de la science expérimentale, n'a pas craint d'enseigner que « la méthode n'enfantait rien » ! Mais ne l'en croyez pas I C'est la méthode qui est tout! Et, grâce à elle, quand vous aurez accumulé documents sur documents, il est vrai que vous succomberez sous le poids de vos matériaux, mais du moins tomberez-vous avec gloire, et Ton ne vous fera pas ce reproche, le plus cruel qu'on puisse aujourd'hui faire à un critique ou à un historien : c'est d'avoir eu des idées, ou de n'avoir cherché dans les documents qu'à vous en former d'autres, de nouvelles, — et de plus générales. »
De (( plus générales » ! Osé-je bien me servir de ce mot! Oui, je sais qu'on affecte encore aujourd'hui la haine des idées générales^ et, pour en triompher plus aisément, je sais que laconsigne est
90 luscoins i>oi:u l in ■.\r(;uR.\'i'iON di' :\lo^^ME^'T
<\c les couroiulrc avec les idées loiilos faites. IMais moi ([ui les aime ! et qui sais [)()ur(|iioi je les aime ! quand je n'aurais pas vu depuis vingt-cinq ans que les deux grands « penseurs», qui en ont le plus abusé, — je veux dire Taine et Henan, — sont aussi ceux (|ui les ont le j)lus vivement attaquées chez les autres, comme, en vérité, s'ils eussent voulu s'en réserver le monopole! il me sullirait, pour me rassurer, de cette belle page de Claude Bernard : « Ceux qui l'ont des découvertes sont les promoteurs d'idées neuves et fécondes. On donne généralement le nom de découverte à la connaissance d'un fait nouveau, mais je pense que c'est l'idée qui se rattache au fait découvert qui constitue en réalité la découverte. Les faits ne sont ni grands ni petits par eux-mêmes. Une grande découverte est un fait qui, en apparaissant dans la science, a donné naissance à des idées lumineuses, dont la clarté a dissipé un grand nombre d'obscurités et montré des voies nouvelles. » Voilà, Messieurs, la meilleure définition qu'on ait jamais donnée des « idées générales » ; et, pour ma part, je n'en demande pas, je n'en propose pas d'autre. Quelle qu'elle soit, l'idée directrice ne devient elle-même féconde que dans la mesure de sa généralité ; — et sa généralité se mesure tour à tour ou en même temps, au nombre, à la diversité, à la complexité des faits
dont elle est le résumé, l'explication et la loi.
Mais Claude Bernard a fait un pas de plus ou, si vous le voulez, il a creusé plus profondément, et sa définition de Vidée organique ou organisatrice n'est pas moins riche ou, comme on dit, moins suggestive, que celle qu'il a donnée de Vîdpe directrice. « Dans tout germe vivant, — a-t-il dit, — il y a une idée créatrice qui se développe et se manifeste par l'organisme. » Et de cette observation, qui est d'un physiologiste, il en tire ailleurs, il en induit, ou il en déduit celle-ci, qui est d'un philosophe: « Quand un phénomène quelconque nous frappe dans la nature, nous nous faisons une idée sur la cause qui le détermine... Mais cette idée a priori, qui surgit en nous à propos d'un fait particulier, renferme toujours implicitement et en quelque sorte à notre insu un principe auquel nous voulons ramener le fait particulier. » Ceci, Messieurs, revient à dire que rien au monde n'a d'intérêt ou de sens en soi, mais uniquement dans ou par le rapport qu'il soutient avec un ensemble. Les seules monographies qui soient dignes qu'on les retienne sont celles dont les conclusions subsisteraient toujours, si l'on supposait que l'objet en eût disparu. Croyons donc fermement qu'il ne sert à rien de décrire le lapin ou le chat, si la description n'en
<)-2 nisc.oi Hs iMuii I, iNM r.ruATioN m" mommicnt
appoi'tc (|U('lqiic chose ilo mnil' aux conclusions (Icrniri-cs de la physiologie génci'alo on de Tanatomie compaiN'C. Rappelons-nous hien que « la science ne peut avancer que par révolution, et par ahsorplion des vérités anciennes dans une l'orme scientiru[ue nouvelle». N'oublions enlin jamais que, pour avancer dans la connaissance du détail des parties, il faut d'abord avoir quelque idée pn'conçue du tout. C'est par investissement qu'il l'aul que l'on procède; — et, en ellet, de tous les moyens de réduire une place, il y en a peut-être de plus rapides, mais je ne pense pas ([u'il y en ait de plus sûrs, ni de moins coûteux.
S'il est impossible de méconnaître la grandeur et la simplicité de ces idées, il est impossible de ne pas voir qu'elles tendaient à renouveler la conception même de la science; et c'est bien aussi ce qu'elles ont opéré. Non seulement elles ont renversé l'idée fausse que l'on se formait de la méthode, et à '<■ l'induction baconienne » elles ont substitué ce que Claude Bernard a lui-même appelé « la critique expérimentale » ; mais, en outre, à l'idée d'une science morte, elles ont substitué celle d'une science vivante, et, pour ainsi parler, d'une science toujours en mouvement. Pas plus en physique ou en chimie qu'en physiologie môme, le progrès de la science n'est arithmétique et ne se constitue par une simple addition de vérités non-
velles à des vérités anciennes, mais il est proprement u organique », et, de chacune de ses acquisitions successives, le corps de la science en est tout entier modifié. II n'y a qu'un principe immuable et fondamental : c'est celui du drtenuiinsiiiP absolu des phénomènes. Et, conformément à la loi de ce déterminisme, les faits sont toujours les faits ; ils sont acquis à la science et à l'humanité dès que l'expérience et la critique les ont déterminés ; on n'en changera point la nature ni les conditions. Je dis seulement que la science est tout autre chose que la somme de ces faits. Elle est l'interprétation qu'on en donne, ou, si vous le voulez, elle est l'édifice que nous démolissons d'âge en âge pour le reconstruire, avec les mêmes matériaux, sur un plan toujours difï'érent. Préci- S('ment parce qu'ils ne valent que par « l'idée qui s'y rattache », ou par c la preuve qu'ils fournissent », les mêmes phénomènes changent perpétuellement de signification. Le déterminisme de chacun d'eux n'en soustrait pas l'ensemble à cette loi d'évolution qui, peut-être, c'est une parole encore de Claude Bernard, « est le trait le plus remarquable des êtres vivants et, par conséquent, de la vie ». Et, à la vérité. Messieurs, jele sais bien, j'étends un peu le sens qu'il a donné lui-même à ce mot d'évolution. L'évolution, dans sa pensée, ne se séparait pas de l'idée d'une des-
04 DlSCOnUS POU» L INALT.UHATION DU MONUMENT
tructioii (|ui en osl comme le iormo nécessaire et préfix. Mais rinliclélité n'est pas grande, si du sein mùme de la mort nous voyons la vie renaître tous les jours, et j)uis, si peut-être, en louant aujourd'hui C-laude Bernard, il faut bien faire queUjue chose aussi pour Darwin. Lui-mAme, d'ailleurs, me pardonnerait-il d'oublier que, les grands hommes, ainsi qu'il l'a dit, étant toujours «fonction de leur temps », il y a donc une solidarité qui les lie quand ils ont vécu dans le môme temps? Evolution ou révolution, c'est à la môme ceuvre qu'ils ont travaillé l'un et l'autre, — eux, avec un troisième dont je n'ai môme pas besoin de prononcer le nom, — et j'ose croire que la pensée moderne est orientée pour longt(>mps, pour des siècles peut-être, dans la direction qu'ils lui ont indiquée.
Car j'oublierais sans doute un des titres de Claude Bernard à notre gratitude si je ne disais, avant de terminer, que nul à son heure n'a fait autant ou plus que lui, pas môme Auguste Comte, pour renouer, resserrer et consolider l'alliance nécessaire de la science et de la philosophie. Ne nous lassons point de citer Ylntroduc/ion à la Médecine expérimentale . « La séparation de la science et de la philosophie ne pourrait être que nuisible au progrès des connaissances humaines. La philosophie, tendant sans cesse à s'élever, fait
remonter la science à la cause ou à la source des choses. Elle lui montre qu'en dehors d'elle il y a des questions qui tourmentent Thumanité et qu'on n'a pas encore résolues. Cette union solide de la science et de la philosophie est utile aux deux, elle élève l'une et contient l'autre. Mais si le lien qui unit la philosophie à la science vient à se briser, la philosophie, privée de l'appui ou du contrepoids de la science, monte à perte de vue et s'égare dans les nuages, tandis que la science, restée sans direction et sans aspiration élevée, tombe, s'arrête ou vogue à l'aventure. » C'est en 1<SG5, il y a trente ans. Messieurs, qu'il écrivait ces lignes, à une époque, s'il vous en souvient, oii la paisible indifférence des savants pour les philosophes n'était égalée que par l'indulgent mépris des philosophes pour les savants. La publication du Cours de Philosophie positive d'Auguste (^omte, en 1842, n'y avait rien fait ! Cousin avait continué d'ignorer Magendie, et Magendie d'ignorer Cousin. L'illustre et fougueux rhéteur s'obstinait à se renfermer dans son il/o/, comme dans une citadelle imprenable ; le célèbre et sceptique physiologiste se refusait à sortir de son laboratoire, comme d'un antre inaccessible. Le plus coupable était sans doute Cousin. Historien de la philosophie, Cousin ne pouvait pas ne pas savoir que, depuis Aristote, aucun philosophe de quelque
06 Disent us POUR L IN \r(.n{ATI()N DU M( (NU.M ICNT
valtMir irnviiil \"('cii (l;ms tM'Ilc iiulillV'n'iicc ou dans cette incuriosité do la science. Nous avons de l'auteur de la Cnliquc de la RaUo)i. pure d'excellenls Imvanx astroiiomicpies. Les préoccupations de ses immortelles (h'couvcrles n'avaient pas dcMourné Newton de la lh('olog'ie nu''me.et riiommc qui lui disj)ute la j^Ioire de l'invenlion du calcul infinitésimal, ai-je besoin de le nommer, c'est Leibnitz. Malcbrauche était géomètre ; Pascal physicien ; et que dirai-je de Deseartes ? Science et philosophie, c'est Claude Bernard qui a opéré la réconciliation de ces deux sœurs ennemies ; et c'est depuis la publication de son hiiroduclloii à la Médecine expérimentale que nous avons vu les philosophes se remettre à l'école pour prendre d'un physiologiste des leçons de « logique » et de (( psychologie». Ils y en trouveraient, ils y en trouveront, quand ils en voudront, de <( critique générale », et au besoin de métaphysique.
Je ne finirais pas, Messieurs, si je voulais énumérerles conséquences qui sont sorties de là, mais je ne puis me dispenser de toucher un dernier point. L'une des idées sur lesquelles Claude Bernard a le plus souvent insisté, qui lui tenait évidemment a cœur, et dont on peut dire aussi bien qu'elle est l'idée maîtresse de sa conception de la médecine expérimentale : c'est que les phénomènes de vie ne diffèrent })as des phénomènes de l'ordre
physico-chimique, et qu'ainsi les sciences hiologiques « se soudent » aux sciences naturelles et physiques. « La vie n'est rien qu'un mot qui veut dire ignorance, — écrivait-il dans son Introduction, — et qnand nous qualifions un phénomène de vital, cela équivaut à dire que c'est un phénomène dont nous ignorons la cause prochaine ou les conditions. » Et trois ans plus tard, dans son Rapftorl sur les progrH (h' la P li f/s i o lo g ie, je Vis encore « Sous le rapport physico-mécanique, la vie n'est qu'une modalité des phénomènes généraux de la nature, elle n'engendre rien, elle emprunte ses forces au monde extérieur et ne fait qu'en varier les manifestations de mille et mille manières. » Je ne sais, Messieurs, quel est aujourd'hui l'état au vrai de la science ; et, si j'insinuais seulement que l'opinion de Claude Bernard s'est dans la suite un peu modifiée sur ce point, je craindrais de m'avancer beaucoup. Mais a-t-on pu, peut-on s'autoriser de ses idées et de ses découvertes pour « souder» à leur tour les sciences psychologiques ou morales aux sciences biologiques? et lui-même, qu'a-t-il pensé de ce rattachement ? Je me rappelle à cet égard une curieuse promesse que je regrette qu'il n'ait pas tenue : « Notre esprit, a-t-il dit, quand il le voudrait, ne pourrait pas raisonner autrement que par syllogisme, et, si c'était ici le lieu, je pourrais essayer de prouver ce que f avance
98 DlSCOl lis VOVW l. l.NAUC.URAI'ION Dl" .AlONUMIvM'
pfi/- (If^ (ir(/uin<')ils jilii/sioltxi'Hiiirs. » Les phénomènes psycliol()gi((ues relevaient donc à ses yeux, comme les physiologiques, de son délcrminisnie, et, — pour en Ïi{\\h\ en passant la remarque, — loulc une science nous est venue de là : c'est la psycho-i)hysiologie. Mais, d'un autre coté, dans ses d(M'nières Leçons sur les Phénoniènes de la vie conumms aux. aniuiau.r et aux végétaux^ il s'est efforcé de dislinjj^uer profondément le «délcruiinisme philosoi)hique » du « déterminisme physiologiqne», et il a cru devoir dire expressément: « Le déterminisme, loin d'être la négation de la liberté morale, en est au contraire la condition nécessaire, comme de toutes les antres manifestations vitales. "N'y a-t-il pas là, Messieurs, qnclque contradiction? et, si l'universel déterminisme, en conditionnant la liberté morale, la laisse ponrtant subsister, le fait seul de son existence, nne fois reconnu lui-même, ne la souslrait-il pas à la loi d'un déterminisme ultérieur? C'est ce que je pense, pour ma part. La liberté morale introduit dans le problème général de la critique ou de l'histoire un élément d'indétermination, disons, si vous le voulez, un élément perturbateur; et là même est la limite de l'assimilation des sciences morales aux sciences biologiques ou naturelles. Je conviens seulement qu'on ferait mieux de ne pas donner aux premières le nom de « sciences ».
Vous ai-je fait comprendre, Messieurs, les raisons de mon admiration pour Claude Bernard ? Ce que fut le savant, Texpérimentateur, et le maître, de plus compétents que moi vont maintenant vous le redire, elje n'ai voulu vous parler que du philosophe, du critique et de Fécrivain. La tâche en était lourde, et j'ai grand'peur de n'y avoir pas réussi. Mais dans une occasion comme celle qui vous rassemble aux pieds de cette statue, ce que vous attendiez de moi, j'aime à me dire en terminant que c'était surtout une preuve de honne volonté. Je ne crois pas, Messieurs, qu'il m'arrive souvent d'en donner oiî je prenne personnellement plus de part, ni de célébrer, en présence d'une plus savante assemblée, un plus grand maître dans l'art d'écrire et de penser.
POUR