‹ Discours académiquesChapitre 9 sur 31 · Où sont les doux plaisirs qu'au soir, sous la nuit brune · texte numérisé non relu

Où sont les doux plaisirs qu'au soir, sous la nuit brune

Les Muses me donnaient, alors qu'en liberté. Dessus le vert tapis d'un rivage écarté. Je les menais danser aux rayons de la lune!

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Et le prosaïsme appart'iil n'en est-il [)as relev(' précisément de lu même manière j)ar la justesse pillores(Hie du trait ? j)ar l'ironie lé^^ère qui le souligne? par la sincérité de l'émotion, euliu, que l'on sent (\\ù circule dans le sonnet tout entier ?

Discrète et couteniu> dans ceux de ses lietjrrfs où Du Bellay ne parle que de lui, cette émotion se déborde quand il sent bien <[u'en même tem|)s que de lui, dans ses j)lus beaux sonnets, c'est de nous tous aussi qu'il parle, et pour nous tous :

Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage ! Ou comme celui-là qui conquit la Toison Et puis est retourné plein d'usage et raison Vivre entre ses parents le reste de son âge!

Quand reverrai-je, hélas ! de mon petit village Fumer la cheminée, et en quelle saison Reverrai-je le clos de ma pauvre maison, Qui m'est une province et beaucoup davantage?

Plus me plaît le séjour qu'ont bâti mes aïeux Que des palais romains le front audacieux ; Plus que le marbre dur me plaît l'ardoise fine.

Pbis mon l.oyre gaulois que le Tibre latin, Plus mou petit Lire que le mont Palatin, Et plus que l'air marin la douceur angevine.

DE JOACHIM du BELLAY 69

Qui ne connaît ces vers célèbres? Et qui de vous, Messieurs, ne les sait assurément par cœur?

Mais comment aurais-je pu m'abstenir de les citer, s'il n'en est pas dans son œuvre entière qui caractérisent mieux la physionomie du poète ; si nulle part on n'en saurait mieux éprouver le charme pénétrant que sous ce ciel, en face de ce paysage, sur les bords de ce fleuve de Loire ; si vous songez aussi combien sont rares en notre langue les poètes qui nont pas rougi, pour ainsi dire, de leur province, et qui n'ont pas cru que la poésie fût, ni dût être uniquement article de Paris!

Et que derétlexions ne suggèrent-ils pas? Hélas! c'est donc la fin de toutes choses, et, après avoir parcouru l'univers pour la satisfaction d'une inutile curiosité, le dernier vœu que nous formions, c'est de revenir mourir au gîte ! On avait ouvert, comme Du Bellay, sa voile toute grande au vent de l'espérance, et on était parti pour la fortune et pour la gloire ! Italiam^ Italiam ! on avait rêvé d'horizons infinis et de conquêtes sans limites! On s'était flatté d'entrer en vainqueur dans (( cette superbe cité romaine »; on devait piller, pour en faire l'ornement de ses propres autels, « les sacrés trésors de ce temple delphique » ; et voici que tout se termine à reconnaître qu'on eût mieux fait de ne jamais quitter «le clos de sa pauvre

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maison»! On iivail allccir' le (Irilaiii des humbles \\o ce inomlc; on siMait liraNcinciil rv\-'\r :

Rien ne me plaît, hors ce qui peut déplaire Au jugement du rude populaire;

et, maintenant, voici qu'aux sublimités de l^indare et qu'aux raffinements du pélrarquisme on préfère la chanson d'un vanneur de blé dans la plaine! C'est qu'en elfet, et lieureusement, de quelque indifférence et de quelque détachement que nous osions quelquefois nous vanter, nous tenons à notre sol natal par des liens plus forts que nous ne le croyons; et, pour nous l'apprendre, si nous l'ignorions, il nous suflit d'avoir essayé, comme Du Bellay, de les briser. Dans cette Rome, qu'il s'était représentée si belle, et comme au sein môme des splendeurs de l'ilalie de la Renaissance, Joachim Du Bellay n'a souffert de rien tant, — ni du contact des Italiens, ni des caprices de son cardinal, ni de la médiocrité de sa fortune, ni de la ruine de ses espérances, — que du mal sacré du pays; et, s'il a d'autres titres de gloire, il n'en a pas de plus français à notre reconnaissance.

Car, permettez-moi de vous le rappeler, ce n'est pas son Anjou seulement, son «petit Lire», son « Loyre gaulois», qu'il a regrett(' dans Rome; c'est la France, la France tout entière; et, Bretons ou Provençaux, d'une frontière à l'autre de

la patrie commune, son appel désespéré ne retentit-il pas encore dans tous les cœurs :

France, mère des arts, des armes et des lois, Tu m'as nourri longtemps du lait de ta mamelle. Ores, comme un enfant que sa nourrice appelle, Je remplis de ton nom les antres et les bois.

Si tu m'as, pour enfant, avoué quelquefois. Que ne me réponds-tu, maintenant, ô cruelle ! France, France, réponds à ma triste querelle ; Mais nul, sinon Echo, ne répond k ma voix !

Entre les loups cruels j'erre parmi les plaines. Je sens venir l'hiver de qui la froide haleine D'une tremblante horreur fait hérisser ma peau.

Las ! les autres agneaux n'ont faute de pâture. Ils ne craignent le vent, le loup, ni la froidure; Si ne suis-je pourtant le pire du troupeau!

Dirai-je, Messieurs, qu'on éprouve quelque honte ou quelque remords même à songer que l'appel ne fut pas entendu? Ni la cour ne fit rien pour Du Bellay, — pour le mettre à l'abri du vent, du loup, delà froidure, — ni personne même, quand son Cardinal, effrayé de la publication des Regrets, en exigea comme une espèce de rétractation ou de désaveu, ne défendit le pauvre poète contre la pusillanimité de son puissant patron. En vérité, la fortune s'acharnait contre lui ! On avait fait de

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Marot, jadis, une i"aç:oii do personnage : on laissa Du Bellay se morfondre dans quelque bas emploi d'l']glise, cl les railleries qu'il s'était permises contre Rome lui coûtèrent la sécurité de ses dernières années. Mécontent des hommes, lassé d'espérer contre l'espérance, fatigué de la vie même, il ne lui restait plus qu'à mourir ; et on aime à penser que malade et souffreteux comme il était, il envisagea le terme inévitable avec moins d'angoisse que de soulagement. La mort clémente l'enleva brusquement, le 1'"" janvier 1560 : il n'avait pas tout à fait trente-cinq ans.

Ses contemporains ne lui firent pas même l'hommage d'une tombe, et nous ignorons oiî ses cendres reposent. Mais vous lui avez élevé cette statue, pour qu'il ne fût pas dit qu'on ne savait en quel lieu de la France honorer publiquement la mémoire de l'homme qui fit le premier entrer dans l'usage de la langue le beau mot de Patrie ; et je ne doute pas que ce monument ne devienne pour les poètes pieux un but accoutumé de pèlerinage. Il ne leur rappellera que de nobles, que de pures, que de hautes idées, et l'émulation qu'il entretiendra chez eux ne sera pas celle de se singulariser, mais, au contraire, de vivre, comme du Bellay, de la vie de tout le monde, et de ne consacrer leur talent qu'à l'ennoblir dans ce qu'elle a de plus ordinaire et de plus familier. Je connais plus d'un monu-

ment et plus d'une statue dont je n'en saurais dire autant.

Les souvenirs qu'évoquera la contemplation de cette image méditative suffiront alors pour répondre à tous ceux qui s'efforcent de nous persuader que la Renaissance aurait comme étouffé, dans la France de Ronsard et de Du Bellay, la conscience du génie national. Non ! Messieurs, — et tous deux ils en sont un exemple, — nous n'avons pas désappris le français à l'école de la Grèce ou de Rome ; nous n'avons pas renié nos origines; nous n'avons pas rompu, mais plutôt nous avons renoué la chaîne de la tradition ! On leur reproche d'avoir voulu se faire une âme grecque ou romaine. Mais, à vrai dire, vous venez de le voir, ce n'était là qu'une manière de parler, et non pas un but, ou une fin, mais plutôt un moyen qu'ils proposaient à leur ambition.

Leur tentative, uniquement littéraire, n'a été que de détourner la poésie française d'une tendance à la vulgarité, qui n'est, je pense, essentielle ni au génie français, ni à la notion de la poésie. Si le sentiment ou l'idée même de l'art, si le sens de la forme nous étaient demeurés comme étrangers jusqu'alors, ils ont conçu le noble projet de nous les communiquer, puisqu'ils l'avaient euxmêmes, et n'en voyant pas de plus sûr chemin ni de plus direct que l'imitation, l'étude, et lintel-

li Disc.orns l'oin i. ixAidi i; \ i ion i»i; i.a siaii !•;

liL:('iU'(> (les iiiodrlcs ;mli(|ii('s, ils Toiil doiic pris. Il leur a paru ([uCn r(mi[)aruis()n de Pindaro maître Clénionl rampait à terre, ser/x'/xil liiuni tiilns^ ol, tromant que la langue de Virjj,ile (Hait plus pure, plus liai'iuouieuse, plus pleine aussi de pensée que celle de Guillaume Crétin ', ils ont cru (jue leur français n'était incapable ni de la douceur virgilienne, ni de la sublimité piudari(|ue, et ils ont essayé de surprendre les secrets des maîtres. Le personnage d'amuseur public ou de boud'on de cour que jouaient autour d'elix les poètes, — quand ce n'était pas celui d'entremetteur d'amour, — leur a semblé comme une dérision de la poésie même; et, sur la foi des anciens, ils ont donc essayé de lui rendre ce (ju'elle avait eu jadis parmi les hommes de noblesse et de dignité. Mais vous l'avez vu, par l'exemple de Du Bellay, dès qu'ils ont cru qu'ils possédaient les secrets essentiels de leur art, ils sont redevenus des hommes de leur temps, et c'est à l'expression des idées de leur temps qu'ils ont consacré toutes les ressources de leur expérience. Ronsard n'a rien écrit de plus éloquent que ses Discours siir les ?nisères de son temps, et c'est en se faisant lui-môme, autant que

1. C'est le « vieil poète françois» que Rabelais a ridiculisé sous le nom de Raminagrobis, et dont il a iunuortalisé au moins un rondeau :

Pri'nez-la, ne la prenez pas ;

Si vous la prenez, c'esl bien fait, etc.

l'ouvrier, la matière de ses Regrets, que Du Bellay a trouvé son chef-d'œuvre.

Disons-le donc hautement, et ne Toublions pas. Ni l'originalité ne saurait consister dans une ignorance volontaire de ce qui nous a précédés, ni l'esprit national dans le béat contentement de soimême, ni le patriotisme enfin dans un aveuglement systématique à tout ce qui se fait en dehors de nos propres frontières. C'est ce que nous ont appris les hommes de la Renaissance, en général, et c'est de quoi nous ne les remercierons jamais trop. Mais les poètes ont fait quelque chose de plus : ils ont fixé pour nous la définition même ou la notion delà poésie, de telle sorte, Messieurs, que, si leurs vers tombaient jamais dans l'oubli, le souvenir de leur œuvre ne périrait pas pour cela, ni la mémoire de l'impulsion secrète qu'ils ont comme imprimée à toute notre poésie. Car c'est vraiment eux, aune heure décisive de notre histoire, qui lui ont indiqué son vrai but, sa vraie route, qui ont orienté notre marche dans le sens de nos aptitudes les plus hautes; et ainsi non seulement nous leur devons une part de notre gloire, — si tous nos classiques, y compris Boileau lui-même, ont plus ou moins été leurs disciples, — mais, en outre, et depuis trois cents ans, toutes les fois qu'en France la poésie s'est approchée de la prose, c'est en s'éloignant de l'idée que s'en étaient for-

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méo Ronsard et Du Hcllay, comme au contraire, c'est en s'elTorganl de l'atteindre que nous l'avons vue réaliser ses chefs-d'œuvre. Il y a quelque chose de Ronsard jusque dans la poésie de nos Leconte de Liste et de nos Ileredia, comme il y a quelque chose de celle de Du Bellay dans les vers de Sully Prudhomme et de François Goppée. Et je ne sais ce que penserait de cet éloge le poète des Regrets^ mais je suis bien sûr que je n'en saurais adresser de plus mérité ni de plus agréable à l'ombre de celui qui, dans sa Défense de la langue française^ sonna la charge et le triomphe de la grande poésie sur ce qui n'en avait été jusqu'alors que la caricature.

POUR

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