A BLOIS
10 novembre 1895
Messieurs,
« L'esprit souffle où il veut», dit un commun proverbe; et, en effet, ce que nous admirons le plus du talent ou du génie dans la science et dans l'art, n'est-ce pas, quand on y songe, l'impuissance même oii nous sommes de les faire naître? Mais, à défaut d'une liaison constante et nécessaire, si nous ne laissons pas de pouvoir quelquefois surprendre entre les hommes et les lieux de secrètes convenances, je ne crois pas me tromper lorsque j'en trouve une entre votre ville de Blois et le grand historien dont nous célébrons aujourd'hui le centenaire. Oui ! c'est bien ici qu'il devait voir le jour, en Touraine, dans cette ville de Blois, — où l'on respire l'histoire, pour ainsi parler, comme ailleurs l'éloquence; — à l'ombre de ce château, rendu fameux par tant de tragiques ou d'aimables souvenirs; sur les bords de ce fleuve de Loire, qui môle dans l'ampleur de son cours tant de
toi
DISC.OUUS POL'H LK CICNIKN AIRIÎ
fi^i'àce o\ (le foicc à la lois ; dans col air piiviléj^i*'', dont la (loiicciii' a l'ail de V()ii'(> accent la rè^lc du |)arl(M- i\o France. Soyez donc Mers d"Auii,nslin Tliiecry, si. de Uinld'historiens ses émules, n'élanl pas liii-mèinc le moins grand ni le moins popiilaii'e, nul plus (pic lui n'est demcuri' le lils reconnaissant de sa ville natale! Soyez-(Mi iiers encor(\ si le seul reproche un peu grave que Ton ail jamais pu lui l'aii'e, c'est d'avoir en histoire loujoui's pris le parti des vaincus! Mais soyez-en jdus iiers, si cette pitié donl il ne savait pas se défendre })our les victimes des causes perdues ne l'a cependant jamais empêché, quoi qu'on en ait pu dire, d'être, quand il la fallu, le juge aussi de ses clients! Son amvre entière est comuK; animée du combat de sa justice contre son émotion, et, à force d'empire sur lui-même et d'eiïort vers la véritt'', le plus })assionné peut-être de nos grands historiens en est devenu le plus impartial. Je ne craindrai pas d'ajouter que le plus « pittoresque » ou le plus (' artiste » en a été le plus « philosophe»; et, si l'antiquité même, si le conteur bavard et exquis des guerres Médiques ne nous a rien légué de plus naïvement coloré que les Récits des tempi> mrrovinr/iciis, ou l'annaliste Romain de plus énergique en sa concision que V Histoire de Jacques Bonliomme^ je ne vois pas que personne, depuis quatre-vingts ans, ait comme
acclimalé, dans l'histoire plus d'idées qu'Augustin Thierry.
C'est ce qu'il m'a paru, Messieurs, que l'occasion de son centenaire me faisait un devoir d'essayer de vous montrer, — ou plutôt de vous rappeler. Et, ainsi qu'il convient en ce genre de commémoration, je m'ellorcerai d'être bref, mais, si vous me trouviez cependant encore long, vous songerez que je me trouve représenter aujourd'hui, — par une rencontre qui est pour moi comme un quadruple honneur, — l'Académie française, dont vous savez assez pour quelles raisons il n'a point fait partie ; l'Ecole normale supérieure, dont il fut l'une des « gloires » ; un recueil qui s'honore de l'avoir compté parmi ses premiers et ses plus brillants collaborateurs; et enfin, — puisque c'est le fils de son frère qui m'a demandé le premier de prendre ici la parole, — sa famille, ou un peu de sa famille elle-même.
Je ne vous raconterai point sa naissance modeste, sa jeunesse obscure, ses laborieux débuts... Mais si nos vrais maîtres sont ceux qui nous éclairent sur nos vraies aptitudes, comment omettrais-je de vous rappeler l'influence qu'exercèrent sur Augustin Thierry deux hommes entre tous : le poète inspiré d' A fa/a, de Rem% des Martyrs; et le grand romancier d'Iran/ioe, de Bob Rot/, des Puritains (/'Ecosse? On s'est donné de nos jours des
106 Discoins l'oi n le chntenairi:
airs de les tlédaij^iiorl Mais on n'a poinl diniinué ni seulement entame leur gloire, et il est possibh; que l'on ne les lise plus, mais il est certain qu'on a tort. « Pharaniond I Piiaramond! nous avons combattu avec l'épée!... » Vous connaissez, Messieurs, cette page célèbre! Elle a éveille l'iiistorien qui sommeillait dans l'élève du collège d(î Blois ; et de là, de ct^tte seule l)age, pourrait-ou dire, nous est venu tout ce qu'en bistoire, comme dans le roman, comme dans les arts plastiques et ailleurs, nous avons depuis lors nommé du nom de couleur locale. Je doute qu'il y ait eu de nos jours, en France ou bors de France, une intluence littéraire plus considérable que celle de Gbateaubriand, et, l'ayant subie comme tout le monde en son temps, l'auteur des Récits méromngiens a eu la francbise et le bon goût d'en convenir. Mais, pour Walter Scott, c'est encore lui qui nous la dit : « 11 y a plus de véritable histoire dans ses romans sur l'Ecosse et sur l'Angleterre que dans les compilations pbilosophiquement fausses qui sont encore en possession de ce grand nom » ; et, en effet, il lui devait sinon l'origine, du moins la confirmation de l'idée sur laquelle vous savez qu'il a fondé son Histoire de la Conquête de l'Angleterre par les Normands. Ceux-là seuls renient leurs maîtres qui désespèrent de les égaler !
Une autre influence n'a pas moins agi sur notre historien : c'est celle de ce Saint-Simon, — non pas le duc, mais le comte, on pourrait s'y tromper, — dans la fatrasserie duquel, quum fluerft lutiilentKs^ tant de grandes idées, d'idées singulières, mais d'idées fécondes se mêlaient à l'expression d'un rêve sociologique informe. Deux ans durant, Augustin Thierry lui servit de secrétaire, ou, pour mieux dire, de collaborateur; il se déclara publiquement son élève ; et il y a des pages du futur auteur de l'histoire du Tiers Etat dans les opuscules qui portent les titres caractéristiques de Mesures à prendre contre la coalition de 1815 et de la Réorganisation de la Société européenne. Ce n'est pas ici le lieu de juger Saint-Simon, et ce le serait, que je devrais me récuser, comme n'ayant pas suffisamment étudié son œuvre. Mais je la connais cependant assez pour être sûr qu'Augustin Thierry n'a pas vécu deux ans dans la familiarité d'un tel homme sans apprendre de lui quelque chose ; et pourquoi ne lui devrait-il pas une part de sa conception de l'histoire?
L'histoire de France, telle que nous l'ont faite les écrivains modernes, — écrivait-il en 1820, — n'est point la vraie histoire du pays, l'histoire nationale, l'histoire populaire... La meilleure partie de nos annales, la plus grave, la plus instructive, reste à écrire ; il nous manque riiisloire des citoyens, Thistoire du peuple... Cette his-
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toirc lions prt'sonli'rait on inrinc t,em|)S des exemples (le eonduile et cet intérêt de sym|)atliie qne nons eliereliuns vainement dans 1rs avcMitures de ee petit nombre de personnages privilégiés qui occupent seuls la scène historique... Nos Ames s attacheraient à la destinée des masses d'hommes qui ont vécu et senti comme nous... Le progrès des masses populaii-es vers la liberté et le bien-être nous semblerait plus im{)()sant (jue la marche des faiseurs de conquêtes, et leurs misères plus touchantes que celles des rois dépossédés.
H va bien, Messieurs, quelque exagération dans cette page, de l'âpreté, de ramertumo; et on la sent contemporaine des terribles pamphlets d'un autre Tourangeau, le « vigneron de la Ghavonnière ». Mais elle contient une idée généreuse et juste, une idée toute nouvelle en 1S2<), qui est celle du droit des peuples ou des « colleclivités » à avoir une histoire, et c'est ainsi que son éducation sainl-simonienne a peut-être t'ait d'Augustin Thierry non seulement le plus « démocratique » de nos grands historiens, mais le plus « socialiste»... Je me sers tout exprès de ce mot, qu'il serait temps enfin d'enlever à ceux qui en abusent ; qui en corrrompent quotidiennement le sens; et qui ne savent lui faire signifier que haine et misérabhi envie, quand au contraire on ne l'a justement créé que pour être l'antithèse d'individualisme et le synonyme de solidarité.
Socialiste ou démocratique, de quelque nom
d'aUGLSTIN THIERRY 109
qu'on l'appelle, c'est vraiment cette idée qui circule dans l'œuvre entière d'Augustin Thierry. 11 a voulu être l'historien des foules. Et pour l'être, il a voulu joindre, unir, et confondre ensemble deux choses que l'on sépare trop souvent.
La passion politique, — a-t-il écrit dans ses Cimsidérations sur t histoire de France, qui sont Touvrage de sa maturité, — la passion politique peut devenir un aiguillon puissant pour l'esprit de recherches et de découvertes; si elle ferme sur decertains points l'intelligence, elle l'ouvre et l'excite sur d'autres ; elle suggère des aperçus, des divinations, parfois même des élans de génie auxquels l'étude désintéressée et le pur zèle de la vérité ne l'auraient pas conduite.
11 a raison, Messieurs, cent fois raison! Ce n'est pas de sa propre lumière, c'est de celle du présent que le passé s'éclaire ! Pour devenir, comme on Va quelquefois et à bon droit nommé, « le siècle de l'histoire », il a fallu que notre siècle eût commencé par être le « siècle de la Révolution ». Avant les Guizot, les Michelet, les Thierry, si la France n'a pas eu de grands historiens, c'est que nos vieux érudits avaient surtout manqué de « l'intelligence et du sentiment des grandes transformations sociales ». L'observation est de Thierry lui-même. Mais combien n'est-elle pas plus vraie, quand, à la « passion politique », c'est-à-dire à la préoccupation du présent, on allie, comme lui,
IlO DISCOURS POIH Li: CF.MKN AinK
riiKIiiirlndt' cl l(^ souci de lavcnirl (jtiiind, cii mùme lem[)s que l on cherche, jusque dans l'histoire des invasions germaniques, « hi racine de <jueh]ues-uns des maux dont soiiIIVcmiL nos sociétés modernes », on y [)orlc, — ccsl loujours lui (jui parle, — «l'amour des iionimes comme hommes, abstraction faite de leur renommée ou de leur situalion sociale! » et quand enfin, Messieurs, en faisant œuvre d'historien ou de philosophe, on aspire àfaireœuvre aussi de citoyen ?Ce fut lambition d'Augustin Thierry ; et, bien loin que ce parti pris d'emprunter des <> armes » de combat à l'histoire, ou de faire servir à la construction de l'avenir les matériaux du passé, l'ait empêché d'y voir clair, ait offusqué la lucidité de son regard, précisément, s'il y a deux ou trois idées d'historien dont son nom demeure inséparable, c'est à la lueur et comme dans la fièvre de cette préoccupation qu'il les a découvertes.
Telle est, en premier lieu, l'idée si simple, à ce qu'il semble, de la diversité successive des époques et des lents changements que le temps, lui tout seul, opère dans la physionomie des hommes et des peuples. Elle est bien simple, je le répète, si simple môme qu'à peine en ose-t-on faire un mérite à l'historien. Lequel de nous est aujourd'hui ce qu'il était hier? Nous n'avons pas besoin non plus de longues observations, ni de beaucoup
D AUGUSTIN THIERRY Idl
rélk'clîir, pour nous apercevoir en combien de manières nous ne ressemblons pas aux Français du xviii% du xvii% du xvi' siècle. On voyageait alors en palache... on portait des culottes... on mangeait du pain d'orge. Et cependant, Messieurs, ces différences, qui sautent aux yeux, je n'afiirmerai pas, si vous le voulez, qu'on ne les ait senties que de notre temps, mais elles ne sont toutefois entrées dans l'habitude de riiistoire, et pour n'en plus désormais sortir, que par l'intermédiaire d'Augustin Thierry. Sous l'uniformité mensongère et le vernis de fausse élégance dont on avait recouvert douze ou quinze siècles de nos traditions, retrouver la vraie couleur des temps, caractériser les époques, leur rendre à chacune sa vraie physionomie, et ainsi, de la chronologie, qui n'en avait jusqu'alors été que le support, faire l'àme, ou en un certain sens presque le « tout » de l'histoire, telle fut la tâche que se donna d'abord l'auteur des Lettres sur r Histoire de France ; — et, si nous n'avons garde aujourd'hui de confondre la cour de Louis XIV avec celle du roi Dagobert, c'est à lui que nous le devons.
N'a-t-il pas d'ailleurs exagéré cette diversité? Contemporain des romantiques, et, je le crains, un peu romantique lui-même, n'est-il pas allé trop loin quand, par exemple, aux noms consacrés des Clovis et des Mérovée, il a voulu substituer
H2 DiscoL'ns iMtuK i.i: (;i;.nten aiiu:
les appellations évidomnicril plus « p,crniaiii(iii('s » de Merowig eUlo Clodowig? (^esl ce i\n\\ laulljien croire, j)uisqiic nous avons continué de dire (llovis et Mérovée! Et si ])eut-ôtre, après toul, une francisque n'est (ju'une hache de guerre et un c skraniasax " qu'un ])uignard, nous dirons donc ([uc l'auteur des Hrci/s Mérucinc/iens est responsahle à sa manière des débauches de couleur locale auxquelles s'est livrée la littérature du xix'' siècle. Heureusement pour nous, et j)Our lui, (ju'il ne s'en est pas tenu là ! Nul n'a mieux connu l'importance du costume et n'en a tiré plus habilement parti; mais quelque diil'érents que nous soyons d'un bourgeois du xvii" ou d'un paysan du xviii'' siècle, Augustin Thierry s'est promptemcnt rendu compte que la difTérence n'était qu'extérieure ou superliciclle, et bien moins considérable en tout cas que celle qui nous sépare aujourd'hui même encore d'un Italien, d'un Anglais, d'un Allemand... Ainsi conduit à se demander d'où pouvait procéder cette dillerence plus profonde, la question de chronologie s'est transformée pour lui en une question de physiologie ; la question de date en une question d'origine ou de sang; la race lui est apparue comme la raison dernière de la dillerence des époques; et cette idée de génie est la seconde que nous lui devions.
Vous rappel lerai-je ici la fortune qu'elle a faite; de quel Ilot de lumière elle a brusquement illuminé le chaos des anciennes histoires ; et les conséquences de toute nature que notre historien lui-même en a tirées ? Ouvrez et relisez les Récits des temps Mérovingiens : ce qui en fait à la fois l'intérêt scientifique et la valeur d'art, ai-je besoin de vous le dire? c'est la perspicacité singulière avec laquelle l'historien y a démêlé, c'est la vigueur du relief et la justesse de coloris avec lesquelles le peintre y a représenté l'antagonisme des deux races que le torrent des invasions germaniques avait comme superposées l'une à l'autre sur notre sol gaulois. Aimez-vous mieux relire VHistoire de la Conquête de r Angleterre par les Normands ? « Je me propose de montrer dans ce livre, écrit l'historien, les relations hostiles de deux peuples violemment réunis sur le même sol, de les suivre dans leurs longues guerres et leur séparation obstinée jusqu'à ce que du mélange et du rapport de leurs races... il se soit formé une seule nation. » Même dessein, vous le voyez, — l'un des plus complexes qu'historien eût encore conçus, — et dont l'exécution magistrale donne au chef-d'œuvre d'Augustin Thiei-ry quelque chose de l'air et de l'allure d'une épopée. Nous ne nous en étonnerons pas, et, au contraire, nous y trouverons la confirmation inattendue des théories de la critique moderne, si nous prenons garde qu'en
Il) ItlSCOI ItS l'OlK l.l': CICNI'K.N MltK
aucun toinps, dans aucune langue, Tcpopcc n'a jamais jailli, si Ton peul ainsi dii-c, cpio do la rcnconli-c cl du choc sani;lanL do doux nalionalilés. Mais, dans son h^ss/// sur l/usloirr ilc la faniKition et (//'S pi'cx/ri's (lu Tiers El al, (juo Irouvons-nous oncoi'c, si co nosi IMiisloirc ilo la société galloromaine dclontlanl ses ai'ls et s(»s nupiirs contre SOS conquoranls germains: leur dispulanl l'un apiès l'autre les biens qu'ils lui avaient ravis; et, dans la première ardeur d'une grande révolution, revendiquant, poui' s'en armer à son tour contre eux, cotte diversité d'origine dont on avait l'ait pendant douze cents ans la justification, le titre et l'instrument de sa servitude. L'œuvre d'Augustin Thierry est comme pénétrée do l'idée do race, et trente ans durant, son elTort scientifique n'a tendu qu'à faire de la race la principale ouvrière des transformations de l'histoire.
A la vérité, si l'importance et la nouveauté de l'idée n'ont pas besoin d'être démontrées, la justesse en est plus contestable, et rap[)lication historique en exige infiniment de tact, Ak^ prudence, et do générosité. (]ar, oi!i commence, où finit la race? et tandis que pour l'historien nous en formons deux avec les Germains, qui ne sait que pour le linguiste, Germains et Gaulois, Grecs et Romains. Celtes et Slaves, nous n'en formons qu'une ?et tous ensemble, avec le Juif ou l'Arabe, une seule et la même pour
l'anthropologiste ? A un autre point de vue, qui ne sent, qui ne sait ce qu'il y aurait d'insolence, ou de cruauté même, à diviser l'humanité en races supérieures et en races inférieures? à chercher la raison de la supériorité des unes, de l'infériorité des autres, dans la fatalité de leurs aptitudes originelles? à entretenir ainsi parmi les hommes des haines inexpiables? des haines de sang? des haines animales? Que vousdirai-je encore? que, si jamais la théorie triomphait, d'intrépides logiciens en déduiraient bientôt la justification du régime des castes? qu'elle engendre en histoire la basse religion du succès? qu'elle autorise en politique non seulement l'oppression, mais la suppression du plus faible? Messieurs, je n'en finirais pas si je voulais énumérer tout ce que peut engendrer de conséquences monstrueuses une maladroite interprétation de la théorie des races; et c'est pourquoi je m'empresse d'ajouter qu'après l'avoir appliquée le premier nul n'en a mieux su qu'Augustin Thierry éviter les dangers.
11 avait, je vous l'ai dit, l'âme ardente et naturellement pitoyable aux opprimés, et c'était une raison pour le détourner de croire légèrement à la supériorité des vainqueurs. Il n'est même pas habituellement éloigné de penser que les vaincus peuvent représenter, et ont souvent représenté, non seulement la cause de la justice et du droit, mais
116 DlSf.OlUS POUIl LK CIÎNTKNAIRE
la cause encore de la civilisation. Mais ce qu'il a surtout bien vu, c'est que, d'une manière générale, si l'action de la race était prépondérante, pour ne pas dire toute-puissante, à l'origine des civilisalions, l'objet mènie de la civilisation était de n'duire ou d'annuler l'inlluence de la race. De même en elTet que, pour chacun do nous, le progrès consiste à se dégager d(>s servitudes physiologiques dont nous sommes en naissant les esclaves, de même il a bien vu que la civilisation consistait pour les peuples à s'afTranchir en avançant en âge de la fatalité de leurs instincts originels. Il a reconnu que, dès le vi" siècle de notre ère, « le caractère original de la période mérovingienne consistait dans un antagonisme de races non plus complet, saillant et heurté, mais adouci déjà par une foule d'imitations réciproques, nées de l'habitation sur le même sol ». Il s'est rendu compte que, dès le xiii" siècle, c'est-à-dire cent cinquante ou deux cents ans après l'invasion normande, il n'y avait plus de Saxons ni de Normands en Angleterre, mais des Anglais seulement. C'est comme s'il eût déclaré qu'à dater d'une certaine époque de l'histoire le mot même de « race» devait changer de sens, perdre ce qu'il avait de signihcation physiologique, ne plus rien vouloir dire que d'historique ou de purement humain. Et, de peur que l'on ne se méprît sur sa vraie pensée, c'est ce qu'il a dit en propres
D AUGUSTIN THIEURY 117
termes dans le dernier de ses ouvrages, quand il nous a montré dans « l'élévation continue da tiers état » ce qu'il a lui-môme nommé « le fait dominant et comme la loi de notre histoire nationale». Puisqu'il existe une race française et qu'elle n'a pas toujours existé, elle s'est donc faite elle-même; elle est l'œuvre de sa volonté, la créature de son effort, l'enfant de sa persévérance et de sa liberté I Et en elTet, Messieurs, quel a été le rôle du tiers état dans notre histoire, sinon d'effacer ou d'abolir jusqu'aux dernières traces d'antagonisme ou d'opposition entre les ditTérentes races qui ont peuplé notre sol de France ; de n'en former qu'une même nation; etd'établir, pour ainsi parler, sur les ruines de ce que l'on appelle aujourd'hui le « régionalisme », l'unité de la patrie commune? Tel est aussi le sens et la portée de cette révolution, dont il est élégant de médire; — et dont je n'ignore assurément pas de quel prix nous avons payé les bienfaits ! Mais nous eût-elle coûté plus cher encore, elle n'en serait pas moins l'aboutissement nécessaire de plus de mille ans d'histoire, et il faudrait prendre garde, en la reniant aujourd'hui, qu'en vérité nous renierions toute notre tradition nationale. Oui, ce qu'elle a réalisé, c'est bien ce que nos pères ont voulu : centralisation administrative, afin qu'émancipé des tyrannies locales chacun de nous ne fût sujet que de la loi; égalité civile, pour qu'il ne subsistât entre
118 DISCOIRS POl'K LE CKNTKNAIHE
nous d'autre dillV'roiue ou truiilrc distinction que ct'IIc (ic nos œuvres; iiidivisildlili' tlu territoire, alin(jue la France put aciievcr de remplir son rôle hislori(nie; unilé sociale, pour que chacun de nous, — dans la paix et dans la guerre, dans le malheur et dans la prospéritc', dans la gloire et dans l'humiliation, dans la détresse et dans l'espoir, — se sentît solidaire de tous ceux qui sont nés sur le même sol que lui. Et si d'autres l'ont vu comme Augustin Thierry, c'est ce que personne, à ma connaissance, n'a montré plus clairement ni plus élouqemment.
Insisterai-je maintenant. Messieurs, sur l'étroite liaison des vues ou des idées de l'historien avec celles du puhliciste ou du j)oli tique, du rédacteur du Courrier Françaisi et du Censé t/r européen ? Je n'aurais pour cela qu'à feuilleter ses Lettres sur Iflistoire de France^ ou le recueil qu'il a intitulé Dix ans (f Études historiques ; et, dans la polémique passionnée du journaliste de 1820, vous reconnaîtriez aussitôt, sous une forme plus agressive, l'idée maîtresse de V Essai sur la formation, et les progrès du Tiers État ou de Y Histoire de la Conquête de l'Angleterre par les Normands. Mais à quoi bon renouveler ou ranimer d'anciennes querelles ? dont on en ferait trop d' <( actuelles » ? et puisque aussi bien les idées historiques d'Augustin Thierry, pour entrer dans l'histoire, ont dû
D AUGUSTIN TIllEHUY 119
commencerpar se dépouiller du caractère d'exage'ration qu'elles tenaient de leur origine politique, n'en ai-je pas assez ou trop dit peut-être ? J'aime donc mieux, pour terminer, vous parler de l'artiste et, — comme je le crois, — si l'art seul demeure, j'aime mieux placer la fortune de ses idées historiques elles-mêmes sous la protection de son talent de peintre, de conteur et de poète.
On prétend faire aujourd'hui de l'histoire une science, — c'est le grand mot, — et comme au savant, on ne demande donc à l'historien que d'apporter, de discuter et d'établir des «. faits », entre lesquels même on le dispense d'essayer de saisir aucune espèce de liaison ou d'enchaînement. Que dis-je ! on le lui interdit; et le plus cruel reproche que nous voyons qu'on lui adresse, c'est celui d'avoir des idées! Importunes à ceux qui en ont d'autres, les idées sont toujours suspectes à ceux qui n'en ont pas ! On exige encore de l'historien qu'il se désintéresse de ses personnages, et, sous le nom d'impartialité, qu'il nous parle de Louis XVI ou de la Révolution française avec autant de sang-froid, ou plutôt d'inditTérence, je ne dis pas que de Nabuchodonosor ou de Sésostris, mais de l'ours des cavernes ou des poissons ganoïdes. Et en elfet, Messieurs, est-ce que le naturaliste se fâche contre l'animal qu'il décrit? Il ne s'attendrit pas non plus quand il nous conte leurs
120 niscoi us porii i.i; ckntiinairk
iiKiMirs, cl nous le Irouvcrions ridicule de s'apitoyer sur la dcslinc(> des viclinics de la liillc poiu- lu vie. Que riiistoricn imite rexeniple du naturaliste! Et alors, et enfin, pour le récompenser de su docilil6, ce qu'on lui défendra plus expressément que tout le resie, ce sera de recourir au prestige trompeur de l'art ; il ne s'avisera pas d'écrire pour tout le monde, mais seulement pour quelques initiés; et quand enlin le « divorce sera complet entre le liavail de collection des docnnienls et la faculté de les comprendre on d'en exprimer le sens intime », c'est alors qu'étant devenue tout à fait une science l'histoire, devenue tout à fait illisible, sera devenue tout à fait l'histoire.
Telle n'était pas, Messieurs, l'opinion d'Aujiçustin Thierry : il pensait d'une manière plus large ; il sentait d'une manière plus vive; il estimait que « la recherche et la discussion dès faits, sansautre dessein que l'exactitude, n'ont jamais été, selon sa propre expression, qu'une des faces du problème historique », et je ne veux pas dire la moindre, mais en tout cas la moins intéressante. Ce qu'il savait également, c'est que l'érudition n'est pas son objet, son but ou sa fin à elle-même; qu'il en faut prendre et qu'il en faut laisser ; que son triomphe serait de se rendre inutile, puisque assurément. Messieurs, je vous demande pardon pour ma naïveté; mais, si nous connaissions l'en-
tu've vérité des faits, il m'a toujours paru qu'alors nous n'aurions plus besoin de la chercher. Et ce n'était pas qu'il méconnût le pouvoir ou le prix de l'érudition! Il a rendu justice à nos Bénédictins. Il a lui-même rivalisé de patience et de conscience avec eux. Après avoir fondé son Histoire de la Conquête de l'Angleterre sur l'enquête la plus étendue, la plus longue, la plus scrupuleuse, vous vous rappelez tous, pour l'avoir entendu vingt fois raconter que, jusqu'à son dernier jour, cet aveugle et ce paralytique n'a cessé de reprendre, de revoir, de corriger, de compléter, de remanier, de remettre sur le métier son principal ouvrage, h" Histoire de la Conquête avait paru pour la première fois en 1825, et trente ans plus tard, en 1856, la mort le surprenait au milieu d'une quatrième ou cinquième revision de son Œ'uvre. De combien d'érudits en pourrais-je dire autant ! Mais, de plus qu'eux, ou contre quelques-uns d'entre eux, — ce qu'Augustin Thierry a toujours cru, c'est que « toute composition historique était un travail d'art autant que d'érudition » ; et je le crois, et je crois qu'il faut le croire comme lui, si nous ne voulons pas qu'avec l'art ce soit non seulement le charme ou l'intérêt, mais la vie même qui se retire un jour de l'histoire. « Nous ne voulons servir l'histoire, a dit un philosophe, qu'autant qu'elle-même l'histoire servira la vie. »
122 DISCOL'US l'OLH l.i: CK.NTliN AlItK
C'est justement « pour servir la vie », ot non j)!is (lu loul par fantaisie de dilettante amoureux du costume (prAugustin Thierry s'est rendu le r()ntem[)orain des tem[)sdont il voulait écrire l'Iiisloire. Où tant d'autres n'ont vu depuis lui qu'un prétexte à décor, c'est l'accent même de la vie (|u'il s'est proposé de ressaisir, l'empreinte et comme l'air de personnalité qu'un vêtement ou un ustensile conserve de son possesseur. Il a vécu, vriiiuKMit vécu, les romans et les drames, — la tragique aventure de la reine Galesvvinthe, le chaste roman de sainte Kadegonde et du j)oète Fortunat — dont les anciens chroniqueurs qui lui servaient de guides, s'ils en avaient éprouvé toute l'horreur ou goûté peut-être le charme, n'avaient pas su pourtant nous les communiquer. Il a vu, de ses yeux vu, qu'on pourrait dire qu'il a usés dans l'intensité de cette contemplation, se dresser devant lui la figure entière de ses personnages,
... les uns chantant sur la harpe celtique réternelle allente du retour d'Arthur; les autres naviguant dans la tempête avec aussi peu de souci d'eux-mêmes que le cygne qui se joue sur ua lac ; d'autres, dans l'ivresse de la victoire, amoncela it les dépouilles des vaincus, mesurant la terre au cordeau pour en faire le partage; comptant et recomptant par tête les familles comme le bétail ; d'autres enfin privés par une seule défaite de tout ce qui fait que la vie vaut quelque chose, se résignant à voir l'étranger assis en maître à leur propre
foyer, ou, frénétiques de désespoir, courant à la forêt pour y vivre, comme vivent les loups, de rapine, de meurtre et d'indépendance.
On ne saurait sans doute mieux montrer que dans cette belle page, souvent citée, ce que Tart en histoire a de relations avec la vie, et le montrer par son propre exemple. Cinquante ans ont passé sur elle, mais Témolionena quelque chose de communicatif ou de contagieux môme. L'homme s y laisse voir, tel qu'il était, sensible et comme ouvert à toutes les impressions. Il a peut-être partagé le brutal enthousiasme des vainqueurs, mais il a certainement éprouvé « toutes les misères luitionales, toutes les souffrances individuelles et jusqu'aux simples avanies des vaincus >). Cela se sent dans le souvenir ému qu'il en garde, treize ans après la publication de son livre. S'il l'a vécu avant de l'écrire, il le revit en le relisant. Et parce qu'on n'a pas trouvé de meilleur ni d'an Ire moyen d'émouvoir les hommes que d'être ému soi-même, c'est pour cela que dans l'œuvre d'Augustin Thierry nous ne saurions séparer l'historien du peintre et du poète.
Et nous ne le séparerons pas non plus du philosophe ou du penseur, si l'un de ses mérites encore, l'une des plus rares parties de son talent est d'avoir su nous faire voir, sous la différence pittoresque lies mœurs, ou en s'aidant de cette différence
124 niSr.OUHS POUR I.K CKiNlIlNAIItlO
mriHc, ce (pi il y ;i ionjours (i"(''hM-ii('ll(' liiiiinmih' dans l'àine — |)liis siiittilo el plus conipli(|ii('t' (m'oii ne l;i croil — (run baron féodal on (riino. l'cine barl)ai"(>. " Au milieu du monde (uii n'est plus,a-l-il dil liii-môme de Waltcr Scott, son ins- .';? linel dartislc Ta averti déplacer le monde ([iii est (>l qui sera toujours » ; et c'est ce qu'il a fait, avec autant ou plus d'art que le grand romancier. Aussi nous retrouvons-nous dans ses narrations les plus (( an^lo-saxonnes », dans ses récits les j)lus " mérovingiens ». Vivants de la vie de leur siècle, sa Frcd('gonde ou son Thomas Beckct vivent de la vie aussi de tous les temps; et. Messieurs, n'est-ce j)as comme si je disais que la finesse de sa |)sychologie égale dans son œuvre l'éclat plus apparent de son coloris? On y apprend l'histoire; mais on y avance presque du même pas dans la connaissance de l'homme ; et, vous ne l'ignorez pas, c'est ici, de tous les caractères qui distinguent les œuvres qu'on appelle « classiques », le plus rare et le plus éminent...
C'est ce qui assure l'immortalité de son nom. Car enfin, la politique peut bien demander à l'histoire des enseignements ou des leçons, et plus souvent des arguments; le moraliste y trouve des exemples ; l'artiste y puise des inspirations ; et le simple lecteur, les enfants et les femmes, y goûtent un plaisir anologue à celui que leur pro-
curent le drame ou le roman. . Mais, tous ensemble, que nous le sachions ou non, si nous l'aimons, et, de quelque façon qu'elle soit écrite, si nous la lisons, c'est que nous nous y sentons vivre d'une autre vie que la nôtre, moins étroite, qui n'est pas limitée à la durée de notre existence, moins personnelle, plus largement humaine; c'est qu'étant pour nous-mêmes une indéchiflrable énigme, nous sommes avides de révélations qui nous aident à l'épeler; c'est que nous nous doutons que l'histoire du plus lointain passé renferme quelque chose du secret de noire destinée, je veux dire de la destinée de l'espèce. Et, pour en approcher, de ce secret qui nous fuit toujours, mais dont la fuite éternelle fait l'invincible attrait, tous ceux qui ont cru, comme Augustin Thierry, que, si le cœur fait les grands orateurs, — pectiis est qnod disertos facit, — il fait également les grands historiens, nous leur devons un pieux et reconnaissant hommage. Il se pourrait, quand on y pense, qu'un peu de cœur fît aussi les grands, les vrais, les seuls vrais et les seuls grands savants.
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