‹ Discours académiquesChapitre 12 sur 31 · AU DISCOURS DE RÉCEPTION · texte numérisé non relu

AU DISCOURS DE RÉCEPTION

DE

12 décembre 189^

Monsieur,

Vous venez de faire un si bel éloge de votre illustre prédécesseur, un éloge à la fois si juste et si complet, qu'en vérité je ne vois guère ce que j'y pourrais ajouter; — et même vous m'avez enlevé jusqu'à la ressource de vous contredire.

Ne croyez pas au moins que je m'en plaigne, ni surtout que l'aveu m'en coûte ! Avec vous et comme vous, je suis en effet persuadé que, si notre siècle a connu d'autres grands poètes, — et de plus abondants, ou de plus tumultueux, ou de plus passionnés, — que l'auteur des Poèmes antiques et des Poèmes barbares^ il n'en saurait nommer pas un qui se soit formé de son art une plus noble, je dirais presque une plus religieuse idée, ni dont l'œuvre, dès aujourd'hui, soit marquée plus évidemment au caractère de l'éternité. J'estime également avec vous, et je répète après vous, que, s'il n'a jamais voulu mettre la foule dans la confidence des secrets de son cœur, ni, selon sa forte

l!i;i()NSK AT niSC.OIllS DK liKCKPIION

t'xpi'cssioli, lui « proslilut'i' son Ame », le (Iciiiicr reproche (|iie l'on puisse pduilaiil adresser- à laiiteur du Maiich//, de V lUnsioii siipi-n/ic, de hi Fin (le /'/ioj)i))ir, de Cdhi, ('\\sl (Tavoir- iiuui(]U(^ (Je sympalhic pour la soullVauce humaine...

Eden, ô le plus cher et le plus doux des songes, Toi vers (pii j'ai poussé d'inutiles sanglots, Loin de tes murs sacrés éternellement clos, La malédiction me balaye ; et tu plonges

Comme un soleil perdu dans l'abîme des ilols ! Les lianes et les pieds nus, ma mère lléva s'enfonce Dans Làpre solitude où se dresse la faim. Mourante, éelievelée, elle suc(;ombc enfin.

Et dans un cri d'horreur enfante sur la ronce, Ta victime, laveh ! celui qui fut Gain ! O nuit ! déchirements enllammés de la nue. Cèdres déracinés, torrents, souffles hurleurs,

O lamentations de mon père, ô douleurs ! O remords ! vous avez accueilli ma venue, Et ma mère a brûlé ma lèvre de ses pleurs. Buvant avec son lait la terreur qui l'enivre,

A son côté gisant livide et sans abri, La foudre a répondu seule à mon premier cri ! Celui qui m'engendra m'a reproché de vivre, Celle qui m'a couru ne m'a jamais souri !...

Non, certainement, il n'a pas été l'impassible

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OU r (( Olympien » que l'on a dit, le poète qui a écrit ces vers désespérés ! Il a cru seulement qu'il y avait d'autres souffrances, plus dignes d'être cliantées, que celles de nos amours trompées, de nos vanités blessées, ou de nos vulgaires ambitions déçues? Et c'est pourquoi, si les Méditations^ si les Nuits, si les Contcmpiations ont, les unes après les autres, inauguré comme autant d'époques del'histoire de notre poésiecontemporaine, j'aftirme comme vous, et avec vous, Monsieur, que les Poèmes antiques et les Poèmes barbares n'en ont pas ouvert, eux aussi, voilà plus de quarante ans, une moins nouvelle et une moins glorieuse.

C'est même ici que, si je l'osais après vous, je développerais volontiers ce qu'il vous a suffi d'indiquer d'un trait vif et rapide. Encore une fois, je ne saurais ni mieux louer le poète, ni le mieux admirer, pour de meilleures raisons; je ne saurais mieux parler de l'homme, avec plus d'ailection ni plus d'émotion. Mais avez-vous bien assez dit toute rimportance de la révolution dont le succès de son œuvre a donné le signal ? Vous nous racontiez tout à l'heure que, dans ces réunions du boulevard des Invalides, oii M. Leconte de Lisle aimait à s'entourer des jeunes admirateurs de son talent déjà mûr, on avait encore « le sentiment du respect » ; et n'ajoutiez-vous pas que l'ardeur même d'une conviction un peu farouche n'empê-

\:V2 RKPONSE \v nisr.oriis nr. hkckption

cliail |);is celle iiiipalicnlc j('llll(^sse (( de lémoi- ^nor ({uolqiie (léférenco aux grands écrivains qni lavaient précédée ». En ôtes-vons l)ien sûr? ce (|iii s'appelle sur? et vos souvenii's sonl-ils aussi j)récis qu'ils sont sincères?» Le senliiiieiil du respect » ! hélas ! Monsieur, soulTrez que je vous (lise à ce propos toule ma pensée, nous ne l'éprouvons guère, que pour l'exiger des autres ! Nous ne devenons vraimenl respectueux qu'eu nous sentant devenir nous-mêmes respectables. Et comment, aussi bien, respecterions-nous, en littérature ou en art, ceux dont nous ne nous proposons que de défaire l'œuvre, pour la refaire? Malherbe a-t-il « respecté » Ronsard ? Racine a-t-il « respecté » Corneille? Voltaire a-t-il « respecté » Pascal? et lequel de ses })réd('cesseurs dirons-nous que Victor Hugo ait «respecté»? Jean-Raptisle Rousseau peut-être;... et plus tard, le prophète Isaïe! Quelle qiu> fût en tout cas l'admiration de M. Leconte de Lisle pour les grands poètes qui l'avaient précédé, je me la suis toujours imaginée plus voisine de l'émulation que du respect; et vous me trouverez sans doute bien téméraire ! mais vous m'excuserez; et j'aime à croire que M. Leconte de Lisle m'aurait lui-même pardonné si ma témérité n'est après tout qu'une manière de rendre hommage à son originalité.

11 a voulu faire autre chose que les « roman-

tiques »\ el Ui même est sa gloire, comme celle des « romantiques » est d'avoir, en leur temps, voulu faire autre chose que n'avaient fait les « classiques». Il l'a voulu expressément; il Ta dit en propres termes ; et il y a réussi ! A cet étalage d'eux-mêmes dont les romantiques avaient tant abusé, — dans leurs Méditations, dans leurs Contcmplatiom, dans la description enflammée de leurs Nuits; — à leur indiscrète manie de faire leur confession, et aussi celle des autres, sans en être priés, les Poèmes barbares et les Poèmes antiques ont donc prétendu substituer, et ils ont en effet substitué une autre conception de la poésie, moins égoïste, moins personnelle, et non pas toul à fait nouvelle, mais renouvelée d'assez loin, et dérivée d'une source moins accessible à tout le monde, et moins trouble, et plus haute. Pareillement, si les romantiques, en général, — et à l'exception d'un ou deux... mettons trois! — avaient affecté de dédaigner la correction, la pureté, la beauté de la forme, ou si même ils n'avaient pas craint de célébrer le prix de la laideur dans l'art, les Poèmes antiques et les Poèmes barliares leur sont venus rappeler, à eux et à toute une école issue d'eux, qu'on n'exprime rien d'immortel que par le moyen de la perfection de la forme, et que l'art, dès qu'il ne tend pas à la réalisation de la beauté comme à sa lin suprême,

i3i- luôpoNsi; ai; discoirs dp; uiôc.kption

Il osl (|ii mi .( I);il;i(liii;ig(' ». |<]t [xiisqui'iiliii les r()m;inli(|ut^s n'iivaicMil accn'ililt'' celle rlu'lorHjiic ('■Iraiiiic (|ii(' |)i)iii' (Ml linM' le droil de, suivre en tout la libcrli' i\c. leur capiicc ou rii'i'f'^iilariU'' i\{\ leur lautaisio, les Pohrifs liarlxirrs ol les Porntrs ûn//fjifrs oui fi'nioigiit' pai" leur ('\('ni|)le (pic la heaiitc n'élailpas une illusion de nos sens, mais de toutes les r(ialitcs la j)lus snbstanli(dle, comme étant ici-bas la seule qui nons console du mal inguérissable d'exister et de « l'iiorreur d'être bommes » :

Elle seule survit, immuable, éternelle !

La mort peut disperser les univers tremblants,

Mais la beauté flamboie et tout renaît en elle.

Et les mondes encor roulent sous ses pieds blancs.

C'est à la belle pièce iVR/ypalir que j'emprunte ces beaux vers. Mais vous rappelez-vous encore l'hymne triomphal du poète à la Vénus de Milo ?

Du bonheur impassible ô symbole adorable, Calme, comme la mer en sa sérénité.

Nul sanglot n'a brisé (on sein inaltérable. Jamais les pleurs humains n'ont terni ta beauté!

Et dans vingt autres pièces de M. Lecontc de Liste, ni vous ni moi, Monsieur, ne serions embarrassés de retrouver la même idée. Il n'y en

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a pas de moins romantique, s'il n'y en a pas de plus classique, ou de plus grecque ; et c'est justement où j'en voulais venir.

A Dieu ne plaise que je méconnaisse le service que le romantisme a rendu jadis à nos lettres françaises en leur ouvrant du côté du Nord des horizons ignor('s! ei, si j'en éprouvais la regrettable tentation, le poète de f Epéc frAnganli/r et du Cœur de Hlalniar m'avertirait de n'y point céder • Je lui ferais tort d'une moitié de son œuvre. J'oublierais que, si la splendeur des étés des tropiques rayonne, pour ainsi dire, de quelques-uns de ses vers, il a su, dans quelques autres, qui ont le dur et froid éclat de la glace, trouver le secret de condenser toute la tristesse des brumes du pôle. Mais pour admirer les Nibchingen ou YEdda Scandinave, il n'a pas pensé qu'il fîit nécessaire de leur sacrifier Vlliade ou le Ramayana. En s'inspirant à des sources nouvelles, il ne s'est pas détourné pour cela des anciennes. Au contraire, il en a résolument appelé de la condamnation que le romantisme avait prononcée contre la tradition gréco-latine. Homère et Hésiode, Pindare, Eschyle et Sophocle, Euripide, Lucrèce, Virgile, Horace, il les a lus et relus ; il les a aimés; il les a imités ; il les a môme traduits. Et je ne répondrais pas qu'il en ait toujours ressaisi le vrai caractère, mais, en les remettant en honneur, il nous a

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connue rallaclirs à nos M'aies orlii^incs. La cliaînc, un mouuMit l)ris(M' ou inlorronipue, s'est reuouée. Nous avons vu clair dans notre propre i;('nie. Et nous n'avons pas renoncé aux acquisitions dont le roniaulisme avait fait pour notre poésie fran- (;aise un durable enrichissenuMit, nuiis [)lutot, c'est depuis lors que nous nous les sommes vérilablemcnt appropriées, ou qu'elles sont devenues tout à tait noires, en accej)lant la discipline et le jouj; [)lus étroits de la l"onn(> classique. I''t, si ce retour à la tradition n'aura peut-être pas moins d'importance un jour que le mouvement violent par lequel, au début de ce siècle, nous nous étions écartés de nos anciens maîtres, le principal mérite en revient à M. Leconte de Liste.

Dirai-je, Monsieur, qu'à cet égard vous avez continué son œuvre? Oui; si je ne craignais d'(;fl"aroucher votre modestie... Mais je puis bien supposer, et j'ai toutes sortes de raisons de croire que cette commune admiration de l'antiquité n'a pas été, entre vous et notre illustre confrère, le moindre lien d'une commune amitié. Vous étiez bien jeune, en 1867, quand vous lui fûtes présenté pour la première fois! Mais vous étiez déjà l'auteur d'une élégante Histoire itApclles! Mais vous reveniez déjà d'Athènes! Mais vous aviez formé le projet d'écrire votre savante Histoire cV Alcibiade ! La guerre de 1870 vous arrachait à vos travaux; et.

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comme nous tous, pendant une année presque entière, vous cessiez de vous appartenir. Mais à peine les événements vous remettaient-ils en possession de vous-même que vous repreniez l'œuvre un moment suspendue. « La plus riche vie, — a dit Montaigne, — qui ait été vécue entre les vivants et étoffée de plus de riches parties, et désirahles, c'est, tout considéré, celle d'Alcibiade. » Du moins n'en voit-on guère dont les contrastes soient mieux faits pour séduire une imagination d'historien :je suis de ceux, vous le savez, qui ne conçoivent pas qu'il y ait d'historien sans un peu d'imagination. Votre livre justitiait l'opinion de Montaigne; et l'Académie française vous couronnait. Animé par ce premier succès, vous méditiez un sujet plus vaste; vous rêviez d'écrire V Histoire de la Conquête de la Grèce par les Romains ; vous en amassiez lentement les matériaux; et, à la vérité, vous ne les mettiez pas, vousne les avez pas mis encore en œuvre... Tant de choses, dans la vie que nous menons aujourd'hui, nous font, sans le vouloir, infidèles à nos premiers rêves! Mais vous ne l'étiez pas à votre amour du grec, et je me permets de vous en féliciter.

Je ne me le permettrais pas si vous n'étiez qu'un simple « professeur ». Nous autres professeurs, — j'essaierais en vain de me le dissimuler, — on nous accuse couramment d'avoir inventé l'antiquité...

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|)i)nr cil vivre; et au l'ail, nous en vivons, dune niauiri'c rru^ajc. il csl vrai, mais nous en vivons. Nous somnu's donc un peu suspects lorsque nous disons que l'Iùii-ope sans les Grecs ne serait pas l'Europe ; <|ue, des ciiK] parties du monde, si la plus pelilc a tenu dans l'Iiisloii'e le ji'ile (jii'ellc y joue depuis trois mille ans, c'est à eux cju'elle Ui doit; q ue, dans les journées immortelles de Salamine et de Marathon, il nous ont sauvés, nous, — et nos descendants, je l'espère, — nos arts, nos sciences, notre civilisation tout entière, de la ruine honteuse dont nous menaçait la harbarie de l'Orient. <( Du côté de l'Asie était Vénus, c'est-à-dire les plaisirs, les folles amours et la mollesse; du côté de la Grèce était Junon, c'est-à-dire la gravité avec l'amour conjugal, Mercure avec l'éloquence, Jupiter et la sagesse politique. Du côté de l'Asie était Mars impétueux et brutal, c'est-à-dire la guerre faite avec fureur; du côté de la Grèce était Pallas, c'est-à-dire l'art militaire et la valeur conduite par l'esprit. La Grèce, depuis ce temps-là..., ne pouvait souffrir que l'Asie pensât à la subjuguer, et, en subissant ce joug, elle eût cru assujettir la vertu à la volupté, l'esprit au corps, et le véritable courage à une force insensée qui consistait seulement dans la mnllilude. » Nous sommes suspects, je le sais bien, quand nous répétons ces paroles, qui ne sont cependant pas d'un«profes-

seiir » mais d'un évèqiie'! Et nous le sommes encore quand nous saluons dans les Grecs les ouvriers de la Renaissance; quand nous voyons en eux les maîtres de nos Ronsard, de nos Racine, de nos Fénelon, de nos Chénier; quand nous insinuons enfin que, s'il y a d'honnêtes gens partout, il n'y a pas « d'honnête homme » sans un peu de grec. Nous sommes dans le pays de Molière! et cette opinion a contre elle d'avoir été partagée par Vadins ! Mais, au lieu de venir de nous, quand de pareilles affirmations lombinit des lèvres d'un grand poète comme M. Leconte de Liste, ou quand elles viennent de vous, Monsieur, le monde s'avise à ce coup que. pour préférer les dialogues de Platon ou les discours de Démosthène... à d'autres, on n'est point forcément un pédant, et que l'on peut môme en être le contraire. Ce que le public ne comprenait pas, que l'on fît du grec pour rien, pour le plaisir, — sans un commandement exprès du roi, — je veux dire sans une espèce d'obligation alimentaire, il commence à l'entendre. Votre exemple lui sert d'une leçon, ou tout au moins d'un avertissement, et en même temps qu'il ne cache pas sa surprise, son étonnement joyeux, de retrouver sous l'helléniste un parfait Parisien, les philologues, les archéologues, les épigraphistes,

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