‹ Discours académiquesChapitre 13 sur 31 · Bossuet. Discours sur VHisloire universelle · texte numérisé non relu

Bossuet. Discours sur VHisloire universelle

140 RKPONSE AU DISCOURS Di: IllCCi:!' l'iON

l(>s nimiisinaLes vous en sonl rcconiiaissaiils corn mc (Ic la plus gracieuse des llalterics.

Avouez, Monsieur, ([ue vous y avez mis quelque coquetterie. J'ai lu de vous un M&moire sur it» rase antique du muscn tlu Btirhakion ; et j'en sais un autre sur : /r Soinhrr (/rs ci/of/c/is (/'A/Iir/irs au v° siècle avuul frrr ckréiienne ; ce sont là, convenez-en, des sujets bien aust("^res. J'ai souvenance encore d'un arlicle retentissant où vous protestiez, — non sans éloquenc(5 ni sans ([uelque apparence déraison, — contre les libertés un i)eu vives {|ue se sont permises quelques hommes d'infiniment d'esprit avec les plus poétiques fictions de la mythologie et de l'épopée grecques. Vous ne consentiez point que l'on s'égayât aux dépens du roi Ménélas et, dans l'éloignement du temps, il vous semblait que ses infortunes eussent revêtu quelque chose d'auguste. Mais, Monsieur, et Aristophane? Vous rappellerai-je le mot de ce vieil helléniste qui ne se lassait pas de faire expliquera ses élèves. — de grands élèves, — les Nuées ou les Grenouilles? A la vingtième explication, raconte Sainte-Beuve, il en riait comme au premier jour, plus qu'au premier jour; il en trépignait d'aise; et il en rougissait, car il était pudique; et il s'écriait : « Ah! Messieurs, quelles canailles que ces Grecs, mais qu'ils avaient donc de l'esprit! » Oui ! et de cette sorte d'esprit qui consiste à savoir au besoin se

moquer de soi-même ! Mais n'est-ce pas aussi pour- (luoi nous ne sommes point tenus d'avoir pour leurs dieux plus de vénération ou de piété qu'ils n'en avaient? Si nous voulons un jour nous indit;ner contre la Belle Hélène, je vous propose, Monsieur, d'attendre qu'Aristophane ait corrigé ses (irenouilles. Je n'insiste pas, après cela, sur la très ingénieuse, mais un peu paradoxale réhabilitation que vous avez tentée de Byzance! « A voir dans l'hippodrome le peuple abandonné à lui-même, (liant, riant, acclamant, murmurant, sans s'inquiéter de la présence de l'Empereur, on croirait un peuple heureux et libre », écriviez-vous un jour à ce propos!

C'est ainsi qu'un amant dont l'ardeur est extrême Aime jusqu'aux défauts des personnes qu'il aime!

Vous avez aimé la Grèce et l'hellénisme jusque dans leur décadence; — et moi, j'avais tort. Monsieur, quand je vous accusais tout à l'heure de coquetterie, car j'entrevois maintenant le vrai motif de vos prédilections.

C'est que Byzance nous a conservé « le trésor des lettres grecques » et, — n'est-ce pas vous qui en faites quelque part l'observation? — « il n'y a pas longtemps encore que l'on attribuait à Anacréon des odes exquises, composées durant les premiers siècles de l'Empire par quelque obscur

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poêle byzantin ». Vous èles reconnaissani aux artistes byzantins de nous avoir transmis « les ti'aditions du style idéal et la pratique de l'art ». Vous vous souvenez qu a Venise, tout le long du Grand Canal, si ([iiel(|iie palius d'iiu stybi à la lois jdus étrange et plus original altire ctenchante nos yeux, il est d'arcliitecture byzantine. Vous ne pouvez pas oublier que les fresques du mont Atbosont inspiré Cimabué. Et les noms des Clirysoloras et des Théodore de Gaza, ceux des Chalcondyle et des Lascaris sont inséparables pour vous de ce grand mouvement d'idées que l'on a si justement nommé du nom de Renaissance. Vous êtes artiste ! et je dois convenir que, si Byzance n'a rien qui puisse lixer la méditation du philosophe, en revanche, pendant plus de mille ans, rien ne lui a manqué de ce qui peut, de ce qui doit intéresser, retenir et charmer une âme d'artiste. Vous l'avez bien prouvé, dans votre vivante étude sur F Impératrice Throdora^ cette courtisane couronnée, dont la figure a également séduit l'un denosplus érudits etde nosplus brillants confrères. Féconde en drames sombres, oii la corruption luxueuse et demi-barbare de l'Orient se mêle aux raffinements de la civilisation gréco-latine expirante, riiistoire du Bas-Empire n'est pas moins riche en impressions d'art. Et qui pouvait y être plus sensible que vous, l'historien du peintre Apelles? vous, que les arts de la Grèce avaient déjà conquis

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à l'âge où l'on est encore sur les bancs du collège? et vous, qui ne vous délassiez de vos autres travaux qu'en e'tudiant l'Antiquité au salon de 1868?

Je ne saurais omettre, en effet, de rappeler la trace que vous aurez laissée dans l'histoire de la critique d'art. J'avais bien lu vos Salons^ mais j'ai voulu profiter de l'occasion qui s'offrait à moi de les relire, et, — rassurez-vous, — je n'aurai garde, pour les louer, de les comparer à ceux de Diderot. Ce Diderot, qui passe pour avoir créé la critique d'art en France, l'y a peut-être pervertie! Pour moi, j'aime justement vos Salons de ne pas ressembler aux siens. Si je regrette que vous n'ayez pas cru devoir persévérer dans cette voie, c'est pour la môme raison. Et, pour la même raison, je me plais à songer qu'un jour ou l'autre nous vous y verrons revenir.

Car je n'ai point, je vous l'avoue, la prétention d'être un grand connaisseur d'art, et, au Salon de peinture comme à l'Opéra, je me contente d'aimer ce qui me fait plaisir. Mais c'est un tort! c'est un grand tort! et je m'empresse de confesser qu'il n'y a pas de plus fâcheuse erreur : il n'y en a pas de plus grave, de plus préjudiciable aux intérêts des artistes eux-mêmes et de l'art. Oîi irions-nous, si nous érigions notre goût personnel en mesure, et surtout en règle de nos jugements? Aimer ce qui nous fait plaisir! Mais, en matière d'art comme de

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lilU'raliirc cl (•(•iiiiiic iiiissi bien dans la vie, loiilo une part de noire probité ne consiste qn'à réagir contre nos impressions. VA, si nous n'y réussissons pas, qu'arrive-t-il de nous ? Vous le savez. Monsieur, c'est alors que, comme Diderot, nous mêlons, nous confondons, nous brouillons tout ensemble. Nous louons comme lui les qualités liltéraires d'un tableau. Nous admirons d'une statue les intentions morales. Onnous entend parlerd'un peintre comme nous ferions d'un romancier. Que vous dirai-je de plus? Nous nous engageons sur la pente glissante qui mène à l'admiration de la litiiographie sentimentale : /e Df'jjarl dr rE/z/igraut ou /e Ciu^é conciliateur^ et la pente est de celles que l'on ne remonte point.

C'est que nous manquons ici de guides, et dès qu'il en surgit quelqu'un, il meurt, — comme Eugène Fromentin, — à moins encore qu'à peine nous mettions-nous en chemin pour le suivre il nous abandonne, — comme vous. Non que l'art et la littérature soient étrangers ou excentriques l'un à l'autre ; et, pour peu qu'il les prenne assez superficiellement, un homme d'esprit ne tarde pas à découvrir entre eux des rapports qui l'étonnent lui-môme. Mais c'est au point précis où ces rapports s'évanouissent que commence la vraie critique d'art. Si donc deux peintres ou deux sculpteurs traitent le même sujet, s'ils nous

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montrent la môme Madone avec le même enfant, on la même Jeanne (TArc, je voudrais que l'on me dit en quoi ces Jeanne (VArc ou ces Madones diffèrent ; et que Ton me Texpliquât par des raisons techniques, par des raisons tirées de l'art ou du métier même du sculpteur ou du peintre. Il doit y avoir de ces raisons. Ou plutôt, il y en a, j'en suis sûr, puisque Eugène Fromentin, dans ses Maîtres d autrefois, nous en a donné quelques-unes ; et tels encore de nos confrères, M. Eugène Guillaume, dans ses savantes leçons du Collège de France, ou M. .Jules Breton, dans sa toute récente autobiographie iïUn Peintre pai/san. D'une manière de dessiner ou de peindre à une autre manière, il y a autant de différence que du style de Corneille à celui de Racine ; et cette différence est « technique » ; et je voudrais qu'on me la fît entendre. « Après cela, dit Benvenuto Cellini dans un passage souvent cité, tu dessineras l'os qu'on appelle sacrum : il est très beau ! » Je voudrais savoir ce qu'il y a de si beau dans l'os qu'on appelle sacrum 1 Et quand je le saurais, quand nous le saurions, si l'on persistait à faire de la littérature à propos d'une toile ou d'un marbre, on le pourrait, on en ferait ! Mais nous, en attendant, nous aurions appris quelque chose ! Nos opinions ne seraient plus la naïve et mobile expression de notre incompétence ! Il y aurait enfin une critique d'art, et

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non plus seuleniLMil, à |)r()[t()s d'arl, de la crilique encore et toujours purement liltéraire.

Vous étiez digne, Monsieur, de poursuivre celle entreprise. Vous aviez tout ce qu'elle exigerait, pour être conduit»' à bojine lin, de connaissances exactes, de sûreté de goût, d'intelligence du métier. Vous nous eussiez donné, sans alTectalion de pédantismc, cette langue nouv{;Ile, ce vocabulaire encore ;\ naître, dont la vraie criti(|ue d'art aurait besoin avant tout. Vous n'auriez certes pas versé dans notre vieux Dictionuaire Targot des ateliers, mais vous l'eussiez comme filtré, traduit en clair, transposé dans la langue de l'usage. Et ce que d'autres ont ainsi fait pour la théologie, pour la philosophie, pour la science, vous l'auriez fait pour l'art, — si vous l'aviez voulu ! Mais d'autres études vous appelaient. Erudit et artiste, l'histoire vous tentait, sinon la politique, l'histoire contemporaine, l'histoire d'hier, celle qui se continue toujours sous nos yeux. Vous n'en disiez rien à personne ; vous dissertiez très congrûment sur la Loi agraire à Sparte; vous nous racontiez le Premier Siège de Paris, par Labiénus, en l'an 52 avant l'ère chrétienne; vous discutiez les théories du « naturalisme » et les procédés de « l'impressionnisme » dans l'art. Mais, tandis que l'on vous croyait tout occupé de peinture moderne ou de poliorcétique antique, vous relisiez la Correspondance et les

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Mémoires Je Napoléon ; vous compulsiez les archives du ministère de la Guerre ; vous parcouriez les champs de bataille de la Champagne et de la Belgique ; — et vous écriviez vos belles histoires de 1814 et de 1815.

Nous assistons, depuis quelques années, à un réveil inattendu de la légende napoléonienne ; et si je dis que, de ce réveil, votre 1814 a été le premier signal, je ne pense pas, Monsieur, que la remarque en soit pour vous déplaire. Les Mémoires de Marbot, — qui nous ont r('V('lé dans ce colonel de hussards un si remarquable émule de l'auteur des Trois Mousquetaires, — n'avaient pas encore commencé de paraître ; et la dernière image que nous eussions de Napoléon, la plus récente, c'était celle que Taine en avait si profondément gravée dans ses Origines de la France contonporaine. On s'accorde communément à la trouver aujourd'hui plus vigoureuse que ressemblante. L'image que vous nous avez donnée de cet homme extraordinaire est-elle plus fidèle ? Ce que je crois du moins que l'on peut dire, c'est qu'elle est différente ! Mais elle a surtout quelque chose de plus héroïque; et, sachant bien que l'adversité sera toujours l'épreuve de la véritable grandeur, vous n'êtes pas allé choisir, pour essayer de ramener à lui nos sympathies hésitantes, le négociateur de Léoben et de Campo-Formio, ni le vainqueur d'Austerlitz et

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d'Ii'iia, ni le lrioin|)hal(Mir de Tilsil ol dl'li'liii'l, mais le glorieux vaincu de la caui[)ai;ne de France. Les meilleurs juges, les plus autorisés, ont rendu j)leine justice à la générosité de votre inspiration, à la précision de votre méthode et à la lucidilé de voire réeil. " .le ne crois j)as (|ue nulle part, a écrit un de nos conirères, celte merveilleuse et lamentable campagne de France ait été exposée plus clairement et mieux mise à la portée des lecteurs les moins familiers avec les notions techniques. On voit nettement que dans aucune des phases de son incomparable carrière Napoléon n'a déployé plus de ressources de génie que dans cette lutte désespérée. Jamais soleil couchant n'a jeté plus de feux. Aucun spectacle n'est plus saisissant que celui de cet homme seul, n'ayant j)Our se défendre qu'une armée déjà décimée et des conscrits recrutés d'hier, qui fait tète aux légions de l'Europe entière et à tous leurs souverains accourus pour se repaître de ses dépouilles. Rien de plus dramatique que de le voir enfermé dans le cercle de fer qu'il brise à plusieurs reprises par un coup de force et d'éclat, mais qui se reforme impitoyablement et le serre de plus près d'heure en heure, jusqu'à ce que l'hallali final de cette chasse humaine sonne sous les murs mêmes de la capitale ^ »

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