‹ Discours académiquesChapitre 16 sur 31 · Auguste Comte, Cours de philosophie positive · texte numérisé non relu

Auguste Comte, Cours de philosophie positive

lî)2 HKI'O.NSI', AI' DlSCOl ItS I)K lîKCKI' IK >i\

riiMir à loules les discussicms, ne vous a pas Iroiupé. Car c'est aloi's, oui, c'est alors, eu celle aum'^e 1814, que s'est cdînine achevée l'iiuiou de l;i Frauce ;Lvec l'l!]ui|)er('iir ; et ce (|iie latit de pi'ospéi'ilés iravaieut pu l'aire, c'est le malheur (|ui l'a cousoiuiué. De l'homme d'Arcole et de Kivoli, vous l'ave/ hien vu, Monsieur, c'(;st Montmirail et Ghauijiiuiiierl (pii out l'ait l'honinie de la France. En ces joui-s d'épreuve, si rien d'humain « n'avait hattu juscpralors sous son épaisse armure», il s'est seuli li(', par des fihres plus intiuies, |)liis r('sislaules (|u"il ue le savait hiimôme, à son peuple lidèle; et ce peuple a compris qu'il n'y allait plus, dans cette héro'ique agonie, de la fortune ou des ambitions d'un seul homme, mais des destinées et de l'existence do la patrie commune.

Ce que vous avez si hien montré dans votre iSi4, réussirez-vous à nous le montrer égalemeut dans la seconde partie de votre iSi^? et quand il vous faudra juger la désastreuse aventure des Cent Jours, comment la jugerez-vous? C'est ce que je ne veux pas examiner, mais vous pourrez toujours dire que, si Napoléon n'était que le vainqueur d'Austerlilz et d'Iéna, il n'y aurait pas de « légende napoh'onienne », et qu'en réalité c'est Waterloo qui l'a comme sacré pour nous. Sa légende est née du sein de la défaite, comme

presque toutes nos légendes nationales, qu'il semble que Ton ait inventées, ou qui se soient formées crelles-mèmes, pour protester au nom de l'idée vaincue contre la basse religion du succès. Et c'est pourquoi, Monsieur, si je ne puis former de vœux qu'il apparaisse un nouveau Napoléon parmi nous, si j'en forme même de contraires, je n'ai cependant pas peur de voir se propager la légende. Le premier devoir de la solidarité nationale est de nous l'anger, dans la détresse, autour de ceux dont la gloire, en des temps plus heureux, a rejailli sur nous; et, regardons-y bien, n'est-ce pas là tout ce que nous verrons dans cette évocation ou plutôt cette multiplication de l'épopée napoléonienne par le livre, le journal et l'image?

J'aurais terminé. Monsieur, si je n'avais négligé jusqu'ici toute une partie de votre œuvre, qui n'est peut-être pas celle où vous attachez vous-même le plus de prix, mais dont j'ai quelques motifs de faire une estime particulière. Au milieu de tant de travaux, — si divers, et si sévères, — que vous meniez de front avec une élégante aisance, vous ne vous désintéressiez de rien de contemporain, et, collaborateur assidu du Journal des Débats, vous trouviez, entre une lecture de Thucydide et une séance aux archives de la guerre, le temps de feuilleter tout ce qui se publiait de romans, de

loi RÉl'ONSt; AU DISCOURS DK II KCi:!' IION

voir tout ce (|ui se jouiiil do dramos, de lire loul ce qui se riniail do vers. Vous no vous coutcnliez pas de le voir ou de l'enleudre; vous (mi disiez votre seuliuuMit, avec votre franchise, avec vnirc vivacité de pluni(% avec votre courage liaiiiluels. Ni les ^lands mots ne vous en imposaient, ni les clameurs des coteries ne vous intimidaienl, ni le tapage croissant de «la réclame » ne vons découragcail. Vous aviez la conscience de combattre le bon combat, et vons ne doutiez pas que la victoire ne dût iinir par vons demeurer. Je dirai qu'en elîet c'est ce qui est arrivé si, dans le même temps, non loin de vous, je n'avais un peu livré la même bataille, et qu'ainsi je n'eusse l'air, en vous complimentant, lie me complaire moi-même dans mes propres souvenirs.

Ne le disons donc pas; — mais, sans nous flatter d'y avoir aucunement contribué, ne pouvons-nous du moins constater, au nom d'un intérêt d'art qui nous dépasse l'un et l'autre, que, presque tout ce que nous demandions, nous l'avons obtenu? L'imitation de la nature, qui est le commencement de l'art, n'en saurait être ni l'objet ni surtout le terme. Convaincus de la vérité de ce principe, nous demandions que l'artiste, s'il devait se résigner à n'être désormais que le miroir de la réalité, la reflétât

(lu moins tout entière, et que l'on retrouvât, dans limage qu'il en donnerait, quelque chose de la variété, de la diversité, de la complexité de la nature. Faisant un pas de plus, nous demandions qu'il ne s'arrêtât pas k la superficie des choses, mais qu'il essayât d'en saisir et d'en exprimer le sens intérieur, la signification ultérieure et cachée. Nous demandions encore qu'il ne se fit pas un jeu cruel des misères de l'humanité, mais qu'il mît un peu de son cœur dans son œuvre, et qu'il comprît, qu'il sentît, qu'il aimât « la majesté des souffrances humaines ». Et nous demandions enfin, nous lui demandions de se souvenir que ce n'est pas l'homme qui a été inventé pour l'art, mais l'art qui a été créé pour l'homme, et par l'homme, pour nous être une consolation de la vulgarité de l'existence, une invitation quotidienne à nous élever au-dessus de nous-mêmes, et quelque explication du mystère de notre destinée. C'est le changement que nous avons vu, Monsieur, s'accomplir depuis quinze ans, et nous avons au moins le droit de nous en réjouir ensemble ?

Aussi bien,

Est-ce un droit qu'à la porte on acquiert en entrant ;

et ces idées, vous ne l'ignorez pas, forment la substance de tout ce que l'on s'honore ici de cou-

i:iC niOlM^NSI". Al' DISCOURS DE M. II. IIOl'SSAYE

srrvoi" sous le nom de liMililion. (( (le (pi on lout lt'm|)S il y a de plus vivant dans le présent, ainiait à dire un de nos confrères, c'est pent-èti'e le passé )) ; et il enlendait par là (jne, sous la lluidité continuelle d(;s apparences, il y a pourtant quelque chose qui dure et qui demeure. Nos morts ne. retournent pas tout entiers au néant; et nous ne vivons généralement (jue de l'héritage qu'ils nous ont transmis. N'est-ce pas ce que nous croyons, ce que nous avons toujours cru, vous et moi, comme lui? Si je chej'che la raison de cett(î vivacité que vous avez qucdquefois portée dans la eiàlique des œuvres contemporaines, n'est-ce pas là que je la trouverai? comme aussi la raison de la (idt'dité que, sans en être moins parisien, vous garderez toujours à l'hellénisme et à la (irèce? Vous ne voulez pas que la religion de la beauté soit donnée en proie à de nouveaux barbares. FA, puisque là encore est la raison de l'admiration, de Tallection que vous éprouviez pour votre illustre prédécesseur^ je ne sais si c'est l'une des raisons du choix que l'Académie a l'ait de vous pour lui succéder, mais elle n'en pouvait faire un qui fût, je l'ose dire, plus agréable à une grande ombre ; et je souhaiterais, Monsieur, que vous eussiez retrouvé qu<dque chose de cette intention dans ce compliment de cordiale bienvenue.

POUR

Page 1