LA DISTRIBUTION DES PRIX
31 juillet 1896
Mes chers amis,
Vous me permettrez, avant tout, de remercier en mon nom personnel, sans aucune afTectation de fausse modestie, l'éloquent orateur que nous venons d'entendre. S'il y a en elFet des compliments que l'usage exige que l'on repousse, ou que l'on feigne au moins de repousser, il y en a d'autres, tout au contraire, que l'on serait non seulement incivil, mais ingrat, maladroit, coupable même de ne pas accepter; et, notamment, ce sont ceux qui nous louent, nous autres professeurs, de nous être toujours efforcés d'unir, dans notre enseignement, aux leçons qui font les esprits cultivés, celles qui font les volontés droites. Éducation qï Instruction^ ah ! gardons-nous de séparer ces deux mots l'un de l'autre ! N'isolons jamais ces deux choses ! Ne nous lassons pas de le redire : que la pénétration, que l'étendue, que la force, que l'agilité de l'intelligence ne tirent leur vrai prix que de l'emploi qu'on en fait; et cet emploi, répétons-le, ce n'est
ICiO Discoi us l'oi n i.A hisriiiitnioN dks iMtix
pas à la science, ni à (|uol(|uc puissance que ce soit, mais à la morale seule (pTil a|)parlienl de le rccoTinailre, de \o réi;lei- el de le dii'i^cr. Je suis heureux (ju'on vous l'ail rappelé tout à l'heure avec tant d'éloquence; el, on vous le rappclaul, l)uis(jne l'autourde ce heau discoursa bien voulu s'y souvenir de moi, j'en suis très liei-; je le lui dis; el je vous l'avoue, — sans embarras. Il a failli me l'aire croire un moment que ce n'était j)as lui, ni M. b'rançois, mais moi, (|ui avais remporté hier, au Concours général, le prix d'honm'ur de philosophie!
Mais cette probité de rinlelligence, dont il a si bien parlé, comment poui'rons-nous l'assurer ? par (juels moyens ? à quelles conditions ? Mes chers amis, je ne vous le dirai jias. Non, je ne vous le dirai pas ! premièrement, parce qu'il s'ag^it ici de l'un des problèmes les plus obscurs de l'heure présente ; et puis, et surtout, parce que je n'ignore pas que le plus impérieux de mes devoirs est aujourd'hui d'être court. Quoique vous ayez eu déjà, cette année, beaucoup de vacances, vous êtes impatients, je le sais, d'en avoir d'autres, de plus longues encore ; et à Dieu ne plaise que j'aie la cruauté d'en retarder le moment ! Mais parmi les moyens qu'il y a d'entretenir la probité de l'intelligence, de la fortitier, de s'en faire une vertu d'habitude, si j'estime qu'il yen ait un de plus efficace
que les autres, n'est-ce pas mon devoir aussi de vous le signaler ? C'est ce qu'il faut au moins que j'essaie de faire, et je ne vous demande pour cela qu'un quart d'heure d'attention.
Car il n'est ni mien, ni nouveau, mon moyen! et, si je lose dire, il s'en vante, puisqu'il ne consiste en deux mots que dans le respect de la tradition. Vous êtes-vous quelquefois interrogés sur le pouvoir de la tradition? et vous ôtes-vous quelquefois demandé pourquoi nous vous en recommandions le respect? Vous avez peut-être cru que nous n'en savions rien nous-mêmes; et je connais dans Paris plus d'un « grenier », je veux dire plus d'un cénacle, où l'on se l'imagine. Défendez-vous de cette illusion. Nous savons, quand nous vous enseignons le respect de la tradition, que, par exemple, il n'y a pas de poète, de grand poète, — il n'y en a jamais eu, depuis Homère jusqu'à Victor Hugo, — qui n'ait tenu ses regards obstinément tournés vers le passé, comme si le respect de la tradition était la source intarissable de toute poésie; et n'est-ce pas déjà là quelque chose? Nous savons également que nul de nous n'atteint lui-même la perfection de ce qu'il invente. Nihil est simiil et invetitum et perfectum^^ Ce qu'un illustre moderne a traduit de la manière
1 Gicéron.
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siiivaiilt' : « Ni la iialiire, ni Dieu inènie ne Font tout d\ui coup tons leurs {grands ouvrages ; ou crayonne avaul (|iie de [)eiudre ; on dessine avant que de bâtir'. » Et nous savons encore que le respect de la tradition, fondement et lien de cette solidarité qui rattache riionnne à. l'Iioninie dans riiilini des temps, ne l'orme ainsi di; toute l'Iiumanité, de ceux qui vivent et de ceux qui ne sont plus, qu'une seule et même famille. Otez la tradition! « Ceux qui sont morts sont morts. » Mais posez la tradition! Ils revivcuit; h^ur poussière de nouveau s'anime; ils nous rapi>ellent que nous ne sommes pas nés uniquement pour nous! Ils nous rappellent aussi que, tous tant que nous sommes, quand nous les aui'ons rejoints, c'est alors seulement que l'on saura ceux d'entre nous qui ont vraiment vécu.
Ce sont là des services! et en voici d'autres encore. I^e respect de la tradition, mes enfants, c'est la condition même de la vraie liberté de l'esprif.. Car enfin qu'est-ce qu'un esprit libre? Serait-ce, par hasard, — comme on Ta dit au siècle dernier de la célèbre M""" Geotlrin, — un esprit « qui respecterait dans son ignorance le principe actif et fécond de son originalité' » ? C'est quelquefois ainsi qu'on l'entend de nos jours.