REPONSE RE M. RE SÉGUR
Dans cette même enceinte, en 1808, et dans une occasion pareille à celle-ci, des paroles éloquentes, semblables aux vôtres, furent entendues. Elles s’adressaient à M. de Tracy lui-même; elles me sont encore présentes ; tout ce qui est sorti de la bouche qui les prononça m’est trop cher pour que j’en aie rien oublié.
Cette voix, de cette même place où je suis, disait à M. de Tracy : « L’amitié vous a présenté, mais « c’est la justice qui vous a reçu. On vous a toujours « vu faire le bien, chérir F humanité, pratiquer con- (o stamment la vraie philosophie , celle qui apprend « à maîtriser Ses passions, et à maintenir notre âme oc dans cet état paisible qui l’ouvre aux vertus et la <( ferme aux vices. »
Telles furent quelques-unes des paroles avec lesquelles mon père, il y a vingt-sept ans, accueillit, dans cette même Académie, l'illustre confrère que j nous regrettons. Pourquoi faut-il que j’aie aujourd’hui à ne les rappeler que sur sa tombe !
Mais tout en M. de Tracy s’y trouve-t-il donc renfermé? Eh quoi ! ces œuvres d’une philosophie si profonde , ces pensées toutes vives encore, dont sa renommée se compose, ce style toujours vivant d'une pureté si simple et si lumineuse, cette logique animée d’une force encore si puissante, ces mâles, ces tendres vertus impérissables aux cœurs des siens, au milieu de nous toujours présentes, n’était-ce point là, Messieurs, n’est-ce point encore, ne sera-ce point toujours M. de Tracy? Ah ! plus que jamais, lui-même aujour-
d’hui se réfute ! Ce qu’il y a d’absent en lui peut-il se comparer à ce qui nous reste de lui? Non; tout ce qu'il y avait là de mortel n’est plus, l’être matériel a péri, et M. de Tracy vit encore !
Il vivra surtout dans ces paroles mémorables qu’il vient de vous inspirer, et qui vont s’ajouter d’ ellesmêmes à cette vaste Histoire de la Civilisation , l’un de vos premiers titres à nos suffrages.
Nous n’en pouvions attendre de moins remarquables de vous, Monsieur, en songeant à vos premiers pas, et à ceux d’entre nous qui vous ouvrirent la carrière; nous savions que deux personnages illustres
avaient protégé votre début, comme ils se sont honorés depuis d’avoir pressenti votre avenir.
C’était en 1 8 1 1 ; vous étiez ignoré encore ; M. Royer- Collard vous présenta à M. de Fontancs; tous deux vous devinèrent, et ce fut pour la première fois, et pour vous, qu’une chaire d’histoire moderne fut alors instituée.
Vous ne vous êtes point effrayé de l’immense engagement que vous imposaient et cette création nouvelle, et la recommandation du plus grave et du plus puissant de nos philosophes, de celui qui, dès les premières années de ce nouveau siècle, le grandissait en relevant la pensée humaine jusqu’à sa céleste origine.
Dès lors, et sans hésiter, vous préludâtes à cette Histoire de la Civilisation moderne, deux fois interrompue , d’abord par plusieurs années de fonctions administratives, ensuite par un caprice du pouvoir,
RÉPONSE DE M. DK SÉGUK
trois fois recommencée sous des titres différents, et qu’ enfin, surmontant tous les obstacles, vous avez achevée en 1828.
Entreprise audacieuse, et qui, dans les annales de l'esprit humain, signale une époque !
En effet, annoncer Y Histoire de la Civilisation , c’était prétendre vous placer au sommet le plus élevé de l’histoire ; c’était prendre l’engagement d’éclairer sous toutes ses faces ce monde civil et religieux, moral et politique, littéraire et scientifique dont notre société civilisée se compose. Et pourtant vous avez tenu parole. Vous avez dit avec l’opinion européenne, <( que la France était le pays le plus civilisé de l’Eu- « rope » : et vous l’avez prouvé, non-seulement par les faits que développe votre Cours d’histoire, mais par le degré de perfection auquel cet ouvrage estporté. Car un tel monument vous appartient-il exclusivement? Une œuvre à la fois si vaste et si complète peut-elle être l’ouvrage d’un seul homme? Non, sans doute, et, pour la produire, il a fallu plusieurs siècles de progrès; elle est le résultat de cette civilisation française qui vous a produit vous-même ; elle appartient à la France , elle est un des titres de sa gloire !
La vôtre n’en est pas moins grande ; et d’abord hâtons-nous de rendre hommage à la haute portée morale et politique de ces belles définitions des mots de civilisation y de royaaitéy de religion. Jusque-là, ces noms, qui renferment tant de pensées, étaient compris diversement , leur acception était restée vague, arbitraire et incomplètement sentie. Désor-
jyu DISCOURS DE RÉCEPTION DE M. GUIZOT. 29
mais, les grandes puissances qu’ils expriment, mises dans tout leur jour, sont élevées à leur véritable place ; leur origine est entièrement dévoilée ; puissances providentielles , et conséquemment toutes libérales, dont la source morale, rendue à toute sa pureté , est si évidente qu’il n’est plus possible d’en désavouer les droits et d’en méconnaître la force et la vérité.
C’est dans l’esprit des sociétés romaine, chrétienne et barbare dont la nature de notre société moderne se compose, c’est dans le choc et le mélange de quatre éléments , c'est dans la lutte et la fusion de deux principes, celui de la centralisation ou théocratique ou monarchique, aux prises avec l’individualisme ou féodal, ou communal, que vous avez montré les diverses causes de la marche toujours progressive de la civilisation européenne. Personne n’a contesté ce nouvel et vaste aperçu, Monsieur, et Dieu veuille, comme vous l’assurez, que, grâce à cette origine, notre progrès social soit désormais illimité.
La critique , ne pouvant donc s’attaquer aux bases de ce monument national , s’est hasardée à en blâmer quelques formes. On a reproché, au style si mâle et si franc de cette grande méditation, l’inconvénient de ses qualités, c’est-à-dire quelque rudesse. Mais comment renfermer tant de pensées profondes et si fécondes dans une juste mesure, sans une concision ferme et forte? Et d’ailleurs ce style s’adressait à des auditeurs encore plus qu’à des lecteurs; on l’écoutait avant de le lire ; et l’oreille, quelque fine,