‹ Discours académiques, suivis des discours prononcés pour la distribution des prix au concours général de l'université et devant diverses sociétés religieuses, et de trois essais de philosophie littéraire et politiqueChapitre 9 sur 36 · RÉPONSE DE M. DE SÉGI H · texte numérisé non relu

RÉPONSE DE M. DE SÉGI H

frère qui laissait un si grand vide au milieu de nous, vous avez personnifié l’ère philosophique qui vient de finir.

Mais quand vous représentez ce puissant esprit, s’emparant de celui de son siècle et poussant le principe alors reçu jusqu’à ses dernières conséquences , lorsque enfin vous nous montrez ces conséquences jugeant et condamnant le principe, en attribuant une aussi grande autorité à ce philosophe qui n’avait peut-être que subi celle du temps où il a vécu, ne l’avez-vous pas chargé d’une responsabilité bien pesante ?

Peut-être, sous une autre influence, eût-il cru que, dans l’homme, l’âme est un emblème de ce que Dieu même est dans l’univers ; qu’invisible, mais présente partout dans notre être, elle se révèle à nous, tantôt par l’effet involontaire de la sensation, tantôt par le travail du jugement, enfin sous la forme plus libre de la volonté, et toujours suivant ses rapports divers avec l’être visible auquel Dieu a voulu qu’elle fut associée.

En effet, quelque mâle, quelque hardie que puisse être la pensée humaine, nous prétendrions vainement à une entière indépendance. Chaque âge, chaque siècle a sa pensée dominante ; et soit qu’un grand roi la représente, comme dans le xvn e siècle, ou, comme dans le xvm e , un grand homme de lettres; soit comme aujourd’hui, que, sans se faire homme, et d’autant plus forte peut-être, cette grande pensée règne par elle-même , il faut en convenir , elle s’em-

pare des générations qui naissent et s’élèvent au bruit de son triomphe ; elle s’impose à leur libre arbitre ; c’est précisément sur les esprits les plus distingués qu’elle exerce l’empire le plus absolu. Bientôt, tous les talents, comme d’ardents sectaires, se poussent, se pressent à la suite de cette pensée souveraine ; ils la dépassent, ils en rendent la puissance presque théocratique : hors d’elle, point de salut pour l’amour de la gloire !

Mais, lorsque enfin, surchargé des erreurs de notre enthousiasme, tout l’effet en est produit, l’à-propos épuisé, quand, sous l’empire d’une pensée différente, souvent même réactionnaire, un âge nouveau conteste à la pensée vieillie du siècle passé son autorité sur l’esprit des générations présentes, alors, peut-être, devenons-nous trop sévères pour ceux qui furent les adeptes d'une opinion détrônée, d’un culte déchu, d’un principe dont on conteste jusqu’à la vérité, et que nous accusons d’une partie des maux ou des erreurs au milieu desquels son règne a semblé s’éteindre.

Vous avez évité cet écueil, Monsieur, et, dans cette grande succession que nous laisse le dernier siècle, distinguant de l’erreur la vérité, vous nous avez montré combien encore était précieux un aussi riche héritage.

Je n’ajouterais donc rien à l’hommage de regrets et de reconnaissance que vous venez d’offrir à la mémoire du confrère que nous avons perdu, si, pour le compléter, je ne retrouvais dans mon cœur de tristes et bien chers souvenirs.

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