‹ Discours académiques, suivis des discours prononcés pour la distribution des prix au concours général de l'université et devant diverses sociétés religieuses, et de trois essais de philosophie littéraire et politiqueChapitre 3 sur 36 · DE M. GUIZOT A ^ACADÉMIE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

DE M. GUIZOT A ^ACADÉMIE FRANÇAISE

Constituante avaient trouvé M. de Traey ami de la philosophie ; les jours si sombres de la Terreur firent de lui un philosophe.

Ce fut parmi vous, Messieurs, au sein de l’Institut naissant, et pour que la philosophie, comme toutes les gloires de l’intelligence humaine, prît place autour de votre berceau , que M. de Traey mit au jour ses premières méditations. Plusieurs d’entre vous lui ont entendu lire ces mémoires qui, à cette époque, animèrent si souvent vos séances, et qui sont devenus le fond de ses ouvrages. Vous assistiez avec une curiosité pleine de sympathie au travail intérieur de cet esprit si cultivé et si simple, si facile et si ferme, qui croyait à la vérité en la cherchant, comme Colomb au nouveau monde, et, dès qu’il l’avait entrevue, s’empressait de la signaler, de crier : Terre! terre! pour que tous les efforts s’unissent aux siens et mis- ' sent les hommes en possession d’un trésor commun. Les travaux de M. de Traey avaient encore à votre .intérêt, Messieurs, un titre plus direct et en quelque sorte personnel. Les plus illustres débris du xvm e siècle, ses métaphysiciens, ses économistes, ses moralistes, ses historiens, ses politiques, Raynal, Sieyès, Volney, Garat, Cabanis, Gaillard, étaient alors réunis dans l’ Institut comme des compagnons échappés à un grand désastre; ils jouissaient là ensemble de la sécurité, de la liberté, du loisir, de l’étude, de tous les biens de la vie sociale naguère si cruellement suspendus. Ils retrouvaient dans les idées de M. de

Traey l'image fidèle, la conclusion savante de la phi-

osophie qui les avait éclairés et dirigés dans leurs beaux jours, dans leurs jours de jeunesse et d’espérance. Elle reparaissait avec eux, au milieu d’eux; run d’entre eux, M. de Tracy, l’avait sauvée du naufrage, et la rendait aux hommes dont la folie avait failli la perdre avec tous les biens qu’elle leur avait promis.

G’est le caractère essentiel, c’est la gloire de la philosophie du xviii 0 siècle , que son profond respect pour l’homme, sa haute idée de la dignité et des droits de l’être humain, à ce titre seul, indépendamment de toute autre considération : idée jusque-là purement religieuse, que la philosophie du xvm e siècle a fait passer, pour la première fois, dans l’ordre civil, se dévouant en même temps avec ardeur au dessein de mettre l’homme, tout homme, en pleine et réelle possession de sa dignité et de ses droits.

De là un autre caractère, également saillant, également glorieux pour la philosophie du xviii® siècle, son ambition immense, insatiable, pour l’homme, pour tous les hommes : ambition , non-seulement de bonheur, d’un bonheur universel, mais de perfectionnement, d’un perfectionnement infini et en tous sens. L’ambition égare les philosophes comme les rois; mais pour les philosophes aussi, c’est l’ambition qui enfante les grandes choses, les choses qui élèvent et enrichissent l’humanité. Qui que nous soyons, Messieurs, méfions-nous de l’ambition, mais n’y renonçons jamais ; ce serait abdiquer la plus haute puissance de notre nature , les plus grandes chances de notre destinée.

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