‹ Discours académiques, suivis des discours prononcés pour la distribution des prix au concours général de l'université et devant diverses sociétés religieuses, et de trois essais de philosophie littéraire et politiqueChapitre 20 sur 36 · POUR LE PRIX FONDÉ PAR M. FÉLIX DE BEAUJOUR · texte numérisé non relu

POUR LE PRIX FONDÉ PAR M. FÉLIX DE BEAUJOUR

(13 décembre 1856.)

Messieurs,

La Commission à laquelle vous avez renvoyé l’examen (les mémoires adressés à l’Académie , à l’occasion du concours ouvert pour le prix Beaujour en 1856 , sur le rôle de la famille dans /’ éducation, m’a chargé de Vous soumettre les résultats de son travail \

Je demande à l’Académie la permission de remettre d’abord sous ses yeux le programme qui a défini la question proposée au concours :

Rechercher quel est le rôle nécessaire de la famille dans l’éducation, en prenant le mot éducation dans son sens étendu et complet, c’est-à-dire en y comprenant le développement moral de l’âme et du caractère aussi bien que la culture de l’intelligence;

1 Cette commission était composée de MM. Damiron, Reybaud, Bérenger, Passy, Guizot, Bavthe et Moreau de Jonnès,

RAPPORT 1>E M. GUIZOT

Examiner si la famille peut , à elle seule, suffire à Péducation ainsi entendue. Comparer, par conséquent, sous ccs deux rapports, les effets et les mérites de Péducation privée et de Péducation publique; et dans les cas où la famille n’exerce pas celte action et devient presque entièrement étrangère à Péducation , rechercher quelles influences civiles ou religieuses peuvent, dans une certaine mesure, suppléer à la sienne et faire en sorte que l’éducation atteigne pleinement son but.

Le concours n’a pas été stérile. Trente-deux mémoires ont été envoyés à l’Académie. Sur un premier examen, votre Commission en a éliminé, sans hésiter, vingt et un, soit à cause de leur insignifiante brièveté, soit parce que la question y était ou mal comprise, ou trop imparfaitement traitée, ou trop faussement résolue. Ce sont les mémoires inscrits sous les n os 1, 2, 4, 5, 7, 9, il, 14, 17, 18, 19, 20, 21, 22, 23, 24, 23, 28, 29, 30 et 32.

Onze mémoires, les n 08 3, 6, 8*, 10, 12, 13, 15, 16, 26, 27 et 31, réservés après une première lecture, ont été l’objet d’un examen spécial et approfondi.

Ces mémoires, avec des mérites très-divers et trèsinégaux, ont un caractère général qui a causé à votre Commission une satisfaction véritable que je dois signaler, en son nom, à l’Académie. Non-seulement il y règne un vif intérêt pour la question même, un grand sentiment de son importance et pour les individus, et pour la société tout entière ; mais les idées saines y abondent; les tendances morales en sont

excellentes; ce sont des œuvres profondément honnêtes et pleines de vues à la fois élevées et pratiques. On se sent, en les lisant, entouré d’esprits éclairés et d’hommes de bien sérieusement préoccupés du développement droit et du progrès vrai des générations futures. On se complaît à bien penser et à bien espérer de notre état social quand on y voit germer avec tant de fécondité les bonnes pensées et les vertueuses espérances.

Une seconde observation, suscitée par ces mêmes mémoires, atténue un peu cette impression première et favorable. On ne peut s’empêcher de remarquer, dans le bon esprit qui y règne, un peu d’hésitation et de mollesse. Les meilleures idées s’y montrent souvent incertaines et inquiètes d’ elles-mêmes , et portées à trop de concessions envers les idées fausses qu’elles combattent. Les meilleurs sentiments semblent ne compter que faiblement sur leur empire, et portent quelquefois l’empreinte d’une sincérité triste et peu confiante. Il manque, aux vues et aux tendances excellentes qui se manifestent dans ces ouvrages, les fortes racines et les fermes espérances qui font la puissance et le succès de la vérité. Ce mal général de notre temps se retrouve jusque dans les meilleurs des travaux suscités par ce concours.

Parmi les onze mémoires réservés après le premieï examen , un second examen en a fait de nouveau écarter six, comme ne pouvant prétendre ni au prix, ni à aucune distinction particulière, quoique méritant que la Commission en entretienne avec quelques

RAPPORT DE M. GUIZOT

détails l’Académie et lui rende compte des motifs qui l’ont déterminée à les écarter. Ce sont les n 08 3, 10, 12, 15, 26 et 27.

Le mémoire n° 3, portant ces deux épigraphes :

1» « L’Éducation est quelque chose de simple et de pratique, qui exige peu de théorie, mais beaucoup de soins; peu de préceptes, mais beaucoup d’amour. »

(Laurentie.)

2° « Nisi Dominus ædifîcaverit domum, frustra laboraverunt qui ædificant eam. »

(Psalm. 126.)

est un grand ouvrage en deux volumes in-4°, mais un traité général d’éducation bien plutôt qu’un examen de la question spéciale proposée au concours. Cette question se divise naturellement en trois autres : — 1° A qui doit appartenir l’éducation de la première enfance? 2° Après la première enfance, quel système vaut le mieux, l’éducation domestique ou l’éducation publique? 3° Quelle part peut et doit toujours prendre la famille dans l’éducation publique? — De ces trois questions, l’auteur du n° 3, après avoir bien traité la première, n’a fait qu’effleurer la seconde et semble avoir à peine entrevu la troisième , quoiqu’elle soit l’objet du dernier chapitre de son mémoire. Ce mémoire n’est, à vrai dire, qu’un plan d’éducation publique, ou plutôt le tableau d’un grand établissement d’éducation publique. Sur l’organisation intérieure de cet établissement, et plus encore sur le régime matériel que sur le régime moral, l’auteur

entre dans les détails les plus minutieux, comment la maison doit être située, aérée, tenue ; quelle discipline doit y régner le jour et la nuit, quelle doit être la gestion de l’économe, etc., etc. En ce qui touche au régime moral, une sensibilité affectueuse, quoique sans faiblesse , et une piété très-exacte , quoique sans contrainte, régnent dans tout le cours de l’ouvrage; mais les idées de l’auteur, sur les bases fondamentales de la moralité humaine et du sentiment religieux manquent souvent de justesse comme de profondeur, et ses longs développements sur les rapports des parents ou des maîtres avec les enfants ne sont pas toujours exempts d’arrangement un peu factice et puéril.

Dans le mémoire n° 10, portant pour épigraphe :

« Une bonne Éducation est le plus bel héritage que les pères et mères puissent laisser à leurs enfants. »

la question mise au concours est encore moins directement abordée et plus superficiellement traitée que dans le n° 3. C’est un pur essai d’éducation générale, souvent déclamatoire en restant commun, et médiocre pour le style comme pour la pensée.

Le mémoire n° 12, portant pour épigraphe :

« Nous avons planté, nous avons arrosé ; plaise à Dieu de donner l’accroissement ! »

(Bossuet au pape Innocent XI.)

n’offre rien de très-distingué comme mérite, ni de très-remarquable comme défaut. Une seule idée,

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juste mais peu originale , y est développée : « La famille, si elle est elle-même morale, vaut mieux pour l’éducation, et les établissements publics valent mieux pour l’instruction. » Deux traits cependant sont particuliers à ce mémoire et dignes d’éloge; l’auteur attache avec raison , dans l’éducation, une grande importance aux affections et à leur empire; la confiance du cœur lui parait le premier et le plus efficace moyen d’action. Un profond sentiment de conscience scrupuleuse et tendre règne dans son ouvrage et répand , sur ses observations et ses idées , une chaleur pénétrante et un intérêt que , par leur valeur propre et intrinsèque , elles n’inspireraient pas.

Le mémoire n° 15, avec cette épigraphe :

« Lai toujours pensé qu'on réformerait le genre humain si l’on réformait l'éducation de la jeunesse. »

(Leibnitz,)

est un plaidoyer pour l’éducation publique contre l’éducation privée; plaidoyer judicieux, net, rapide, mais trop exclusif et superficiel. L’auteur ne tient assez de compte ni de la diversité des faits qui sont comme les matériaux obligés de l’éducation , ni de la variété des buts qu’elle a mission d’atteindre. Il est de plus, en fait d’éducation publique, partisan du droit absolu de l’Etat, et lui en attribue presque le monopole , tout en lui conseillant de ne pas en user avec rigueur, par égard pour l’état actuel des esprits. Il entre dans de longs développements sur

certaines questions particulières , notamment sur l’instruction religieuse savante , dont il se promet peut-être, pour l’empire de la religion, un trop grand effet. En général, sa philosophie morale est vague, et dans ses principes et dans ses conclusions.

Dans le mémoire n° 26 , qui a pour épigraphe :

« L’esprit social est compris dans l’esprit de famille, et l'esprit de famille dans l’idée de personnalité bien entendue. »

on ne saurait méconnaître une assez grande vigueur et originalité d’esprit. L’auteur s’applique à embrasser fortement toute la question et à en résumer la solution dans quelques principes généraux et compréhensifs. Il a un sentiment assez profond et assez juste de l’état actuel des âmes et des sociétés humaines, et des conséquences de cet état en matière d’éducation. Mais, à mesure qu’on avance dans son ouvrage, on s’enfonce dans le chaos, dans un chaos factice et pénible, où se laissent de temps en temps entrevoir quelques traits de lumière, mais où s’entassent des idées confuses , informes , incohérentes, présentées avec une prétention aussi vaine que laborieuse à la précision et à la classification scientifiques. On dirait un saint-simonien à demi converti , mais non changé, devenu un peu doctrinaire et essayant d’être chrétien, sans le dire tout haut. Et le langage est analogue à la pensée ; ne manquant pas d’énergie ni quelquefois même d’éclat, maâs chargé d’abstractions et abusant du pluriel pour les substantifs au

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