‹ Discours académiques, suivis des discours prononcés pour la distribution des prix au concours général de l'université et devant diverses sociétés religieuses, et de trois essais de philosophie littéraire et politiqueChapitre 4 sur 36 · DE M. GÜ1Z0T A L’ ACADÉMIE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

DE M. GÜ1Z0T A L’ ACADÉMIE FRANÇAISE

Cette nature, cette destinée humaines, le xvm° siècle , qui les portait si haut , en a-t-il connu la sublimité? Cette philosophie, si fière de l’homme, si ambitieuse pour l’homme, le concevait-elle comme un digne objet de tant de fierté et d’ambition? Non, Messieurs, non : la philosophie du xviiî 6 siècle n’a eu dè l’homme qu’une incomplète et petite idée; elle a méconnu ce qu’il porte en lui de plus noble et de plus pur, ce que son sort a de plus élevé et de plus beau. Elle n’a point vu eii lui cet être sublime, immortel, animé du souffle divin, qui concourt, en traversant cette vie, à une œuvre divine, et doit recevoir ailleurs le prix de son travail. Elle a surtout considéré l’homme dans ses rapports avec le monde matériel et actuel ; et comme elle était une philosophie essentiellement sociale, vouée à la mission de changer la condition terrestre de l’homme, elle n’a guère étudié en lui que le côté par lequel il tient à la terre.

En sorte qu’on a. vu, par une étrange inconséquence , le siècle qui a le plus respecté la dignité de l’homme, qui a le plus attendu de l’homme, et élevé pour lui les prétentions les plus hautes , on a vu ce même siècle abaisser l’homme dans l’échelle des êtres, mutiler sa nature et presque abolir la grandeur de sa condition !

Interprète savant et fidèle de la philosophie du xvm e siècle, M. de Tracy, dans ses ouvrages, en reproduit les caractères. Là aussi, et avec bien plus de netteté et de conséquence , l’homme est un être qui

DISCOURS Dfc RÉCEPTION

ne connaît que ses sensations et ne se connaît que

par ses sensations ; dont les actions sont nécessaires

et dictées par le seul intérêt de son plaisir personnel;

qui ne sait pas et ne peut savoir s’il a une âme, s’il y

a un Dieu, s’il est vraiment un être lui-même, car la

science ne découvre en lui qu’une combinaison passagère d’éléments matériels, attirés et retenus par une force inconnue.

Et c’est pour cet être si douteux, si subalterne, que le philosophe est pénétré du plus profond respect ! C’est à cette étroite et éphémère destinée qu’il porte le plus vif intérêt ! C’est cette vérité si incertaine, si vaine, qu’il poursuit avec un zèle si ardent et si pur!

Ah! Messieurs, rendons grâces à l’inconséquence humaine, ou plutôt, pour parler dans la sincérité de ma pensée, à la sagesse divine qui ne permet pas que l’homme puisse abolir sa glorieuse nature, même quand il la méconnaît; qui a déposé dans l’esprit humain un trésor de vérité qu’aucune erreur n’en saurait bannir, dans le cœur humain une puissance de désintéressement qui surmonte et anime les théories les plus égoïstes! Les philosophes du xviu e siècle ont souvent méconnu l’œuvre de Dieu; et pourtant ils ont eu foi, une foi profonde â la vérité qui, s’il fallait les en croire , n’aurait nul droit à tant de confiance; ils ont servi avec amour l’humanité qui, si elle n’était que ce qu’ils ont vu en elle, n’aurait nul titre à tant de dévouement.

Les ouvrages de M. de Tracy, à mesure qu’ils paraissaient, étaient avidement recherchés, lus, tra-

DE M. GlIIZOT A l’ ACADÉMIE FRANÇAISE.

duits, commentés, surtout en Angleterre, en Italie, en Espagne, dans l’Amérique espagnole, partout où l’œuvre du xviii® siècle n’était pas accomplie, ni l’ancien état social renversé. En France, leur effet était moins vif et moins général. En France, Messieurs, le xvm e siècle avait fourni sa course et passé sur nos tètes. Ses bienfaits étaient acquis, ses fautes reconnues. Des besoins nouveaux et bien différents nous emportaient dans de tout autres voies. Que sont devenues les séductions, les fascinations, naguère si puissantes sur ce peuple, du seul mot de liberté? Il accourt, il se précipite au-devant des prestiges du pouvoir. Hier encore, les croyances religieuses se cachaient, les églises étaient fermées; et les églises se rouvrent , la foule s’y presse ; et le génie profond qui rend la religion à l’Etat, et la voix brillante qui la rappelle dans les âmes, attirent toute la faveur publique. On sent encore le frémissement du fougueux accès de destruction qui a couvert la France de ruines; et partout ces ruines se raniment, se relèvent; partout éclate un travail immense, admirable, de reconstruction universelle. Jeunes ou d’âge mur, éclairés par l’expérience ou emportés par l’ambition, tous s’empressent dans le même sens, concourent à la môme œuvre; et Napoléon, devinant ces instincts divers, les rallie à sa volonté, les entraîne selon leur pente, prodigue aux uns le repos, aux autres le mouvement, et domine en souverain maître, au nom de l’ordre et de la victoire , ces générations qui , â leur début dans la vie, avaient entendu avec transport

DISCOU IlS DE RÉCEPTION

l'Assemblée Constituante décréter pour toujours la paix et la liberté !

Au milieu de cette soudaine oscillation, la plupart des philosophes, M. de Tracy à leur tète, se tenaient à l’écart, surpris, inquiets, méfiants, indépendants, au Sénat comme à l’Institut, et soit qu’il s’agit de voter sur des mesures politiques ou d’exprimer des idées. Qui accuserait leur inquiétude, leur résistance? La réaction était violente, aveugle; elle emportait bien au delà du but légitime la volonté d’un grand peuple et le génie d’un grand homme; elle précipitait Napoléon dans le pouvoir absolu et la France dans l’oubli de ses droits. L’idéologie était chère bien justement au cœur des philosophes, quand la guerre déclarée à l’idéologie s’adressait à la pensée ellemême. Comment M. de Tracy n’eût-il pas cru la liberté de l’esprit humain compromise avec sa propre liberté, lorsqu’en 1811 il ne pouvait faire imprimer en France et ne publiait qu’en Amérique son Commentaire sur cet Esprit des Lois dont, en 1750, sous l’ancien régime, Montesquieu avait vu vingt-deux éditions en moins de deux ans?

Mais en s’étonnant de ce retour vers des idées qu’il croyait vaincues, en déplorant la mobilité des hommes, M. de Tracy avait trop de sagacité pour en méconnaître la puissance, et il ne tentait point de pousser la lutte au delà de ce qu’exigeait la dignité de son caractère et de sa vie. Il se retirait des affaires, du monde politique , et goûtait à Auteuil , comme il le dit lui-même dans une note manuscrite où il a

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