‹ Discours académiques, suivis des discours prononcés pour la distribution des prix au concours général de l'université et devant diverses sociétés religieuses, et de trois essais de philosophie littéraire et politiqueChapitre 31 sur 36 · SOCIÉTÉS RELIGIEUSES PROTESTANTES · texte numérisé non relu

SOCIÉTÉS RELIGIEUSES PROTESTANTES

Séance du 20 avril 1836.

DISCOURS DE M. GUIZOT

VICE-PRÉSIDENT DE LA SOCIÉTÉ

Messieurs,

Dix-huit années se sont déjà écoulées depuis que votre Société s’est réunie pour la première fois dans cette enceinte. Depuis dix-huit ans, elle a existé sans interruption, elle a travaillé sans relâche ; et nonseulement elle a existé , elle a travaillé , mais elle a subi de grandes vicissitudes , de difficiles épreuves. Les révolutions ont changé toutes choses autour d’elle ; des dissentiments intérieurs l’ont agitée ; et sa prospérité, son activité n’en ont point été atteintes. Le rapport que vous allez entendre vous prouvera que vos moyens n’ont pas diminué , que le bien que vous avez fait prospère et promet un bien nouveau.

C’est un beau gage d’avenir , Messieurs , qu’une telle durée, une durée si active , si laborieuse. C’est quelque chose de plus considérable encore ; c’est la meilleure preuve , la preuve assurée du retour réel

et sérieux de l’esprit religieux parmi nous. On parle beaucoup de ce retour ; on en observe, on en recueille avec soin tous les symptômes, tous les effets. On est frappé du rétablissement de l’autorité et du crédit de la religion, comme discipline sociale, comme principe d’ordre, comme moyen de gouvernement. Tout le monde le reconnaît aujourd’hui , même les incrédules. Les pouvoirs publics le proclament et se conduisent en conséquence ; la société tout entière rend à la religion, et à la religion chrétienne spécialement, cet hommage quelle a besoin, un indispensable besoin de son appui. Et en même temps, lorsqu’il ne s’agit d’aucun intérêt général ni direct, lorsque les esprits se livrent à leur pente naturelle et ne cherchent que la satisfaction de leurs plus nobles penchants, on voit renaître l’intelligence et le goût des œuvres où domine le sentiment religieux, qui émanent de l’esprit religieux et le propagent. Les lettres chrétiennes, non-seulement les lettres chrétiennes modernes, mais celles des premiers siècles, ont repris leur charme et leur empire. C’est comme une littérature perdue qu’on retrouve, et qu’on retrouve avec le plaisir de la nouveauté et la joie d’une ancienne affection. L’art chrétien, l’art qui a élevé en Europe toutes ces églises au sein desquelles l’Europe prie, l’art chrétien est de nouveau senti, goûté. En même temps que la société rend hommage à la religion et proclame son utilité, l’esprit humain, naguère si orgueilleux, si arrogant en sa présence, s’incline de nouveau devant elle , admire sa beauté et recom-

mence à comprendre qu’elle est la source des jouissances intellectuelles les plus élevées et les plus pures.

Tous ces symptômes, Messieurs, tous ces effets du retour de l’esprit religieux ont leur vérité, leur valeur réelle ; il ne faut point les dédaigner. Oui, la religion est un principe d’ordre social; oui, la religion est une source féconde de beau et de sublime. Mais si le retour de l’esprit religieux ne se manifestait pas à d’autres symptômes, s’il n’avait pas d’autres effets, il faudrait porter à ceux-là peu de confiance, je dirai même peu de prix. Ce ne sont là, Messieurs, que les titres lointains, les titres accessoires de la religion ; elle a une bien autre mission, et c’est à un bien autre caractère que sa présence se fait vraiment reconnaître. ,

L’objet véritable , l’objet essentiel de la religion, c’est l’âme humaine ; non pas l’âme humaine en général, et d’une façon abstraite, mais l’âme de chaque homme, l’âme de tout être vivant et immortel. C’est indirectement que la religion procure la paix des sociétés ; c’est indirectement qu’elle développe et charme l’esprit. Ce quelle veut directement, ce qu’il lui appartient en propre de chercher et d’accomplir, c’est la sanctification et le salut de l’âme. L’état intérieur et la destinée éternelle de l’âme, c’est là la vraie préoccupation de la religion , c’est la religion même.

C’est aussi le caractère fondamental, et puisqu’on dit dans cette enceinte, la gloire de Dieu, je puis

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* fc

bien dire que c’est la gloire du christianisme d’avoir placé là l’essence de la religion, d’avoir fait de l’intérêt éternel de l’âme humaine, de la sainteté et du salut des âmes, sa pensée dominante. Toutes les grandes institutions, toutes les grandes croyances religieuses autres que le christianisme n’ont entrevu que de loin et comme dans un nuage ce but essentiel de la religion. Les unes ont été surtout des cosmogonies expliquant le monde à la curiosité humaine ; les autres des disciplines morales apportant le secours des croyances religieuses à l’appui des classifications de l’ordre social ; ou bien encore, des tentatives plus ou moins heureuses , plus ou moins brillantes, pour donner quelque satisfaction à ces instincts de l’âme qui dépassent le monde actuel, au besoin d’infini et d’amour , aux élans de l’imagination , aux ambitions sublimes et vagues de notre nature. Le premier, le seul, le christianisme a compris ce que vaut l’âme d’un homme, de quelle importance est le salut et la sainteté de l’âme d’un homme ; et le comprenant, il a, le premier, fait, de la sainteté et du salut de l’âme, son but direct, presque Tunique objet de son enseignement et de ses efforts.

Et ce grand fait, ce caractère essentiel du christianisme a aussitôt porté son fruit. On en a vu sortir et se répandre dans le monde un sentiment jusque-là obscur, faible, confus; ce sentiment si tendre, si passionné, si actif, qui s’est attaché dans les cœurs chrétiens à l’âme de leurs semblables, ce désir infatigable, immense, de concourir à leur sanctification et

à leur salut; la charité, l’amour chrétien, l’amour des âmes ; amour qui ne pouvait naître que du sentiment profond de ce qu’est, de ce que vaut une âme, et de l’importance incomparable de son salut éternel.

Voilà la religion, Messieurs, la religion proprement dite, la religion par excellence, par essence. Elle a Tâme de l’homme pour domaine, sa sanctification et son salut pour objet, la charité pour mobile. Tout le reste lui est accessoire. Là est son centre, son être.

Aussi là où prévalent cette grande idée et le sentiment qu’elle enfante , là où le salut des âmes est la pensée dominante, et où règne la charité, là est l’esprit vraiment religieux, là on peut croire à son retour et compter sur son pouvoir.

Qui niera que ce soit là le caractère essentiel de la Société biblique et de toutes les Sociétés analogues qui l’entourent, qu’elle a enfantées et qui, malgré la diversité de leurs noms, de leurs tâches, de leurs opinions peut-être, émanent au fond de la même pensée et travaillent au même dessein?

Elles sont donc bien le symptôme le plus direct, le plus assuré du retour de l’esprit religieux, du véritable, du sérieux esprit religieux , et leur prospérité prouve son progrès.

Notre temps en a besoin, Messieurs, grand besoin. Non que je veuille mal parler de notre temps; j’en pense plus de bien que d’aucune autre époque ; je suis convaincu qu’à aucune autre époque le progrès

DISCOURS DE M. GUIZOT

de la société n’a été aussi grand, aussi* réel, je dirai aussi moral. Cependant nous ne pouvons nous dissimuler que de grands vices, de grandes lacunes existent aujourd’hui dans l’état moral de la société. La plupart des améliorations opérées parmi nous, depuis cinquante ans, ont eu pour objet la condition sociale, les relations des hommes entre eux, l’équité de ces relations, le bien-être des individus, leur situation sur la terre et non leur destinée éternelle. Au milieu de tant de projets, de nobles projets pour introduire plus de justice et de bonheur dans la société humaine, on a souvent oublié l’âme même de l’homme, son état intérieur, son salut à venir. C’est à cet oubli que l’esprit religieux doit et peut seul porter remède. Après tant de travaux pour réformer la société, il faut travailler à réformer les âmes, à les remettre dans la voie de la sainteté et du salut. Et ne vous y trompez pas, Messieurs, l’amour ardent des âmes, la charité chrétienne peut seule accomplir une telle œuvre. L’amour de l’humanité n’a point manqué à notre temps; beaucoup de bienveillance, de sympathie, de dévouement sincère pour les hommes a été déployé au contraire depuis cinquante ans; mais comme les efforts de notre époque ont eu pour objet bien moins l’âme de l’homme et sa destinée éternelle que sa condition extérieure et passagère, bien moins son perfectionnement moral que son bienêtre matériel, ces efforts ont essuyé beaucoup de mécomptes ; les espérances étaient immenses, démesurées ; elles ont été loin de se réaliser complètement ;

on n’a pas obtenu pour le genre humain tout le bonheur qu’on s’était promis. Alors je ne sais quel découragement, quelle froideur s’est emparée des cœurs. Après de grands travaux et de grands résultats pour l’amélioration du sort de l’humanité, il semble aujourd’hui qu’on n’ait rien accompli, qu’on n’espère plus rien. Cet amour de l’humanité, qui a tant honoré notre époque, a fait place à une timidité glacée ; plus de dévouement, plus d’espérance, plus d’ambition presque pour cette grande et sainte cause.* Ne croyez pas, Messieurs, que pareil découragement atteigne jamais la charité chrétienne, cet amour qui s’adresse à l’âme de l’homme et â sa destinée éternelle plutôt qu’à sa condition sur la terre. Là, les prétentions, bien que plus hautes, sont moins vastes et moins orgueilleuses ; une âme réformée, sauvée, suffit pour combler l’espérance et soutenir le courage du chrétien. C’est à ce foyer que doivent venir se réchauffer de nos jours les cœurs attiédis. C’est à l’esprit religieux qu’il sera donné de rallumer le flambeau de l’amour des hommes, de diriger de nouveau, vers le bien de l’humanité, des efforts ardents et dévoués, de ranimer enfin parmi nous cette confiance, cette soif, cette espérance d’amélio- • rations qui sont la vie du genre humain. Service immense, que notre temps appelle et que l’esprit religieux peut seul lui rendre.

A son tour, l’esprit religieux a de grandes choses à apprendre de notre temps. Nous avons fait deux glorieuses conquêtes morales. Pour la première fois,

DISCOURS DË M, GUIZOT

le monde a compris les droits de la pensée de l’homme, les droits de l’intelligence humaine, la liberté de la conscience. Et du sentiment de ces droits sont nées l’aversion de toute unité factice et violente, et la ferme confiance que des idées diverses, des convictions contraires pouvaient vivre en paix et en amitié sur le môme sol et sous les mômes lois. Que l’esprit religieux s’approprie ces deux grandes idées de notre temps : permettez-moi de le dire dans cette enceinte môme ; il les a longtemps méconnues ; qu’il les accepte pleinement; qu’il accepte la liberté des consciences, l’union des cœurs au milieu du déploiement de toutes les libertés, la charité universelle, malgré la diversité des idées. C’est là la condition de son succès et de son empire parmi nous. Tout esprit dur, étroit, intolérant, est contraire à l’esprit général du temps et du monde. Regardez le beau spectacle que donne aujourd’hui la société politique : elle admet la liberté des esprits, la variété, la lutte des idées ; et au-dessus de tout cela, elle fait planer une même justice, une môme bienveillance ; elle connaît, elle professe un principe d’union et d’affection réciproque supérieur à toutes les dissidences de la pensée individuelle. La société religieuse, Messieurs, ne sera pas moins éclairée, moins équitable, moins libérale, moins bienveillante que la société politique ; elle admettra dans son sein la liberté, et elle fera dominer la charité, la charité universelle, au-dessus de toutes les libertés ; et ainsi, en adoptant ce que notre époque a produit de grand

et de beau dans l’ordre moral, l’esprit religieux se mettra en état de lui faire tout le bien moral qu’elle en peut attendre, et dont elle a besoin.

Séance du 25 avril 1838.

DISCOURS DE M. GUIZOT

VICE-PRÉSIDENT DE LA SOCIETE

Messieurs ,

Quand nous nous sommes réunis pour la première fois, il y a vingt ans, au moment de la fondation de notre Société, si Ton nous eût dit que, vingt ans après, elle aurait :

1° Donné naissance à deux cent cinquante sociétés ou comités auxiliaires, concourait en France à la même œuvre;

2° Fait imprimer douze éditions et deux cent mille exemplaires de la Bible et du Nouveau Testament ;

3° Distribué effectivement , aux protestants français, cent quatre-vingt-cinq mille de ces exemplaires ;

4° Dépensé dans ce but, plus d’un million; Notre surprise eût été grande et notre joie profonde à cette vue anticipée d’un succès si supérieur à notre attente.

Ce succès, Messieurs, est l’image bien faible, bien

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pâle, mais vraie, de l’histoire du christianisme luimeme.

Il naquit un jour obscurément, dans la plus obscure des provinces de Home, et, trois siècles à peine écoulés, il avait conquis cet empire romain qui avait conquis le monde.

' Le monde romain était bien borné, bien incomplet auprès de celui qui s’ouvre aujourd’hui devant nous. Le christianisme se répand dans le monde moderne comme il se répandit dans l’ancien monde.

L’Amérique lui appartient. L’Europe l’a découverte pour la lui donner.

La Russie, au nord, l’Angleterre, au sud, le portent à leur suite en Asie.

La France , au nord , l’Angleterre , au sud , le ramènent en Afrique.

Des missionnaires français , allemands , suisses , anglais , américains , le sèment et le plantent dans les déserts.

Ces grandes lies, ces archipels nouveaux qui sont devenus une cinquième partie du monde, le voient aborder et s’établir au milieu de leurs populations.

Il pénètre partout. Tout lui sert d’occasion et de moyen : la guerre et la paix , le commerce et la science, l’avidité des intérêts matériels et l’ambition des esprits. La grande unité de la civilisation moderne prépare et conquiert pour lui le monde, comme le lui avait préparé et conquis, à son origine, l’unité de l’empire romain.

C’est qu’il y a, dans le christianisme, une vertu

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intérieure qui révèle sa mission et assure son empire, qui en fait la religion vraiment universelle, destinée à régner sur les hommes, quels que soient le temps et l’espace qu’elle ait à traverser pour arriver jusqu’à eux.

Considérez un moment, Messieurs, non plus l’histoire du christianisme, mais sa nature; non plus ce qu’il a fait, mais ce qu’il est, selon l’ Ancien et le Nouveau Testament, ses témoins et ses interprètes.

Non-seulement l’unité de Dieu, mais la présence continuelle, l’action continuelle de Dieu sur la terre, les hommes vivant sous l’œil et sous la main de Dieu, voilà la pensée religieuse de l’Ancien Testament. Les institutions des Juifs, leur histoire, leur poésie , tout est empreint de cette pensée : Dieu partout et toujours, la providence de Dieu planant incessamment sur le peuple et le gouvernant , c’est l’idée hébraïque, c’est la Bible.

L’idée hébraïque devient l’idée chrétienne. Dieu ne plane plus seulement au-dessus du monde ; il y descend. Ce n’est plus seulement l’intervention continuelle de Dieu dans les destinées des hommes; c’est la sympathie immense de Dieu pour l’homme. Il protégeait, il dirigeait un peuple ; il vient sauver l’homme , tout homme. D’abord Dieu présent et puissant au milieu du monde ; ensuite Dieu présent et puissant dans l’àme de l’homme; la Providence divine gouvernant les hommes, la charité divine sauvant l’homme ; la présence et la protection, l’union

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et le salut Voilà le christianisme dans son en-

semble, de sa première aurore à son midi.

N’est-ce pas, Messieurs, la complète satisfaction de nos instincts religieux, de nos besoins religieux, de toute la nature religieuse de l’homme?

N’est-ce pas , s’il est permis de parler ainsi , la religion par excellence , la religion dans son essenc fondamentale et pure?

C’est là, c’est en lui-mème, et dans ce qu’il est, que réside la vraie cause, la vraie explication des • progrès du christianisme, à son origine et de nos jours.

Là est aussi le gage de ses succès futurs, la sourçe de notre confiance dans le mérite et l’efficacité de l’œuvre biblique.

Et nous avons , dans l’état actuel de l’humanité, dans l’harmonie du christianisme et de notre œuvre avec l’esprit et les besoins spéciaux de notre temps, un nouveau principe de confiance, un nouveau gage de succès.

Quoi de plus conforme que cette œuvre à l’esprit de liberté qui caractérise notre temps? Vous allez à la rencontre de l’àme humaine ; vous déposez devant elle le livre où, selon votre foi, est déposée la vérité. Vous vous confiez dans la puissance de la vérité pour éclairer l’âme, dans la puissance de fàme pour discerner la lumière de la vérité.

Et en même temps que vous rendez à l’esprit de liberté cet hommage , comme vous n’ètes point des flatteurs de l’homme et de notre époque, comme vous

avez un profond sentiment de leurs misères et un profond désir de les en retirer, vous attaquez, de front et sans ménagement, le mal moral qui nous tourmente ; vous travaillez incessamment à le guérir.

Ce mal est grand, Messieurs, plus grand que nous ne le disons, que nous ne le pensons nous-mêmes, nous qui le déplorons. Il se manifeste à la fois par le dérèglement et le vide, par la licence et la froideur. Les âmes sont en même temps désordonnées et languissantes. Elles s’égarent en se traînant.

C’est contre l’un et l’autre mal que l’œuvre biblique veut lutter en réveillant, en propageant la foi chrétienne.

On lui reconnaît aiséméïït le premier de ces mérites. C’est une idée simple, et de tous temps accréditée, que la religion est un frein, une règle, qu’elle combat la licence et prête à l’ordre un utile secours.

C’est à ce titre que beaucoup de personnes acceptent la religion et approuvent les efforts tentés pour propager son empire.

La religion fait bien plus que contenir et régler l’cime humaine; elle la satisfait et la nourrit. Il y a, dans le christianisme, bien plus qu’une discipline; il y a une vie véritable, une vie intérieure, animée et féconde.

Notre temps a plus que jamais besoin de cette vie. Il a demandé, il demande à la vie extérieure, à la vie matérielle et actuelle, beaucoup plus qu’elle ne peut lui donner. Il a eu, il aura de ce côté d’immenses mécomptes.

DISCOURS DE M, GUIZOT

Notre œuvre lui apprend à chercher, à trouver sa vie ailleurs, à la chercher, à la trouver en Dieu. Elle le rappelle à la ferveur religieuse aussi bien qu’à la règle religieuse.

Ne craignez pas aujourd’hui, Messieurs, la ferveur religieuse. Ne vous effarouchez pas de son retour, quand même elle exciterait, en reparaissant, quelque vive émotion.

Elle est indispensable à l’empire de la religion. Point de foi active et efficace sans ferveur. Il ne suffit pas que la foi éclaire l’âme; il faut qu’ elle l’échauffe, qu’elle l’embrase.

Elle est indispensable à la régénération morale, à la nourriture spirituelle de l’âme. Il faut que l’àme aime Dieu et sa foi avec ardeur pour y trouver ce que le monde ne lui donne point.

Elle n’a point de danger réel aujourd’hui, au milieu de toutes les garanties de raison et de liberté qui préviennent, et qui réprimeraient au besoin, soit les égarements intellectuels , soit les excès pratiques de la ferveur religieuse.

Vous surtout, membres et amis dévoués de l’Eglise protestante nationale, ne redoutez rien de la ferveur religieuse. Partout où vous la rencontrerez , soyez avec elle bienveillants et confiants; ne songez qu’à l’attirer, à la ranimer dans le sein de l’Eglise elle-

même. L’Eglise veut être un foyer aussi bien qu’un flambeau. Et n’en doutez pas : la foi tournera toujours au profit de l’Eglise. C’est pour nous que le zèle travaille, même celui qui travaille à côté de nous.

Séance du 17 avril 1850.

DISCOURS DE M. GUIZOT

VICE-PRÉSIDENT DE LA SOCIETE-

Messieurs,

Si vous étiez une société de politique ou d’affaires, si vous aviez voue vos efforts à des questions d’organisation sociale ou à, des intérêts matériels, vous n’auriez à mettre en commun aujourd’hui que vos tristesses et vos inquiétudes ; vous n’entendriez parler, dans le rapport qui va vous être soumis, que de la suspension ou du mauvais succès de vos travaux, des souffrances du présent et des périls de l’avenir.

Il n’en sera rien. Vos travaux n’ont été ni suspendus ni infructueux. La tourmente qui a renversé autour de vous tant de grandeurs et paralysé tant de forces vous a à peine touchés. Votre activité et votre prospérité, car on peut aussi se servir de ce mot pour les biens que vous travaillez à répandre, sont demeurées à peu près les mêmes. Vous avez poursuivi et accompli votre œuvre accoutumée comme si le ciel eût été serein et le pays tranquille.

DISCOURS DE M. GUIZOT

D’où vous est venu ce privilège? Votre œuvre estelle si petite et si obscure que les plus violents et les plus universels orages ne l’atteignent point? ou bien seriez-vous vous-mêmes si habiles que vous ayez su prévoir et détourner les coups auxquels tant d’habiles gens ont succombé?

Non, Messieurs, non ; la sécurité et l’efficacité permanente de vos travaux au milieu du bouleversement social sont dues à des causes plus hautes. Votre œuvre est eo paxiaite aï profonde harmonie avec les premiers intérêts, avec les besoins les plus pressants de notre société et de notre temps.

Quels sont ces intérêts, ces besoins? Ecoutez ce qui se dit partout : partout retentissent les mots de foi, de charité, d’espérance. C’est de" foi, de charité, d’espérance que la société manque et quelle a besoin. Ce sont là les vœux, les appels qui éclatent de toutes parts.

On cherche partout la satisfaction de ces besoins. Pour obtenir vraiment de la foi, de la charité, de l’espérance, on frappe à toutes les portes, on s’adresse aux sources les plus diverses.

On ne réussit guère.

Les élans vers la foi ne sont le plus souvent que les anxiétés p ssionnées du doute. Le doute retombe sur lui-même.

La charité pratique est générale , active, efficace. Jamais plus de secours n’ont été donnés, ni plus de misères soulagées. Pourtant la relation qui devrait s’établir entre ceux qui soulagent et ceux qui sont

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soulagés n’existe guère. La charité pratique atteint imparfaitement son but moral ; ni les uns ni les autres ne sont mutuellement confiants et satisfaits.

Jamais plus d’espérances, ni des espérances plus ardentes n’ont éclaté; mais elles ne sont que les égarements de l’imagination en délire ou les emportements des appétits matériels.

Notre Société cherche partout une foi solide, une charité efficace, une espérance qui calme et fortifie. Elle ne les trouve pas.

C’est qu’elle les cherche là où elle ne peut les trouver. Les hommes se demandent à eux-mêmes leurs croyances et leurs vertus ; ils prétendent les tenir d’eux-mêmes et d’eux seuls. Cela ne se peut. Il n’appartient pas aux hommes d’être , sur les intérêts suprêmes et sur les grandes questions de leur destinée, les inventeurs, les premiers et seuls auteurs de leur foi, de leur charité, de leurs espérances.

On ne satisfait pas ces besoins à des sources purement humaines. Il faut aller puiser à des sources surhumaines.

Ce sont ces sources que vous ouvrez aux hommes en leur distribuant les livres saints.

Là ils peuvent vraiment puiser la foi, la charité et l’espérance.

La foil car dans les livres saints Dieu se montre constamment présent et agissant dans le monde et dans l’homme. L’action providentielle et permanente de Dieu dans le monde et dans l’homme est le point de départ nécessaire de la foi.

DISCOURS DR M, GUIZOT

Archimède demandait, et ne trouvait pas, un point, d’appui pour remuer le monde. L’homme ne trouvera pas, à lui seul, une base pour le fixer. Il faut qu’il la reçoive de Dieu.-

La charité! L’amour de Dieu pour les hommes éclate dans l’Évangile, Ce divin exemple est la seule source suffisante de l’amour des hommes pour les hommes. Hors de là toute charité est faible et bientôt épuisée.

L espérance ! Il n’y en a point qui apaise et satisfasse le cœur de l’homme si elle ne s’étend au delà et ne s’élève amdessus de cette terre. Les espérances éternelles peuvent seules épurer et ennoblir les espérances terrestres. Déduites à la terre, nos espérances se transforment bientôt en avidité et en égoïsme.

Le christianisme seul a donc de quoi apaiser et satisfaire ces besoins de foi, de charité et d’espérance qui agitent si puissamment aujourd’hui l’homme et la société,

Si quelqu’un en doute, qu’il regarde à ce que font, qu’il écoute ce que disent les adversaires mêmes du christianisme.

En même temps qu’ils l’attaquent avec fureur, ils se donnent pour ses successeurs et ses héritiers ; ils prétendent marcher dans les voies qu’il a ouvertes.

Mensonge et profanation ! Ce qu’il y a de plus antichrétien, c’est l’esprit de révolte et l’esprit de licence.

Quand le christianisme est apparu dans le monde, l’occasion était belle pour prêcher et pratiquer l’es-

prit d’insurrection. Quand donc y a-t-il jamais eu plus de despotisme , plus de dégradation morale des classes hautes, plus d’exploitation de l’homme par l’homme, pour parler comme on parle aujourd’hui? Cependant vous ne trouvez pas une seule trace d’insurrection dans l’histoire de la fondation du christianisme, ni d’esprit d’insurrection dans ses paroles. Cette immense révolution s’est accomplie par l’action morale seule , par la seule réforme morale et intérieure des hommes.

Le christianisme est essentiellement soumis, soumis à Dieu, soumis à l’ordre établi. Il a son esprit de liberté , et même de résistance consciencieuse , mais il n’a nul esprit de rébellion.

Il est aussi essentiellement sévère; la licence lui est antipathique comme la révolte. C’est de la folie que de vouloir étendre la liberté et la démocratie en même temps que les croyances et les mœurs se relâchent. Des croyances fortes et des mœurs sévères sont indispensables à la démocratie et à la liberté démocratique. Le relâchement des esprits et des mœurs dans une société démocratique mène infailliblement d’abord à l’anarchie, puis au despotisme.

Voyez comment se sont fondés les Etats-Unis d’Amérique : croyez-vous que ce soit par le relâchement des mœurs? Non; les fondateurs de la République américaine étaient moralement sévères pour eux-mêmes comme pour les autres, et c’est cet esprit de sévérité morale qui a fait, qui fait encore leur

DISCOURS DE M. GUIZOT

force , et les préserve des égarements inhérents à la démocratie.

Que l’esprit de révolte et de licence ne se flatte donc pas d’usurper le masque chrétien. Il y a incompatibilité absolue. En même temps que le christianisme peut seul satisfaire au besoin de foi , de charité et d’espérance de notre société démocratique, il possède seul aussi les secrets de l’esprit d’ordre, de résignation et de moralité sans lequel elle ne saurait subsister, du moins avec un régime de liberté.

Ayez donc pleine confiance dans votre œuvre ; elle

est essentiellement bonne , elle répond aux plus grands et aux plus pressants intérêts et instincts de notre temps. Poursuivez-la avec ardeur. Faites des chrétiens ; c’est de chrétiens que notre société a besoin.

Je dis des chrétiens ; c’est là notre nom, celui que nous devons propager.

La Société biblique s’est scrupuleusement renfermée dans sa tâche ; c’est aux protestants seuls qu’elle a distribué les Livres saints ; mais ses sentiments, ses vœux et ses espérances ne se renferment pas dans le cercle étroit où se circonscrit son action ; elle désire ardemment qu’il se fasse des chrétiens partout ; elle appelle de ce nom tous ceux qui prennent les Livres saints pour base de leur foi, de leur charité, de leur espérance. Qu’ils soient dans le sein de l’Eglise

catholique ou dans les diverses branches de l’Eglise protestante, elle voit en eux des chrétiens et des frères.

On recommande, et avec grande raison, l’union au parti de l’ordre politique ; cette union est en effet le seul moyen de salut ; mais elle n’est pas moins nécessaire au parti de l’ordre moral.

La question est posée aujourd’hui entre le christianisme et l’impiété, cynique ou hypocrite, qui se prétend humanitaire . Toutes les forces chrétiennes doivent se réunir contre l’ennemi commun.

En même temps qu’elles le doivent, elles le peuvent ; un fait nouveau s’est introduit dans notre état social : c’est la liberté de conscience au sein de l’Eglise chrétienne; que cette liberté soit acceptée et respectée de tous les chrétiens; elle assurera leur union et le triomphe de la foi commune. Gardez-vous d’une unité factice et forcée ; soyez vraiment chrétiens, c’est-à-dire librement croyants.

Aimez-vous les uns les autres : c’est la charité.

Supportez-vous les uns les autres : c’est la tolérance.

Respectez-vous les uns les autres : c’est le droit de la liberté.

Aidez-vous les uns les autres ; c’est votre intérêt bien entendu.

A ces conditions , et à celles-là seulement, il y a salut pour la société.

Nous sommes dans la voie de ce salut.

Chrétiens, soyez tous ensemble sous l’étendard de la croix : Hoc signo v inc es.

Réatiôë du 30 avril 1851.

DISCOURS DE M. GUIZOT

VICB-PRÉ8IDENT DE LA SOCIÉTÉ.

Messieurs*

Quand vous ne vous en feriez pas un devoir, vous pourriez, sans craindre les répétitions et la monotonie, vous réunir chaque année , et pour la même cause, dans cette enceinte, car l’œuvre qui vous y appelle n’a rien à redouter de ces fréquents retours. Elle est à la fois toujours la même et toujours nouvelle* C’est toujours la même vérité que vous travaillez à répandre ; mais c’est à des âmes nouvelles que vous venez ici, chaque année, vous féliciter de l’avoir distribuée. C’est toujours pour le même Maître que vous voulez faire des conquêtes; mais vous avez le monde entier à conquérir à sa loi.

L’an dernier, à pareil jour, j’ai essayé de montrer combien votre œuvre est en harmonie avec les instincts et les intérêts de notre société tout entière, avec ces besoins de foi, d’espérance et de charité, et

DISCOURS DE M. GUIZOT

en même temps d’ordre et de repos , qu’elle ressent si vivement. Je voudrais dire aujourd’hui combien elle est aussi en harmonie avec l’état intime des âmes, avec les besoins moraux, non-seulement de notre société en général, mais de chacun de nous en particulier, dans le secret de son cœur.

Quelle est , Messieurs , au fond , et religieusement parlant, quelle est la grande question, la question suprême qui préoccupe aujourd’hui les esprits ? C’est la question posée entre ceux qui reconnaissent et ceux qui ne reconnaissent pas un ordre surnaturel, certain et souverain , quoique impénétrable à la raison humaine ; la question posée, pour appeler les choses par leur nom, entre le supernaturalisme et le rationalisme . D’un côté, les incrédules, les panthéistes, les sceptiques de toute sorte, les purs rationalistes; de l’autre, les chrétiens.

Parmi les premiers, les meilleurs laissent subsister dans le monde et dans l’âme humaine la statue de Dieu , s’il est permis de se servir d’une telle expression, mais la statue seulement, une image, un marbre. Dieu lui -même n’y est plus. Les chrétiens seuls ont le Dieu vivant.

C’est du Dieu vivant , Messieurs, que nous avons besoin. Il faut, pour notre salut présent et futur, que la foi dans l’ordre surnaturel, que le respect et la soumission à l’ordre surnaturel rentrent dans le monde et dans l’âme humaine, dans les grands esprits comme dans les esprits simples , dans les régions les plus élevées comme dans les plus humbles. L’in-

fluence réelle, vraiment efficace et régénératrice des croyances religieuses , est à cette condition. Hors de là, elles sont superficielles et bien près d’être vaines.

Les Livres saints sont le maître par excellence pour enseigner cette vérité sublime et lui rendre son empire. Us sont l’histoire de l’ordre surnaturel, l’histoire de Dieu même dans l’homme et dans le monde.

Et ne vous inquiétez pas des difficultés de l’œuvre, ni du petit nombre de ceux qui croient déjà, ni du grand nombre de ceux qui ne croient pas ou qui ne se soucient pas. Les difficultés et le nombre des adversaires étaient bien autres quand le christianisme a paru dans le monde. Il y a plus de puissance dans un grain de foi que dans des montagnes de doute ou d’indifférence.

On peut avec sécurité travailler aujourd’hui à ranimer et à propager la foi chrétienne ; car la liberté, la liberté religieuse et civile est là pour empêcher que la foi n’enfante la tyrannie et l’oppression des consciences, autre impiété. Les amis de la liberté de conscience peuvent retourner sans crainte au Dieu des chrétiens ; il n’y a plus , il n’y aura plus désormais de captifs ni d’esclaves autour de ses autels.

A ceux qui craindraient encore que, si la foi revient, la liberté ne succombe, j’ai un fait rassurant à signaler. Nous avons sous nos yeux, aujourd’hui, à nos portes, un grand et glorieux exemple. Voyez ce qui se passe en Angleterre : certes , l’irritation protestante est là bien vive ; il y a là un mouvement

bien général, bien passionné, en faveur d’une foi

DISCOURS DE M. GUIZOT

populaire et puissante* Le gouvernement lui-même s’associe à ce mouvement et le suit. Le protestantisme anglais se montre bien tenté de chercher sa sécurité et sa satisfaction aux dépens de la liberté religieuse des catholiques. Eh bien! Messieurs, ce qu’on a l’air de faire en Angleterre à cet égard, on ne le fait réellement pas ; on ne l’ose pas* on ne le peut pas; au fond du cœur, on ne le veut pas. Au milieu de cette effervescence protestante , la liberté reügieuse des catholiques anglais persiste et se déploie.

La liberté de leur culte : leurs églises sont ouvertes et même se multiplient; leurs prêtres exercent sans aucune entrave leurs fonctions.

La liberté de leur presse : ils soutiennent publiquement leurs croyances et leurs actes.

La liberté de leurs discours et de leurs votes dans le Parlement : ils y défendent hautement leur cause.

C’est là, Messieurs, un spectacle admirable ; certes, l’épreuve est rude pour la liberté religieuse, et je • comprends qu’elle s’en inquiète. Elle en sortira triomphante ; à l’honneur des chrétiens protestants d’Angleterre, les chrétiens catholiques n’y retomberont point sous l’oppression.

Que la foi et la piété chrétiennes reviennent donc : elles ne ramèneront à leur suite ni l’injustice , ni la violence. Il y aura sans doute bien des soins à prendre, bien des petits combats à soutenir pour que la liberté religieuse demeure intacte au milieu de la ferveur religieuse renaissante ; mais cette belle harmonie sera atteinte, et fera l’honneur de notre temps.

Entre les chrétiens des communions diverses il ne peut plus y avoir désormais que des luttes de foi et de piété libres, seules permises par la loi de Dieu et seiües dignes de ses regards. Je ne connais, Messieurs, pour vos pieux travaux, point de plus puissant ni de plus rassurant encouragement.

Séance du 16 avril 1856.

DISCOURS DE M. GUIZOT

PRÉSIDENT DE LA SOCIETE

Messieurs,

Appelé par vos suffrages à l’honneur de présider votre Société , je n’ai rien de nouveau à vous dire, ni sur ce qu’elle a fait , ni sur ce qui lui est arrivé. Vous allez entendre le rapport de votre comité sur ses travaux; vous y verrez que son activité continue et se développe sans innovations, sans événements, sans bruit.

Ce n’est pas qu’il ne se fasse du bruit autour de nous : on s’occupe de votre Société ; on la discute ; on l’attaque ; on conteste la sagesse et l’efficacité de son œuvre.

Elle ne répond point à ces attaques ; elle ne discute point; elle ne se défend point; étrangère à toute polémique, elle garde le silence et elle agit.

Est-ce uniquement modération, prudence, ou même crainte de la lutte et hésitation à s’y engager?

DISCOURS DE M. GUIZOT

Non, Messieurs, une raison plus haute et plus chrétienne règle notre conduite.

Nous avons foi, pleine foi, d’une part, dans la divine origine, l’inspiration divine des livres saints ; de l’autre, dans leur action efficace , dans leur salutaire puissance sur l’âme humaine.

Ces deux convictions, ces deux fois sont intimement liées l’une à l’autre. Comment ne pas croire à l’efficacité morale de l’Ancien et du Nouveau Testament quand on croit à leur inspiration divine ? Comment ne pas se confier dans leur action sur l’homme quand on croit qu’ils viennent de Dieu ?

Si vous rencontrez quelque part du doute sur l’efficacité morale des livres saints , de l’hésitation ou de la froideur à les répandre parmi les hommes, tenez pour certain que c’est la foi même, la foi assurée et confiante dans leur inspiration divine qui manque ou qui faiblit. Quiconque croit réellement Dieu présent, agissant, et parlant dans ces livres, ne peut pas ne pas vouloir que les hommes assistent à cette présence de Dieu, entendent cette voix de Dieu* et en ressentent dans leur âme les effets.

Nous n’ignorons pas les difficultés qui peuvent s’élever dans la lecture et l’étude des livres saints, ni les abus qu’on peut faire de telle ou telle de leurs paroles, de tel ou tel de leurs récits. Nous connaissons les obscurités, les problèmes qu’y peuvent rencontrer les savants, et les inconvénients que les prudents peuvent en redouter. Mais ce ne sont là que des embarras de la science humaine et des incon-

vénients de l'infirmité humaine. Au-dessus de ces embarras et de ces inconvénients s’élève et plane le caractère divin des livres saints, le souffle divin qui les remplit et les anime. Le monument est quelquefois obscur, difficile ù pénétrer, à sonder, à expliquer; mais Dieu y est partout, Dieu s'y fait partout voir, entendre, sentir; et à travers toutes les obscurités, toutes les difficultés qui s’y rencontrent, le continuel spectacle de la présence et de l’action de Dieu, le constant retentissement de sa voix, ne peuvent manquer de frapper, d’émouvoir, d’éclairer, de dominer les hommes.

Les faits confirment la confiance de la foi. Soit qu’on regarde ù l’histoire des peuples ou à la vie des individus, l’efficacité morale , la puissance salutaire des livres saints se manifestent avec éclat.

Sans doute , môme chez les peuples où elle est le plus assidue et générale, la lecture des livres saints n’étouffe pas , tant s’en faut , toutes les mauvaises passions des hommes ; elle ne prévient pas toutes les erreurs et toutes les fautes. L’homme demeure plein de faiblesse et de vice, même quand il se sait en présence de Dieu. Mais la lecture habituelle des livres saints préserve les peuples du plus grand des périls; elle les empêche d’oublier Dieu; elle a cette vertu que Dieu demeure pour eux, non pas une idée, un nom, un système de philosophie, le mot d’une énigme , mais le Dieu réel et vivant , sous les yeux duquel ils vivent constamment eux-mêmes, au milieu des luttes et des chutes de la terre.

DISCOURS DE M. GUIZOT

Une grande épreuve a été faite de notre temps et continue sous nos yeux. La foi religieuse, la foi chrétienne a été et est encore bien ardemment , bien obstinément attaquée. Que d’efforts ont été et sont encore faits , que de livres, sérieux ou frivoles, habiles où grossiers , ont été et sont encore répandus sans relâche pour la détruire dans les âmes ! Où cette lutte redoutable a-t-elle été, est-elle soutenue avec le plus d’énergie et de succès? où la foi chrétienne s’est-elle le mieux défendue? Là où la lecture des livres saints est une pratique générale et assidue, dans le culte public, dans l’intérieur des familles, dans la méditation solitaire. C’est la Bible, la Bible elle-même qui combat et triomphe le plus efficacement dans la guerre entre l’incrédulité et la foi.

Quant à son action sur l’individu isolé, sur l’àme humaine dans sa vie propre et intime, quels jours nous en ont offert plus que ceux-ci un éclatant exemple?

Nous entourions tous naguère le cercueil de M. Adolphe Monod. Dans la profonde et générale tristesse des assistants éclatait un profond et général sentiment de la grandeur de la perte. Ce sentiment est la mesure de l’influence qu’exerçait M. Adolphe Monod sur les âmes, et, permettez-moi cettç expression qui rend seule toute ma pensée, de sa puissance

chrétienne. D’où lui était venue cette puissance? *

Etait-ce uniquement, était-ce surtout de son talent, de son caractère , de son dévouement à sa mission ? Sans doute son talent, son caractère, son infatigable

dévouement avaient leur part dans sa forte action sur les âmes. Mais elle lui venait surtout de sa foi profonde et active dans la Bible, de son intimité constante et ardente avec les livres saints, de l’usage continu et confiant qu’il en faisait. Il en parlait sans cesse ; il les faisait sans cesse parler ; il faisait inces- , samment retentir la parole de Dieu aux oreilles et dans le cœur des hommes. Il avait commencé par éprouver lui-même et sur lui-même la puissance de cette parole. Lui aussi, il avait eu ses faiblesses, ses langueurs, ses orages intérieurs. C’était à l’aide des livres saints , en vivant assidûment avec l’Ancien et le Nouveau Testament, qu’il avait surmonté ces troubles de l’âme et de la vie. Il faisait agir les livres saints sur ses auditeurs comme ils avaient agi sur lui-même. L’un de ses premiers travaux, son livre de Lucile , eut précisément pour objet de tenir la Bible incessamment ouverte devant les chrétiens. Là était la vraie source de sa puissance sur les âmes. Il vous le dirait lui-même, et le premier, si vous pouviez encore entendre sa voix.

Et cet autre excellent chrétien dont la mémoire, la figure , la parole , vivent encore dans ce temple , M. Verny n’avait-il pas puisé à la même source cette autorité morale, cette influence pénétrante que vous avez tous si souvent ressentie? Ces deux grands chrétiens marchaient au même but par la même voie. Qu’ils demeurent unis dans notre affection , notre respect et nos regrets, comme ils ont été unis dans leur foi et leurs travaux ! Ils nous ont quittés. Dieu

„ DISCOURS DE M. GUIZOT

les a rappelés à lui; sans doute parce qu’ ils avaient suffisamment accompli leur tâche sur la terre. Quoiqu’ils aient beaucoup fait, ce qui reste à faire est immense, et nous ne les avons plus ! Mais nous avons toujours la source à laquelle ils puisaient ; nous avons les livres saints au nom desquels ils parlaient. Continuons d’y avoir foi et de les répandre, comme ils le faisaient eux-mêmes. La Bible parlera pour eux, pour tous et à tous»

Séance du 4 mai 1859.

DISCOURS DE M. GUIZOT

PRÉSIDENT DE LA SOCIETE

Messieurs,

Je me félicite de n’avoir à exprimer aujourd’hui dans cette réunion, devant tant d’amis de l’œuvre biblique , et pour ce qui concerne cette œuvre, que des sentiments de satisfaction et d’espérance.

Vous allez entendre le rapport de votre comité sur ses travaux pendant l’année qui vient de s’écouler. Je veux vous en indiquer sur-le-champ et sommairement les principaux résultats, que notre honorable rapporteur vous fera connaître avec détail*

En 1857, deux cents paroisses ou églises protestantes de France étaient encore étrangères à la Société biblique et à son œuvre. En 1858, soixante églises, et cinquante en 1859 s’y sont associées. Il n’y a plus aujourd’hui qu’ environ cent paroisses protestantes qui ne soient pas en rapport avec notre Société, et nous avons lieu d’espérer que bientôt elles nous prêteront toutes leurs concours.

DISCOURS DE M. GUIZOT

Nos recettes, qui étaient en 1857 de 43,000 fr., étaient tombées en 1858 à 37,000 fr. Elles se sont relevées en 1859 à 45,000 fr.

Voici quel a été notre progrès vers notre grand et dernier but, la distribution des livres saints. De 1855 à 1856 nous avons distribué, en Bibles et en Nouveaux Testaments, 7,783 volumes; de 1856 à 1857, 9,093 volumes; de 1857 à 1858, 11,184 volumes ; de 1858 à 1859, 13,448 volumes.

Nous avons entrepris cette année une édition in-12 de la Bible, tirée à 4,500 exemplaires, et qui est sur le point de paraître. Le Nouveau Testament, tiré à 10,000 exemplaires, a déjà paru. Nous faisons en môme temps , pour les soldats , les marins , les voyageurs, une petite édition de poche du Nouveau Testament, tirée à 10,000 exemplaires. Enfin, en réparant les anciens clichés de notre Bible in-8°, nous en avons tiré 6,000 exemplaires et 2,000 du Nouveau Testament.

Ces résultats sont dus d’abord au progrès du zèle religieux dans nos églises, et aussi à la pieuse et intelligente activité de M. le pasteur Carénou, que notre Société a pris pour agent, et qui justifie la confiance qu’elle lui a témoignée.

Ces progrès sont d’autant plus remarquables , Messieurs, que nous nous sommes scrupuleusement renfermés dans les limites de notre institution première ; nous n’avons distribué les livres saints qu’aux protestants français ; nous n’avons distribué que les versions anciennes, reconnues, incontestées, sans

notes ni commentaires quelconques. Nous n’avons cherché en aucune manière à étendre soit notre sphère, soit nos moyens d’action.

Je ne dis pas cela pour jeter la moindre improbation sur des travaux et des efforts religieux moins limités, plus libres, plus entreprenants. Loin de blâmer le zèle religieux qui travaille à répandre partout sa foi, je le regarde comme parfaitement naturel, légitime, louable. Il a des droits à respecter, des convenances à garder, des règles de prudence à suivre ; mais il est inhérent à la conviction religieuse et à la liberté religieuse. La vie religieuse, dès quelle est réelle, prend et doit prendre un double développement : l’un, intérieur et personnel, qui s’accomplit dans l’âme de l’individu et sur lui-mème ; l’autre, extérieur et social , qui attire et groupe des individus autour d’une foi et d’un culte communs. Ces deux développements religieux marchent ensemble et sont essentiels l’un à l’autre. La raison le pressent et l’histoire le prouve. Je n’en rappellerai que deux exemples.

Quelle a été la plus belle époque de l’Eghse catholique en France, l’époque à la fois la plus sérieuse et la plus glorieuse , l’époque où la foi catholique a été le plus profonde, efficace, savante, éclatante? C’est à coup sûr le xvn e siècle ; c’est-à-dire le temps de la discussion, de la lutte, du travail mutuel et continu de conversion et de propagande religieuse entre les catholiques et les protestants, les jésuites, les sulpiciens et les jansénistes, entre Bossuet, Féne-

238 DISCOURS DR M. GUIZOT

Ion, Arnauld, Pascal, Claude, Basnage, Jurieu. La liberté certes entre les combattants était bien incomplète, bien inégale, et elle a été bien courte, mais de toutes pjfrts la foi était forte et active, et le zèle de la propagande se déployait avec la foi.

Et parmi les protestants, en Angleterre , n’est-ce pas la discussion constante, le travail continu de

propagande entre l’Eglise anglicane d’une part, et les sectes dissidentes de l’autre , qui a fait leur prospérité mutuelle, qui a entretenu chez elles la foi, le zèle, la vie religieuse?

Là où la foi et la liberté religieuse existent ensemble, l’esprit de propagande se développe nécessairement. Là où il n’v a aucun désir, aucun effort de propagande, tenez pour certain que la foi ou la liberté religieuse est absente, et probablement toutes deux.

De nos jours et parmi nous, la liberté religieuse est reconnue et acceptée en principe; il faut que l’activité religieuse, la vie religieuse soit aussi acceptée en fait, avec ses inconvénients, ses difficultés, ses troubles, ses périls même. Il faut que tous se résignent à ce travail d’expansion inséparable de la foi et de la liberté.

Quand je porte à ce sujet mes regards sur l’état des esprits et des faits, je suis loin de le trouver aussi satisfaisant que je le souhaiterais et que l’intérêt supérieur de la religion comme de la société le commande. Dans le public, l’esprit de propagande religieuse inspire, dès qu’il se manifeste, un sentiment d’alarme. On croit voir renaître l’intolérance et la

discorde. On voudrait la foi et les mœurs religieuses, mais sans ardeur ni effort d’expansion. On les voudrait vivantes, mais endormies. Cela ne se peut, Messieurs ; il faut choisir ; si vous voulez que la foi soit réelle et puissante, consentez à la voir active, expansive ; acceptez la manifestation sociale de la vie religieuse, si vous sentez le besoin que la vie religieuse fortifie et épure la société.

Le pouvoir se montre quelquefois, sur ce point, aussi susceptible, aussi prompt à s’alarmer que le public. Lui aussi parait quelquefois s’inquiéter de la ferveur religieuse et de son travail pour propager sa foi ; et il cherche alors , dans des principes inconciliables avec la liberté religieuse, des garanties contre ses aspirations actives. Je trouve quelque trace de cette pente dans un acte récent et qui a droit d’ailleurs à la reconnaissance des amis de la liberté, dans le décret du 19 mars dernier sur les formes de l’autorisation qui, aux termes de la loi actuelle, doit précéder les réunions religieuses et l’ouverture de nouveaux lieux de culte. Les dispositions de ce décret, rendu sur la proposition de M. le ministre de l’instruction publique et des cultes, sont bonnes et favorables à la liberté des protestants. Tl admet l’existence des Églises dissidentes non salariées par l’Etat. Il donne une autorisation générale aux diverses réunions religieuses qui, jusqu’à ce jour, avaient existé en fait sans être encore reconnues en

droit. Il attribue au Conseil d’Etat l’examen et la décision sur toutes les demandes en autorisation pour

DISCOURS DE M. GUIZOT

des réunions religieuses et de nouveaux lieux de culte. On a élevé contre cette dernière disposition certaines objections ; mais, à tout prendre et en la considérant sous le point de vue pratique, je la crois bonne dans l’intérêt de la liberté religieuse; elle place toutes les questions de ce genre en dehors des préventions, des animosités, des jalousies, des influences et des ignorances locales qui sont, dans la plupart des cas, T obstacle que rencontre la liberté. A mon avis , ces mesures sont dictées par un esprit équitable et bienveillant pour la liberté religieuse, ses droits et ses progrès. Aussi n’est-ce pas sans regret qu’à côté de ces dispositions salutaires nous avons trouvé, sinon dans le décret même , du moins dans le rapport qui le précède, quelques idées qui ne nous inspirent pas la même satisfaction. Nous y avons vu une distinction fondamentale entre la liberté de conscience et la liberté des cultes, entre le for intérieur et le culte extérieur : l’un entièrement libre et inviolable; l’autre soumis, non-seulement à certaines mesures d’ordre et de pénalité, mais à une législation essentiellement restrictive et préventive. Nous savons respecter les lois de notre pays, même quand nous les considérons comme accidentelles et temporaires. Nous comprenons les .motifs qui peuvent faire limiter momentanément les plus légitimes libertés. Ce ne sera pas moi qui conseillerai jamais de mépriser et de violer l’ordre légal ; mais nous ne saurions laisser passer sans protestation des idées et des paroles qui porteraient atteinte à l’essence même

de nos libertés et aux principes sur lesquels elles se fondent. Ce n’est pas seulement la liberté de conscience et du for intérieur , c’est bien la liberté des cultes qui nous a été et nous est promise par toutes nos constitutions. Nous sommes très-convaincus qu’il n’entre aujourd’hui dans la tète de personne de porter atteinte à la liberté religieuse intime et individuelle ; personne ne songe à pénétrer au dedans de chaque âme et à y établir la force en matière de foi. Il n’y a que l’Inquisition qui ait prétendu abolir la liberté de conscience, et nous avons droit aujourd’hui à quelque chose de plus que de ne pas subir l’Inquisition. Nous avons droit à la liberté des cultes, réelle, efficace, garantie. C’est la terre de Chanaan, promise et assurée, sinon encore pleinement possédée. Nous serons reconnaissants de toutes les mesures qui nous feront faire un pas, même petit et lent, vers ce but ; mais nous ne serons satisfaits que lorsque nous l’aurons atteint ; et d’ici là nous réclamerons constamment les principes fondamentaux de la liberté religieuse et nous poursuivrons nos efforts pour les faire triompher.

La Société biblique et ses travaux persévérants, publics, sont le plus pur, Messieurs, comme le plus efficace de nos moyens d’action dans cette grande tâche. Soutenez-la, encouragez-la, fortifiez-la ; que les livres saints soient vos missionnaires ; vous servirez en même temps le développement intime et le développement social de la vie religieuse, et la liberté des cultes sera bientôt, aussi bien que la liberté de

conscience, notre conquête définitive et assurée.

SOCIÉTÉ POUR L’ENCOURAGEMENT DE L’INSTRUCTION PRIMAIRE PARMI LES PROTESTANTS DE FRANCE

Séance du 1 er mai 1852.

DISCOURS DE M. GUIZOT

VICK -PRÉSIDENT DE LA SOCIÉTÉ

Messieurs,

Je suis sûr que je réponds au sentiment de tous, dans cette réunion , en rendant avant tout hommage à l’homme excellent dont elle déplore la perte, et qui lui a si longtemps donné l’appui et l’honneur de son nom, de ce nom si intimement lié aux plus beaux, aux plus vertueux souvenirs du protestantisme français. M. le marquis de Jaucourt nous a quittés, mais sa mémoire vivra toujours au milieu de nous. Il y a trente et un ans, l’un de ses plus illustres contemporains, M. Royer-Collard, en disant un dernier adieu à un autre homme rare, leur ami commun, M. Camille Jordan, lui adressait ces simples paroles : « Tu as été fidèle à Dieu , au Roi , au peuple ! » paroles aussi profondes que simples , et qui résument admirablement tout ce que nous avons de devoirs à remplir sur cette terre, et tout ce que nous y pouvons

DISCOURS DE M. GUIZOT

recueillir d’estime. Elles auraient pu être prononcées il y a deux cent vingt ans, avec une parfaite vérité, sur la tombe du noble et vertueux aïeul de M. de Jaucourt,Duplessis-Mornay; je les répète aujourd’hui à l’honneur de M. de Jaucourt; lui aussi, dans le cours de sa vie si longue et si pleine, il a été fidèle à Dieu, au Roi, au peuple. Grâces lui soient rendues de nous avoir laissé, en nous quittant, ce salutaire exemple ! et puisse chacun de nous mériter qu’à son dernier jour on redise aussi ces paroles en prononçant son nom !

Je ne saurais dire quelle profonde satisfaction j’éprouve en venant parler d’instruction primaire dans ce temple, sous ces voûtes consacrées au service de Dieu, en présence de cette réunion toute chrétienne.

Autrefois, vous le savez, j’ai souvent parlé d’instruction primaire dans d'autres lieux , en présence d’autres spectateurs , dans l’arène des luttes politiques.

Que d’efforts à faire alors, que d’obstacles à surmonter, que de combats à livrer pour assurer imparfaitement à la religion chrétienne, dans l’instruction populaire , sa place et sa part ! J’avais grand’ peine, tantôt à obtenir la présence du ministre de la foi chrétienne parmi les autorités chargées de surveiller l’instruction populaire, tantôt à défendre, contre des passions ou des préventions hostiles , les frères de la doctrine chrétienne et leurs écoles. Ici , Messieurs, il n’y a point d’effort semblable à faire, point d’obstacles

de ce genre à surmonter. C’est le principe fondamental, c’est la pensée constante de votre Société que l’instruction primaire doit être essentiellement chrétienne, placée sous des influences chrétiennes ; et pour que votre fidélité pratique à cette pensée ne fût pas douteuse , c’est un digne et éprouvé pasteur de la foi chrétienne que vous avez appelé à diriger l’école normale chargée de former pour vous des instituteurs.

Vous avez mille fois raison, et probablement plus raison que nous ne le croyons nous-mêmes , nous tous qui en sommes si convaincus.

On le dit partout et tous les jours, et on ne le dit pas, on ne le croit pas encore assez : l’instruction n’est rien sans l’éducation. A quoi il faut ajouter : l’éducation n’est pas sans la religion. L’esprit s’instruit par des leçons spéciales; les habitudes d’ordre et de discipline qu’on peut faire contracter aux enfants dans les écoles publiques , ce premier essai de la vie sociale , sont excellentes ; mais ce n’est pas là l’éducation ; ce n’est pas là la vie intime et le développement vraiment moral de l’âme : l’âme ne se forme et ne se règle qu’en la présence et sous l’empire du Dieu qui l’a créée immortelle et qui la jugera.

Cette vérité, que l’observation de la nature humaine révèle, l’expérience, la plus grande expérience du monde, en fait d’instruction populaire, la démontre avec éclat.

Cette expérience se fait de nos jours et sous nos veux.

ti

DISCOURS DK M» GUIZOT

Deux grands pays, deux pays de grande et glorieuse civilisation, la France et l’Angleterre, sont depuis trente ans sérieusement et activement occupés de l’instruction primaire.

Dans le système qui a prévalu en France, l’Etat tient la première place; l’instruction primaire est une institution publique. Non-seulement elle est fondée et réglée par des lois générales émanées des grands pouvoirs publics; mais elle a, dans chaque département , dans chaque commune , ses établissements, ses revenus , son budget , surveillés par l’administration civile. L’autorité religieuse et l’industrie libre ont dans ce système leur place ; mais l’impulsion

et la direction générale appartiennent à l’Etat.

En Angleterre, c’est à l’Eglise nationale que l’instruction populaire est essentiellement confiée : elle fonde, entretient et dirige la plupart des écoles. Les diverses croyances religieuses, les corporations municipales, l’industrie particulière ont aussi les leurs, qu’elles fondent et dirigent librement . Deux grandes sociétés libres, la Société nationale et la Société des Écoles britanniques et étrangères , se sont formées pour l’encouragement de l’instruction populaire. La première voue exclusivement ses efforts aux écoles

dirigées par l’Eglise anglicane ; la seconde admet la séparation de l’enseignement religieux et de l’instruction proprement dite , et donne ses encouragements aux écoles où ce principe est également admis. L’Etat est venu, il y a environ quinze ans, joindre ses efforts à ceux de la religion et de la liberté. Le Parlement a

voté des fonds de plus en plus considérables pour l’encouragement et la propagation de T instruction populaire. Au sein du Conseil privé de la couronne, un comité spécial et permanent a été institué pour répartir ces fonds, en surveiller l’emploi et exercer sur les écoles primaires en général une certaine inspection. Toutes les autorités, toutes les forces sociales , laïques ou ecclésiastiques , officielles ou libres, apportent ainsi à l’éducation populaire leur actif concours.

Des questions nombreuses et délicates se sont élevées et s’élèvent encore en Angleterre entre ces

autorités diverses. Les droits et l’action de l’Etat, de l’Eglise constituée, des dissidents, des sociétés libres, ne sont pas encore bien définis, balancés et mis d’accord ; mais à travers les difficultés et les incertitudes que soulève ce conflit d’attributions et de zèle, les autorités chrétiennes conservent la prépondérance, et l’éducation populaire, en se développant, ne sort point de leurs mains.

Et chez nous-mêmes , au milieu des orages de ces dernières années, quel a été le résultat des égarements où sont tombés beaucoup d’instituteurs primaires, et des méfiances qu’ils ont encourues? Un sentiment général s’est élevé qui proclame que l’éducation populaire doit être essentiellement religieuse, et qui demande que, dans la pratique, les influences religieuses y soient , non-seulement acceptées et respectées, mais actives et puissantes.

En sorte qu’au milieu de cette grande crise de

248 DISCOURS DE M. GUIZOT

développement de l'instruction primaire qui, depuis trente ans, s’accomplit dans ces deux grands pays, le fait aujourd’hui dominant c’est qu’en Angleterre l’éducation populaire reste chrétienne, et qu’en France elle tend à le redevenir.

Mais en présence de ce grand fait, une question plus grande encore s’élève et préoccupe fortement les esprits ; cette extension croissante, ce développement continu de l’instruction populaire, est-ce un bien? est-ce un mal? Faut-il s’en féliciter ou le déplorer, s’y confier ou s’en alarmer?

Question douloureuse, question humiliante, mais dont nous n’avons pas droit de nous plaindre ; il est naturel qu'elle soit posée; nous avons mérité qu’elle fût posée.

Elle n’est que l’une des faces d’une question bien plus générale et plus grande. Ce n’est pas seulemenl sur les effets et les mérites de l’instruction populaire, c’est sur les effets et les mérites de tout notre régime social que le doute et l’inquiétude s’élèvent. Nous avons abusé de tout, de la civilisation, de la liberté, du bonheur, du progrès, de l’espérance. Au milieu d’un vif élan vers le bien , nous nous sommes précipités dans le mal. C’est un devoir comme une nécessité d’accepter les tristesses et les épreuves que nos fautes nous imposent . Mais renoncerons-nous au bien dont nous sommes capables parce que nous avons à expier le mal dont nous avons été coupables? Renierons-nous la vérité parce que nous sommes tombés dans l’erreur? Abandonnerons-nous nos droits parce

que nous en avons abusé, nos espérances parce que nous nous en sommes enivrés?

Ce ne serait guère plus prudent qu’honorable. On dit qu’après bien des semaines de navigation sur des mers inconnues et vers le monde inconnu qu’il cherchait, Christophe Colomb vit un jour éclater dans son équipage une sédition violente. Tous s’écriaient qu’il les ramenât dans leur patrie. « A quelle distance croyez-vous que nous en sommes? leur demanda Colomb ; combien de nœuds pensez-vous que nous avons filés depuis notre départ? » Ils dirent je ne me rappelle pas quel nombre, croyant dire beaucoup. « Nous en avons filé dix fois plus, dit Colomb ; retournez en arrière si vous pouvez. » Le danger calma la sédition ; ils reconnurent la nécessité de persévérer, se confiant à Dieu et à leur chef, et le nouveau monde fut découvert.

Moins brillante que la découverte du nouveau monde, l’entreprise de l’instruction primaire n’est pas moins grande, et, comme Colomb et ses compagnons , nous sommes trop avancés pour pouvoir reculer ; ce qui est déjà fait nous oblige à faire ce qui manque , en le faisant mieux. Votre Société , Messieurs, tient une bien petite place dans l’œuvre générale , et la sphère de votre activité est bien limitée. Vous vous plaignez avec raison de l’insuffisance de vos moyens, et vous provoquez justement le zèle des protestants de France, pour qu’ils vous aident plus efficacement à pourvoir aux besoins de l’instruction primaire parmi eux. Et pourtant vous

avez déjà consacré à votre œuvre 447,000 fr* Vous avez donné des secours à 1,043 instituteurs; vous avez aidé à la fondation de 57 écoles nouvelles ; vous entretenez une école normale d’où sortent chaque année 10 à 12 maîtres d’école pieusement élevés. Ce sont à la fois des résultats déjà importants et des engagements irrévocables. Et l’Église catholique, croyez-vous qu’elle ne soit pas aussi, en fait d’instruction populaire, active et efficace? Elle compte aujourd’hui en France 25 associations religieuses d’hommes, et 85 associations de femmes vouées à cette grande tâche; 7,590 écoles de frères de diverses dénominations, et 8,300 écoles de sœurs reçoivent environ 980,000 enfants. Les frères de la Doctrine chrétienne, qui sont au nombre de 4,950, dirigent 893 écoles et 38 pensionnats ; les frères de Marie sont au nombre de 826, et dirigent 150 écoles où sont admis 21,665 enfants; les frères La Mennais ont, en Bretagne, 600 frères, 200 écoies et 20,000 élèves; les Dames de Nevers dirigent plus de 200 écoles; les sœurs de Saint-Joseph sont au nombre de 4,500 et ont 700 écoles; les sœurs des écoles chrétiennes sont 400 et ont 70 écoles. Ce ne sont là que des renseignements partiels et incomplets ; mais ils suffisent à montrer combien, dans le sein de l’Église chrétienne, catholique et protestante, le mouvement en faveur de l’instruction populaire est actif, répandu et déjà efficace. Ajoutez ce travail de l’Eglise à celui de l’Etat, ces associations libres à nos lois pour l’instruction primaire, les effets du zèle religieux à ceux

de la puissance publique, et jugez si c’est là une œuvre qu’au point où elle est déjà parvenue, il soit possible de délaisser.

Elle ne sera point délaissée, Messieurs ; nos découragements, nos doutes ne la feront point échouer. Par nos fautes, au contraire, nous apprendrons à redresser nos voies ; nos erreurs nous révéleront les vérités que nous avons méconnues ; nos désirs et nos espérances s’épureront au feu de nos mécomptes. La nécessité comme la charité, la prudence comme le devoir nous commandent de persévérer, en môme temps que l’expérience nous enseigne quels sont les vrais et bons moyens de réussir. Notre temps déplore, et avec raison, les misères, les souffrances matérielles d’une partie du peuple : nous cherchons avec ardeur ce qu’il faut faire pour les soulager : à côté des misères matérielles du peuple sont ses misères morales, son irréflexion emportée , son imprévoyance, sa crédulité aveugle, les tentations d’esprit auxquelles il est sans cesse exposé, les efforts passionnés et artificieux des tentateurs pour corrompre les âmes, afin de disposer des bras. Ce sont là aussi des maux immenses et d’immenses dangers. Luttons contre ces misères morales en môme temps que contre les souffrances matérielles ; travaillons à défendre et à préserver les âmes, aussi bien qu’à soulager les corps. C’est l’œuvre qu’une éducation populaire et chrétienne, celle-là seule, doit et peut accomplir. Il y a là pour nous tous, Messieurs, un but sublime à atteindre et un fardeau inévitable à porter,

SOCIÉTÉ POUR L’ENCOURAGEMENT DE L’INSTRUCTION PRIMAIRE PARMI LES PROTESTANTS DE FRANCE

Séance du 23 avril 1853.

DISCOURS DE M. GUIZOT

PRÉSIDENT DE LA SOCIÉTÉ

Messieurs,

Vous allez entendre les rapports de votre comité sur tout ce qui s’est fait dans le cours de l’année dernière pour avancer vers le but que notre Société poursuit ; vous y verrez que nos ressources ont augmenté, que nos efforts ne se sont pas ralentis, que nous avons obtenu de bons résultats, supérieurs même à ceux de l’année précédente. C’est quelque chose que ce progrès, mais ce n’est pas assez ; cela peut suffire à notre attente qui a toujours été modeste ; cela ne suffit point aux circonstances nouvelles dans lesquelles les protestants de France sont aujourd’hui placés, ni aux devoirs pressants qu’elles nous imposent.

J’ai bien le droit de dire que ces circonstances sont

nouvelles et ces devoirs pressants. Rappelez-vous ce

qui s’est passé depuis 1 848 ; reportez-vous seulement par la pensée au milieu de cette assemblée générale

de notre Eglise qui s’est réunie à cette époque, audessus de cette enceinte. C’est là déjà un fait bien nouveau, inouï depuis deux siècles. Que de faits, nouveaux aussi, ont découlé de celui-là! Que de questions ont été soulevées! Que d’idées, que de sentiments, que de desseins ont été remués , mis en circulation, et sont depuis ce jour débattus et accueillis ou repoussés parmi les protestants !

Un autre fait, non moins grave , est venu naguère se placer à côté de celui-là. Les institutions de notre Eglise ont été modifiées ; le suffrage universel a été appelé à élire les conseils qui la gouvernent. Un Conseil Central est intervenu dans nos affaires. Je n’ examine pas ces changements , je lie les juge pas : je me borne à les rappeler. Ce sont des faits accomplis.

Évidemment un grand mouvement s’est élevé et . fermente dans le sein du protestantisme français ; mouvement plein d’avenir, quoique d’un avenir encore incertain et obscur.

Et l’Eglise protestante n’est pas seule à offrir ce spectacle; un grand mouvement règne axfesi dans

l’Eglise catholique. Yous avez vu rouvrir ses conciles. Plusieurs de ses grandes corporations religieuses se relèvent et s’étendent. La plupart des liens qui entravaient la libre action de l’Église catholique sont tombés ; de toutes parts se manifeste dans son sein une grande activité religieuse, littéraire, savante, un puissant retour de ferveur et d’influence.

Ce ne sont point là, Messieurs, des faits accidentels ni de vains symptômes ; l’état et les besoins de notre société s’y révèlent avec éclat. Au milieu du bouleversement social de 1848, en proie à ses désordres et à ses alarmes, la France, catholique ou protestante, s’est jetée dans les bras de la religion chrétienne, disant : «Nous périssons; sauvez-nous; exercez votre action ; reprenez votre empire ; faites tout ce qui sera nécessaire pour nous sauver 4 »

La France a eu raison. Non que, pour qu’elle soit sauvée, il suffise qu’elle demande au christianisme de la sauver ; il faut qu’elle y travaille et qu’elle y concoure elle-même. Mais il est vrai que le christianisme seul peut la sauver.

Comment, Messieurs? à quelles conditions? par quels moyens?

Par la résurrection, la propagation , l’action sou-* tenue de la foi chrétienne, de l’espérance chrétienne, de la charité chrétienne.

Dans l’ordre intellectuel et moral, quel est notre premier besoin ? Que faut-il surtout aujourd’hui à la France et aux âmes en France?

Un point fixe qui soit un point d’appui et un point d’arrêt; un point d’appui pour l’action, un point d’arrêt pour le mouvement.

Évidemment, c’est là ce qui nous manque : nous flottons dans le vide, au gré tantôt des vents qui viennent du monde, tantôt des vents qui viennent de notre âme; sans base, sans digue, sans limite.

La religion chrétienne donne ce point fixe qui

DISCOURS DE M. GUIZOT

nous manque et auquel nous aspirons. Les diverses Eglises chrétiennes ne le placent pas toutes au même lieu et ne l’organisent pas toutes sous la même forme ; mais toutes le possèdent et s’y réfèrent. Pour nous protestants, il est dans les livres saints, dans cette parole que nous n’avons pas écrite et que nous ne pouvons effacer. Là sont la loi et l’autorité surhumaines et surnaturelles; là nous nous appuyons et nous nous arrêtons. Là est le point fixe que nous avons à offrir à la société.

Un autre principe de vie et d’ordre moral manque aujourd’hui à la France et aux âmes en France, c’est l’espérance. Regardez autour de vous et peut-être en vous-mêmes : l’abattement des esprits et des cœurs est général ; tant de mécomptes dans le passé ! tant de ténèbres sur l’avenir! Le doute, le découragement, et cette inquiétude tantôt agitée, tantôt apathique, mais toujours stérile, que le doute enfante, c’est le mal de notre temps, même parmi les honnêtes gens.

Le christianisme seul a le remède à ce mal. Dans les sociétés païennes, le découragement pouvait être fondé ; elles épuisaient rapidement leur vie morale ; quelles que fussent leur force et leur gloire, elles arrivaient bientôt au terme de ce qu’il y avait de bon et de vrai dans les principes imparfaits et impurs qui les avaient d’abord fait prospérer ; ainsi l’histoire nous les montre toutes tombant les unes , en Orient , dans une immobilité apathique, les autres, en Occident, dans la décadence et la décomposition. Mais, pour les nations comme pour les individus, le chris-

tianisme a des espérances indestructibles et inépuisables, des principes éternels de régénération et de rajeunissement. Venu de Dieu pour ramener l’homme à Dieu, il est en parfaite harmonie, d’une part avec la vérité divine, de l’autre avec la nature humaine, et il a de quoi relever, rafraîchir, renouveler éternellement, si l’on peut se servir ici-bas du mot d’éternité , les peuples qui se donnent à lui. Le découragement n’est pas possible pour des chrétiens; ils ont dans leur âme des forces et devant eux des perspectives infinies.

Pardonnez-moi si je touche à toutes nos plaies ; ce n’est pas pour les envenimer. Il manque à notre société autre chose encore qu’un point fixe et un long avenir ; il lui manque aussi la paix intérieure, cette paix qui prend sa source dans la confiance que se portent mutuellement les hommes et les diverses classes d’hommes , dans la sécurité morale avec laquelle ils vivent et traitent ensemble. Cette paix est difficile à maintenir au milieu de cette grande extension de liberté qui est l’un des principaux caractères delà civilisation moderne. La liberté, toutes les libertés sont des sources de dissentiment et de lutte qui deviennent aisément des excès, des désordres, des dangers. Pour supprimer l’effet, on comprime alors la cause; pour rétablir la paix, on abolit la liberté. Remède momentané et qui s’use bientôt. La liberté, et la liberté religieuse essentiellement, est devenue un des besoins permanents de notre société. La charité chrétienne est le vrai, le seul remède

DISCOURS DE M. GUIZOT

durable à ses inconvénients et à ses périls. Sous ce point de vue, Messieurs, la charité chrétienne a, de nos jours, une grande extension à prendre, une belle et salutaire mission à remplir 5 elle ne se borne pas seulement à vouloir et à faire du bien aux hommes dans leurs misères; elle consiste aussi dans le respect de leurs droits et de leurs sentiments ; elle repousse, elle condamne toute contrainte matérielle , tout en> ploi de la force matérielle dans l’ordre spirituel, et par là elle porte et maintient 1a paix au sein de la liberté.

Ainsi, Messieurs, par ses trois lois essentielles, par ses trois vertus vitales, la foi, l’espérance et la charité, le christianisme répond aux besoins les plus généraux , les plus impérieux de notre temps et de notre pays. Hors de la foi chrétienne, vous n’aure? pas le point fixe; hors de l’ espérance chrétienne, vous n’aurez pas le courage inépuisable ; hors de la charité chrétienne, vous n’aurez pas la vraie paix. Et non-seulement cela est vrai en soi , mais le pays en a l’instinct. N’assistons-nous pas à un étrange spectacle? Au moment même où les libertés publiques s’abaissent et reculent, les libertés chrétiennes

se relèvent et avancent; c’est dans l’Eglise chrétienne que se réfugient le mouvement intellectuel et la vie libre qui se retirent du monde politique. Grande révélation, Messieurs, de l’état et des tendances intimes de notre société ; grand fait qui donne à tous les chrétiens, et en particulier à nous, une grande tâche à remplir. Il faut que nous répondions

à cette voix de notre temps ; il faut que nous propagions de tout notre pouvoir la foi, l’espérance et la charité chrétiennes, seuls moyens de salut pour la France. Quelle propagation plus efficace que celle d’une éducation chrétienne! Offrons, Messieurs, assurons cette éducation à tous les enfants protestants : c’est un besoin pour eux, un devoir pour nous, un bienfait pour tous. Soutenez-nous, secondez-nous dans cette œuvre : c’est le plus .grand service que nous puissions rendre à notre Eglise et à notre patrie, dans le présent et dans l’avenir, pour le temps et pour l’éternité.

SOCIÉTÉ POUR L’ENCOURAGEMENT DE L’iNSTRUCTION PRIMAIRE PARMI LES PROTESTANTS DE FRANCE

Séance du 29 avril 1854.

DISCOURS DE M. GUIZOT

PRESIDENT DE LA SOCIÉTÉ

Messieurs,

En venant vous entretenir des travaux de votre Société et de leurs résultats pendant le cours de l’année dernière, nous éprouvons un sentiment trèscombattu ; nous ne savons si nous devons nous réjouir ou nous affliger, nous féliciter ou nous plaindre. Notre œuvre ne rencontre qu’approbation et sympathie; son importance est universellement reconnue. Quoi de plus important en effet pour des pères de famille, pour des Français, pour des chrétiens, pour des protestants, que d’assurer à tous les enfants de leurs frères chrétiens, protestants et français, une éducation chrétienne? Il n’est point d’esprit qui ne soit frappé, point de cœur qui ne soit touché du bien immense qui résulterait d’une telle œuvre, si elle

était effectivement accomplie; et en même temps

DISCOURS DE M. GUIZOT

qu’elle est excellente, notre œuvre est limitée et trèspossible à accomplir. En admettant* ce qui est généralement admis, que le nombre des protestants réformés ou luthériens s’élève en France à environ 1,300,000, cela ne donne pas plus de 200 à 230,000 enfants à élever. La dispersion de la population protestante et l’absence de renseignements ne permettent pas d’évaluer avec précision le nombre d’écoles qu’il faudrait pour suffire à cette tâche, ni la totalité des frais qu’elles entraîneraient; mais évidemment il n’y a rien là d’énorme ni d’impossible. Si la moitié seulement des protestants français donnait seulement 20 sous par an, c’est-à-dire moins de 2 sous par mois , ce fonds commun , ajouté aux ressources légales qui appartiennent aux écoles, suffirait à l’éducation primaire des enfants protestants , et l’œuvre serait accomplie.

C’est un grand et rare bonheur, Messieurs, que de poursuivre une œuvre d’une utilité incontestée et prochainement praticable, dans un temps surtout où l’on rêve tant de grandes œuvres d’une utilité douteuse et d’une exécution impossible, ce qui fait qu’à la suite d’espérances chimériques on tombe infailliblement dans le doute et l’abattement.

Mais cette œuvre excellente et praticable, que nous sommes loin, Messieurs , de l’accomplir! Au lieu de 6 ou 700,000 fr. qui pourraient y suffire, à peine avons-nous eu l’année dernière 60,000 fr. à y consacrer; encore une partie de cette somme (28,000 fr.) egt'-elle due à la vente annuelle que fait pour votre

Société la charité zélée des dames de Paris. 7 à 8,000 fr. de souscriptions dans Paris, et 9 à 10,000 fr. dans les départements, c’est là tout ce que font, à notre connaissance et par l’entremise de notre Société , les protestants de France pour l’instruction primaire de leurs enfants.

C’est un devoir, Messieurs, mais un devoir pénible de dire les choses comme elles sont; je m’en acquitte avec une vive tristesse, et permettez-moi d’ajouter avec un peu de honte.

Aussi, si nous n’avions rien de plus à vous dire, si nous n’avions fait que répartir entre cent trentequatre écoles anciennes et nouvelles la faible somme

dont nous disposons , et entretenir notre Ecole normale de Courbevoie, nous n’éprouverions point de sentiment combattu, nous serions tout simplement tristes, et nous vous le dirions; mais, grâce à Dieu, il s’est fait l’an dernier quelque chose de plus, et le zèle protestant pour l’instruction primaire ne s’est point borné à de si insuffisants résultats.

Non-seulement dans plusieurs villes importantes, à Bordeaux, à Rouen, à Nîmes, à Lyon, à Strasbourg, de nouveaux et plus vifs efforts ont été faits pour accroître les ressources de notre Société ; mais deux œuvres nouvelles et indispensables pour la propagation de l’instruction primaire ont été, dans le cours de cette année, entreprises et assurées.

Vous vous rappelez le vœu exprimé l’an dernier, à pareil jour, pour que des salles d’asile protestantes et une école destinée à former des maîtresses capables

264 DISCOURS DE M. GUIZOT

de les diriger fussent fondées par votre Société. Ce vœu a été ou plutôt commence à être accompli. La souscription spéciale ouverte à cet effet a déjà produit près de 8,000 fr. Une maison très-modeste a déjà reçu dix élèves-maltresses, destinées les unes à diriger les salles d’asile, les autres à devenir institutrices. C’est surtout à une personne qui possède autant de féconde activité d’esprit pour découvrir les bonnes œuvres à faire que de fermeté et de persévérance de caractère pour les accomplir, et pourquoi ne la nommerais-je pas? c’est surtout à M me Jules Mallet que nous devons et l’idée et le succès de cet établissement.

Un autre établissement plus important encore, une école normale primaire pour former des institutrices, a été fondé cette année par la charité généreuse et éclairée d’un de nos frères. Nous en sentions tous depuis longtemps le besoin et le désir : M. Henri Hottinguer y a pourvu d’un seul coup. Il a offert et donné à votre Société d’abord une excellente maison avec un grand jardin , située à Boissy-Saint-Léger, près de Paris, et très-propre à recevoir une école normale; puis il a doté cette maison d’une rente annuelle et perpétuelle de 5,200 fr., ce qui assure à ' jamais son avenir. Une souscription, ouverte aussitôt pour subvenir aux frais d’appropriation de la maison, s’élève déjà à 2,000 fr. Nous nous sommes occupés de chercher une personne capable de diriger cette école normale, et nous nous croyons près de la trouver. Les protestants de France devront ainsi à M. Hottinguer une pépinière incessamment renou-

velée d’institutrices capables d’élever chrétiennement leurs filles, comme l’École normale de Courbevoie leur fournit pour leurs fils des instituteurs chrétiens.

Yoilà de quoi nous pouvons nous féliciter, Messieurs ; voilà ce qui apporte quelque compensation à l’insuffisance générale de nos efforts ; voilà pourquoi, tout en déplorant ce qui manque à notre œuvre, nous avons confiance dans son avenir.

Ces faits contradictoires révèlent dans la Société et l’Église protestante de France un état qui a droit à notre plus sérieuse attention.

Evidemment, dans une grande partie de notre population règne beaucoup de tiédeur, je neveux pas dire d’indifférence ; le mot serait vrai peut-être, mais dur : tiédeur pour la religion, tiédeur pour l’instruction, tiédeur* pour la charité. On n’est pas tourmenté du besoin d’assurer son propre développement religieux et moral, ni celui des générations futures.

Au sein de cette population froidé existe et travaille une minorité pleine de ferveur, vivante et active pour la foi, pour l’instruction, pour la charité chrétienne.

Cet état, Messieurs, n’est point particulier au protestantisme ; c’est l’état religieux de la France en général, catholique ou protestante; dans l’une et dans l’autre communions, il y a à la fois au sein des masses une tiédeur déplorable, pour ne pas dire plus, et dans une partie de la population, un réveil religieux, une renaissance chrétienne réelle et vive. La

2()6 DISCOURS DE Ui GUIZOT

flamme et la chaleur ne se répandent pas encore bien loin, et pourtant le foyer est rallumé.

Nous avons besoin de nous rendre bien compte de ce fait et de ses conséquences ; d’abord pour nous défendre des illusions vaniteuses et du découragement, pour ne jamais oublier que, si nous nous sommes remis en route, nous sommes encore bien loin du but; ensuite, parce qu’un tel état religieux de notre Société nous impose des règles de conduite qu’il nous importe de bien connaître et de pratiquer.

Une minorité, par cela seul qu’elle est minorité, rencontre beaucoup d’obstacles ; elle est en présence d’une masse inerte dans laquelle il est très-difficile de faire pénétrer le mouvement et la vie ; le statu quo moral des âmes lui résiste par son seul poids, et elle a les plus grands efforts à faire pour le soulever.

* De plus, une minorité fervente et active se crée elle-même des obstacles nouveaux; elle agite, elle provoque, elle secoue. Les indifférents n’aiment pas qu’on les remue ; ceux qui dorment ne peuvent souffrir qu’on les réveille. De là des méfiances, des humeurs qui entravent le progrès religieux; on est blessé dans son amour-propre, on craint pour son repos , on redoute cette vie renaissante qu’on appelle le trouble; on regarde la foi et la charité active comme des agresseurs incommodes, et on s’en défend.

Que la minorité fervente et vraiment chrétienne sache bien que telle est aujourd’hui en France sa situation, et qu’elle l’accepte avec courage, mais en en tenant grand compte dans sa conduite.

Avant tout, Messieurs, ne vous en inquiétez pas. Ce n’est pas pour vous, protestants, une situation nouvelle que d’être en minorité ; vous y avez vécu pendant des siècles. Non-seulement en minorité, mais en minorité persécutée , soumise à des lois violentes et iniques, lois qui étaient l’œuvre non-seulement du pouvoir, mais de l’opinion alors dominante en France, d’une opinion qui soutenait , qui poussait le pouvoir dans ces voies déplorables, et l’y conduisait plus loin peut-être que de lui-même il n’eût voulu aller. Vos pères, Messieurs, ont surmonté tous ces obstacles et survécu à toutes ces épreuves. Pourquoi? parce qu’il y avait en eux une vraie foi chrétienne, une forte vie morale, une action soutenue de ces puissances invisibles que tant de gens méconnaissent ou dédaignent, mais qui tôt ou tard font sentir à tous leur empire, et conquièrent le terrain qu’elles avaient perdu. C’est k elle, Messieurs, que le protestantisme français a dû son indomptable vitalité. Et maintenant sa situation est bien changée : non-seulement il vit, il se montre, mais il est en possession du droit de vivre et d’agir ; il est libre, légalement libre ; au lieu de le persécuter, le pouvoir le protège; l’opinion publique, loin de s’acharner contre lui , veut qu’il jouisse de son droit et de sa liberté. Même cette opinion tiède et indifférente , qui est encore si répandue , ne voit pas sans quelque intérêt la renaissance de la foi chrétienne sincère et vive ; le malade a un secret sentiment de son mal, et il porte, à ceux qui lui en offrent le remède , une estime un peu étonnée , mais bienveil-

268 DISCOURS DE M. GUIZOT

lante, quoiqu’il ne soit pas encore près de les accueillir. Ne vous inquiétez donc pas des obstacles; ne vous laissez pas décourager ; poursuivez , redoublez vos efforts ; vous n’en ferez jamais trop , jamais assez pour ce qu’il y a faire ; mais ce que vous ferez ne sera point vain.

A une condition cependant, Messieurs, et pourvu que vous observiez une autre ligne de conduite que votre situation de minorité, et de minorité fervente, vous prescrit également. En môme temps que je vous dis : ne vous inquiétez pas des obstacles, je me permets aussi de vous donner cet autre conseil : ne vous en irritez pas ; ne vous laissez pas emporter envers vos compatriotes et vos frères, quelque différents qu’ils soient de vous, à des ardeurs injustes et imprudentes; ne retombez pas dans les passions de la polémique ; ne rallumez pas, n’acceptez pas la guerre civile entre les chrétiens , en présence et sous le feu de la guerre étrangère que font au christianisme les impies et les incrédules de toute sorte. Préoccupezvous de vous-mêmes bien plus que de ceux qui ne pensent pas comme vous, ou de ceux qui vous gênent, ou même de ceux qui vous attaquent. Poursuivez vos œuvres de charité sans beaucoup disputer. C’est l’exemple que vous ont donné Notre Seigneur Jésus- Christ lui-même et ses apôtres. Que fait saint Paul? Il prêche, il enseigne, il répand les faits, les dogmes, les préceptes, les sentiments de la foi chrétienne; il dispute très-peu avec ses adversaires. Et ce que l’Évangile nous prescrit en ceci, la prudence nous le

conseille. Voulez-vous seconder, développer, accélérer le réveil religieux qui commence dans le sein de toutes les communions chrétiennes? Soyez doux, équitables, tolérants, pleins de respect pour la sincérité et la liberté de tous. Ne vous y trompez pas : au milieu de son indifférence et de sa tiédeur, notre pays tient fortement à deux choses , à l’équité et à la liberté religieuse. A ceux qui l’alarmeraient ou l’offenseraient à cet égard, il ne donnerait ni sa sympathie ni son appui ; et vous l’ahéneriez de la religion, bien loin de l’y attirer, si vous la lui montriez violente, oppressive, prête à méconnaître le droit et à invoquer la force. N’entrez pas dans cette voie fatale ; marchez et grandissez dans la foi chrétienne; usez franchement de votre liberté légale, et défendez-la si elle est compromise; respectez la liberté des autres; pratiquez la charité chrétienne, non-seulement la charité matérielle , mais la charité intellectuelle et morale, celle qui s’adresse aux dissentiments, aux erreurs, aux misères de l’esprit. En restant fidèles à ces trois lois, la foi, la liberté et la charité chrétiennes, vous resterez encore une minorité, mais vous serez une minorité efficace et de bon exemple, une minorité qui avancera toujours dans ses œuvres ; et si vous n’arrivez jamais pleinement au but, ce qui est la condition humaine, vous en approcherez de plus en plus.

Élevées sous l’influence de ces maximes et de ces sentiments , les générations qui doivent nous succéder, et pour lesquelles vous fondez des écoles, seront

270 DISCOURS DE M. GUIZOT

plus chrétiennes et plus heureuses que nous; ce qui est, à coup sûr, la plus douce comme la plus honnête espérance que nous puissions goûter quand nous nous sentons chaque jour plus rapidement emportés hors de cette terre, et que, selon les belles paroles de Bossuet, nous n’y pouvons plus consacrer au service de Dieu et des hommes que « les restes d’une voix qui tombe et d’une ardeur qui s’éteint? »

SOCIÉTÉ POUR L’ENCOURAGEMENT DE L’iNSTRUCTION PRIMAIRE PARMI LES PROTESTANTS DE FRANCE

Séance du 21 avril 1856.

DISCOURS DE M. GUIZOT

PRÉSIDENT DE LA SOCIÉTÉ

Messieurs,

Vous allez entendre le rapport de votre comité. Il vous fera connaître nos travaux dans le cours de cette année, nos besoins, nos espérances, nos inquiétudes, les obstacles que nous rencontrons dans notre œuvre, les moyens que nous vous proposons ou que nous vous demandons pour les surmonter.

Ces obstacles sont de deux sortes : les uns sont naturels et viennent de nous-mêmes : c’est l’insuffisance de nos ressources, l’ignorance, l’insouciance, la tiédeur d’une partie de notre population protestante; les autres sont factices, accidentels, et nous n’avons point à nous les imputer. Le rapporteur de votre comité vous entretiendra des premiers, et je ne veux point anticiper sur ce qu’il a à vous en dire; c’est sur les seconds que je désire appeler un moment votre attention.

DISCOURS DK M. GUIZOT

Depuis quelque temps et sur quelques points du territoire, nous rencontrons, pour rétablissement, ou le maintien, ou l'activité progressive de nos écoles, des difficultés , des entraves auxquelles nous ne devions pas nous attendre ; tantôt des objections préalables plus ou moins spécieuses, tantôt des lenteurs indéfiniment prolongées, quelquefois des mesures plus fâcheuses encore. Dans un seul département, huit écoles protestantes, qui subsistaient depuis quelques années, ont été tout à coup fermées et interdites. Je pourrais citer les lieux, les noms propres; je ne le ferai point ici. Je ne veux blesser, sans nécessité absolue, aucune susceptibilité, aucun amourpropre. Nous cherchons la justice et non le bruit.

De tels faits sont en contradiction évidente, je pourrais dire choquante, avec les principes reconnus et proclamés en cette matière.

D’abord avec le principe de la liberté religieuse : ce principe tutélaire, que personne aujourd’hui, grâce à Dieu, n’ose plus guère contester hautement, entraîne nécessairement la libre et sure éducation religieuse des enfants. C’est le droit des parents de transmettre à leurs enfants leur foi ; c’est le droit des enfants de recevoir cette tradition sacrée. Si la transmission de nos propriétés matérielles â nos enfants rencontrait quelque entrave, nous serions â coup sûr profondément surpris et troublés. Croit-on que notre foi nous soit moins précieuse que nos terres? C’est au nom de la liberté religieuse que , dans ces derniers temps, on a justement réclamé la liberté d’enseigne-

ment, surtout de l’enseignement religieux ; elle doit être partout assurée à tous ; il doit être partout possible aux familles protestantes de faire élever leurs enfants dans la connaissance et dans la pratique de leur foi, soit dans des écoles protestantes spéciales, soit dans les écoles mixtes où se rendent les enfants protestants qui n’ont point d’écoles spéciales à leur portée. Quoi de plus étrange que de voir dans le même lieu le culte protestant autorisé et l’école protestante interdite? C’est pourtant ce qui naguère est arrivé.

Un second principe, celui de la liberté de l’instruction primaire, est également engagé dans cette question. Ce principe a passé maintenant dans notre droit commun; il est reconnu et consacré par la loi du 15 mars 1850, comme par celle du 20 juin 1833 : « La loi reconnaît deux espèces d’écoles primaires : ce 1° les écoles fondées ou entretenues par les cornet munes, les départements ou l’État, et qui prennent ce le nom d 'écoles publiques; 2° les écoles fondées et ce entretenues par des particuliers ou des associations, ee et qui prennent le nom d 'écoles libres . » (Loi du 15 mars 1850, art. 17.) Et il ne s’agit point ici, aux termes mêmes des instructions données sur cette loi, des associations enseignantes, mais des sociétés libres qui ont pour but de soutenir les écoles. Partout où le nombre et l’agglomération des protestants le rendent nécessaire et possible, ils doivent avoir des écoles publiques communales; partout ailleurs, les écoles libres protestantes doivent être fondées sans obstacle,

DISCOURS DE M. GUIiÜOT

soit par des particuliers, soit par des associations.

Ici je rencontre le troisième principe applicable à la question , la liberté d’association pour l’encouragement de l’instruction primaire. La loi de 1850 consacre formellement cette liberté ; elle est activement pratiquée, et avec grande raison, par les catholiques. Pourquoi les protestants n’en useraientils pas sans entraves? Que faisons-nous ici nousmêmes? Ne sommes-nous pas une Société spécialement fondée, légalement autorisée, érigée en personne civile par une ordonnance du roi Charles X, pour l’encouragement de l’instruction primaire parmi les protestants de France? Quoiqu’elles n’aient pas la même étendue, d’autres associations* instituées dans le même but et renfermées dans les mêmes limites, doivent jouir de la même liberté.

Toute entrave à l’établissement ou au maintien des écoles primaires protestantes, publiques ou libres, est une atteinte portée à tous cçs principes et à tous ces droits.

A quoi et à qui attribuer maintenant ces entraves? Où en chercher et de qui en attendre le redressement?

Ce n’est point au gouvernement lui-même, au pouvoir central et supérieur qu’on doit les imputer. Ses déclarations répétées en matière de liberté religieuse ont été et sont toujours formelles et satisfaisantes ; et dans la pratique, quand nous avons réclamé auprès de lui, nous l’avons trouvé juste et prêt à respecter nos droits.

C’est de certaines autorités locales que viennent pour nous les obstacles. Nous nous trouvons quelquefois en présence des préjugés ou des passions religieuses des magistrats municipaux ; plus souvent ils craignent les embarras que pourrait leur susciter à eux-mêmes le libre exercice de notre droit, et veulent s’épargner la peine qu’ils auraient à prendre pour les surmonter. Ailleurs ce sont les rivalités religieuses, T influence plus ou moins directe des autorités ecclésiastiques qui entravent l’établissement ou la liberté de nos écoles. En principe, ces deux classes d’autorités tombent, quand elles agissent ainsi, dans une grande erreur; nos écoles ne sont point une faveur que nous demandons, c’est un droit que nous exerçons. Nous respectons ce droit dans toutes les croyances religieuses , et , moralement comme politiquement, elles sont tenues de le respecter en nous. En fait, les autorités locales, les magistrats municipaux sont les premiers intéressés à • ce que la jeune population de leurs villes ou de leurs campagnes soit élevée pieusement, dans des habitudes d’ordre et de respect, et passe ses journées dans les écoles plutôt que dans les rues. Et quant aux autorités ecclésiastiques, comment ne seraient-elles pas frappées du spectacle quelles ont sous leurs yeux? Partout tant de gens, tant de familles, tant d’enfants, sans foi, sans culte, sans éducation religieuse, complètement étrangers au christianisme, quoique vivant dans un pays chrétien ! N’y a-t-il pas là un champ ouvert à tous les efforts et des conquêtes à faire pour

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tous, au profit de la foi et des espérances chrétiennes? Pour moi, spécialement dévoué, comme je le suis, à la prospérité des écoles protestantes, je me félicite quand je vois les écoles catholiques prospérer, et je suis sûr que là où le clergé catholique éprouve le même sentiment et s’en montre pénétré , l’éducation et la vie religieuse, dans les diverses communions chrétiennes , se développent et se perfectionnent par une pieuse et salutaire émulation.

Quand nous ne sommes pas assez heureux pour que ce grand intérêt moral et social soit reconnu de tous , quand nous rencontrons dans les autorités locales, civiles ou ecclésiastiques, du mauvais vouloir et des obstacles , nous avons droit de demander au pouvoir central qu’il les réprime et les redresse ; il nous doit l’ordre en matière de liberté et d’éducation religieuses comme pour tous nos autres intérêts. L’ordre, c’est le libre et sûr exercice des droits ; quand un droit légal ne peut pas être exercé, l’ordre est troublé, et c’est le devoir du gouvernement de le rétablir, même quand ce trouble ne se manifeste pas par le bruit.

Quant à nous, Messieurs , en présence de ces difficultés, la conduite que nous avons à tenir nous est clairement tracée. Nous devons maintenir et réclamer fermement tous nos droits, poursuivre assidûment toutes nos œuvres religieuses; la mollesse ou le découragement serait désertion. Nous ne devons être en même temps ni étonnés , ni irrités des obstacles ; ils résultent et de notre histoire nationale et de notre

situation comme minorité; en luttant sans relâche pour les surmonter, donnons constamment l’exemple et du respect de l’ordre et de la charité chrétienne ; nous y gagnerons de la force au service de notre droit. Témoignons sans hésiter au pouvoir central notre confiance dans ses intentions, dans les déclarations que nous recevons de lui, et aidons-le nousmêmes à surmonter les obstacles dont nous souffrons. Il nous importe que le gouvernement de notre pays ait une double conviction : la première, que nous n’abandonnerons et ne négligerons jamais rien de • nos droits ; la seconde , que nous savons comprendre les difficultés de sa propre situation et les ménagements qu’il a quelquefois besoin de garder. Une persévérance invincible et une patience intelligente : à ces deux conditions , et avec l’aide de Dieu , nous sommes sûrs du succès.

SOCIÉTÉ POUR L’ENCOURAGEMENT DE L’iNSTRUCTION PRIMAIRE PARMI LES PROTESTANTS DE FRANCE

Séance du 17 avril 1858.

DISCOURS DE M. GUIZOT

PRÉSIDENT DE LA SOCIÉTÉ

Messieurs,

Nous ne commencerons' pas aujourd’hui, comme nous l’avons fait souvent, en vous exprimant nos doléances et nos regrets sur l’insuffisance de nos moyens pour l’œuvre que vous nous avez confiée. J’aime mieux vous dire d’abord ce qu’il y a eu de bon et de satisfaisant dans les travaux et les incidents de l’année qui vient de s’écouler. '

L’importante affaire qui nous occupait depuis trois

ans, l’établissement de l’Ecole normale d’institutrices primaires à Boissy-Saint-Léger , est enfin terminée. Le bon esprit et le bon vouloir de M. le ministre de l’instruction publique sont venus en aide à notre persévérance pour écarter les difficultés administratives qui l’entravaient. Nous avons placé à la tête de la maison une directrice et une sous-directrice qui

DISCOURS DE M. GUIZOT

nous offraient les meilleures garanties, déjà confirmées parles commencements de l’expérience. Quinze jeunes élèves sont entrées dans l’École. L’œuvre excellente de notre honorable collègue, M. Henri Hottinguer, est enfin réalisée et ne tardera pas à porter les fruits que sa pieuse générosité s’en est promis.

Nous voilà donc en possession de deux grandes Écoles normales primaires , l’une d’instituteurs , l’autre d’institutrices. Le rapport que vous allez entendre sur l’École normale de Courbevoie vous prouvera que, grâce aux soins de son digne chef, M. Gauthey, elle répond de plus en plus à notre attente. Nous ne manquerons ni de bons maîtres ni de bonnes maîtresses. Les enfants à éléver abondent. Aurons-nous des écoles , assez d’écoles pour les élever?

Ici, Messieurs, nous retrouvons notre insuffisance et notre tristesse ; tristesse plus légitime cette année que jamais, car non-seulement nos ressources ne se sont pas accrues, mais elles ont diminué. Ce ne sont pas les produits de la vente annuelle du Comité des dames qui ont fléchi ; les souscriptions de Paris sont restées à peu près les mêmes ; mais les souscriptions des départements ont baissé de plus de 9,000 fr. Votre honorable trésorier, M. Delessert, vous rendra compte des causes et des détails de ce triste fait.

Pourtant, Messieurs, la nécessité des écoles est pressante, plus pressante que jamais, particulièrement pressante pour nous, protestants, qui faisons

profession de zèle pour le progrès de l’instruction populaire. Tout le monde parle du mouvement d’esprit et d’ambition intellectuelle et sociale qui caractérise notre temps ; ce mouvement pénètre dans les masses populaires; il les agite ; il n’y a pas moyen de les y soustraire; elles entendent parler de tout; toutes les idées, tous les désirs, toutes les espérances arrivent jusqu’à elles. Forcément leur intelligence s’ouvre à la curiosité et à l’instruction.

Ce développement intellectuel des masses sera-t-il bon ou mauvais, salutaire ou nuisible pour ellesmêmes et pour la société?

Cela dépend de vous, Messieurs. Le développement de l’intelligence populaire sera mauvais s’il est livré au hasard , à la seule influence de la curiosité et des passions; il sera bon s’il est dirigé, appuyé, sanctifié par de hautes et saines influences.

On déplore souvent, et avec raison, les misères et les souffrances des classes populaires, et la dureté de leur condition, bien moins dure pourtant de nos jours qu’elle n’était jadis. Mais leur misère intellectuelle et morale est bien plus grande encore et bien plus déplorable. Songez à tous les dangers qui les entourent, à toutes les tentations qui les assiègent, au peu de moyens de défense qu’elles ont à y opposer. Les classes aisées et éclairées ont, de nos jours plus que jamais, envers les classes populaires, de grands devoirs à remplir. Elles leur doivent, dans l’ordre intellectuel comme dans l’ordre matériel, appui et direction, Si nous voulons que l’éducation

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populaire soit morale, religieuse, chrétienne, clonnons-la, répandons-la nous-mêmes. Il y a ici à la fois et un grand devoir moral et un grand intérêt social. La charité chrétienne et la prévoyance humaine sont également impérieuses dans cette question.

Constamment préoccupés, Messieurs, d’atteindre le but que vous poursuivez avec nous, nous avons cherché de nouveaux moyens d’y réussir. Nous sommes demeurés convaincus qu’un des plus efficaces serait la mission d’un ou plusieurs agents, pieux et zélés, chargés de parcourir incessamment nos Églises, d’exciter ou de soutenir le zèle, de provoquer les souscriptions et de visiter les écoles. Nous n’hésitons pas , Messieurs ; nous tenterons cette voie , nous accepterons ce fardeau. n y a des fardeaux salutaires qui fortifient les épaules qui s’en chargent . Mais pour ce dernier, nous avons besoin de votre aide , et nous y comptons, malgré nos mécomptes de cette année.

Je vous ai parlé des moyens. J’ai quelques mots à vous dire des obstacles. Je vous en ai déjà entretenus il y a trois ans. Pas plus aujourd’hui qu’alors nous n’avons de doutes sur les justes et bienveillantes intentions du pouvoir supérieur. Tout le mal provient ou des préjugés, ou de la pusillanimité ou de la légèreté de certaines autorités locales , et de ce manque de respect sérieux pour le droit qui est le mal suprême de notre pays et de notre temps. Ce mal subsiste toujours, Messieurs. Il parait même s’ être aggravé. La loi donne aux autorités locales le droit de mettre opposition à l’ouverture des écoles,

dans l’intérêt des mœurs ou de la paix publique. On a abusé de ce droit. Sous ce prétexte des mœurs et de la paix publique , des écoles protestantes ont été interdites ou môme fermées, pour ce seul fait qu’elles étaient protestantes. On a vu, dans plus d’un lieu, le culte protestant reconnu , établi , pratiqué , et à côté de l’église ouverte et remplie, point d’école. Les parents ont pu adorer Dieu selon leur foi , mais non pas faire élever leurs enfants dans leur foi.

Un tel abus, Messieurs, est évidemment contraire à la liberté des cultes, à la liberté de l’instruction primaire, à la justice, au bon sens, et il est d’autant plus grave que nous avons eu quelques raisons de craindre que l’autorité supérieure ne considérât les autorités locales comme indépendantes et souveraines en cette matière. Cela est inadmissible, Messieurs, cela est impossible. Quoi donc? notre droit, en fait d’instruction primaire, serait à la merci d'un maire, d’un sous-préfet, d’un préfet, et nous n’aurions plus haut aucun recours? Nous ne pourrions réclamer nulle part contre de telles décisions, et le pouvoir central abdiquerait ses droits en nous faisant perdre les nôtres ?

Nous n’admettons point, Messieurs, une telle interprétation de la loi. Nous poursuivrons sans relâche nos réclamations. Donnez-nous suffisamment, large-

ment, les moyens d’accomplir au sein de notre Eglise l’œuvre de l’éducation populaire , et nous surmonterons les obstacles qui nous empêchent encore d’y réussir pleinement.

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