PATRONAGE DE NÎMES
Séance du 22 avril 1860.
DISCOURS DE M. GUIZOT
(On lit dans le compte rendu de cette séance, publié à Nîmes:)
« Après la lecture des deux rapports présentés par les secrétaires des deux sociétés, MM. les pasteurs Viguié etFermaud, le Président, M. le Pasteur Tachard, jaloux de payer un pieux tribut d'hommages et de regrets à la mémoire de la vénérable mère de M. Guizot, présent aujourd’hui à la séance, a rappelé la part pour laquelle elle avait contribué à déterminer et à entretenir dans notre Eglise l’impulsion heureuse qui, en la dotant des premières institutions de bienfaisance déjà anciennes, avait abouti successivement à celles qui venaient d’être racontées à l’assemblée. C’est ainsi qu’à une époque où presque tout était encore à faire , M me Guizot s’entendit avec quelques Dames, amies comme elle du bien et de la piété, pour fonder sur de solides bases le Comité des Écoles qui n’a pas cessé depuis lors de fonctionner et de s’étendre, et qui a été comme la source d’où sont
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sorties une portion considérable des autres œuvres
qui honorent aujourd’hui l’Eglise de Nimes. C’est ainsi encore que, peu d’années après, elle conçut, avec M. Boissier et M rae Pauline Yincens , la chrétienne pensée d’ouvrir un asile protecteur aux jeunes filles privées de leur père et de leur mère. Telle a été l’origine de la Maison des Orphelines du Gard, établie dès le principe dans la demeure de Paul Rabaud où elle est encore aujourd’hui ; et l’assemblée a écouté avec intérêt et émotion le récit de M. le Pasteur Tachard, nous faisant assister, par un retour sur le passé, aux premiers entretiens dans lesquels il fut appelé par ces pieux fondateurs à concourir, au début de son ministère, à cette utile création. Elle a grandi depuis cette époque; elle a dernièrement donné naissance à un second établissement du même genre, l’Asile Maternel, devenu déjà son égal et son émule. Si M me Guizot, a ajouté M. le Président, se trouvait aujourd’hui parmi nous, elle serait heureuse de voir que les grains abondants qu’elle a semés ont porté leurs fruits, et qu’à côté des œuvres anciennes fortifiées , de nouvelles œuvres sont venues prendre place pour témoigner que l’esprit qui l’animait n’a point cessé de souffler sur l’Eglise de Nîmes. Elle serait heureuse encore de voir son fils recevoir aujourd’hui dans cette enceinte , au milieu de ses concitoyens et de ses coreligionnaires, l’hommage dû à des talents et à des vertus qui, sous la bénédiction et avec l’aide de Dieu, ont été aussi son ouvrage ; et l’assemblée sera heureuse elle-même d’entendre
l’austère et éloquente voix de notre cher compatriote nous dire où se puisent les nobles inspirations, les généreuses pensées qui enfantent le bien, qui le fécondent et en rendent F exemple comme contagieux.
M. le Président invite M. Guizot à prendre la parole. M. Guizot s’avance vers le bureau, au milieu d’un religieux silence , et d’une voix profondément émue s’adresse à l’assemblée de la manière suivante :»
Monsieur le Président,
Avant tout, j’éprouve le besoin de vous remercier des souvenirs que vous venez de rappeler. Rien ne pouvait m’aller plus droit au coeur que vos paroles en mémoire de ma mère. Dans aucune bouche elles ne pouvaient être mieux placées que dans la vôtre, ni dans aucun lieu mieux appréciées qu’ici. C’est ici que ma mère a passé la plus longue et la plus douloureuse portion de sa vie. C’est dans ce temple que pendant bien longtemps elle est venue prier. C’est ici (pardonnez-moi ces expressions d’orgueil filial), c’est ici que se sont déployées sa vertu quand elle a eu beaucoup à souffrir, sa charité quand elle a pu agir pour faire le bien. C’est ici que j’aurais voulu la retrouver toujours, ou la ramener. Cette joie ne m’a pas été accordée. Au regret de l’avoir perdue, se joint pour moi le regret d’avoir laissé tout ce qui reste d’elle ici-bas en terre étrangère, dans une terre où, comme moi, elle a reçu la plus cordiale, la plus affectueuse hospitalité, mais pourtant en terre étran-
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gère. C’est ici, j’en suis sûr, que ma mère aurait voulu se reposer de ses travaux , entourée et suivie de ses œuvres, comme dit l’Evangile. Dieu en a ordonné autrement. J’ai appris de ma mère à me soumettre à ses décrets.
J’ai écouté, Messieurs, avec un vif intérêt les deux rapports que vous venez d’entendre ; ils m’ont replacé en présence des idées, des sentiments, des travaux qui m’ont longtemps préoccupé et me préoccupent encore souvent. Si je n’étais pas ici, si j’étais resté à Paris, j’aurais assisté, dans le cours de cette semaine, à plusieurs réunions semblables à la vôtre ; j’aurais présidé la séance annuelle de la Société pour l’encouragement de l’instruction primaire parmi les protestants de France, de cette Société qui travaille à répandre les bienfaits intellectuels, comme vous travaillez à régler et à soutenir les conduites. C’est un beau et satisfaisant spectacle que celui de cette similitude, de cette harmonie de sentiments et d’efforts qui se manifeste en France parmi les protestants, quelle que soit la diversité des. lieux et des situations : c’est là l’unité morale du protestantisme, unité qui subsiste et se maintient dans le libre exercice de notre foi. Et probablement , Messieurs, nous ne nous sommes jamais rendu un compte bien complet de tout le bien que font ces diverses Sociétés, partout répandues et partout les mêmes. Ce n’est pas seulement le bien direct et personnel de prévenir des misères, d’instruire des enfants, de former de bons ouvriers ; elles font un bien plus général et plus
précieux encore, quoique indirect. Vous savez tous, personne ne peut méconnaître dans quel état de fermentation et de transformation est aujourd’hui notre société. L’activité, le mouvement, l’accroissement du travail, de la richesse, du bien-être y sont immenses ; mais à côté du mouvement général ascendant, il y a partout dans la société un grand trouble ; au progrès social se joint une grande perplexité morale. Pour échapper aux périls de cet état, pour qu’un mouvement si puissant tourne en définitive au bonheur et à l’honneur de l’humanité, bien des conditions sont nécessaires. Deux surtout me frappent en ce moment. Il faut que la population adonnée au travail manuel et quotidien, et qui puise dans ce travail ses moyens d’existence, se forme à l’esprit d’ordre et de prévoyance ; en même temps quelle vit au jour le jour, il faut qu’elle s’accoutume à se préoccuper de l’avenir et à le préparer. Il faut, d’autre part, que les classes plus favorisées du sort, et qui jouissent d’une situation toute faite, s’animent d’une vive sollicitude pour la condition des masses, et s’appliquent constamment à les soutenir , à les soulager, à les encourager. Chez les uns, la prévoyance chrétienne, chez les autres, la sympathie chrétienne ; c’est à ces deux conditions, c’est avec ces deux forces que nous pouvons lutter contre les périls de notre état social, et (ce qui est plus pressant encore) contre les vices qu’il engendre ; l’égoïsme chez les heureux du monde, l’envie chez les dénués et les pauvres, ce sont là les deux grandes plaies morales de notre
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temps ; les uns s’enferment et s’endorment dans leur prospérité, les autres contemplent d’un regard haineux le bonheur d’autrui; les uns se glacent, les autres s’irritent. C’est à la prévoyance des uns et à la sympathie des autres qu’il appartient de changer ce déplorable état des âmes. On dit souvent (c’est la formule proverbiale) : Aide-toi , le Ciel C aidera; je voudrais compléter et rectifier cette maxime ; il faut dire : Aide-toi toi-même , aidez-vous les uns les autres , et Dieu vous aidera . C’est dans cette double et mutuelle action que réside le salut.
Un peintre moraliste, probablement peu connu de vous , Messieurs, mais très-populaire en Angleterre sa patrie, Hogarth, a peint deux histoires, deux séries de scènes de la vie commune, qui ont été gravées et qu’on trouve répandues partout dans les bibliothèques, les lieux publics, les centres de réunion en Angleterre. C’est l’histoire du bon et du mauvais Apprenti. On voit, on suit le bon et le mauvais apprenti à travers les diverses époques et les divers incidents de leur vie, à l’école , dans l’atelier, dans leur ménage, au cabaret; l’un docile, laborieux, studieux, réglé dans ses mœurs, économe, pieux ; l’autre paresseux, fainéant, indiscipliné, désordonné. Ils traversent l’un et l’autre des situations diverses, tantôt heureuses , tantôt malheureuses ; mais leur conduite finit par décider de leur destinée ; le bon apprenti, à, force de travail, de mœurs honnêtes, de prévoyance, devient un bourgeois aisé et honoré ; le mauvais apprenti est conduit par ses désordres à la
prison et à une mort honteuse. Ces deux séries de scènes, placées sous les yeux du peuple anglais, ont exercé sur lui une véritable influence. J’ai souvent regretté que Hogarth n’eût pas peint aussi deux autres histoires, celle du bon patron et celle du riche égoïste et indifférent au sort des masses. Il eût pu, en retraçant les scènes de ces deux vies, en mettre en lumière les résultats si différents , et montrer quelle bonne ou quelle mauvaise influence se déploie , quels bons ou quels mauvais rapports s’établissent entre les diverses classes de la société , selon que les heureux du monde sont indifférents ou bienveillants, égoïstes ou sympathiques envers leurs frères. C’eût été là aussi un moral spectacle à placer sous les yeux du public.
Je me félicite et je vous félicite , Messieurs, de ce que notre société protestante , et en particulier cette ville, notre patrie, avancent de plus en plus dans les voies de la prévoyance chrétienne et de la sympathie chrétienne. C’est là le grand sens et le grand résultat des deux Sociétés dont nous venons d’entendre les rapports et de toutes les associations analogues. Là est aussi la source de nos meilleures espérances pour l’avenir. Il y a quelques jours, en arrivant dans ces murs, j’ai été frappé de tous les embellissements qui s’offraient à mes yeux, ces quartiers nouveaux, ces larges avenues, ces fontaines majestueuses, ces maisons qui sont des palais , toutes ces œuvres, tous ces témoignages d’un grand progrès de la richesse, de la civilisation, du bien-être général. Je prenais plai-
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sir à contempler, à admirer. Et pourtant un doute inquiet s’élevait dans mon àme ; qu’y a-t-il derrière ces magnificences nouvelles? Quel état moral couvrent ces brillants progrès? Plus d’une fois déjà, dans l’histoire du monde , de grands monuments ont été élevés, de grands progrès matériels se sont accomplis au milieu de l’affaiblissement et du déclin moral des nations. Il ne faudrait pas aller chercher bien loin d’ici pour en trouver des exemples. En serions-nous là de nos jours? Non, Messieurs; la réponse à cette inquiétante question est dans ce temple , dans cette réunion, dans les sentiments, dans les efforts et de vos sociétés bienfaisantes, et de toutes les sociétés analogues partout répandues dans notre France. Ce sont là les œuvres morales qui se poursuivent à côté et au-dessus de nos progrès matériels. Persévérons, Messieurs; que chacun de nous s’aide lui-mème; aidons-nous chrétiennement les uns les autres : Dieu nous aidera tous ; et notre temps verra et fera autre chose que des routes , des chemins de fer et des palais; et les âmes humaines s’élèveront en même temps que les destinées humaines deviendront plus faciles et plus douces.