DES ABRÉGÉS
OU
DU VÉRITABLE BUT ET DU MEILLEUR MODE DE COMPOSITION DES OUVRAGES ÉLÉMENTAIRES.
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Les abrégés de tout genre se multiplient ; quelques personnes s’en plaignent; d’autres, probablement en plus grand nombre, s’en félicitent, car on les lit, puisqu’il s’en fait, et ceux qui les lisent croient sans doute en avoir besoin. Il ne manque pas de grands ouvrages où l’on peut étudier ce que l’on veut savoir profondément ; les secours abondent pour qui aspire ù devenir vraiment savant dans quelque science, dans quelque art que ce soit. Lors donc qu’on se borne à la mesure d’instruction que fournissent les abrégés, ce n’est pas faute de mieux, c’est qu’on ne peut ou ne veut pas en recevoir davantage; c’est qu’on préfère , non un peu de savoir à beaucoup de savoir, mais un peu de savoir à l’ignorance.
La question des abrégés est la même que celle des encyclopédies ; les reproches qu’on leur adresse sont pareils , comme les avantages qu’on s’en promet. Rien de plus simple : une encyclopédie est une im-
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mense collection d’abrégés; un abrégé est destiné à faire sur une science ce que veulent faire les encyclopédies sur l’universalité des sciences humaines, à resserrer dans un très-petit espace les idées générales, les résultats essentiels, le sommaire , soit philosophique, soit pratique, de la science, ce qu’il est indispensable d’en connaître quand on ne se résigne pas- à tout ignorer.
Le sommaire d’une science n’est pas la science ; l’abrégé d’une histoire n’est pas l’histoire même; l’article d’encyclopédie le plus habilement, le plus soigneusement rédigé , ne contiendra jamais, sur le sujet dont il traite, tout ce que contient l’ouvrage spécial destiné aux hommes qui en font leur étude. L’étude d’une science ne se borne point à celle des principes généraux sur lesquels elle se fonde, ou des résultats auxquels elle est parvenue : il faut parcourir tout l’espace qui sépare les principes des résultats, suivre pas à pas les progrès de la science, la conquérir laborieusement, comme elle a conquis elle-même la vérité. Les encyclopédies , les abrégés offrent des résultats tout faits, des connaissances qui ne coûteront point les efforts de la conquête; ce qu’on y cherche, ce qu’on y doit chercher, c’est du savoir sans travail. A un tel savoir n’appartient pas la fécondité ; c’est par le travail que la science, comme la terre, devient fertile et productive. Les abrégés, les résumés, les manuels, les encyclopédies ne sont donc, pour personne, l’équivalent de la science; ils ne la donnent et ne la remplacent point.
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Il ne faut pas non plus les considérer comme un degré, un premier pas dans la carrière des études scientifiques. Quand on veut aller jusqu’au bout, quand il s’agit d’études véritables, commencer par les abrégés c’est ne point commencer ; il faudra en venir ensuite aux ouvrages spéciaux, qui contiennent toujours, sur les éléments même de la science, des notions plus précises que les abrégés n’en peuvent offrir. Si quelques abrégés sont nécessaires pour les enfants, c’est qu’il y a des choses qui ne sauraient être encore pour eux l’objet d’une étude , et dont pourtant il faut leur donner quelque connaissance, ne fût-ce que pour les aider à comprendre ce qu’ils voient , ce qu’ils entendent, ce qui se dit et se passe autour d’eux. Ainsi on leur mettra entre les mains des abrégés de géographie , de chronologie , des catéchismes, qui sont des abrégés de théologie ; mais on ne leur donnera pas des abrégés de syntaxe ; on ne se bornera pas à leur faire apprendre dans un manuel les éléments de la conjugaison des verbes, ou les propriétés générales des prépositions. Ils commenceront par les ouvrages spéciaux , par les rudiments , les grammaires ; ils étudieront séparément et à fond toutes les parties du discours ; on les obligera à les considérer sous toutes les faces, à en rechercher tous les emplois , à en appliquer toutes les règles. Autant en fera l’homme qui voudra étudier vraiment un sujet quelconque; il accomplira les mêmes opérations , plus rapides seulement et quel-* quefois inaperçues. Quiconque se servira des abrégés
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dans une vue scientifique, et pour aller ensuite plus loin , n’y trouvera que difficultés sans solution, objections sans réponse. De l’entrée au terme de la carrière, les ouvrages spéciaux sont les meilleurs, les seuls bons guides même, pour quiconque prétend à savoir.
Mais savoir n’est pas l’unique emploi de la vie : la science même a d’autres buts ; l’un des premiers est de se rendre utile à ceux qui ne savent pas ; elle ne civilise point le monde en faisant de tous les hommes des savants, mais en leur apprenant à se servir de ce que les savants ont inventé ou découvert . Les abrégés mettent à la portée du public un certain usage de la science ; ils sont un moyen de civilisation, un moyen puissant, et en même temps un besoin de la civilisation, un besoin impérieux, car la civilisation appelle et amène tout ce qui doit l’étendre, tout ce qui peut accélérer ses progrès.
Elle a un double effet : d’une part elle élève les études spéciales et les hommes qui s’y vouent, de l’autre elle rend le public moins étranger aux études spéciales. Une civilisation plus avancée exigera donc et des ouvrages plus profonds sur chaque partie des connaissances humaines , et un plus grand nombre d’ouvrages destinés aux hommes qui, sans en faire une étude profonde , veulent n’en pas demeurer complètement ignorants. Les abrégés ne nuiront point aux livres spéciaux, ni les livres spéciaux à la lecture des abrégés ; ils s’adresseront à des classes d’hommes différentes , mais à des classes appelées à
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se communiquer, à s’aider mutuellement, et pour qui les manuels , les encyclopédies , tous ces moyens de popularité donnés à la science, deviendront le lien qu’elles cherchent et dont elles ne sauraient se passer. Rien n’est triste comme de voir en présence deux hommes dont l’un n’a jamais abordé les travaux et les idées auxquels l’autre a consacré sa vie : celui-ci s’est voué à l’agriculture, l’autre n’y a jamais songé ; celui-là n’a de goût et de pensées que pour la métaphysique ou la philologie, ou l’archéologie, l’autre sait à peine s’il existe de telles sciences, ou qu’elles méritent vraiment l’attention. La froideur, l’ennui, le dégoût, le dédain seront égaux des deux côtés ; ils se quitteront sans avoir rien gagné à leur rapprochement, aussi étrangers qu’ils l’étaient au moment de se rencontrer, peut-être même un peu plus enclins à l’éloignement, on dirait presque à une sorte d’inimitié. Qu’ils se soient abordés au contraire avec ce naissant intérêt que doit inspirer à chacun une connaissance légère de la science que possède l’autre, à l’instant la communication s’établira entre eux, et au profit de tous deux; ils sentiront l’un et l’autre leur instruction s’étendre, leur activité intellectuelle s’animer, et ne se sépareront qu’avec regret et bienveillance, reconnaissants de ce qu’ils doivent déjà à leurs relations, pressés de se retrouver pour en retirer encore quelque fruit. Ce qui arrive entre deux individus -aura lieu de même dans les masses : multipliez les résumés d’histoire , les abrégés de littérature, beaucoup plus de gens voudront assister aux cours
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où ils apprendront quelque chose de plus sur ce que déjà ils savent un peu; répandez des notions de physique, de chimie, d’histoire naturelle, on s’intéressera beaucoup plus généralement aux découvertes dont l’une ou l’autre de ces sciences pourra s’enrichir. Pour un plus grand nombre d’hommes il y aura profit et plaisir à vivre, et le spectacle du monde ne passera pas indifférent et inutile aux neuf dixièmes de ses habitants.
La science même gagnera à ce demi-savoir dont se plaignent cependant quelquefois les hommes de l’art et de la science, comme ceux qui gouvernent se plaignent des effets de la publicité. Il n’est pas impossible qu’un certain jour , dans une occasion donnée, la publicité ait ses inconvénients ; de même ce savoir incomplet, incohérent, que répand la civilisation et que n’a pas réglé l’étude, peut quelquefois se mettre en avant plus qu’il ne convient , et faire perdre, à repousser de faux systèmes ou des objections futiles, un temps qui s’emploierait mieux aux progrès de la science. Il faut s’y résigner, comme à la pierre inégale qui heurte le pied au passage, et n’ empêche pourtant pas qu’il ne soit bon d’avoir pavé le chemin. Ces demi-savants, ou moins encore, que forment les abrégés, les éléments, les cours d’athénée, etc., c’est là le public; et il faut un public aux savants, aux poètes, aux artistes, comme il faut des peuples aux souverains, quoique les souverains, rois ou sénats, trouvent quelquefois les peuples difficiles à conduire.
Le jour où le public manquerait aux savants, aux
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lettrés, où les artistes n’auraient de juges que les artistes, les sciences, les lettres, les arts perdraient toute sympathie avec les besoins , les sentiments généraux des hommes ; et les trésors de l’intelligence, cet apanage du genre humain , faits pour lui être distribués par les riches que la Providence en a rendus dépositaires, ne seraient plus que le monopole d’un petit nombre d’esprits spéciaux, occupés seulement de les exploiter selon leur propre goût. Alors on ne chercherait plus dans l’art que les beautés d’art , dont les professeurs peuvent seuls juger ; la beauté de la science serait dans le mérite de savoir , non dans l’importance de la chose même que la science a pour objet; le but disparaîtrait devant le moyen ; la difficulté vaincue ferait la gloire. C’est là ce qui arrive toutes les fois que le monde savant et le monde réel, voués l’un à la vie littéraire, l’autre à la vie commune, ne se rencontrent que rarement, en des occasions solennelles, aux jours de fête ou de nécessité absolue , dispensés jusque là de se connaître et de se modifier réciproquement. Désormais ce danger , depuis longtemps atténué par les progrès de la civilisation , est chaque jour moins à craindre : la révolution sociale qui s’est accomplie parmi nous, en rapprochant et mettant en contact tous les genres d’esprit, d’éducation, de capacité, de savoir , a répandu par mille voies une foule de demi-connaissances, bonnes du moins à empêcher qu’il n’y ait d’alternative qu’entre l’étude et l’ignorance ; un public s’est formé actif, indépendant, qui
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exprime ses besoins et ses goûts, porte intérêt à toutes choses, et en toutes choses veut prendre sa part et avoir son avis. L’instruction qui lui convient, et qu’il réclame, n’est point celle qui lui donnerait des prétentions scientifiques ; le public ne peut être savant, il a d’autres affaires; mais il peut et doit avoir l’attention éveillée , l’esprit ouvert sur ce qui se passe autour de lui ; il peut et doit trouver sous sa main de quoi suffire, en fait de science, sans étude ni application spéciale, aux besoins, aux convenances, aux commodités journalières de la vie. A cela sont bons les abrégés, et pour cela ils sont excellents; considérés sous ce point de vue, il est difficile de concevoir qu’une objection se puisse élever contre leur emploi.
Les objections , car on en fait encore , viennent donc de ce qu’on prend les abrégés pour ce qu’ils ne sont point, pour des méthodes raccourcies d’infuser la science tout entière. L’erreur est naturelle, car les auteurs et les partisans des abrégés y sont tombés comme leurs ennemis. Lorsqu’il n’existe aucun livre de ce genre, lorsque la science n’est point sortie des ouvrages faits pour ceux qui savent ou veulent étudier, les demi-savants sont presque aussi rares que les savants, et le public ne peut guère éviter de les confondre. Qu’une portion, une image, une ombre de la science apparaisse alors et s’offre aux regards de tous, on la prendra pour la science elle-même ; on s’en promettra , on en exigera tout ce que la science peut donner. Tel a été le sort des abrégés ;
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quand ils ont commencé, le public, dans son ambition de savoir, et les écrivains, dans leur empressement à le satisfaire, se sont persuadés qu’on en pouvait faire sur toutes choses, que toutes choses y pouvaient prendre place. On a méconnu les limites de leur puissance, les lois de leur composition, et cette erreur leur a fait contracter des vices qui ont légitimé jusqu’à un certain point les reproches que bientôt ils ont encourus.
Qu’il y ait des connaissances , des vérités qu’on doive dérober au public, c’est ce qu’aujourd’hui, si les passions politiques pouvaient un moment se taire, nul homme de sens n’oserait soutenir. On a dit : c( S’il y a jamais eu une erreur utile, c’est qu’elle « tenait la place d’une vérité qui eût été plus utile « encore. » De môme s’il y a une vérité dangereuse, c’est qu’il s’y mêle encore de l’erreur. Ecarter l’erreur, c’est ôter à la vérité tous ses dangers ; multiplier les connaissances, c’est en rendre l’usage de plus en plus légitime et salutaire.
Toutes cependant ne sont pas également accessibles à une attention légère , à une curiosité sans travail. Il y a des sciences aristocratiques, pour ainsi dire; non qu’elles doivent jamais devenir l’objet d’un privilège , ni être interdites à quiconque voudra prendre la peine de les étudier, mais parce que leur nature même les réserve à l’étude forte et patiente, et ne permet pas que la foule en cueille en passant les fruits. Telles sont en général les sciences de raisonnement pur, qui n’ont, directement du moins,
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aucun résultat pratique, qui ne paraissent qu’un vigoureux exercice de la pensée, et propres seulement à intéresser, si je puis ainsi parler, la curiosité et l’activité désintéressées de l’esprit humain , les mathématiques par exemple. On peut avancer plus ou moins dans leur étude ; on peut se borner , en géométrie, à la connaissance des plans, ou des solides, ou de la trigonométrie ; en algèbre, à celle des équations du second degré, ou à l’application de l’ algèbre à la géométrie, ou à toute autre station de la science : mais, quelque chemin qu’on fasse, à quelque point qu’on s’arrête, pour aller jusque là, il faudra du travail, une étude véritable, parfaitement analogue à celle dont on aurait besoin pour aller plus loin. Aucun abrégé, aucun manuel n’en pourra dispenser ; des éléments, un cours élémentaire de géométrie ou d’algèbre , introduiront l’élève dans le vestibule de la science , mais ne lui en feront point parcourir rapidement toute l’enceinte. Il n’y a pas moyen de la resserrer dans un petit espace , et de la livrer , sous cette forme, à l’usage commun du public.
Il en est de même des sciences qui ont pour objet des faits difficiles à saisir, encore vagues ou douteux, sur lesquels rien n’est définitivement convenu entre les savants eux-mêmes , et que nul ne saurait comprendre, s’il ne les a personnellement étudiés. Telles sont la psychologie, l’ontologie, la philosophie proprement dite , etc. Qu’il y ait là matière à science, c’est-à-dire des faits à observer, à constater, des lois de ces faits à reconnaître , et des inductions à tirer
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soit des faits, soit de leurs lois, cela n’est pas douteux, et tout récemment M. Jouffroy a mis cette vérité en lumière avec une exactitude et une clarté que la science n’avait point encore atteintes \ Mais en même temps il est certain que nul ne peut entrer en possession d’une telle science, sans la découvrir, pour ainsi dire, lui-même, et tout entière. En physique, en chimie, les découvertes d’un homme de génie deviennent aussitôt des faits évidents, incontestés, qui passent dans la circulation générale et dont chacun peut se saisir sans s’inquiéter de savoir comment y est parvenu l’inventeur : de même un fait
historique, une fois bien avéré, appartient à l’homme
qui le lit et le retient en passant, aussi bien qu’à celui qui , le premier , l’a exhumé des traditions et des monuments. Mais les faits intellectuels ne se manifestent clairement qu’au regard intérieur de chaque individu; ils ne se transmettent point par des formules, et de telle sorte que celui qui reçoit la formule possède à l’instant la science ; il faut qu’il rentre en lui-même, retrouve le fait dans sa propre nature, et le comprenne en le voyant. Il en est des vérités de ce genre comme des émotions de l’àme, froides, obscures, inintelligibles, sans réalité pour quiconque ne les a pas ressenties ; et un abrégé de psychologie ne serait guère plus propre à instruire un lecteur inattentif qu’un abrégé de roman à émouvoir un lecteur indifférent.
1 Dans la Préface qu’il a placée en tête de sa traduction des Esquisses de Philosophie morale , de Dugald Stewart.
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Enfin, il est quelques sciences qui , par l'immense variété des faits dont elles s’occupent et l’étendue des ^ études préliminaires qu’elles supposent, ne se laissent guère réduire en abrégé sans perdre toute clarté et tout intérêt. La philologie , par exemple , qui étudie les langues diverses des temps anciens et modernes, leur filiation, leur histoire, ne saurait être présentée sous une forme populaire, ni mise à la portée des esprits qui ne s’y sont pas spécialement préparés.
Les sciences d’application, au contraire, celles qui se rapportent aux devoirs , aux besoins, aux intérêts pratiques de la vie, ou celles qui ont pour objet des faits simples , palpables ou généralement avoués , l’histoire, le droit public, civil, criminel, les sciences naturelles, économiques, industrielles, mécaniques, etc., peuvent fort bien devenir la matière d’abrégés clairs et satisfaisants. La difficulté sera grande peutêtre; mais du moins la nature du sujet ne sera pas en contradiction avec celle de l’ouvrage. Comment de tels abrégés doivent-ils être conçus pour répondre à leur destination ?
On a presque toujours considéré un abrégé comme la réduction proportionnelle d’un grand ouvrage dont toutes les parties, ainsi qu’il arrive pour un tableau qu’on réduit, devaient se trouver reproduites sous cette nouvelle forme, seulement dans de plus petites dimensions. S’il en était ainsi , si l’abrégé offrait en effet le tableau raccourci de toute la science, une méthode plus expéditive et moins laborieuse d’en prendre possession, il faudrait préférer les abré-
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gés aux ouvrages spéciaux ; ceux-ci deviendraient presque inutiles. Telle a été en général l’opinion du siècle dernier. Préoccupé du désir de répandre la science, il a cru pouvoir la livrer tout entière, rétrécie seulement et rapetissée en quelque sorte, afin qu’elle fût à la portée de tous. Beaucoup d’abrégés, d’histoire surtout, ceux de l’abbé Millot , par exemple, ont été conçus dans ce système. Ils sont évidemment composés sur le plan d’un grand ouvrage , avec la prétention d’offrir au lecteur l’ensemble de la science, et de rendre en son nom tous les services qu’on lui peut demander. Tout s’y trouve en effet, les événements de l’histoire et les idées de l’écrivain , des narrations et des réflexions , des anecdotes et des jugements, la série chronologique des faits et le tableau philosophique du développement de la civilisation , des institutions , des mœurs. Rien n’est oublié; mais rien n’est à la place qui lui convient, ni dans ses proportions et sous ses traits véritables : la narration, courte, froide et sèche, est dépourvue de toute couleur locale, de tout intérêt dramatique ; les vues générales sont partiales et légères. Dans un tel système , la nécessité de tout dire vite et de se faire comprendre en courant oblige l’auteur à montrer toutes choses sous de certains aspects convenus , et à les mettre dans un rapport souvent factice avec les opinions du public auquel il s’adresse. La place y manque aux vérités originales, et les lieux communs y abondent; la physionomie propre et réelle des . événements ou des personnages historiques s’y efface
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de peur de déplaire ; et dans un temps où les préjugés seront forts, où les opinions se précipiteront toutes en un môme sens , des abrégés ainsi conçus ressembleront moins à des ouvrages d’histoire qu’à des pamphlets de circonstance.
La raison publique ne gagne rien ou peu de chose à une semblable instruction ; et les abrégés d’histoire romaine n’ont probablement pas été étrangers à cette érudition révolutionnaire qui faisait de Brutus un novateur et de César un tyran de l’ancien régime. Ce n’est point dans un tel amalgame de faits et d’idées précipitamment entassées que des esprits sans étude pourront démêler des vérités utiles : le but d’un abrégé est de leur ouvrir pour ainsi dire le livre de la science à l’endroit dont ils ont besoin ; il doit être conçu dans une idée simple, dominante; de telle sorte que celui qui le lira en retire, non pas une notion confuse de la science , mais une vue nette de ce qu’il lui est essentiel d’en savoir.
Cette connaissance essentielle variera selon les différents ordres d'esprits, selon les diverses classes de lecteurs. Chaque science a plusieurs usages; tous ne lui adressent pas les mêmes demandes ni dans le même dessein. Il serait difficile, par exemple, qu’un même abrégé de chimie pùt également mettre l’un au courant de l’état général de la science, et fournir à l’autre des procédés applicables à la teinture ou à toute autre branche d’industrie. 11 est donc évident que, selon les lecteurs auxquels on s’adresse et les besoins qu’il s’agit de satisfaire, la même science
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peut et doit être présentée sous divers points de vue, dans des abrégés différents, dirigés chacun vers un but spécial, et fidèles à une idée dominante.
C’est surtout en histoire que se fait sentir la nécessité de cette division. De toutes les sciences, l’histoire est peut-être la plus compliquée. L’activité du genre humain se déploie sous tant de formes, il marche par tant de voies à F accomplissement de ses destinées, qu’il est impossible de parvenir , sans beaucoup d’études, à réunir et à classer à la fois, dans l’ordre convenable, tant de faits si complexes et si divers, tant de résultats différents d’une même cause, tant de causes concourant à un même effet. Ne fallut-il que dégager les faits moraux des faits pour ainsi dire matériels, séparer la date et la forme extérieure des événements de leur influence cachée sur la civilisation, les opinions, l’état social des hommes, un abrégé réussirait bien difficilement à présenter avec clarté et simplicité ces deux parties de l’histoire : tantôt les idées anticiperaient sur l’ordre des faits, tantôt les faits laisseraient en arrière les idées; et l’imagination comme la raison chercheraient vainement, dans le livre, une image fidèle de ce qui s’est passé dans la réalité. Cette représentation claire et vivante de la réalité n’est possible que dans une histoire détaillée, où les choses se font comprendre sans peine, parce qu’elles se font voir tout entières et sous tous leurs aspects. Vous avez ;Y Iraiterdes Croisades, par exemple ; vous voulez faire marcher de front le récit des événements et le tableau de leur influence sur
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la civilisation , les mœurs , la richesse , les arts de l’Europe : en donnant à l’ouvrage les dimensions d’une grande histoire, vous mettrez en scène les hommes avec leurs caractères, leurs passions, leurs habitudes ; on les verra se modifier peu à peu sous la main des événements et modifier à leur tour ce qui entrera dans la sphère de leur activité ; on verra l’Europe , attentive à ce singulier spectacle , en recevoir une multitude d’impressions diverses et fécondes. Un développement progressif s’accomplira sous les yeux du lecteur ; les causes agiront, les effets en naîtront sans lacune et sans effort ; on aura suivi la route, l’arrivée s’expliquera d’ elle-même. Dans un abrégé, au contraire, il faudra tout expliquer, parce que rien n’aura été peint : la philosophie de l’histoire ne sort pas toute faite des seuls événements ; il faut encore connaître leur rapport avec l’état moral des hommes, car une invasion des Tartares en Chine et celle des Huns dans l’empire d’Occident auront des résultats absolument différents. Or, la peinture de l’homme moral est précisément ce qu’on retranche des abrégés destinés à retracer l’histoire des événements, car c’est là ce qui tient le plus de place. Prétendre donc à des tableaux philosophiques, dans des abrégés de ce genre, c’est aller contre leur véritable but, qui est d’aider la mémoire et non de provoquer la réflexion.
On réussira bien mieux dans ce double dessein lorsqu’on y tendra séparément et dans des ouvrages distincts. Dans l’un, on se bornera à reproduire en
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quelque sorte le squelette de l’histoire, la forme et* la marche extérieure des événements rangés exactement dans l’ordre des temps, sans effort pour leur imposer aucun lien philosophique ou littéraire. Pour l’histoire de France, par exemple, on y donnera la série des rois , la date de leur naissance , de leur avènement , de leur mort ; sous chaque règne , les principaux faits avec leur date précise, les guerres, les batailles, les traités, les révolutions intérieures, les lois et les inventions de quelque importance, enfin les noms des grands hommes et les titres des grands ouvrages qui ont paru durant cette période. De tels abrégés, bons à faire apprendre par cœur aux enfants, seront des magasins de matériaux où la mémoire ira puiser selon son besoin. L’ouvrage du président Hénault est fait sur ce plan; mais il est trop long ; les faits y sont quelquefois mal classés ou mal choisis ; la prétention philosophique n’en est pas assez complètement bannie. Le mérite et la difficulté des livres de ce genre consistent surtout dans une observation exacte des proportions : il y faut éviter avec soin qu’une partie trop détaillée n’empiète sur les autres, que des faits d’un médiocre intérêt n’usurpent la place réservée aux événements d’une importance générale. On n’y parviendra qu’en s’abstenant de tout système, de tout désir de faire prévaloir certaines opinions ou certaines vérités. Un tel abrégé ne doit être qu’un inventaire complet et fidèle; les richesses historiques y seront exposées, • non pas employées.
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• D’autres abrégés , conçus dans un autre plan , supposeront chez les lecteurs une connaissance antérieure des principaux faits de l’histoire, et s’appliqueront seulement à présenter ces faits sous un point de vue spécial, dans leur rapport avec quelque fait général et unique, tel que la marche de la civilisation, des institutions, le progrès et l’influence de certaines idées , des croyances religieuses , de la littérature, des sciences, de telle ou telle forme de gouvernement, etc. C’est là ce qu’ont voulu Bossuet dans son Discours sur V Histoire universelle , et Montesquieu dans la Grandeur et la Décadence des Romams. De tels abrégés peuvent servir utilement une cause ; ils peuvent aussi n’avoir pour objet que de jeter, sur quelque partie de l’histoire, une lumière plus vive et plus haute. Dans tous les cas , ils s’adressent à des esprits capables de réflexion et déjà nourris de quelque lecture. La mesure de leur utilité est dans le talent de l’auteur , dans la justesse et l’étendue de ses idées. Ce sont là des conditions, mais non pas des règles à prescrire.
La première des règles dans la composition d’un abrégé est de déterminer exactement à qui on l’adresse, quels besoins on veut satisfaire , et de travailler en vue de son public, sans rechercher inutilement, dans une autre sphère, un. succès qu’on n’obtiendrait pas. Ainsi, en écrivant pour la masse des lecteurs, il faudra se garder, envers les savants, de toute autre ambition que celle d’être trouvé simple, clair et sans reproche d’erreur. L’abrégé*
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destiné à une profession spéciale ne devra point être conçu ni rédigé sur le môme plan que celui dont l’objet sera de répandre dans le public des notions générales sur la science que le public n’a ni le temps ni la volonté d’étudier. Comme il y-aura, des abrégés philosophiques , où les faits particuliers ne seront présentés que dans leurs rapports avec quelque fait général et comme preuves d’une idée dominante, de môme il y en aura de purement pratiques, où tout sera donné à F analyse exacte des faits , sans lien ni développement philosophique. Ainsi, il se fera de grands ouvrages spéciaux pour chaque science, et dans chaque science des abrégés spéciaux pour les diverses classes de lecteurs.
Il y aurait cependant quelque inconvénient à pousser trop loin la subdivision, et à rompre ainsi les rapports qu’il importe au contraire d’établir et de resserrer de plus en plus entre les différentes classes de la société , leurs connaissances et leurs idées. Mais il n’est nullement impossible de réunir, sans les confondre, des abrégés divers et de tendance également spéciale, l’un philosophique par exemple, et l’autre purement pratique, conservant chacun son caractère particulier, s’expliquant et se complétant mutuellement.
Pour les abrégés ou manuels-pratiques, la forme la plus convenable est peut-être celle des dictionnaires : l’ordre alphabétique épargne la nécessité des classifications, commodes seulement pour les savants, embarrassantes pour l’homme qui cherche
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