‹ Discours académiques, suivis des discours prononcés pour la distribution des prix au concours général de l'université et devant diverses sociétés religieuses, et de trois essais de philosophie littéraire et politiqueChapitre 5 sur 36 · DE M. GUIZOT A ^ACADÉMIE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

DE M. GUIZOT A ^ACADÉMIE FRANÇAISE

déposé quelques souvenirs , « tous les charmes de la « retraite, du repos, de l’étude et de l’amitié »; j’ajouterai le charme de ces conversations à la fois libres et polies, pleines d’abandon et de mesure, dont la société du xvm e siècle a seule possédé le secret.

Bientôt, hélas ! cette consolation lui manqua ; aux dégoûts du philosophe vinrent s’ajouter les épreuves de l’homme, et aux mécomptes de l’esprit les peines du cœur. Il perdit en peu d’années ses plus intimes amis, ses relations les plus douces. L’âge avançait; sa santé chancelait; sa vue déclinait : une tristesse terme, mais profonde, constante, s’établit dans son âme : « Depuis, » dit-il (et il a vécu vingt-huit ans depuis), « je n’ai fait que traîner les restes d’une « existence inutile. »

Noble chagrin , qui laissait l’âme du philosophe encore pleine de vigueur et de dévouement ! Lorsque l’aveuglement du pouvoir absolu et les égarements de l’ambition firent éclater sur la France les maux que 3L de Tracy avait souvent prévus; lorsqu’au milieu des plus cruels désastres, il entrevit quelque espoir d’assurer à son pays ce que l’Empire ne lui avait jamais donné , un peu de paix et de liberté, il sentit se ranimer toute son énergie. Nul n’assistait avec une plus amère douleur au spectacle de l’invasion étrangère et des revers de la France; mais si le cœur du patriote souffrait, le philosophe gardait l’indépendance de son jugement : il savait reconnaître la nécessité, se résoudre aux sacrifices inévitables, et chercher dans les événements, quels qu’ils

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fassent, ce que commandait l’intérêt national. Il prouva, dans cette grande circonstance, que la responsabilité ne l’effrayait point. Ce fut lui qui, le

2 avril 1814, proposa dans le Sénat la déchéance de l’Empereur. La restauration était à peine accomplie que déjà il était rentré dans la retraite et l’opposition.

Il n’en sortit plus. Sans doute, sous ce pouvoir incertain qui n’étouffait pas la voix de la France, et ne savait pas l’entendre, au milieu de ces débats féconds, où les droits divers apprenaient à se respecter, où la pensée humaine, à la fois animée et contenue, retrouvait, sans excéder ses limites, sa dignité et son empire, et pour emprunter à F Académie elle-même une éloquente parole \ dans ce laborieux progrès de nos libertés combattues , M. de Tracy n’eût pu manquer, s’il l’eût voulu, d’exercer la plus salutaire influence. Mais sa génération, nourrie de conversation et d’étude, n’avait point été formée à la rudesse, à la lenteur, à l’inefficacité apparente des luttes politiques, à ces perpétuelles et interminables alternatives de combat et de transaction. Elle comptait sur le triomphe rapide de la vérité, et se retirait avec colère dès qu’elle la voyait opiniàtrément contestée. Quand on a le cœur un peu fier et la raison un peu haute , il faut avoir été longtemps contraint de traiter avec l’àpreté des intérêts et l’emportement des passions, il faut avoir souvent éprouvé leur force et subi leurs coups , pour se résigner enfin à leur pré-

1 M. Villemain, en répondant à M. Arnault, le 24 déc. 1829,

DE M. GUIZOT A l’ ACADÉMIE FRANÇAISE.

sence, et se contenter d une incomplète victoire. M. de Tracy ne prit aux débats de la Chambre des Pairs que peu de part, et cessa même d’y assister régulièrement. La pensée du philosophe voulait de plus vastes espaces , des mouvements plus libres et de moins pressants combats.

Le philosophe lui -même ne trouvait, à cette époque , dans l’état des esprits et le cours des idées , qu’une satisfaction imparfaite. * Le réveil des anciennes querelles, des vieilles passions nationales, ramenait, il est vrai, vers des maximes et des ouvrages délaissés par l’Empire, une partie du public. Voltaire, Rousseau, Diderot, Condillac, Helvétius, étaient de nouveau et abondamment réimprimés, lus, célébrés. Mais pendant cette résurrection de la philosophie du xvm e siècle , à côté d’elle , naissait et grandissait une philosophie nouvelle, reconnaissant pour symbole dans l’ordre intellectuel le spiritualisme , dans l’ordre moral la loi du devoir , n’admettant point, dans l’ordre politique, la souveraineté du nombre , tendant la main aux croyances religieuses , amie de la science et de la liberté, mais par d’autres principes, avec d’autres sentiments que ses prédécesseurs. Les philosophes eux-mèmes, surtout quand leurs idées ont régné, ne se prêtent guère au partage disputé de l’empire. Malgré la popularité renaissante de ses maîtres, malgré ses propres succès, M. de Tracy demeurait peu satisfait du présent, peu confiant dans l’avenir. Il faisait de sa réputation, de sa fortune, de son loisir, le plus noble usage, prenant

aux progrès de la science un vif intérêt, prodigue envers les infortunes secrètes, envers les jeunes gens distingués, de ses secours, de ses conseils, de cette bienveillance sérieuse et simple qui donne presque, à ceux qui en sont l’objet , le sentiment de l’égalité entre l’obligé et le bienfaiteur. Il était le centre d’une société choisie, animée, reconnaissante, respectueuse; les plus tendres soins l’entouraient ; il avait le rare bonheur de Voir son amour pour la vérité, son dévouement à l’humanité et à la patrie se perpétuer avec son noirn Un mal cruel, une longue cécité semblait la seule épreuve qu’il eût à subir; il la supportait avec son courage accoutumé; Mais son courage était triste et son âme solitaire. Lorsqu’on lui parlait des événements extérieurs , du mouvement social ou intellectuel qui retentissait autour de lui , on lui entendait dire : « Je ne suis plus de ce monde ; ce qui « s’y passe ne me regarde plus. » Et à mesure que l’âge devenait plus pesant, que la force physique diminuait , il s’isolait de plus en plus , se renfermant dans ses souvenirs, n’écoutant guère que la lecture de scs auteurs favoris, surtout de Voltaire, pour lequel il a constamment professé une inépuisable admiration ; plus que jamais fidèle à ses opinions , à ses maîtres , à la philosophie qui avait gouverné sa vie; étonné seulement qu’elle n’eût pas exercé cet empire prompt, souverain, universel, qu’il s’en était promis ; s’affaissant peu à peu comme sous le poids d’un secret mécompte, et paraissant subir, sans la reconnaître, la profonde insuffisance de ces idées

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