‹ DiscoursChapitre 12 sur 16 · III · texte numérisé non relu

III

méconnu, comme on l'a dit trop légèrement , une constitution morale qui est aussi l'ouvrage de Dieu. Nous sommes nés pour la gloire: eh bien ! il nous invite à la chercher. Seulement, mes frères , il n'est pas indifférent sur le choix que nous pouvons faire. Toute espèce de gloire n'est pas compatible avec l'Évangile. Comment pourriez-vo us croire , dit Jésus-Christ , vu que vous aimez à recevoir de la gloire les uns des autres , et que vous ne recherchez point la gloire qui vient de Dieu seul?

Et voilà un des principaux écueils de la foi chrétienne : l'amour de la gloire qui vient des hommes. On a plus facilement et plutôt vaincu tous les autres obstacles que celui-là. Quand l'ame, troublée par le sentiment de ses péchés, et soucieuse de son avenir , se tourne du côté de la religion , elle rencontre en son chemin de nombreux ennemis de son salut. L'orgueilleuse raison est là qui lui oppose l'obscurité des dogmes chrétiens, et l'invite à rejeter ce qui ne se peut comprendre ; l'indolence la détourne de la conquête d'un royaume qui veut être forcé, et que les violens seuls emportent; la sensualité lui fait peur d'une vie austère et chaste ; mais quand tous ces conseillers perfides ont été successivement écartés, plus dangereuse encore, plus sûre d'être écoutée, la gloire humaine se présente.

Sans doute , mes frères , que si croire était seulement reconnaître pour vrais certains faits, certains dogmes de l'Évangile, si la foi n'était qu'un acte de l'esprit où le cœur n'a point de part , on ne verrait pas bien comment le désir de la gloire humaine peut empêcher de croire. Mais croire en Jésus-Christ est autre chose : c'est l'accepter, le vouloir, l'embrasser avec tous les caractères qui lui sont attribués dans l'Evangile; c'est lui soumettre son cœur , sa volonté , sa vie ; c'est devenir le sujet , l'esclave de ce divin maître. Or, il y a telle disposition d'ame où, l'esprit étant subjugué, le cœur est encore indécis ou rebelle. On voudrait croire et l'on ne peut ; ou plutôt l'on croit et l'on ne croit pas. On est bien , quant à sa conviction , dans les termes exacts de l'Evangile , mais on n'est pas dans l'Évangile. On le possède comme un trésor dont on n'a pas la clef, où l'on ne puise pas , dont on ne vit pas. On a le nom de vivre, et l'on est mort.

Je crois important, mes frères, d'insister sur cet état singulier de l'ame , parce qu'il est fréquent et peu observé. D'incrédules proprement dits, qui se rendent compte de leur incrédulité, il n'y en a peut-être pas beaucoup parmi nous. Mais il y a parmi nous beaucoup de personnes dont l'esprit croit et dont le cœur est incrédule. Etonnés eux-mêmes de la discordance qu'ils observent entre leurs opinions et leurs sentimens, ils en cherchent la cause et ne la peuvent concevoir. S'ils la cherchaient bien, mes frères, ils la trouveraient dans la conservation illicite , dans le ménagement coupable d'une idole qu'ils n'ont pas eu le courage de sacrifier. C'est , à l'ordinaire , un penchant malheureux qui frappe leur christianisme de paralysie et de stérilité ; c'est un interdit , obstinément gardé dans leur tente , qui y fait reposer la malédiction ; voilà le secret de tant de demi-conversions, de tant de christianismes manques ; voilà expliqué le sort de ces hommes qui, selon l'expression remarquable d'un Apôtre , apprennent sans cesse sans parvenir jamais à la connaissance de la vérité. On dit que, sur le point de lancer à la mer un puissant navire , lorsque tout est prêt , lorsque le dernier coup de hache a fait tomber le dernier pilotis , on a vu souvent avec surprise le majestueux bâtiment demeurer immobile sur sa base glissante; l'œil curieux cherche partout la cause mystérieuse de celte immobilité ; et c'est longtemps après qu'on découvre sous sa carène un simple caillou qui résiste à toute la puissance du navire colossal. Vous donc à qui'échappe le secret de vos lenteurs et de vos irrésolutions sur le chemin de la vérité, cherchez bien , et dans quelque cachette ignorée de l'ame vous apercevrez quelque penchant favori , quelque habitude invétérée , quelque passion qui a honte de paraître, mais qui, de sa retraite obscure, s'oppose à l'élan généreux qui vous porte vers ie Seigneur.

Et pour ne parler que de l'obstacle indiqué dans notre texte, comment pourrait prendre son vol vers son immortel asile cette amc que captive le goût de la gloire mondaine? Comment croirait en Jésus l'ame qui préfère à la gloire qui vient de Dieu seul la gloire qui vient des hommes ? Elle a été contrainte de reconnaître Jésus pour le fils de Dieu ; mais le monde lui re-

( "3 ) fuse ce titre auguste ; le monde , depuis l'apparition de ce divin chef de l'humanité , a versé à pleines mains l'opprobre et le ridicule sur les adorateurs de Jésus. L'adhésion extérieure et de forme a été permise, en considération des circonstances ; mais la foi sérieuse et conséquente a presque toujours exposé à la dérision. Est-il si facile à celui qui met du prix à l'opinion des hommes de confesser ce Dieu encore conspué, encore flagellé comme au Prétoire, encore crucifié comme en Golgotha ? Et ne faut-il pas , pour rester prosterné à ses pieds , avoir dit adieu tout de bon à l'estime et à l'approbation de cette foule qui le repousse?

Mais ce n'est pas tout : l'Evangile prescrit des devoirs , l'Evangile règle la vie; et toute sa morale est renfermée dans l'exemple de J.-C. Celui qui dit qu'il croit en J.-C. doit vivre comme J.-C. a vécu. Or, comment a-t-il vécu, je vous le demande? D'une manière si différente des idées reçues, qu'on peut dire que sa religion est justement l'opposé de la religion du monde. Car le monde a sa religion, où toutes les passions de la chair sont érigées en divinités. Ici , l'orgueil : et il s'agit de suivre les traces de Celui qui fut doux et humble de cœur; ici la sensualité: et il faut se régler en esprit sur Celui qui ri eut pas un lieu où reposer sa tête; ici l'indépendance : et il faut ressembler à Celui qui vint sur la terre pour servir et non pour être servi; ici l'égoïsme : et il faut revêtir les dispositions de Celui qui donna sa vie pour ses amis. En un mot, il faut embrasser une vie , dont quelques vertus plaisent au monde parce qu'elles Je servent, mais dont l'ensemble le blesse et le condamne. Comment fera toutes ces choses celui qui tient à l'approbation du monde?

Comment , par exemple , usera-t-il d'une franchise chrétienne, celui qui a peur que cette franchise ne passe pour de la présomption et de l'arrogance ? Comment règlera-t-il sa vie et ses mœurs sur la simplicité évangélique, celui qui craint de s'entendre taxer de parcimonie et de petitesse? comment persévèrera-t-il dans les exercices de la dévotion chrétienne celui qui craint de voir tomber sur sa famille et sur lui quelqu'une de ces épilhètes insultantes que l'ignorance et l'envie prodiguent à

la piété ? Mille considérations de ce genre forment autour de lui comme un réseau qui l'enserre et le captive. A chaque pas qu'il veut faire, il est retenu par quelque peur nouvelle; chagrin, il mesure de la place qu'il n'ose quitter la carrière qu'il devait parcourir; au milieu d'élans sans cesse réprimés et de repentirs qui usent l'ame, il achève une vie incertaine et décolorée, et il arrive au tombeau sans avoir connu la liberté joyeuse delà foi.

Mais quand même, en suivant l'attrait de la gloire humaine, on ne risquerait pas de s'écarter du sentier de la vertu , cette recherche, mes frères, n'en serait pas moins incompatible avec l'esprit de l'Évangile. En effet, d'après l'Evangile, il y a une seule règle de notre conduite , la volonté de Dieu ; une seule gloire à rechercher , la gloire qui vient de Dieu ; or, soit que nous préférions à cette gloire la gloire qui vient des hommes, soit que nous nous contentions de les associer, nous attentons aux droits éternels de Dieu fortement établis dans l'Évangile , en élevant insolemment le tribunal des hommes à coté ou audessus de son tribunal.

Le Dieu de l'Évangile , mes frères , est un Dieu jaloux ; il ne souffre point de partage ni dans l'adoration, ni dans l'obéissance, ni dans l'amour. Chercher ailleurs qu'en lui notre loi, c'est renier notre législateur ; chercher ailleurs qu'en lui notre gloire, c'est renier notre rémunérateur. Et certes! comme il doit se tenir honoré des rivaux que nous lui donnons ! Des vers de terre, des créatures d'un jour , de pauvres pécheurs, associés dans notre estime , mêlés dans nos hommages au Seigneur éternel , roi de l'immensité , souverain maître des cœurs , source adorable de toute sainteté! Le jugement chancelant d'une intelligence débile préféré au jugement infaillible du Dieu de vérité ! La gloire demandée à l'opprobre , et l'opprobre jeté sur la gloire ! Car il n'y a pas d'égalité ; on n'égale pas la créature au Créateur: on la met au-dessus; dès le moment où la seule idée de comparaison est conçue, l'outrage est consommé, le Créateur est ravalé au-dessous de la créature; parce que dans un rapprochement pareil, hésiter, c'est déjà choisir.

Et qui pourrait imaginer encore à quelle gloire nous immo-

Ions les droits de notre Créateur! Si c'était à une éclatante illustration , aux suffrages de tout un peuple et de tout un siècle, nous n'en serions pas moins coupables; cependant on nous concevrait. Mais nous n'allons pas chercher si haut des prétextes d'outrager Dieu! C'est au contraire tout bas, dans la poussière que nous allons mendier des hommages. C'est à la langue médisante d'un voisin, au sourire flatteur d'un bel esprit, à la familiarité d'un grand de la terre, c'est à la peur d'un petit ridicule, à de prétendues convenances sociales, à une mode passagère, au plaisir de faire un peu de bruit dans le cercle de nos connaissances, que nous livrons de gaité de cœur l'honneur du gouvernement de Dieu et le respect de son nom! Voilà la gloire humaine que nous préférons à la gloire de Dieu ! Certes, mes frères , il serait difficile de s'étendre sur ce sujet sans entrer dans un profond mépris de nous-mêmes.

Concluons, mes frères: la recherche de la gloire humaine empêchant de croire en Jésus-Christ, ou , ce qui est la même chose, d'appliquer sa foi, est incompatible avec le Christianisme.

Il n'y a qu'une approbation qu'on puisse chercher sans danger : c'est, dans le ciel, celle de Dieu, sur la terre, celle de ses saints. Et encore ne faut-il chercher ceile-ci que comme une manifestation de la sienne. En général , les réprimandes des justes valent mieux que leurs louanges. N'oublions pas ces belles paroles de David : Que le juste me frappe , ce me sera une faveur ; et qu'Urne reprenne , ce me sera un baume excellent (Ps. 141 ); il n'a pas ainsi parlé des louanges du juste.

Et qu'on ne nous oppose pas des passages tels que ceux-ci : Que toutes les choses oh il y a quelque bonne réputation occupent vos pensées (Philipp. IV, 8). Ayez soin défaire ce qui est bon, non-seulement devant le Seigneur, mais devant les hommes ( 2 Cor. VIII, 21). Ces passages dont le vrai sens est assez établi par l'esprit général de l'Evangile, sont expliqués d'une manière authentique dans ces belles paroles Ju Maître : Faites luire votre lumière devant les hommes , afin que , voyant vos bonnes œuvres ils glorifient votre Père qui est dans les deux. Il s'agit ici de bJorifier non la créature , mais le Créateur, et l'estime des hommes

n'est présentée au Chrétien ni comme son but , ni même comme un encouragement. Que toute gloire retourne au Seigneur, et qu'ensuite le Seigneur nous donne de ce qui est à lui, que le Seigneur nous glorifie , s'il le trouve bon , telle est sur cette matière le sentiment du vrai Chrétien. Notre doctrine demeure donc entière : la recherche de la gloire humaine est incompatible avec la profession du Chrétien ; il ne doit ambitionner que la gloire qui vient de Dieu.

Mes frères , s'il ne s'agissait , pour se conformer à un précepte et pour suivre un conseil , que d'en reconnaître la vérité , vous en auriez assez entendu. Vous n'avez pas besoin de nos raisonnemens pour vous persuader que l'approbation de Dieu est seule digne d'être poursuivie. Vous n'avez , pour cela , qu'à franchir par la pensée les limites du temps , et à vous transporter au dernier jour, et devant le tribunal du Seigneur. Là vous saurez ce que valait l'opinion humaine. La gloire du monde , jadis si éclatante à vos yeux , vous apparaîtra comme un de ces feux trompeurs qui , le soir , sortent des marais, et ne doivent un moment de pâle lueur qu'aux ténèbres d'une épaisse nuit. Cette renommée qui devait, disait-on, traverser tous les âges, et lever un tribut perpétuel sur l'admiration de la postérité , ne vous semblera plus que la puérile chimère d'un délire vaniteux. Le prix infini que vous attachiez à l'opinion de vos compagnons d'épreuve , vous semblera une méprise inexprimablement ridicule. Vos gloires immortelles , ainsi qu'il vous plaît d'appeler vos célébrités d'un jour, seront dissoutes, absorbées dans une gloire vraiment immortelle, la gloire de Dieu et de ses saints. Vous sentirez alors ( et puisse n'être pas avec amertume ! ) que ces simples mots du Père céleste : Cela va bien, bon serviteur , tu as été fidèle en peu de choses , font pâlir les termes pompeux dont vous remplissiez vos panégyriques, lorsque vous dérobiez avec audace les titres du Créateur pour en décorer la créature. Vêla va bien, bon serviteur, tu as été fidèle en peu de choses! qui est-ce qui se contenterait, sur la terre, d'une si chétive louange? mais dans le ciel, mais dans la bouche du Seigneur, cette louange est d'une valeur immense; et jamais l'adulation la plus effrénée , jamais l'enthousiasme le plus

( il; ) ivre ne remplirent celui qui en était l'objet d'un transport pareil à celui que puise dans ces simples paroles le fide.e glorifie. Voilà ce que vous pouvez vous dire à vous-mêmes. Et vous pouvez vous dire encore que, déjà sur cette terre, les triomphes de l'amour-propre sont vains et tristes; qu'ils ne remplissent pointle cœur ; qu'ils ne font qu'en approfondir toujours davan- Ta-e le vide immense et dévorant; que le premier effet d un triomphe est d'en faire désirer un autre; que les retours de l'opinion sont excessifs et cruels; qu'il est insensé de mettre son bonheur à la merci de cette opinion volage et inconséquente. Vous vous direz que, lorsque ce besoin d'estime et d'applaudissemens s'est emparé d'une ame, il n'y laisse rien subsister à côté de lui ; qu'il n'y a plus de place pour 1 amour dans une aine que remplit la gloire ; que rien ne dessèche pus le cœur que cette funeste passion : et qu'elle nous enlevé les plus pures jouissances et les plus nobles émotions dont notre ame est susceptible. v

Je le répète donc, mes frères : si, pour se conformer a la vérité, il ne fallait que la connaître, vous pourriez vous en reposer sur vous-mêmes du succès de cette prédication. Mais l'expérience vous a démontré le contraire. Il est mille ventes qui ont subjugué votre esprit sans soumettre votre vie. Sachez donc que cette œuvre n'est pas la vôtre, et que ce n'est pas vous qui vous affranchirez. Ah ! vous le sentez peut-être. Renoncer à l'estime du monde, cesser d'en faire son but et sa règle , ne chercher plus que les regards de Dieu , c'est un miracle qu'il n'appartient qu'à Dieu d'opérer en vous. A vous appartient de le demander. Puissiez-vous , puissions-nous tous le lui demander avec instance , persévérance et sincérité ! Puissions-nous, par sa grâce, voir se former dans notre ame une sainte tranquillité sur les jugemens des hommes ! Puissionsnous , dégagés des lourdes chaînes de l'opinion , nous sentir libres de croire , d'aimer, d'obéir, jusqu'au jour où affranchis pour jamais de cette vision importune de la gloire humaine, nous nous réjouirons aux rayons de la véritable gloire , dans le sein de notre Dieu et de son Christ !

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