‹ Discours aux étudiantsChapitre 10 sur 59 · DISCOURS DE M. E. MELCIIIOR DE VOGUÉ · texte numérisé non relu

DISCOURS DE M. E. MELCIIIOR DE VOGUÉ

méthodes scientifiques en constatant ce fait d’expérience, qu’elles ne peuvent rien pour la découverte d’une vérité sans le bonheur de l’intuition. Ici, j’aimerais me servir d’un vieux mot et dire : sans le secours d’une grâce. Le vieux mot est si beau! Il vaut bien notre vocable actuel, le déterminisme, et pour un esprit philosophique, les deux termes peuvent se ramener au même sens. Qu’est-ce donc, l’inspiration qui dicte à l’écrivain, à l’artiste, la page ou l’œuvre qui va remuer le monde? On me dira, je le sais bien, que c’est une accumulation subite de calorique dans les centres nerveux; sans aucun doute, mais c’est là reculer l’explication. Pourquoi cette accumulation s’est-elle produite à tel moment précis, chez tel individu qui écrivait la Divine Comédie , qui peignait le Jugement dernier , qui composait la Symphonie pastorale? Pourquoi? Par l’effet d’un hasard? Mais alors, notre conception rationnelle des choses est ruinée! — Elle reste intacte, si nous reconnaissons l’effet d’une grâce; à la condition d’entendre par là l’aboutissement, à cet instant, d’une loi inconnue, méditée au-dessus de nous, mais très certainement aussi infaillible dans ses applications, aussi normale que le sont les lois déjà cataloguées dans notre entendement. Et dans le creuset du savant, la science suffit-elle à faire sortir de ces éléments combinés l’invention utile, le re-

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mède souverain qui se révèlent à l’opérateur, au moment où il cherchait dans une autre direction? Il faut autre chose, si j’en crois le premier étudiant de France, le bon alchimiste Pasteur. Quand il a appliqué ses méthodes scrupuleuses, éliminé toutes les chances d’erreur, épuisé les enseignements de son expérience, il attend une collaboration fortuite; il l’attend, parce qu’il sait que la découverte ne monte pas du creuset ou de la cornue; elle y descend. Et je suis sûr qu’il ne me démentirait pas si je disais qu’elle y descend par une grâce.

N’est-ce pas une grâce, enfin, autrement dit une loi cachée, qui confère à l’homme un certain pouvoir d’adaptation, de correction sur ces lois naturelles auxquelles il est soumis? C’était là, vous vous en souvenez, la pensée qui soutenait le noble poète des Destinées , quand il cherchait par où nous pouvions

Détacher les nœuds lourds du joug de plomb du sort.

Et il faut recourir à cette vue pour retrouver un principe d’action. L’excès de soumission passive aux lois naturelles est une des grandes faiblesses de notre temps. La science ayant découvert ces lois dans toute leur rigueur et leur majesté, l’homme s’est abandonné au découragement; il s’est cru repris dans l’indestructible filet de la fatalité antique ; bien plus, le peu d’activité qui lui restait, l’homme

DISCOURS DE M. E. MELCHIOR DE VOGUE, a cru qu’il devait s’en servir pour conformer plus étroitement sa vie sociale à quelques-unes des lois naturelles. L’erreur était d’autant plus séduisante que notre science se liguait avec les plus généreuses illusions de nos pères pour nous tendre ce piège. Quand nos pères sacrifiaient tout à ce beau mot : la liberté, ils le croyaient toujours et partout synonyme de justice, de fraternité. Or, la science établit une équation rigoureuse entre la liberté illimitée, aboutissant à l’individualisme, et la loi de concurrence vitale, aboutissant à l’écrasement du faible par le fort; nous serrons de plus près les principes où nous mettions notre sûreté, et nous nous demandons avec épouvante si leur extrême conséquence ne serait pas un retour à la barbarie, à une barbarie savame, raffinée, mais tout aussi cruelle, partant tout aussi stupide que celle du monde sauvage ou du monde animal. Nous éprouvons le besoin de réagir au nom de la conscience morale, qui est un fait scientifique, elle aussi, puisqu’elle est un fait d’expérience. Dans le domaine spirituel et moral, émietté par la critique, dans le domaine social, pulvérisé par l’individualisme, nous sentons la nécessité de réorganiser à tout prix, c’est-à-dire de recréer des organismes: et ceci explique la faveur croissante que rencontre chez nous le principe d’association.

Vous venez, messieurs, d’en donner un exemple

excellent et bien vivant. Vous n’en avez pas tout le mérite; aucun de vous ne me contredira, si je reporte une bonne part de ce mérite à vos maîtres. Plus j’apprends à les connaître, plus je ressens de respect pour les hommes éminents qui dirigent aujourd’hui le haut enseignement. Vous pouvez en croire un solitaire, étranger à l’Université et qui n’attend rien d’elle; c’est une conviction raisonnée, qui lui arrache cet hommage. Je vois à l’œuvre votre recteur, dans la bonne confraternité de nos rapports académiques; on ne vous dira jamais assez ce qu’il y a de fine sagesse, de dévouement à vos intérêts, d’autorité bienveillante et tolérante dans cet esprit d’élite. Et combien, parmi ses collaborateurs, m’ont laissé la même impression de supériorité intellectuelle! Vous ne vous étonnerez pas si parmi tous ces parrains de l’Association, ma partialité va complimenter un vieil ami, celui qui fut, dès le début, l’âme de votre entreprise, votre directeur des études 1 . Pour faire un bon professeur, il ne faut que de la science et de l’éloquence; il faut plus pour faire un maître, il y faut le don entier du cœur et de la vie. Votre directeur des études est un maître, parce qu’il vous donne tout son cœur et toute sa vie.

Dociles à cette impulsion, vous vous ôtes groupés

M. Ernest Lavisse^

DISCOURS DE M.' E. MELCHIOR DE VOGUÉ, fraternellement; malgré la diversité des provenances, des conditions, des études, vous avez voulu faire une seule famille de tous les jeunes citoyens du pays latin; le noyau est déjà solide, et j’espère que vous réussirez à amener tous ou presque tous vos camarades au foyer de l'Association, lis comprendront comme vous que, dans toute réunion d’hommes, les forces individuelles se multiplient suivant une progression mathématique qu’aucun géomètre n’a calculée. Ces forces morales mises en commun, c’est encore votre seul capital social. Vous n’en refuseriez pas un autre, moins idéal, très utile pour vivre; vous le trouverez, nous n’en douions point, n’est-ce pas? Mais, avant tout, gardez précieusement et augmentez le capital de vos forces morales : vous en aurez bon besoin.

Vous arrivez sur la scène de l’histoire à un moment où l’histoire nous promet de grandes pièces. Il suffit de regarder autour de nous pour voir que le monde est en travail d’idées et de formes nouvelles. Un bruit souterrain grossit et couvre tous les autres bruits; cris de révolte, cris de pitié, ce sont les cris d’un enfantement. Nos sociétés vont probablement subir une de ces opérations, souvent très douloureuses, au moyen desquelles 1 humanité extiait un peu plus de justice. Les esprits les plus froids et les plus immobiles sont d’accord sur la signification de

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les cadres de la société de demain; , lepc

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comme il y a un devoir social pour chaque âge et comme i , s c/.-moi vous recommander

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lis à vos camarades de Nancy. Qu'il serait b ; ena nos étudiants de France d’essayer CC q '“ ^ dc

dc conférences populaires, de lectures du son.

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devant des auditoires d’ouvriers. Ce n’est pas le dévouement qui manquerait chez vous, et je crois que les auditeurs ne vous manqueraient pas. Vous leur feriez la charité de votre science; à ceux qui ont peiné tout le jour sur l’outil, vous donneriez un peu de pensée, un peu de rêve à emporter le soir. De votre côté, vous apprendriez à connaître ce monde obscur, et comment on y intéresse les esprits, comment on y gagne les cœurs. Sans doute, il faudra modifier les usages anglais pour les approprier à nos mœurs, à nos goûts; il y aura des tâtonnements, des déceptions, avant de trouver le meilleur moyen de pénétration dans [les milieux populaires; n’importe, j’ai foi dans l’idée, je vous rabandonne, elle est en bonnes mains.

Voilà des propos bien sérieux, entre des verres de vin de Champagne. Vous excuserez ce retour aux coutumes de vos devanciers, les clercs de la vieille Sorbonne ; ils traitaient volontiers les graves matières de philosophie dans leur propos de table . N’est-ce pas sous ce titre que Martin Luther a donné le plus substantiel de sa théologie! Mais vous m’excuserez d’autant mieux que je finirai plus vite; on n’aime ni les longues thèses ni les longues phrases dans votre... bateau. Messieurs, nous sommes sur la rive droite, où génération se dit : bateau. Bateau, c’est un peu mince pour vous; cela fait penser au petit cabotage,

■voire au canotage; vous ne vous contenteriez pas de si peu. Il vous faut le vaisseau de haut

bord.

J’y pensais précisément, l’an dernier, ce jour ou je vous vis dans votre Sorbonne rajeunie, tous debout sous les plis de votre drapeau, — un drapeau qui a

fait déjà sa campagne d’Italie-acclamant et applaudissant le premier magistrat de la République. Vous me rappeliez des souvenirs inoubliables de ma vie errante. C’était sur les mers d’Orient; suivant une tradition courtoise de notre marine, quand le îepiésentant de la France arrivait dans sa résidence, le vaisseau de guerre qui l’avait amené arborait les couleurs au grand mât, tous les hommes de 1 équipage montaient sur les vergues, et là, debout, 1 s poussaient les trois hurrahs réglementaires. La vive émotion ressentie jadis, devant cette vision soudaine de la force nationale, devant ces hommes qui envoyaient de là haut sur la mer leur salut à la patrie lointaine, je l’ai retrouvée l’an dernier, quand j’ai vu se lever dans la maison de science les jeunes forces de l’avenir. Et voilà pourquoi je dis : votre vaisseau. — Messieurs, je lui souhaite bon vent et

bonne mer. . . , , ,

C’est de tout cœur que je vais boire à la santé e

l’Association générale des étudiants, en y confondant les maîtres et les élèves; je bois à l’Umversite de

Paris; je sais que le mot n’est pas encore technique, mais il le sera demain.

La réponse au discours de M. de Vogué a été prononcée par le président de l’Association des Étudiants, M. Rôvelin, licencié ès-lettres.

L’un des assistants, M. Gebhart, professeur à la Faculté des lettres, ayant porté un toast à M. Jules Ferry, ancien Ministre de l’instruction publique, qui assistait au banquet, M. Jules Ferry a répondu par le discours que nous publions ici.

Discours de M. Jules Ferry

Messieurs,

Je suis venu ici comme un étudiant, n’étant plus que cela, et me félicitant de n’être plus qu’un étudiant. Je l’ai écrit à mon ami Lavisse, il y a quelques mois ; il avait la bonté de s’apitoyer sur mes mésaventures politiques ; je lui répondis : « Mon cher ami, quelle joie ce serait pour moi de n’être plus qu’un étudiant de votre chaire, et si j’osais, s’il n’y avait pas des reporters partout, même à la Sorbonne, comme je m’inscrirais à vos conférences et avec quelle ivresse je redeviendrais l’étudiant que j’ai été,

il y a trente ou quarante ans, je ne sais plus au juste !

Et quel milieu différent!

On parlait de la jeunesse tout à l’heure; je pensais à la mienne. On faisait allusion à 1 état d esprit d une partie de la jeunesse contemporaine dont on dit volontiers qu’elle est découragée. Elle produit en effet de temps en temps — sont-ce des fleurs?... sonlce des champignons? — des œuvres littéraires enfin, qui impliquent quelque chose comme du découragement ; et si on jugeait de l’ensemble de la jeunesse par ces productions de l’ordre littéraire, on pourrait croire qu’en vérité elle ne ressemble pas aux autres jeunesses ; en tous cas, elle prend bien mal son temps pour se poser en jeunesse decouiagée.

Comment, messieurs, vous seriez découragés?

Vous êtes jeunes, nous ne le sommes plus, et nous ne sommes pas découragés! Non seulement vous êtes jeunes, mais vous êtes libres et nous ne l’étions pas. Ah ! s’il y a ici, — il n’y en a pas, — mais s’il y a au dehors quelques blasés de ce temps-ci, quelques déliquescents, comme ils s’appellent volontiers, qui se permettent de maugréer contre les destinées et de blâmer le temps présent, je leur dirai simplement ceci : « Mes chers amis, il vous manque une chose pour juger delà vie, pour juger du bonheur dont vous n’avez pas conscience, il vous manque d’avoir vécu a une époque où la jeunesse n’était pas libre. Nous

DISCOURS DE JULES FERRY, sommes venus au monde delà pensée, nous sommes éclos, un certain nombre d’hommes qui sommes ici, a un moment bien douloureux de l’histoire de ce pays. Nous sortions du collège et nous commencions nos études de droit ou de médecine à une époque déjà bien lointaine, en 1848. Il n’y a jamais eu, dans 1 histoire morale de la France, un moment de plus extraordinaire espérance, de plus puéril optimisme, si vous voulez ; mais enfin, entraînés par des illusions sans limite, se croyant arrivés à l’ère de la prospérité universelle, indéfinie, tous, les vieux, les jeunes, ceux qui commençaient à bégayer, ceux qui parlaient comme des sages, a un moment donné, furent entraînés par ce grand courant. Jamais l’humanité n eut plus de foi en elle-même, dans ses destinées, dans sa puissance; jamais aussi plus cruel réveil et chute plus profonde.

J ai y u cela, mes enfants, mes amis, moi qui vous parle; j ai vécu ces choses, je suis venu à Paris en 1850, nourri de toutes ces illusions, brûlé de cette fièvre ardente ; j’ai suivi les discussions de l’Assemblée nationale, j ai entendu les orateurs des réunions, j ai respiré cette atmosphère de liberté et d’espérance; et puis, un beau jour, je suis sorti de chez moi, par un matin de décembre, et devant des affiches qui signifiaient à ce pays qu’il était désormais réduit en servitude, j ai vu des ouvriers qui ricanaient! J’ai

assisté à cette sortie de l’Assemblée nationale — de ses débris plutôt — de la mairie du dixième arrondissement, au milieu des ricanements de la foule; j’ai vu tomber la liberté!

Eh bien, vous n’avez pas vu ces choses, vous ne les avez pas senties, vous ne les avez pas vécues; vous n’avez pas vu quelle a été, dan s les dix-huit années qui ont suivi, l’existence morale de ces jeunes générations tranchéeset flétries dans leur fleur, en quelque sorte. Vous n’imaginez pas, vous autres, messieurs de l’École de droit, ce qu’était le Palais à ce moment, ni vous qui écrivez dans les journaux, ce qu’était alors le journalisme.

Enfin, je ne veux pas revenir sur toutes ces misères ; je dis seulement que pour se plaindre du temps présent, il faut ignorer ces choses, et que ceux au contraire qui ont vécu à cette époque et qui sont assez heureux pour vivre, après quarante ans, de la liberté républicaine, regardent comme des enfants ou des comédiens la jeunesse découragée qui porte aujourd’hui le drapeau de la décadence et de la déliquescence.

Messieurs, j’ai été très frappé, en lisant une intéressante étude qui a paru dans votre journal U Université de Paris , et dont j’aurais voulu féliciter l’auteur.... (On crie : Bérenger, Bérenger) 1 ... c’est en

4. M. Henry Bérenger qui, l’année suivante (1891) fut président de l’Association, avait déjà débuté dans la vie littéraire par des

effet M. Bérenger. J’ai été, dis-je, très frappé du grand sentiment d’inquiétude et de noble malaise qui dominait ces pages. Je voyais très nettement une des sources de ces souffrances des âmes d’élite, qui se traduisent de différentes façons dans les diverses manifestations intellectuelles de la jeunesse. Je vois en effet que beaucoup sont tourmentés de ce sentiment d’impuissance, après la période critique si bien décrite tout a l’heure par M. de Vogué; la critique a tout démoli, elle n’a pas reconstruit, ce n’est pas son rôle d’ailleurs, elle n’est pas faite pour cela. Et beaucoup souffrent et se plaignent de n’avoir pas encore résolu, à l’heure qu’il est, le problème de la destinée humaine. Oh ! Messieurs, vous n’êtes pas les premiers. Il y a longtemps que ce commode oreiller dont parle Montaigne, l’oreiller de la foi, sur lequel des générations entières, des siècles entiers s’étaient endormis, ne nous suffît plus ; voilà près de trois siècles que l’humanité est à la recherche d’une loi nouvelle ; et plus l’on va, plus on avance, plus on est pénétré de ce beau sentiment que je retrouvais dans les pages de M. Bérenger, et qu’un poète aimé de vous, un des nouveaux, je ne dirai pas un des jeunes, car il est déjà vieux de gloire, a si bien exétudes publiées dans l'Université de Paris. L’article auquel M. Ferry fait allusion avait pour objet « la jeunesse intellectuelle et le roman français contemporain » (L'Université de Paris , n° 31, février 1890).

prime. Vous vous rappelez ces beaux vers de Riche*

pin, décrivant cet effort derhumanité :

Quand, sur la route de la vie Allant sans s’arrêter jamais,

Après chaque côte gravie Découvrant de nouveaux sommets,

Les jarrets lourds, le front en nage,

Elle aura refait d’àge en âge L’inutile pèlerinage,

Sans que les tournants du chemin Aient à sa marche endolorie Jamais montré l’hôtellerie Blanche sous sa treille fleurie,

Toujours promise pour demain.

Eh bien, nous ne l’avons pas trouvée, l’hôtellerie blanche, sous sa treille pleine ; vous ne la trouverez pas non plus, mais votre honneur et l’honneur de l’humanité, c’est de la chercher toujours. La solution du problème que j’appellerai le problème du bonheur n’est pas dans la foi ; plus nous allons et plus nous avons besoin d’une foi démontrable ; la solution n’est pas dans la foi, elle est dans l’amour. Ah! si nous n’avions rien à aimer ! mais nous avons plus d’objets d’amour que jamais. Je parlais tout à l’heure de 1848; vous vous rappelez ce mot que disait un grand poète, à la veille de cette extraordinaire révolution, si facilement acceptée. M. de Lamartine avait dit ce

mot terrible qui tua le gouvernement de juillet : « La France s’ennuie ! » Mais nous, messieurs, nous ne sommes plus au temps où un peuple a le droit de s ennuyer. La formule de l’ennui, c’est la formule des jours de prospérité et d’espérance, c’est la formule des pays heureux. Quant à nous, après les malheurs que nous avons subis, après les épreuves qui nous ont été imposées, et en présence des tâches qui pèsent sur nous, dire que nous nous ennuyons, c’est dire que nous ne sommes pas dignes d’être les tils de cette grande patrie blessée et mutililée qu’il faut racheter et relever à tout prix. Eh bien, jeunes gens, vous que le découragement n’a pas atteints, je vous dis : Aimez la France, aimez votre patrie. Et vous avez encore autre chose à aimer ; vous avez à aimer ces grandes souffrances dont vous parlait tout à l’heure si éloquemment votre président; vous avez à aimer ce prolétariat, dont nous, tant que nous sommes, nous avons peut-être le tort de rester trop éloignés non par les sympathies, car elles sont ardentes en nous, non par les œuvres, car nous avons fait beaucoup pour lui, et beaucoup plus qu’il ne le croit et qu’on ne le laisse croire, mais par l’action personnelle, la fréquentation individuelle et quotidienne.

Eh bien, quels peuvent être les organes de cette pénétration? Vous, mes amis, la jeunesse dont per-

sonne ne se défie, que tous accueillent à bras ouverts, qui peut entrer chez le pauvre sans l’inquiéter, et lui apporte toujours un rayon de soleil, quelque chose de si bienfaissant, de si bienveillant que les plus farouches s’adoucissent et lui ouvrent les portes de leurs demeures ; mes amis, soyez-en certains, cela pourrait être organisé ; cela pourrait devenir un chapitre nouveau de l’histoire de cette jeune Association dont l’ascension est très rapide et dont les destinées ne peuvent être mesurées. Vous voyez ce que l’Association a déjà produit parmi vous; essayez de lui faire produire autre chose, essayez de la répandre au dehors, de faire avec plus de largeur d’esprit, plus d’entente, plus de suite et, croyez-le bien, avec plus de succès final, ce que font d’autres Associations plus restreintes, au nom de sentiments respectables à coup sûr, mais beaucoup moins universels que ceux que vous représentez. Enfin, si vous n’avez pas assez de tous ces amours, ch bien, aimez cette humanité dont nous faisons partie, dont nous sommes les collaborateurs ; aimez-la cette grande laborieuse qui, elle, ne s’arrête jamais, ne se décourage jamais et va toujours devant elle poussée par je ne sais quel instinct superbe et sublime. Ah ! messieurs, quand on a pu, ne fût-ce qu’une heure, la servir, cette humanité, ou par la parole ou par l’action, on peut regarder de très haut les oublis et les

ingratitudes et s’en aller, regardant les étoiles, vers ce monde inconnu qui ne peut être, en définitif, que le triomphe du progrès, de la justice et de la liberté.

15 Juin 1891

Le discours de bienvenue a été adressé au président du banquet par M. Henry Bérenger, licencié ès-lettres, président de l’Association 1

Discours de M. Léon Bourgeois

Président du banquet

Messieurs,

J’étais venu vous apporter de la part du gouvernement, la reconnaissance de l’Association générale des Étudiants de Paris comme établissement d’utilité publique. Mais le président de votre association, en vous donnant cette nouvelle avant moi, m’a volé mon exorde ! J’avais du reste, dès le début de notre banquet eu cette inquiétude et je m’étais dit que

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