DISCOURS DE M. E MÈLCHIOR DE VOGUÉ
chez les autres et vous la voulez chez vous-mêmes. L’action vous la sentez d’autant plus indispensable que toute foi est diminuée. On dit avec raison que la foi est le principe de l’action ; mais ne pourrait-on dire aussi que l’action est souvent la mère de la foi? Jusqu’à un cerlain point, l’homme crée le but auquel il court, par cela seul qu’il y court. Aussi je réclame bien fort, quand j’entends les laudatores temporis acti , — ce qu’il faudrait parfois traduire librement ainsi : les gens qui louent le temps où ils n’ont pas agi, —quand je les entends incriminer tantôt votre grand sérieux, tantôt votre défiance de lcsprit doctrinaire, tantôt vos vagues aspirations.
Et pourtant, messieurs, il convient d’être juste pour nos aines. Si l’on considère l’ensemble de leur travail intellectuel, durant ces trente ou quarante années qui virent le triomphe du sens critique, de l’esprit positif et réaliste, on admire que plusieurs générations se soient sacrifiées à cette besogne ingrate et utile dont vous recueillez les fruits. Elles ont étendu le cercle des connaissances humaines, elles ont tout mesuré, tout calculé à l’intérieur de ce cercle. A mon sens, elles ont trop fréquemment oublié qu’il est inscrit dans un autre cercle, infiniment plus vaste, inaccessible à nos investigations, et nécessaire à notre respiration morale, pour ainsi dire, comme la zone d’air ambiant est nécessaire aux
DISCOURS AUX ÉTUDIANTS, habitants de la planète. Aujourd’hui, si j’en juge par des indices nombreux, beaucoup d’entre vous étouffent dans le cercle positif et connu; ils poussent au delà, dans le cercle dont le centre est partout et la circonférence nulle pari. Ils le peuvent impunément, étant sûrs de retrouver sous leurs pieds un terrain solide que rien n’ébranlera. Sans doute le temps revisera, il ruinera peut-être de fond en comble quelques-uns des résultats acquis par la science contemporaine; nos systèmes de synthèse ne dureront peut-être pas plus que n’ont duré ceux de nos devanciers. Mais nos méthodes d’analyse, notre vue rationnelle du monde, l’orientation générale de l’esprit scientifique, ce sont là des acquisitions qui ne peuvent désormais périr que dans un effondrement total de la civilisation. Cette conviction est devenue le fond même de notre entendement; tout ce que nous rebâtirons, nous le rebâtirons sur ce tuf inattaquable.
Mais, au delà, le cercle d’inconnu garde sa place légitime dans nos préoccupations, puisqu’il contient toutes les lois, toutes les combinaisons de lois que nous ignorons. Nous ne serons pas infidèles à notre conception rationnelle du monde, nous serons au contraire très conséquents avec notre principe, si nous faisons une large place à l’intervention des lois inconnues. Nous ne diminuerons pas la valeur de nos