DISCOURS DE M. SÏÏLLY-PRUDHOMME
réserve expresse qui en définit le sens et la portée, souleva une agitation vive chez les amis de la poésie, surtout dans la jeunesse, où se recrutent les poètes et leur clientèle. Vous ôtes en droit d’attendre de moi quelques mots sur cet événement littéraire, et je m’en voudrais de frustrer votre attente. A vrai dire, vous avez déjà pu connaître la pensée de l’Académie et la mienne par la lettre que j’ai adressée au rédacteur en chef du Figaro à ce sujet ; mais peut-être avez-vous présumé que je profiterais de la belle occasion que vous m’offriez ce soir de m’expliquer davantage sur la question d’une réforme de notre poétique traditionnelle.^ Je n’en profiterai qu’avec mesure, d’abord parce^que cette question ne passionne qu’une partie de mon auditoire, celle que les siences ne réclament pas jalousement, ensuite parce qu’on ne saurait la traiter comme il convient en peu de mots. Je me bornerai donc à la poser.
C’est en prose, Messieurs, que je vous parle, et pourtant il ne me suffit pas de m’exprimer avec toute la clarté dont je suis capable, je me complais dans mon rôle accidentel d’orateur: je voudrais pouvoir ajouter à la signification purement conventionnelle de mes paroles toule la vertu expressive que me fournit la nature, non point seulement dans la mimique du geste, mais bien aussi dans l’harmonie de mes phrases. Je rejette les mots qui ne satisfont pas
DISCOUliS AUX ÉTUDIANTS.
mon oreille et je m’efforce d’ordonner ceux qui la flattent, de manière à la flatter davantage encore par leur arrangement. Du même coup, j’accrois mes ressources pour vous communiquer ce que je sens. Si tous les plaisirs de l’ouïe relèvent de la musique, au sens le plus large du mot, je peux dire que je m’étudie à rendre mes paroles musicales ; je voudrais pouvoir les rendre aussi musicales que la prose le comporte. Mais la dose d’harmonie que comporte la prose est-elle déterminée: le maximum en est-il prescrit par la prose même? Suis-je sûr de ne point l’outrepasser, même sans le vouloir? Dans cette recherche de la qualité musicale du langage, je me demande, Messieurs, à quel moment précis je perdrai le droit de le qualifier prose. Me suffira-t-il, pour perdre ce droit, d’isoler, de mettre à la ligne chaque membre de phrase de manière à en soustraire l’harmonie aux influences affaiblissantes de celle des membres de phrases voisins? Sans doute cette précaution ne sera pas vaine; l’harmonie du discours y gagnera. Pourtant je doute que, même en faveur de ce procédé, vous m’autorisiez à débaptiser mon langage. Vous m’objecteriez que la prose a sa musique propre, et que cette musique, rendue, il est vrai, plus sensible, par la séparation plus tranchée des membres de phrases, n’a pas pour cela changé de caractère. Mais, encore une fois, quel