DISCOURS DE M. LE RECTEUR GRÉARD
Occam, « le docteur invincible », Raymond Lui le, Thomas d’Aquin, Benoit d’Anagni, le futur Boniface YIII, Brunetto Latini, l’un des maîtres du Dante, Dante lui-même, Thomas Morus, Érasme et bien d’autres. 0 ville unique, ô Paris sans égal, Parisius sine pari, s’écriait Lanfranc de Milan en se séparant de ses compagnons d’études! On aimait « la parleur délitable » qui résonnait dans « ce gentil paysd’Université béni de Dieu ». On s’y sentait à l’aise surtout, parce qu’au témoignage unanime de ceux qui s’y rencontraient, l’amour de la vérité y était la seule règle et que chacun y jouissait de son droit. Il n’est pas téméraire de le dire : en un temps où la vie intellectuelle était enfermée dans les. murs des écoles, l’Université de Paris a été le foyer de propagande le plus actif de l’esprit français.
De toute part aujourd’hui on célèbre les manifestations de l’esprit français dans les beaux-arts, l’agriculture, le commerce et l’industrie. N’est-ce pas ici plus particulièrement la fête de l’esprit français lui-même, tel que l’a fait, avec les dons de la race, l’éducation des siècles : mélange de sentiment et de raison, de grâce et de force, hardi à la fois et mesuré, libre et ordonné, expansif entre tous et profondément humain, ardent champion des nobles causes, — qu’elles le touchent de près ou de loin, — quelquefois même à ses dépens, ne s’imposant
aux autres que par la confiance ou se faisant pardonner ses violences passagères par ses bienfaits durables? Au moyen âge, c’est l’esprit français qui le premier inspire et qui presque seul soutient jusqu’au bout l’élan des Croisades, donne à l’enthousiasme religieux son plein essor, et du meme coup ouvre à l’activité des peuples de l’Occident des voies nouvelles. C’est l’esprit français qui, au terme d’une lutte séculaire, retrouve l’idée de la patrie, la réalise dans une vaillante et touchante image, et, par un effort que la politique n’a plus qu’à consacrer, jette les bases de l’unité nationale. S’il reçoit du dehors le souffle de la Réforme et de la Renaissance, avec quelle vigueur il en traduit les aspirations les plus élevées! Quel réveil de l’antiquité, rajeunie et épurée par le christianisme, que l’épanouissement des lettres françaises au xvii c siècle : épanouissement si riche et si brillant que, même après que s’est éteint l’éclat de la gloire militaire qui en a pendant de longues années rehaussé le prestige, le siècle, cri sa fin désolée, conserve pour les contemporains comme devant la postérité le nom rayonnant de Louis XIV! D’autre part, quelle puissance dans le courant philosophique qui, traversant, sans s’y perdre, cette société hiérarchisée et pacifiée, ramène à la lumière, dès les premières années du siècle de Voltaire et de Montesquieu, les controverses de libre examen, et, avec elles, les
idées désormais impérissables de tolérance religieuse et d’équité sociale, de droit et d’humanité! Jamais enfin l’âme d’un peuple trouva-t-elle une expression plus généreuse du travail d’émancipation intellectuelle et morale accompli sur elle-même que les principes de 1789, qui sont devenus comme la charte des nations civilisées? Ce legs du passé imposait au siècle qui s’achève de grands devoirs. Il n’y a point failli. Des événements mémorables en ont rempli, souvent illustré, parfois troublé douloureusement le cours. Il a connu les exaltations de la victoire et les extrémités de la défaite. 11 a vu s’écrouler toutes les formes de la monarchie, et sur leurs ruines s’établir la puissance populaire, armée du suffrage universel. Pas une question dans l’ordre politique, économique et religieux, qui ne soit aujourd’hui soulevée et dont la discussion ne projette ses doutes avec ses lumières sur le fond même de l’organisation sociale. Mais si en aucun temps peut-être il n’a été posé devant la raison publique de plus pressants, de plus redoutables problèmes, il semble qu’en aucun temps non plus l’activité de l’esprit français n’ait été plus intense, ni plus féconde. La philosophie sondant les mystères de l’être et de la pensée ; la poésie retrempée aux sources de la nature et des plus intimes émotions de l’âme; l’histoire renouvelée par l’étude impartiale et sagace des documents et des textes; le
MSCOUBS AUX ÉTUDIANTS.
(Iroil public et privé, chaque jour plus ouvert à l’espiit de la démocratie moderne, prêtant sa force au relèvement des humbles et à la protection des petits; la science éclatant en merveilles, s’élevant par la puissance du calcul à la connaissance d’un monde invisible, pénétrant par la subtilité de l’analyse les secrets de la vie, prodiguant à l’industrie ses trésors; tous les sentiments, toutes les passions fouillées et mises à nu, au théâtre, dans le roman, dans la critique littéraire, par l’observation d’une psychologie tranchante et impitoyable comme le scalpel, — heuîeuse si, par excès de fidélité, elle ne semblait quelquefois oublier l’art; la langue elle-même remise au creuset, fortifiée, aiguisée, façonnée à rendre avec énergie ou délicatesse dans leurs nuances les plus diverses les idées qui nous travaillent : voilà, parmi les malaises et les obscurités inséparables de toute évolution sociale, voilà l’héritage, appuyé sur des noms assurés de vivre, que notre âge à son tour est à la veille de transmettre à l’avenir.
Jeunes gens, cet avenir, c'est à vous qu’il appartient, c’est vous qui le ferez. Plus favorisés que vos aines, rien n’est épargné pour vous préparer à payer votre dette à l’humanité en même temps qu’à votre pays. « Ce qui a fait défaut à la France d’avant 1789 écrivait Guizot en 1815, c’est une instruction supérieure qui eut permis de diriger la Révolution, sinon