DISCOURS DE SI. A. FALLIÈRES
Ce qui manquait, il y a vingt ans seulement, à notre enseignement supérieur, ce qu’autour des gloires éclatantes il recelait de misères ignorées, les plus âgés d’entre vous ne l’ont pas oublié. Je ne le rappellerai pas ici. Ces miseres, qu un ministre précurseur signalait à l’indifférence des pouvoirs publics dans la première Statistique de l'Enseignement supérieur, elles ne sont plus qu’un souvenir. A quoi bon le raviver? Ce que nous avons fait suffit à notre honneur, sans qu’il soit besoin, pour le rehausser, de dire ce que les autres n’avaient pas fait.
Mais ce que je ne dois pas taire, c’est la sûreté d’instinct avec laquelle la démocratie française, à peine libre et maîtresse d’elle-même, a reconnu dans la science la grande ancêtre toujours féconde; c’est le respect actif dont elle l’a entourée ; c’est la foi qu’elle a mise en elle ; c’est la largesse avec laquelle elle l’a traitée. Passionnée, comme elle devait l’être, pour l’instruction du peuple, elle a senti que si l’enseignement pi'imaire est une canalisation qui distribue, il n’est pas la source qui produit ; elle a eu l’intuition qu’il en est de la science comme des eaux, et que plus on la porte haut, plus elle a de force pour s’étendre au loin et pénétrer profondément; elle a eu le sentiment que, s’il suffit aux monarchies que l’idéal national soit présent à quel-
ques esprits d’élite, dans une démocratie, avec une souveraineté partout répandue, il faut partout répandre cet idéal, et que, pour cette œuvre, rien ne vaut l’histoire, la philosophie, les lettres et les sciences.
Pour montrer ce qu’elle a fait, sous l’impulsion de ces sentiments, il faudrait, messieurs, reprendre un à un devant vous les budgets de l’Instruction publique chaque année grossissant; suivre, jour par jour, l’œuvre collective de tous ces ministres dont vous savez les noms, et qui ont été, sans interruption et sans défaillance, les serviteurs d’un meme dessein. Il faudrait vous décrire nos Facultés partout reconstruites et agrandies, vous introduire dans nos laboratoires, vous en montrer l’outillagè partout renouvelé, vous faire parcourir nos collections et nos bibliothèques enrichies, vous énumérer les travaux de nos professeurs, dresser le compte des nouveaux enseignements que nous avons créés. — La journée n’y suffirait pas.
D’ailleurs, cette nouvelle Sorbonne n’est-elle pas le plus parlant des témoins? Attendue et promise depuis un demi-siècle, la voilà, qui, sur le tracé d’un maître architecte, dresse enfin sa façade et son toit, d’un dessin si français, au cœur du quartier Latin, comme une métropole au milieu de nos autres écoles; la voilà qui enserre des deux bouts
la vieille Sorbonne de Richelieu, d’un côté le palais, de l’autre l’atelier; la voila qui étale, tout autour du petit coin de terre où fut autrefois « la très pauvre maison » de Robert de Sorbon, ses édifices multiples, magnifiquement parés par le génie de nos artistes.
Telle que la voilà, vous la devez, Messieurs, à la Ville de Paris et à l’État.
Souffrez qu’en votre nom je remercie la Ville de Paris, qui, prodigue pour les écoles primaires, n’a pas été moins généreuse pour nos écoles de haut enseignement.
Souffrez aussi que je remercie d’ici, en présence et au nom de nos Facultés réunies, les villes des départements, grandes et petites, Bordeaux, Lyon, Toulouse, Montpellier, Lille, Nancy, Caen, Grenoble, Clermont, Rennes, Dijon, vaillantes cités, qui ont compris qu’elles avaient des devoirs envers la science, et qui toutes ont payé leur dette avec autant de libéralité que Paris.
Vous aussi, Messieurs, vous avez compris que tant de confiance et de sacrifices vous imposaient de nouveaux devoirs; et, depuis quinze ans, vous prenez un sentiment chaque jour plus net et plus agissant de votre double fonction scientifique et sociale.
Vous savez vos origines et votre histoire.
il y a cent ans, les universités de l’ancien régime agonisaient. Abandonnées, depuis longtemps déjà, par cet esprit vivant qui avait fait autrefois de l’Université de Paris la grande clarté du moyen âge, elles mouraient pour n’avoir pas reconnu un nouveau principe de vie dans le nouvel esprit, qui, depuis Descartes, avait tout conquis et tout occupé, les sciences de la nature après les mathématiques, les sciences de l’homme après celles de la nature.
A leur place la Révolution avait rêvé d’établir de vastes écoles encyclopédiques où toutes les sciences se fussent rencontrées, s’animant mutuellement dans une harmonie comparable à celle des lois de la nature et des facultés de l’esprit humain.
Cet admirable programme n’aboutit pas. Après trois quarts de siècle, vous l’avez repris, Messieurs, nous le reprenons avec vous.
Par une de ces fatalités qu’enregistre si souvent l’histoire, l’oeuvre de la Révolution dans le haut enseignement fut l’opposé de ses desseins. Elle avait voulu des écoles encyclopédiques, elle laissa des écoles spéciales; elle avait voulu distribuer sur tout le territoire un certain nombre de foyers scientifiques, elle n’en laissa qu’à Paris. Et quand le Consulat et l’Empire achevèrent l’organisation ébauchée de l'enseignement supérieur, ce qu’ils firent, ce furent encore, sous des noms differents, des écoles
spéciales, vouées chacune à la culture d’une science particulière ou à la préparation d’une profession déterminée, reliées sans doute ensemble par les réseaux de l’administration, mais sans rapports organiques, sans unité interne, sans âme commune.
Ce n’est pas, d’ailleurs, que notre enseignement supérieur ainsi constitué n’ait souvent jeté sur le monde des éclats de lumière. Nous avons eu cette lignée de mathématiciens illustres, dont l’un des plus illustres nous retraçait tout à l’heure, avec une autorité incomparable, les immortels travaux 1 . Nous avons eu, pour ne parler que des morts, et des plus grands parmi les morts : dans la philosophie, l’histoire, les langues, les lettres et l’érudition, Cousin, Guizot, Michelet, Silvestre de Sacy, Abel Rémusat, Villemain, Burnouf, Ozanam, Victor Leclerc; dans la physique, Gay-Lussac, Dulorig, Ampère; dans la chimie, Dumas, Gerhardt, Sainte-Claire Deville, Wurtz ; dans les sciences de la vie, Cuvier, Milne-Edwards, Magendie, Claude Bernard.
Mais autour de ces génies, au-dessous de ces grands talents, quel manque de cohésion, d’élan et d’action! Grâce à vous, Messieurs, il n’en est plus ainsi. Avec la clairvoyance et la décision des forts,
1. M. Hermine, professeur à la Faculté des sciences de Paris avait, après M. Gréard, lu un travail sur l’histoire de renseignement mathématique à la Sorbonne.
vous avez pris vous-mêmes l’initiative de votre ré-
f'orme et de votre transformation. Vous y avez été aidés par line administration soucieuse de ses devoirs envers le pays, et qui s’est appliquée à créer les organes, à mesure qu’en vous apparaissaient les besoins et se manifestaient les progrès.
De cette évolution, dont les phases se succèdent et s’enchaînent avec sûreté, les grands effets sont déjà visibles aux yeux de tous.
C’est d’abord un commencement de décentralisation scientifique. Naguère encore, il y avait un contraste excessif entre Paris et la Province. À Paris était concentré à peu près tout ce qui éclaire et échauffe. Paris reste, sans doute, et restera un foyer incomparable de science, un dépôt unique de ressources savantes, un centre d’aspiration en même temps qu’un foyer d’expansion et de rayonnement. Mais tout alentour, dans la zone obscure qui l’enveloppait, nous voyons, depuis quelque temps, briller çà et là des points lumineux, dont l’intensité va croissant; nous voyons naître et se nouer des universités, chacune avec ses caractères propres, avec la marque de son milieu, la saveur de son terroir, la promesse d’une individualité bien décidée.
En même temps, il s’est fait dans les Facultés une concentration chaque jour plus resserrée des forces. Longtemps, Messieurs, vos compagnies ont porté ce
DISCOURS DE M. A. FAIXIÈRES.
vieux nom de Facultés-, mais à ces Facultés il manquait d’être les puissances variées d’une même âme. Aujourd’hui les choses sont rentrées dans l’ordre naturel. Vous êtes devenues des personnes, et, tout en restant attachées à l’État, duquel vous ne voudriez pas plus voiis séparer que l’État ne consentirait à se séparer de vous, vous avez acquis les attributions des personnes. Vous n’êtes plus juxtaposées simplement les unes aux autres; vous êtes devenues les organes d’un même corps, à la vie duquel vous concourez toutes, chacune pour sa part, et si ce corps n’a pas encore le nom qui lui convient, ce nom que je lis inscrit sur ces murs comme un appel et comme un gage, soyez sûres qu’il ne sera pas refusé, avec ce qu’il comporte, aux mieux faisants et aux mieux méritants.
Un des traits les plus saillants de cette métamorphose, un de ceux que je dois relever ici, car j’y vois avec vous un des signes les plus précieux de ce temps, une des raisons les plus solides de notre foi dans l’avenir, c’est la conscience collective qu’a prise d’elle-même notre jeunesse, au contact et sous l’action de ses maîtres.
Elle est ici, devant nous, notre jeunesse. Elle est ici, groupée non par accident et pour un jour, mais d’une façon durable. Elle est ici, telle que nous l’aimons, telle que nous la voulons, joyeuse, hère et
réfléchie, passionnée pour la vérité, pour la liberté, pour la justice, pour la patrie.
Vous serez, jeunes gens, l’élite de la nation. Vous aurez a votre tour, et bientôt, la charge de ce pays. Nous vous confions, en dépôt, comme à une garde d honneur, le génie de la France. Chaque jour, vous le recevez, parcelle à parcelle, des leçons de vos maîtres.
Votre premier devoir sera de ne le laisser ni amoindrir ni dénaturer. Vous devrez aussi le développer et l’accroître. Vous êtes les fils d’un pays où une longue histoire a semé des germes vivaces de division. Vous allez arriver à la vio d’homme et à la vie publique au moment où se sont formées, autour de nous, des nations puissantes, animées d’une émulation redoutable.
Dites-vous bien, d’abord, que cette âme de la France, déposée dans vos âmes, exige la fin des querelles et des divisions, et qu’elle vous fournit le moyen d’en finir avec elles. Faites le compte de ce qu elle contient de moral, sentiments et idées, l’honneur, la justice, la liberté, la tolérance, le respect de la personne humaine, et dites-moi s’il n’y a pas là, au-dessus de l’égoïsme des partis, une région supérieure de pensée et d’action, où tous les esprits, toutes les volontés, peuvent s’unir dans un commun amour.de la vérité et de la patrie.
DISCOURS DK M. A. CAUTÈRES.
Dites-vous bien encore que celte a me de la France, votre sauvegarde au dedans, est aussi une de vos forces au dehors. On vous enseigne que du sein des nations il se dégage un ensemble de sentiments et d’idées qui constituent au-dessus d’elles la conscience de l’humanité. Cette conscience n’est l’œuvre exclusive d’aucune nation, mais toutes ont le droit d’y réclamer une part.
La part de notre pays n’est ni petite ni périssable. Dans l’air que respire tout homme civilisé, il y a quelque chose de la France. Ce n’est pas en vain qu’elle a donné au monde cette double révélation : le Discours de la Méthode et la Déclaration des Droits de l’homme.
Longtemps ce rayonnement au delà de nos frontières a fait notre ascendant. Nous lui devons d’être encore aujourd’hui autre chose qu’un poids ou un conlrepoids dans l’équilibre instable des peuples. Vous lui devrez un renouveau de grandeur et d’éclat. Il y a là, ne l’oubliez pas, une force d’autant plus puissante qu’elle agit par attrait. Celle force, sachez vous en servir pour faire aimer notre patrie; servez-vousen pour gagner des cœurs à la France, et que les premiers gagnés soient ceux de ces jeunes hommes, vos camarades, appelés par vous de divers points du monde, et que nous saluons cordialement avec vous.
Jeunes Français, que par vous la France, le jour
où vous aurez en main ses destinées, continue d’ôtre comme le veut son génie, libre, aimable, généreuse et humaine !
Et que nos hôtes ne voient pas dans ces paroles un souhait égoïste. Aimer la France, n’est-ce pas, en elle et au-dessus d’elle, aimer l’humanité?