DISCOURS DR M. LE RECTEUR GRÉARD. -IC
muns aux divers enseignements ; chez tous, par la solidarisation résolument poursuivie des intelligences et des cœurs.
Pour ceux qui ont foi en ces efforts, qui dans l’organisation forte de grands centres universitaires voient un des plus puissants ressorts d’action intellectuelle et morale, votre présence aujourd’hui, Monsieur le Ministre, en Sorbonne, dans la Maison commune, est un précieux encouragement.
Cette salle future de nos actes n’est pas terminée, et déjà la voilà consacrée par d’inoubliables souvenirs. Hier, nous célébrions le jubilé d’un grand savant et celui d’un grand homme* ; nous saluions en eux, avec respect, tout un passé de gloire qui n’est pas clos, grâce à Dieu, et dont les purs rayons nous illumineront, nous réchaufferont longtemps encore. La fête de ce jour, simple, familiale, telle que vous l’avez voulue, est la fête souriante de l’avenir. Des rangs de cette vaillante jeunesse sortira-t-il quelque jour un Hcrmitte, un Pasteur ? Ce que je puis vous assurer, Monsieur le Ministre, c’est que maîtres et étudiants maintiennent les traditions d’activité et de probité dans le travail, d’amour désintéressé de la science, qui ont été de tout temps l’honneur de l’esprit français et qui resteront sa force.
1. Le Jubilé de M. Ilermitte, professeur à la Faculté des sciences et le Jubilé de M. Pasteur.
Discours de M. Lavisse
Monsieur le Ministre,
Les membres honoraires de l’Association, les anciens nous doivent aussi des remerciements. Nous vous sommes reconnaissants du témoignage que vous nous donnez de votre sympathie. Vos prédécesseurs aimaient l’Association et le lui ont prouvé. Vous l’aimez aussi puisque vous avez bien voulu apporter aux étudiants la belle médaille que M. Léon Bourgeois a eu la bonne grâce de leur offrir. Recevez donc l’expression de notre gratitude pour votre présence ici et pour les paroles généreuses que nous venons d’entendre.
Vous apportez donc, Monsieur le Ministre, un cadeau du Gouvernement ; vous avez convoqué les étudiants à la Sorbonne; M. le Recteur, qui vous les a présentés, est là, entouré des doyens et des professeurs ; M. le Directeur de l’Enseignement supérieur et M. le Directeur des Beaux-Arts vous ont accompagné. Est-ce donc une cérémonie officielle que nous célébrons, et ne va-t-on pas dire une fois de plus que nous voulons mettre la main sur la jeunesse ?
Nous voulons, Monsieur le Ministre, mettre nos
DISCOURS DE M. LAYISSE.
mains dans les mains des jeunes. Ils ont besoin de nous, mais nous avons besoin d’eux. Il n’y a ici ni administrateurs, ni professeurs, ni élèves, il n’y a pas de hiérarchie : il y a des associés et une Association. Permettez que je rappelle que nous avons vu naître cette Association, que personne de nous ne l’a créée et que meme, au début, elle nous a paru une nouveauté un peu aventureuse ; elle est bien une œuvre d’étudiants.
11 y aura bientôt dix ans que l’Association fut fondée. Dans ce temps-là, la bonne volonté, la passion de bien faire étaient répandues partout, avec l’idée très nette de devoirs imposés par des périls. Nous avons connu les fondateurs aujourd’hui disséminés, quelques-uns morts comme le pauvre Delcambre. Ces jeunes gens avaient des intentions très élevées. C’étaient des esprits indépendants et libres qui, en s’associant entre eux et avec nous, n’eurent pas la pensée que leur indépendance et leur liberté pussent être diminuées. Comment cette pensée leur seraitelle venue ?
Les jeunes gens d’aujourd’hui ne comprennent pas l’autorité comme les générations qui les ont précédés. A vrai dire, ils ne l’ont pas connue, l’autorité. Ils ont trouvé dans l’État la plus grande somme possible de liberté et n’ont jamais entendu la France se plaindre d’être trop gouvernée. Dans la famille se
DISCOURS AUX ÉTUDIANTS, poursuit une évolution que je ne discute pas, mais qui est certaine et qui semble vouloir substituer absolument aux devoirs des fils envers les pères, les devoirs des pères envers les fils. Et en philosophie, dans les lettres, dans les arts, aucune autorité de doctrine, aucune. Les jeunes gens d’aujourd’hui ne peuvent pas faire autrement que d’ôtre libres; ils sont libres par nécessité.
Il en est que je connais intimement et qui, je crois bien, comptent parmi les meilleurs de leur génération. J’admire une sorte d’incapacité où ils se trouvent de comprendre les formules d’autrefois. Des discours, qui eussent été jadis éloquents et qui même le sont encore pour les contemporains des orateurs, ne leur disent rien. Ils ne croient sur parole aucune parole et sur les grandes questions ils se réservent : ce sont des individualités, et je les en félicite pour ma part. Dans les périodes de reconstruction morale, l’accord ne se fait que par des adhésions d’intelligences et de volontés individuelles et personnelles qui, à la fin, se sont rencontrées.
11 semble qu’il y ait contradiction entre cette disposition d’esprit et le principe même de l’Association; mais, non! il n’y a pas de contradiction, et cela est fort heureux, car une Société ne vaut que par la valeur de chacun de ses membres, et des zéros alignés à l’infini ne font pas un nombre. Il n’y a
pas contradiction, parce que ceux memes qui se remparent le mieux dans leur for intérieur, ont des raisons de s’associer à d’autres. C’est, d’abord, le sentiment si naturel de bon vouloir et de fraternité entre compagnons du meme âge et de la même vie, mais c’est aussi la communauté d’une croyance.
Une croyance ! 11 y a donc encore une croyance ! mais alors quel est le Credo ?
Il y a des Credo divers, très divers, mais, dans tous, se trouvent au moins deux articles, précisément ceux sur lesquels s’accordaient les fondateurs de l’Association.
Croyance en l’efficacité de l’esprit, non seulement pour accroître la puissance de l’homme, mais pour améliorer son âme, pour combattre le mal dans la nature, dans la société, dans l’humanité : croyance en la science tout court, une et indivisible.
Je me souviendrai toujours de la visite que je reçus, au moment où l’Association allait être fondée, des jeunes gens qui la fondèrent; ils appartenaient aux diverses écoles; ils avaient rompu les barrières qui séparaient les étudiants et les études; ils n’étaient plus des étudiants professionnels, ils étaient des étudiants tout court. Et pour exprimer cette révolution, ils ont trouvé un mot, en donnant pour Litre au bulletin de l’Association, Y Université de Paris. Nous n’étions pas très nombreux alors à
plaider là cause des Universités, et nous fûmes charmés de voir la jeunesse s’y intéresser.
Le but que nous croyions très éloigné nous sembla se rapprocher, et nous conçûmes des espérances qui étaient prématurées, nous le savons aujourd’hui; mais une espérance est toujours prématurée; c’est une usurpation sur l’avenir, une usurpation qui devient un jour possession légitime. Peut-être faudrat-il que nous nous contentions d’avoir conduit la jeunesse en vue de la Terre-Promise et de la lui avoir montrée, mais nous savons qu’elle y entrera. Cette grande salle où nous sommes verra siéger le Conseil de l’Université de Paris, et nous avons l’assurance intime que cette Université sera, comme l’ancienne, une école pour la nation. Ce jour venu, si quelqu’un étudie les origines des Universités modernes, alors l’opposition qui leur fut faite, les arguments et les discours que nous entendions hier lui paraîtront des documents très curieux d’un état d’esprit très ancien.
Le second article du Credo , c’est la croyance en notre pays, croyance ferme, hère et belle, car les idées d’absolue justice et de liberté sont unies indissolublement à l’idée de patrie. Jamais cette foi n’a fléchi dans la jeunesse. Sans doute, nous avons parmi les jeunes des décadents, mais cela, c’est un genre, c’est une profession. La saine force indestruc-
tible qui est dans ce pays, force de nature et force acquise par le travail de tant de générations, monte en sève dans les jeunes pousses toujours. Les orages de l’avenir trouveront assurément du bois sec à briser, qu’ils briseront, mais autre chose aussi qui résistera, survivra et vivra.
M. le Ministre, chaque automne nous apporte une nouvelle promotion de jeunesse; chaque automne nous rajeunit. Nous voyons se perpétuer la vie avec une régularité naturelle. Dans la région calme que nous habitons, nous avons confiance en l’avenir. Je suis sûr qu’il vous est agréable de recevoir de nous cette assurance, vous qui peinez dans la lutte.
Nous savons que vous n’êtes pas troublé, que vous ne redoutez pas ces périls de ruine et de mort dont on nous menace, et vous avez raison; mais si vous sentez par moment le besoin d’être un peu réconforté, faites aux étudiants l’honneur d’une visite, et vous sentirez que cette jeunesse est réconfortante.