LE BANQUET DE MEUDON
12 Août 1889
Discours de M. Lavisse
Messieurs les Étudiants,
Rabelais, dont vous êtes aujourd’hui les paroissiens, a prédit nos fêtes en termes très clairs : « Le noble royaulme de France prospérera et triomphera cette année en tous plaisirs et délices, tellement que les nations estranges voluntiers se y retireront. Petitz banequetz, petitz esbattements, mille joyeusetez se y feront où chacun prendra son plaisir. »
Ainsi parle, au chapitre VI de la Pantagruêline Prognostication , le curé de Meudon. C’est par un euphémisme voulu, avec cette ironie qu’emploient souvent les prophètes, qu’il a dit « petits banquetz », car vous avez bu, le jour de l’inauguration de la Sorbonne, 1300 bouteilles de champagne.
Vos « esbattements » n’ont été petits; et je vous en félicite au nom des membres honoraires de l’Association, vieux étudiants et qui ne sont point ceux qui étudient le moins ; personnes graves, mais qui
aiment les jeunes et savent qu’il faut que jeunesse se passe.
Les « délices » ne vous ont pas été ménagées. La ville et l’État vous ont donné le festin de ce soir, la fête du Ministère de l’instruction publique, la fête du Ministère des travaux publics, la fête de l’Opéra, la fête de l’hôtel de ville. Spontanément, M. l’administrateur et MM. les sociétaires de la Comédie-Française ont pensé que l’hospitalité de la France serait incomplète, si les interprètes autorisés de nos grands écrivains dramatiques ne vous faisaient point les honneurs des génies de Corneille et de Molière. M. Clarctie vous a souhaité la bienvenue en des vers tout pleins de grands sentiments de patriotisme et d’humanité. La maison de Molière vous a servi un régal de princes. Mon ami, le maire de Meudon, a voulu vous recevoir aussi comme des rois; il vous a harangués avec accompagnement de sa fanfare. Il y avait de quoi provoquer la jalousie de S. M. le shah de Perse. Je ne m’étonne point qu’il soit parti.
Étudiants de France (c’est à vous d’abord que je m’adresserai), vous avez mérité l’honneur d’offrir à vos hôtes ces belles réjouissances. Vous savez que je ne suis pas un complimenteur banal; mais aujourd’hui, j’obéis à un devoir de conscience, devoir très doux, en déclarant que ces fêtes d’étudiants,
qui sont nouvelles en France, c’est à vous-mêmes que vous les devez. Pour qu’elles fussent possibles, il a fallu toute une révolution clans les mœurs cle nos Écoles; cette révolution, vous l’avez accomplie vous-mêmes, vous seuls. Après que le premier exemple d’une association d’étudiants a été donné par Nancy et par Lille, Paris a fondé la sienne; après Paris, toutes les villes universitaires. Votre œuvre a été bien menée, vivement, allègrement, à la française. Tout de suite vous avez commencé des relations avec les sociétés étrangères d’étudiants. Vous avez votre diplomatie; vous y êtes habiles et vous y êtes heureux. En toute circonstance, vous faites exactement ce que vous devez faire. Je n’ai pas oublié, je n’oublierai jamais les fêtes de l’hospitalière Bologne. J’en sens encore le charme et la grâce; mais, par-dessus tout, j’y ai admiré deux choses : le salut enthousiaste des camarades d’Italie à notre drapeau, et votre façon sérieuse et fière de porter ce drapeau.
Le retour de Bologne a été comme une fête publique, car le public commençait à comprendre que les étudiants sont capables défaire œuvre nationale. La presse, qui vous a été si bienveillante dès vos débuts, s’est alors ingéniée à vous donner la popularité. Mais vous aviez rapporté d’Italie un grand projet. Partout où vous aviez été reçus, vous aviez
DISCOURS DE M. LAYISSE.
donné rendez-vous à vos hôtes à Paris, en 1889. Des voies et moyens d’organiser des fêtes, vous n’aviez aucune idée précise. Vous sentiez seulement qu’il ne serait pas facile de trouver, dans le grand tumulte de l’exposition, votre place et votre heure. Vous saviez qu’il faudrait beaucoup d’argent et vous n’en aviez guère, N’importe! vous avez été de l’avant: tout le monde vous a suivis.
Voulez-vous mesurer, Messieurs les étudiants de France, le chemin que vous avez parcouru?
Il y a quatre ans, la première pierre de la Sorbonne était posée en grande cérémonie : aucun Étudiant n’y était convié. La Sorbonne vient d’être inaugurée. M. le Président de la République présidait, entouré de ministres, d’ambassadeurs, de membres de l’Institut; l’Université était représentée par ses conseils, par ses recteurs, par les professeurs de ses Universités, de ses collèges et de ses écoles. Qui était le héros de la fête? C’était, après le Président de la République, l’Étudiant. Nous avions jeté l’hermine sur nos épaules, nous avions revêtu nos robes, qui chantaient toute la gamme de l’arc-en-ciel. Nous nous étions faits très beaux; mais, pauvres anciens que nous sommes! les regards étaient pour les bérets de velours, pour les bonnets frangés d’argent, pour les barettes de satin rouge, les casquettes à gland noir, les toques à aigrette blanche, les écharpes de toute couleur, les
bannières antiques, et pour ce millier de jeunes visages marqués des caractères des grandes races humaines.
Ce progrès accompli, que signifie-t-il? Que vous avez enfin donné à la jeunesse française sa place au soleil. Elle était une foule anonyme, disséminée dans des Facultés et des Écoles qui ne se connaissaient pas. Vous en avez fait un corps de métier noble entre tous, une personne dans la nation. Par vous, nous savons ce que sont « les jeunes ». Jadis on aurait pu croire que les jeunes sont quelques individus originaux ou se parant d’originalité, des maniérés, des dilettanti, des faiseurs de tours de force en littérature, ou pire que cela, de fatigués par genre, et qui portent le dégoût de la vie, comme on portait, autrefois, les longs cheveux romantiques ou les gilets à la Robespierre. Les jeunes, c’est vous, que nous avons vus vibrer à de certaines paroles, frémir de certaines émotions, que nous avons entendus exprimer par les acclamations adressées au chef de l’État le culte que vous professez pour l’honneur, pour la liberté, pour la patrie. Les jeunes, c’est vous, mes amis, vous qui chantez, vous qui riez, vous qui travaillez avec joie, Vous avez l’activité, la vaillance, le bon sens, la gaieté, la malice, l’enthousiasme: l’âme, toute l’âme de la France. Je suis de ceux à qui vous avez plus d’une fois, ces jours-ci, mis les larmes
aux yeux. Je vous en remercie. Nous, qui avons beaucoup souffert, nous recouvrons la confiance en la perpétuité du renouvellement des forces nationales. Nous voyons, après notre hiver, venir votre printemps.
Jeunes étrangers, au nom des anciens étudiants de France, je vous salue et vous remercie d’avoir répondu à l’appel de vos camarades français. Vous nous faites revivre les jours où l’Université de Paris, aima mater de toutes les nations, suffisait presque à éclairer le monde. Les hommes d’alors aimaient à donner aux idées des formes concrètes ; ils leur attribuaient des domiciles. Ils disaient que la papauté résidait à Rome, l’empire en Allemagne, la science à Paris. Depuis ce temps-là, depuis que notre Université a reçu la consécration officielle de son existence, sept siècles ne se sont pas écoulés. C’est peu de chose dans la durée; c’est un court moment dans la croissance du genre humain, et pourtant, à sept siècles de distance, qui reconnaîtrait l’homme et le monde?
A peine alors distinguait-on des frontières entre les peuples. Aucune nation n’avait assez pleine conscience d’elle-même, pour se sentir autre que sa voisine. Les hommes parlaient des langues différentes, mais ils s’entendaient dans la langue que la puissance de Rome, perpétuée par la puissance de l’Église, avait faite universelle. Divers étaient les esprits des peuples,
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mais la culture qu’ils recevaient était identiquement
a même. Comme les nations futures se confondaient t ans la chrétienté, les futurs génies nationaux se promenaient fraternellement dans les allées du trivium ou du quadrivium, sous l’œil maternel et sévère de la théologie.
Aujourd hui, les sciences, et combien de sciences, se sont émancipées; le quadrivium est devenu millivium : des milliers d’intelligences y fourmillent en toute liberté. La science est encore à Paris, mais elle est partout. Partout, en Europe, dans les pays quasi inconnus au xm c siècle, dans le Nouveau Monde, des Universités travaillent et pensent. Chacune d’elles parle la langue d’un pays. Il y a sept siècles, je vous aurais adressé ce discours en latin : vous m’auriez compris. Cest en latin qu’entre vous vous auriez échangé les gais propos. Ces jours-ci, ce soir, autour de cette table, vous parlez toutes les langues. Je parle la mienne, de peur que Pantagruel, qui doit rôder dans ces environs, n’apparaisse tout à coup et ne me traite comme le « Limosin » qui « despumoit la verbocination latiale ». Ainsi, Messieurs, tout s’est sépaié, diversifié, multiplié. La vie partout répandue est partout active. Une heure de notre temps fait plus de besogne qu’un siècle du temps passé. Soyez donc heureux de vivre aujourd’hui ; car aujourd’hui est grand ; mais laissez-moi ajouter : « Ne vous reposez
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pas dans 1 œuvre de vos pères ; aucune génération n’a droit à l’inertie ; chacune a sa tache, et la vôtre est belle. Il faut que par vous demain soit meilleur qu’aujourd’hui. »
Car il y a de grandes ombres à nos grandes lumières. Toute notre activité n’est pas employée au bien : une part trop grande est donnée à la haine et à la destruction.
Messieurs les Étudiants étrangers, je veux vous parler comme à des hommes. Ces jours-ci, j’ai entendu exprimer bien des illusions généreuses. Avanthier, dans une belle cérémonie intime, les délégués de toutes les nations ont célébré la paix et la fraternité. Hier, lorsqu’il s’agissait de désigner au sort l’orateur qui parlerait seul, au nom des étrangers, vous vous êtes demandé s’il y avait encore des nations.
« Il n’y a plus de nations, aditquelqu’un, iln’yaplus que des Universités. »
Et comme vous aviez pris la résolution de vous tutoyer, c’était plaisir d’entrendre crier d’un bout à l’autre de la table : « A toi, Cambridge ! A toi, Bologne! A toi, Harward ! A toi, Vienne! A toi, Liège ! A toi, Buda-Pest! A toi, Venezuela! A toi, Lundi A toi, Bâle! A toi, Ilelsingfors! A toi, Prague! » Mais en vous écoutant, je craignais pour votre rêve le heurt contre la dure réalité. Je ne pouvais me défaire de la triste pensée que plusieurs d’entre vous, peut-
être, se rencontreront ailleurs que dans des fêtes.
Jeunes gens, ne voyez pas le monde trop en beau, de peur que vous ne perdiez courage le jour où vous le verrez comme il est. Au mal dont nous souffrons, le cosmopolitisme n’est pas le vrai remède. Aussi je ne vous prêcherai pas cette doctrine; je n’y crois pas, je ne l’aime pas; elle n’est pas de notre temps.
Il y a eu jadis un cosmopolitisme chrétien; mais, dans ce temps-là, des idées et des croyances universellement admises faisaient lefondscommun de l’intelligence et du cœur des hommes. Elles sont, aujourd’hui, douteuses, ou, du moins, violemment contestées.
Au cosmopolitisme chrétien succédait, à la fin du siècle dernier, le cosmopolitisme philosophique : tous ceux qui pensaient se trouvaient à l’étroit entre des frontières ; il semblait que le xviii® siècle préparait l’avènement de l’humanité. Mais les siècles se trompent toujours sur le compte de leurs successeurs. Le xvm e siècle préparait l’ère des nations pleinement conscientes d’elles-mêmes, curieuses de leur passé dont elles vénèrent toutes les reliques, orgueilleuses de leur antiquité ou fières de leur jeunesse, résolues à vivre, et réclamant pour leur service toutes les vertus et toutes les énergies.
Messieurs, notre siècle a fait des nations. Il a créé
ou ressuscité la Grèce, la Belgique, l’Italie, la Hongrie l’Allemagne, la Roumanie, la Serbie, la Bulgarie, les républiques d’Amérique. Voilà son office principal, sa marque distinctive, son originalité, sa gloire. Le cosmopolitisme, comme on l’entendait autrefois, s’il essayait de se redresser, serait, à la minute, renversé par le souffle de toutes ces poitrines de peuples.
Messieurs les Étudiants étrangers, aimez donc vos patries comme nous aimons la nôtre. Dans la grande incertitude où nous laissent la science et la philosopliiesur toutes les questions vi tales, l’activité humaine risquerait de dépérir, si elle n’avait un objet immédiat, visible, tangible. Je sais bien que, si je retirais de moi-meme certains sentiments et certaines idées, l’amour du sol natal, le long souvenir des ancêtres, la joie de retrouver mon âme dans leurs pensées et dans leurs actions, dans leur histoire et dans leur légende ; si je ne me sentais partie d’un tout dont l’origine est perdue dans la brume et dont l’avenir est indéfini; si je ne tressaillais pas au chant d’un hymne national ; si je n’avais pas pour le drapeau le culte d’un païen pour une idole qui veut de l’encens et, à de certains jours, des hécatombes; si l’oubli se faisait en moi de nos douleurs nationales, vraiment je ne saurais plus ce que je suis ni ce que je fais en ce monde. Je perdrais la principale raison de
vivre.
Quel est donc le grand problème du temps où vous vivez ? c’est la conciliation des droits immédiats et clairs des patries avec les droits plus vagues, mais supérieurs, de l’humanité.
Pour opérer cette conciliation, ne comptez pas trop sur la science : les mathématiques, la physique et la chimie sont les aides de camp des ministres de la guerre. N’espérez pas même en la philosophie : elle enseigne que les faibles n’ont pas le droit de vivre. La doctrine dont il faut que vous soyez les apôtres se peut exprimer en deux mots : chaque patrie doit le respect à toutes les patries. Partout où des hommes consentent à vivre ensemble, sous les mêmes lois, avec les mêmes sentiments et les mêmes passions, cette existence collective est légitime, elle est auguste, elle est sacrée, elle est inviolable. Jeunes gens, vous ferez demain l’opinion du monde ; au monde qui hésite entre les vieilles idées et les nouvelles, où les phénomènes de l’antique barbarie se confondent dans une étrange expérience avec les progrès merveilleux de la civilisation, donnez ce dogme : Le plus grand des crimes contre l’humanité, c’est de tuer une nation ou de la mutiler. Prenez l’horreur de ce crime; souffrez des souffrances des victimes.
Ne vous méprenez pas pourtant sur le sens de mes paroles. Je sais quels sont les devoirs d’hôtes envers leurs hôtes. Je ne prétends pas vous intéresser à
DISCOURS DE M. LÀYISSE:
notre querelle ni requérir votre aide. Nous voulons suffire à notre tâche et, s’il plaît à Dieu, nous y suffirons. Devant ces jeunes représentants de tous les peuples, l’expression d’un sentiment égoïste serait une faute et une incivilité. Laissez-moi vous dire pourtant que la France du xix e siècle a des titres particuliers à prêcher la doctrine du respect des nations envers les nations. Républicains de l’Amérique du Nord, nos pères ont combattu ensemble dans la guerre d’indépendance; ensemble ils ont proclamé le droit des temps nouveaux. Hellènes, nous étions, à Navarin, avec l’Angleterre et la Russie, et notre drapeau a salué la liberté d’Athènes. Belges, nous avons laissé du sang dans les fossés d’Anvers. Italiens, votre pays a été, au cours des siècles passés, le théâtre de nos guerres d’ambition : dans la guerre que nous avons faite ensemble, il y a vingt ans, nous avons mis les plus nobles passions de notre âme. A tous, enfin, je puis dire : La compassion que nous réclamons pour toutes les souffrances, nous l’avons ressentie; de combien d’exilés notre pays n’a-t-il pas été, je ne dirai pas le refuge, mais la patrie!
C’est pourquoi, messieurs les étudiants étrangers, à la fin de nos fêtes, dont vous avez été la joie et l’ornement, au moment de nous séparer de vous, plein de respect pour vos patries, tout ému des spectacles qu’a donnés votre jeunesse pendant cette
orscouns aux étudiants.
semaine de fraternité, sachant que vous serez demain l’humanité, je ne trouve point dans mon cœur de vœu plus humain que celui que j’exprime, la main étendue sur vos bannières : « Que l’esprit de la France soit avec vous ! »