RECEPTION DE DON EMILIO CASTELAR
16 Novembre 1889
L’Association des Étudiants organisa le 16 novembre 1889 une réception en l’honneur de don Emilio Castelar dans l’amphithéâtre de la nouvelle Sorbonne. M. Jules Simon présidait eette soirée. M. La visse y prit la parole pour présenter les étudiants de Paris à don Emilio Castelar.
Discours de M. Lavisse 1
Messieurs,
L’Association générale des étudiants de Paris se compose de deux chambres : celle des anciens et celle des jeunes ; de temps en temps elles se forment en congrès comme ce soir.
Jusqu’à présent il n’y a pas eu entre elles le moindre conflit; nous n’en prévoyons aucun pour
1. Études et etudiants r pur E. Eu visse. (Librairie Armand Colin.}
l’avenir. Quand nous nous réunissons, ce n’est pas pour reviser la constitution, c’est pour avoir le plaisir de nous trouver ensemble. Ce soir, ce plaisir est plus vif qu’à l’ordinaire. Nous vous avons au milieu de nous, monsieur Jules Simon, vous qui avez tous les droits à présider un congrès d’anciens et de jeunes ; car vous êtes un ancien, puisque vous défendez depuis longtemps les bonnes causes, un jeune puisque vous les défendez encore, et avec une verve et une vigueur qui font de votre extrait de naissance un document invraisemblable.
Auprès de vous est assis un hôte que je ne puis me résoudre à appeler un'étranger. Un poète ancien a dit ce mot qui a été depuis bien souvent répété :
« Je suis homme, rien de ce qui est humain ne m’est étranger ». Don Emilio Castelar est chez lui partout où il y a des hommes. Il est chez lui en France plus que partout ailleurs. Sa parole fait mieux que de transporter des montagnes : elle les supprime. Pour son éloquence, il n’y a pas de Pyrénées.
Des discours de lui ont été entendus au bout du monde. Un jour, pour ne parler que d’un seul de ses discours, une proposition d’abolition de l’esclavage dans les colonies espagnoles est venue en délibération au Parlement d’Espagne. L’issue du débat n’était pas douteuse, tout le monde disait que la
proposition serait rejetée. Seul, don Emilio Castelar savait le contraire; il s’est levé, il a parlé : quand il s’est assis, l’humanité s’était enrichie de 3 millions d’hommes libres.
Don Emilio Castelar, vous avez la haine de toutes les injustices. Un jour vous en avez dressé le catalogue; vous avez énuméré toutes celles qui ont été vaincues, puis toutes celles qui demeurent. De la défaite des premières, vous avez conclu à la. défaite des autres. Ce jour-là, vous nous avez fait du bien. Le télégraphe nous avait à peine adressé votre discours, que les étudiants de Paris vous envoyaient l’hommage de leur admiration et de leur reconnaissance. Ils vous le renouvellent aujourd’hui par ma bouche.
Ils savent aussi que vous êtes aussi un professeur d’histoire incomparable, que vous avez renouvelé par des vues de génie l’histoire de votre pays; que vous avez fait battre les cœurs, en même temps que vous éclairiez les esprits des générations qui vous ont pris pour guide. Us honorent en vous le maître aimé de la jeunesse espagnole à laquelle ils envoient leur salut fraternel.
Permettez-moi maintenant de vous présenter nos jeunes gens. Je voudrais, si délicate que soit la tâche, vous dire comment je crois qu’ils sont : cela, en peu de mots, mais en toute franchise- Ils sont
habitués à nous entendre parler franchement. Ce portrait que je vais essayer de faire ne leur déplaira pas, s’ils, le trouvent ressemblant, car ils aiment la vérité. Ils auront une autre raison de ne pas se fâcher : la vérité ne leur sera point défavorable.
C’est justement leur Association qui nous a donné les moyens de les mieux connaître. Ils ont voulu se rapprocher de nous, se montrer à nous ailleurs que dans les salles de cours et d’examens, et que sous des figures d’élèves, de candidats et de justiciables. Ils ont ainsi permis à leurs anciens de regarder plus avant dans leur état intellectuel et moral.
C’csl une coutume très vieille que les anciens et les jeunes soient injustes les uns à l’égard des autres. Les premiers croient volontiers qu’ils emporteront dans la tombe toute sagesse et toute vertu; les seconds, que leur avènement marquera une ère nouvelle. Pourtant, si les fils valaient toujours et nécessairement moins que leurs pères, je ne sais où nous en serions aujourd’hui : de décadence en décadence, nous serions évidemment tombés très bas; et, si les jeunes avaient toujours raison contre les barbes grises, l’histoire ne compterait pas tant de générations utiles ou glorieuses.
. Rien de plus naturel que cette querelle entre aujourd’hui et demain : aujourd’hui est roi, et demain prince héritier.
DISCOURS DE M. LAYISSE.
Une génération fait son oeuvre avec ses idées, ses sentiments et ses passions : elle les garde jusqu’au bout de sa carrière, ou, si quelque événement décisif, quelque catastrophe lui a fait perdre la foi en elle-même, elle ne s’enquiert pas d’une autre foi. Elle s’intéresse médiocrement à ceux qui viendront après elle. Si elle s’aperçoit, en jetant un regard distrait sur la jeunesse, que celle-ci affecte de ne point lui ressembler en tout, elle hausse les épaules. Si le désaccord s’accuse nettement, elle s’indigne et s’écrie: « D’où sortent donc ces gens-là?.... Mais, messieurs, ces gens-là sortent de vous-mêmes ; ils veulent, comme vous l’avez voulu à votre heure, être eux-mêmes. Vous avez usé de certaines idées, vous en avez abusé, vous les avez usées ; ne trouvez pas mauvais que vos fils cherchent des idées nouvelles. Vous avez fait des ruines : n’exigez pas qu’ils les habitent. Permettez qu’ils essaient de construire leur maison.
Pour être juste envers les jeunes d’aujourd’hui, il faut nous rappeler d’abord sur quels spectacles leurs yeux se sont ouverts, il y a vingt ans ; quelles ruines nous avons faites, ruines de choses et ruines d’idées ; nous remémorer l’inanité de certaines de nos affirmations politiques et philosophiques, l’illusion de diverses légendes qui nous ont égarés et le péril où nous avons mis notre pays. Nous nous expliquerons
ainsi que la jeune génération soit, comme elle est, très réservée, défiante même ; qu’elle ait peur des idées générales, même quand elles sont généreuses ; qu’elle ne croie personne tout de suite et sur parole ; qu’elle n’ait point de drapeau littéraire, ni de croyance dominante, philosophique ou religieuse, ni aucune des passions a priori que ses devanciers ont apportées dans la vie. La génération de 1850 avait toutes les ambitions, toutes les confiances et toutes les audaces ; celle-ci est très prudente. Si les étudiants, au lieu d’une association avaient fondé une confrérie, comme au moyen âge, je crois bien qu’ils auraient choisi pour patron le saint qui aimait à voir avant de croire : Saint-Thomas.
Aussi cette pensée inquiète-t-elle le premier regard; mais regardons encore : nous verrons tout de suite que, si elle n’affirme pas aisément, elle ne nie pas volontiers. Ne pas affirmer, ne pas nier, c’est, dira-t-on, le scepticisme, le mortel scepticisme ; mortel, oui, s’il est une lassitude et un dégoût, s’il est inerte, et si la jeunesse s’endort sur l’oreiller de Montaigne ; mais elle ne dort pas du tout : elle est très éveillée. Elle est plus curieuse et elle a l’esprit plus ouvert que nous ne l’avions de mon temps. On dit que beaucoup de jeunes gens sont trop occupés de l’utile, trop enfermés dans des études particulières, auxquelles ils ne s’intéressent qu’en raison des pro-
fîts qu’ils en espèrent. Mon Dieu! j’avoue qu’il y a des jeunes gens de cette solde, el qu’il y en a même trop à notre gré ; mais je crois qu’il s’en est toujours trouvé de pareils dans toutes les générations. J’en connais dans celle-ci dont l’esprit a des visées plus hautes. Ils sont en quête de toutes les nouveautés. Les découvertes de la science sur l’homme et sur la nature les intéressent; les meilleurs en sont passionnés. Un beaucoup plus grand nombre que nous ne croyons a la curiosité des mystères et cherche l’audelà, par les routes les plus diverses, il est vrai; les uns dans la métaphysique, les autres à la Salpêtrière. J’ai lu, dans un roman écrit par un jeune homme, la description d’un état d’âme étrange exprimé par les mots « flirter avec le divin ». Le flirtage avec le divin est, en ellet, une occupation de beaucoup de jeunes esprits à l’heure présente.
Encore une fois, j’ai peur d’inquiéter ceux qui m’écoutent. Est-ce bien la génération qui convient à cette heure de notre histoire? Ces jeunes hommes qui doutent, qui cherchent et qui jouent avec l’inconnaissable sont attendus par des besognes très précises et très rudes : ne reculeront-ils pas ?
Non. S’ils sont divisés sur quelques sujets au point qu’une enquête sur leur psychologie rencontre les documents les plus contradictoires, ils sont unis en des points essentiels. Ils aiment la liberté résolument,
sans théorie, comme un état naturel et nécessaire. Si les passions politiques semblent s’éteindre en eux, c’est, je crois, parce qu’ils sont arrivés, en politique, à la période de la raison, mais d’une raison très ferme et qui sait se fâcher quand il faut. Elle se fâche même très vite. A la première apparence du danger qu’a couru la liberté, ils se sont émus 1 . Je les ai vus donner et recevoir des horions. Très certainement, ces horions, même s’ils avaient été autre chose que des coups de poing, ne les auraient pas fait reculer. Ce fut la première démonstration publique que leur scepticisme n’est pas un état d’indifférence.
Plus vif et plus intense encore est chez eux le senment national. La France est aimée par eux comme elle doit être aimée, à la fois d’instinct et par réftexion. Ils ont le patriotisme des braves gens, celui qui ne raisonne, ni ne transige. Ils en ont un autre, que j’appellerai philosophique. Ils aiment la France, parce qu’elle est libre, parce qu’elle est généreuse, parce qu’elle fait effort vers la justice, la justice audedans, la justice au-dehors, c’est-à-dire, en définitive, la paix sociale et la paix des peuples; mais je dois vous dire que s’il est parmi eux des cosmopolites, à la mode d’autrefois, ils sont rares. Tous
1. Allusion au boulangisme. Le quartier latin a été l’un des premiers et des plus ardents foyers de l’antiboulangisme.
DISCOURS DE M. LAYISSE.
comprenez bien pourquoi, don Emilio Castelar. Au moyen âge, lous les peuples ont été pris de l’héroïque folie de la croix. De tous les pays, les chevaliers et les pèlerins partaient pour la Terre sainte ; mais les chevaliers de votre Espagne, bien qu’ils fussent des preux entre les preux, demeuraient chez eux, parce que chez eux était l’infidèle. Ils avaient une croisade tout proche ; leurs regards n’allaient pas jusqu’aux limites de la chrétienté : ils s’arrêtaient aux murs de Grenade. Nos regards à nous ne vont plus jusqu’aux limites de l’humanité. Nous avons chez nous l’infidèle.
C’est pourquoi la jeunesse française est un peu repliée sur elle-même et se défie de l’étranger. C’est là un sentiment dangereux, et notre devoir est de le combattre. L’Association des étudiants nous y aidera. Elle s’est mise à voyager : c’est fort bien de sa part. Les étudiants sont un peu casaniers de nature; pour le vrai étudiant, le monde est compris entre le Panthéon et la Seine. J’appartenais jadis à un groupe de jeunes gens pour qui c’était une grosse affaire de passer l’eau. J’imagine qu’il y a encore au quartier de ces groupes-là. L’Association a fait mieux que de passer l’eau, puisqu’elle a passé les Alpes pour aller fêter le huitième centenaire de l’Université de Bologne. J’étais du voyage, j’ai observé de tout près les jeunes ambassadeurs de l’Université de Paris; il leur
DISCOURS AUX ÉTUDIANTS, est bien venu à l’esprit quelques petites naïvetés ; j’en sais un qui croyait que les arcades de Turin avaient été copiées sur la rue de Rivoli, un autre, que les grands mâts plantés devant Saint-Marc imitaient ceux delà place de la République; mais ce' sont là des erreurs de Parisiens; elles ne les ont pas empêchés de remplir à merveille leur mission. Ils ont été, je puis bien le dire, parfaits; ils ont eu de la dignité, de la fierté, une façon qui nous a émus profondément de tenir leur drapeau ; ils ont eu aussi de la prudence, de l’habileté.
Habileté, prudence, dignité, mais aussi fierté : de tout cela doit se composer aujourd’hui la politique étrangère. Nos étudiants ont fait en Italie de bonne politique.
Ils ont continué l’œuvre si bien commencée. Au mois d’août dernier, ils ont appelé ici la jeunesse de presque toutes les nations; ils lui ont fait à merveille les honneurs de la France. J’espère que leurs hôtes ont emporté de notre pays un bon souvenir. Nous avons eu un moment l’illusion de la réconciliation universelle des peuples. C’était au banquet de Meudon. Vous n’imaginez pas ce brouhaha international. Dès les hors-d’œuvre, nous étions comme grisés par un effet singulier de suggestion. Toutes les langues de l’Europe s’étaient déliées et elles échangeaient des propos fort gais. Le dessert venu,
DISCOURS DE M. LAYISSE. 529
il a bien fallu prononcer des discours. Si je n’avais 1 oreille fine, je n’aurais pas entendu un mot du mien. De 1 estrade où j’étais monté, je voyais quantité d orateurs qui parlaient sans que personne les écoutât; en face de moi, les chefs des délégations étrangères échangeaient leurs coiffures, comme pour montrer que toutes les tètes européennes pouvaient tenir dans le même bonnet: un Russe couvrait de baisers un Anglais qui les lui rendait. C’était comme une ivresse de fraternité.
Mon Dieu, la fête de Meudon n’a pas changé le monde, nous le savons bien ; les jeunes gens le savent aussi. C’est pourtant quelque chose que d avoir réuni pour un moment, dans l’expression enthousiaste de sentiments communs, ces délégués des Universités du monde; que d’avoir procuré à la France l’hommage de toutes ces jeunes âmes. Nous entendrons toujours dans notre mémoire l’acclamation qui a salué le Président de la République à 1 Opéra et dans l’amphithéâtre de la nouvelle Sorbonne. Elle a éclaté tout d’un coup; puis elle a été reprise une fois, deux fois, dix fois, toujours plus forte. Elle disait beaucoup de choses qu’ont bien comprises même les sceptiques, même les découragés, qui ont été entraînés par ce flot de jeunesse et d’enthousiasme.
Du succès de leurs fêtes, les étudiants retiendront,
DISCOURS AUX ÉTUDIANTS, je l’espère, la curiosité, le goût de l’étranger. Il le faut absolument. Le sentiment national qui n’est pas éclairé par la connaissance du dehors est un aveugle dangereux. L’esprit français, s’il cessait de s’informer sur les autres esprits, serait frappé de déchéance, car il est fait pour tout comprendre et pour donner aux grandes vérités leur expression définitive. Si nous perdions jamais notre force d’expansion, nous nous consumerions nous-mêmes. Si nous n’étions plus capables de rendre justice à autrui, de quel droit réclamerions-nous la justice qui nous est due? Messieurs les étudiants, tous les peuples travaillent aujourd’hui; les uns font effort pour naître, les autres pour s’accroître. Jamais l’humanité n’a été si diverse; cette diversité même centuple son activité. Sachez bien que le premier parmi les peuples sera celui qui embrassera d’un clair regard le travail universel et qui mettra le plus grand nombre de connaissances et d’idées générales au service de sa propre fortune et de sa cause particulière. Ne vous enfermez donc dans aucune étude; n’habitez pas les domiciles étroits; le génie de la France ne se plaît qu’au grand air et à la pleine lumière.
J’ai parlé de vous et je vous ai parlé, comme je l’avais annoncé : en toute franchise. L’état moral et intellectuel de votre génération s’explique par notre histoire. Ceux qui le jugent avec sévérité oublient
que vous avez hérité de nous des désenchantements et des meurtrissures.
L’amour de la liberté et le sentiment national sont les deux points fixes autour desquels évoluent vos incertitudes. Ces incertitudes mêmes peuvent êtie bienfaisantes : elles sont sincères et vos contradictions se concilient dans une grande vertu, qui est la tolérance. Gardez-la dans la vie et fortifiez-la. C’est d’elle surtout que nous avons besoin. Vous êtes à la fin d’un siècle que nous avons rempli de nos discordes politiques et religieuses : elles nous ont affaiblis au point que nous avons failli en mourir. Nous avons traversé de pareilles épreuves au cours de notre histoire. Au xvi e siècle les guerres pour la religion ont mis en péril notre patrie et la religion : un roi les a sauvées par un édit de tolérance. En ce siècle, les révolutions ont mis en péril la patrie et la liberté. Soyez la génération qui sauvera l’une et l’autre par la tolérance. Ayez dans toutes vos âmes un édit de Nantes.
Vous ne l’entendez pas, cette tolérance, comme une vertu négative. Ceux qui vous croient inertes se trompent. Vous avez une grande envie d’agir. Votre scepticisme partiel s’allie en une foi en l’avenir. J’ai été très frappé des progrès de cette foi. Les premières promotions d’étudiants que j’ai connues, il y a quinze ans, ne l’avaient point aussi forte. Elles reve : liaient à peine à la vie et regardaient autour d’elles
DISCOURS AUX ÉTUDIANTS, avec une inquiétude triste. Peu à peu nous avons vu la jeunesse reprendre connaissance, se chercher, se retrouver. Elle est robuste aujourd’hui, et sa foi est absolue. Du coup qui a étourdi la France d’hier, la France d’aujourd’hui se relève. Messieurs les étudiants, vous dédaignez les pronostics de décadence, et vous avez raison. Vous savez bien que vous en démontrerez la fausseté.
Tout vous encourage à persévérer dans vos efforts. Vous ôtes comblés de sympathies. Très vite, vous avez pris une place dans la vie nationale. Toutes les lois que vous nous appelez à vous, nous venons vers
vous. Le gouvernement et la ville vous traitent en
cillants gâtés. M. le Président de la République vous a (ait l’honneur de vous visiter, et l’honneur de vous recevoir. Votre corps d’état est devenu un corps de Etal. Votre président Chaumeton est passé personnage public. L’étranger connaît votre existence et votre force naissante. Tout l’étranger ne vous aime pas, sans doute; mais l’hôte illustre qui est ici vous aime, lui. Messieurs, c’est un honneur et une noblesse qui oblige que l’estime et l’affection de don Emilio Castelar. Méritez-les en pratiquant les vertus qui sont en lui : la sagesse, la modération, la tolérance,
1 amour de la vérité, de la liberté, de l’humanité.
Discours de M. Jules Simon
Messieurs,
Je ne devrais me lever, dans ce moment-ci, que pour donner la parole à M. Castelar. Je vais le faire dans un instant, mais quoique je ne sois que le président, je vais imiter les présidents d’âge des assemblées législatives qui s’arrogent le droit de faire un discours, parce que le hasard les a portés au fauteuil. Seulement, je ne ferai pas un discours, je ne dirai que deux ou trois mots. Le premier est pour vous remercier, monsieur Lavisse, de l’excellent, brillant et substantiel discours que vous venez de prononcer. Vous nous avez fait l’éloge de Castelar, mais ce n’est pas de cela que je vous remercie. Comme je suis resté quelque temps en Espagne, j’ai ' entendu si souvent faire l’éloge de Castelar que je vous défie bien de le faire pour moi avec quelque nouveauté. Je vous remercie plutôt du portrait si vivant et si intelligent que vous avez fait de la jeunesse de 1889. Vous l’avez présentée à Castelar, c’est bien, vous l’avez en meme temps présentée à beaucoup d’autres. Moi, qui la connais un peu et qui l’aime beaucoup, je ne commence à la connaître
complètement que depuis que vous m’en avez fait cette admirable description. Les portraits que vous laites ont d autant plus de mérite que ce ne sont pas des portraits naturalistes. Vous ne vous chargez pas seulement de présenter les gens tels qu’ils sont; vous vous mêlez, de temps à autre, de faire une petite correction a la nature, et tout en admirant votre modèle, vous lui conseillez de devenir encore meilleur. Pour moi, messieurs les étudiants, j’ai une amitié naturelle pour vous. Je crois que M. Lavisse disait, en commençant son discours, que je suis un peu plus jeune que j’en ai l’air. S’il voulait dire que j’aime avec passion la jeunesse, il disait la vérité exacte, et j’aime surtout la jeunesse quand elle est virile et généreuse, et quand, comme vous, elle aime avec passion la vérité et la justice.
Vous avez fondé une grande association qui nous manquait. Ah! si je voulais vous faire aussi un portiait des jeunes étudiants et si je m’amusais à vous raconter ce que nous étions, il y a cinquante ans, c est une autre espece d etudiants que vous verriez apparaître devant vous. Je n’en dis pas de mal. Nous étions un peu fous; nous avions des mœurs un peu ... discutables, mais nous avions des passions nobles, et nous étions prêts à bien des sacrifices ... pour des idoles qui ne valaient pas tous les sacrifices que nous leur offrions.
C’est bien d’avoir fait une association. Il y a une chose que tout le monde connaît, c’est l’amitié de collège. A cette amitié qui est si douce et qui fait tant de bien, vous ajoutez l’amitié des écoles et des hautes études qui en fera peut-être davantage. Vous avez eu un succès considérable dont M. Lavisse vous félicitait tout à l’heure; je veux vous en féliciter aussi. C’est un succès extra-national. Vos maîtres vous avaient devancés dans cette carrière. Je ne sais par quelles circonstances les Universités arrivent depuis quelque temps à leur centenaire; elles y arrivent toutes à la fois ; à chaque instant on nous apprend qu’il y a une Université à Edimbourg, à Stockholm, en Italie qui se trouve avoir ses cent ans à célébrer. On invite nos Universités françaises; nos Universités ont fait le voyage. Je vois là l’un des vôtres, M. Ilimly, retour de Suède. Ces messieurs y sont allés, ils y ont apporté le souvenir et la gloire d’une Université qui a été la mère et la maîtresse îles autres, l’Université de Paris, dont vous voyez ici les restes qui vont disparaître pour laisser la place à cet te jeune Sorbonne qu’on a créée à cause de vous, et qui est magnifique. Ah! jeunes gens, vous l’admirez, la nouvelle Sorbonne; nous autres vieux, nous avons le respect des ruines, et plus cette salle est misérable, plus elle nous est chère. Je suis content d’y voir réunie la jeunesse, d’y voir que vous
l’avez réunie dans ce sanctuaire de l’antiquité, et que vous n’avez pas eu peur que les murs s’écroulent sur vous, car si pauvres qu’ils soient, il y a tant de gloire qui leur est attachée que je vous conseille, messieurs, de ne pas dédaigner cet ancien berceau des sciences et des lettres, et de le garder avec vous comme un monument patriotique et sacré.
Après vos maîtres reçus et acclamés dans toutes les Universités de l’Europe, vous avez voulu avoir aussi votre journée et vous avez appelé les jeunes gens de toutes les Universités du monde. Les rois faisaient en ce moment-là les difficiles ; quand on leur a parlé d’un centenaire, iis ont pensé qu’on parlait du centenaire de 95; mais c’était le centenaire de 1789 que la France voulait fêter, et quand ils refusaient de venir, c’est à leur fête qu’ils refusaient d’assister, car j’espère bien qu’il n’y a nulle part un pouvoir public qui désavoue les grandes vérités de liberté etde justice dont la France, en 1789, a écrit le code pour l’humanité entière.
Je disais donc que les rois ne sont pas venus, mais les jeunes gens de leurs états sont curieux, et comme M. Lavisse le racontait tout à l’heure, nous avons vu dans cette nouvelle Sorbonne, là l’Italie, là l’Angleterre, là l’Ecosse; devant, voici la Suède, le Danemark. On les voyait de tous les côtés, jeunes, charmants, aimables, heureux de cette fraternité
universelle, portant quelques-uns leur costume national qui leur seyait bien, et agitant leurs grands drapeaux, non pas cette fois, comme des drapeaux ennemis, marquant entre les peuples la haine et le désir de s’égorger, mais comme des drapeaux amis, comme le symbole de la fraternité et de l’espérance, comme les images brillantes, jeunes, aimables de la paix. A présent, vous avez ce soir un nouveau succès : il vous vient un nouveau visiteur. Quel est ce visiteur? Est-ce un vieux? Est-ce un jeune? Vous direz tout à 1 heure qu’il est à la fois un vieux et un jeune : vieux par ses grands services et par sa gloire, jeune par la force toujours puissante de son esprit et par l’énergie de son cœur.
Je l’ai vu en Espagne. Nous avons en France un proverbe qui dit : « Nul n’est prophète en son pays». Si je vous disais, messieurs, que M. Castelar, tout grand qu il est, grand philosophe, grand historien, poète, écrivain de premier ordre, orateur incomparable, homme d Etat qui, avant de gouverner son pays, a risqué sa vie pour défendre la liberté, si je vous disais qu il est en Espagne, méconnu, calomnié, oublié, je ne vous étonnerais peut-être pas. Vous connaissez des pays où ni le sang répandu, ni le génie dépensé, ni la gloire déjà acquise ne dispensent ni de la calomnie ni de l’oubli. A l’honneur de l’Espagne et à l’honneur de mon ami Castelar,
cela ne se passe pas ainsi tout à fait, et si vous n’avez jamais vu un homme populaire et si vous désirez savoir ce que c’est, regardez-le.
Vous rappelez-vous, mon cher Castelar, un déjeuner qui nous a été offert à l’Escurial ? On avait préparé le déjeuner — je vous demande pardon d’entrer dans tous ces détails — dans l’ancienne salle des gardes de Philippe II. C’est une salle que celle-ci représente assez comme dimensions... elle est un peu plus grande. On avait tendu la salle de tapisseries incomparables, qui appartiennent à la couronne. Elles sont magnifiques ; tous les murs disparaissaient sous ces belles tapisseries. Il y avait une grande table en fer à cheval : la table d’honneur. Le nombre des convives était considérable. Quand tout le monde a été assis, que tout a été prêt, on est venu chercher M. Castelar, et, — s’il faut que je l’avoue, —M, Jules Simon, par la même occasion. Nous sommes entrés en nous tenant par le bras, ce qui nous arrive bien souvent, au physique et au moral. Il y avait des tambours et des fifres. Mais quels tambours!... quels fifres! C’étaient les tambours et les fifres de Philippe II dans le véritable costume de l’époque, comme les tapisseries étaient aussi des tapisseries du temps, et derrière les convives il y avait des hallebardiers qui étaient aussi des hallebardiers du temps de Philippe II, même ils
tenaient en main les hallebardes elles-mêmes que Philippe II avait contemplées. Un maréchal, je ne sais lequel, la gouverneur militaire, ayant entendu parler de ces hallebardes prêtées à UEscurial poui recevoir Castelar, avait ordonné qu’on les rendît à l’instant ; mais le président de la junte était allé chez la reine et lui avait dit : Mais , Majesté , on n'y pense pas, c'est pour recevoir Castelar ! Et la reine dit aussitôt : Qu'on rende les hallebardes ! Nous avons donc eu les hallebardes et un très bon déjeuner. Chaque plat arrivait au son des fifres et du tambour et lorsque le déjeuner a été fini, on a commencé les toasts.
Il faut vous dire que le bruit de la venue de Castelar s’était répandu dans la ville de Madrid et dans tous les environs, de sorte que tous les chemins de fer étaient encombrés depuis la veille; et alors, tous les vieux conducteurs de carrioles, tous les gens qui avaient des mules, quand il n’y avait pas encore de chemins de fer, avaient fait sortir qes mules du labourage où elles étaient à moitié mortes, ils avaient lavé leurs anciennes voitures et avaient amené les gens que les chemins de fer ne pouvaient voiturer, de sorte que les rues étaient encombrées. Quant à la salle, je vous laisse à penser dans quel état elle était. Mais voici un trait particulier des mœurs espagnoles, je ne me l’explique pas
DISCOURS AUX ÉTUDIANTS, très bien : les dames n’assistent pas aux repas publics. Les Espagnols ont des mets délicieux, des fleurs, de la musique... ils n’ont pas de femmes.Dans cette salle de l’Escurial, il y a, au premier étage, un balcon qui en fait le tour, c’est là qu’elles étaient remisées, n osant pas venir en bas. Elles remplissaient ce balcon, à faire craindre qu’il s’écroulât. Nous dînions, nous autres, et j’étais tout occupé à causer avec Castelar, quand on commença à porter des toasts. Quand on parle de toasts, c’est un moment désagréable pour tous ceux qui doivent parler. Je lève les yeux et je vois que les dames étaient descendues, étaient entrées dans la salle, malgré les hallebardiers de Philippe II et remplissaient tout le milieu de la salle devant nous. C’était comme un parterre de fleurs. Elles attendaient que Castelar voulût bien leur dire quelques paroles. Mon autre voisin me dit: « Tous ces gens-là sont ici depuis vingt-quatre heures pour l’entendre parler, ne fûtce qu’un quart d’heure ». Et toutes ces dames se disaient : « Quand donc va-t-il parler? » Elles trouvaient que le déjeuner était trop long, — il l’était, en effet.
Quand on commence les discours, on donne toujours la parole au prieur. Mon Dieu, je le respecte profondément, c’est un saint homme, il parlait même bien, il était fok curieux d’entendre l’éloge
de la liberté et du grand libéral dans le palais de Philippe II; mais il avait beau être éloquent, être par sa présence un enseignement et montrer les progrès de l’humanité dans la liberté, on se disait : « Ce n’est pas Castelar ». Après lui, on donne la parole a un Français. Je me dis : « C’est ici que l’esprit français va se montrer; il va sur le champ dire qu’il ne parle pas ». Oh! pas du tout! il nous lit un très joli discours! mais, s’il faut tout dire, absolument insupportable à tous ceux qui l’écoutaient, moi compris. Enfin, après avoir entendu trois ou quatre discours, on dit: « C’est le tour de M. Jules Simon ». — « Très bien, je vais vous faire un discours », et je dis : « Messieurs, je cède la parole à M. Castelar ». Vous ne pouvez avoir l’idéje du succès que j’eus. Messieurs et mes chers amis, c’est mon plus grand triomphe oratoire. Et comme je l’ai trouvé
très agréable ce jour-là — qui est assez voisin
aujourd’hui, puisque j’en trouve l’occasion, je vais me le-donner une seconde fois. Je donne donc, messieuis, la parole à M. Castelar. Je donne la parole à notre hôte, M. Castelar, à l’hôte des étudiants de Paris, à l’hôte des libéraux de Paris, à l’hôte de la France. Écoutez, jeunes gens, l’initiateur des grandes œuvres, écoutez l’inspirateur des grands sentiments, écoutez celui dont le cœur n’a jamais battu que pour la justice. Écoutez Castelar, écoutez la Liberté !
Discours de don Emilio Gastelar
Messieurs,
Je voudrais pouvoir trouver quelque mot ailé pour vous exprimer ma reconnaissance et mon enthousiasme.
Mais parler français dans ce lieu sacré, où Ton voit six siècles de gloire littéraire, parler français après un maître considérable comme M. Jules Simon, après un professeur profond comme M. Lavisse, parler français à l’oreille d’un public choisi, et aussi national, ce n’est pas de l’audace, ce n’est pas de la témérité., c’est un crime qui doit encourir une peine, et cette peine doit être bientôt infligée, puisque nous nous trouvons ici en face des représentants du pouvoir public, chargés d’empêcher les irruptions barbares dans la langue française.
Mais, mesdames et messieurs, je me croirais le dernier des rhétoriciens, le dernier des sophistes, si j’étais capable de mettre la forme au-dessus de l’idée; je me croirais le dernier des rhétoriciens, le dernier des sophistes, marqué avec le sceau de la décadence et des décadents, si j’étais capable de taire ce que je cache dans mon cœur et si je ne vous