DISCOURS DE DON EMILIO CASTELAR
parlais dans votre langue de l’amour que je porte à vos sciences, à vos lettres, à vos institutions et surtout à cette France que j’ai toujours défendue par la parole, parce que je crois la France un instrument nécessaire du progrès de l’humanité, la mère des nations libres, et parce que l’esprit français est un soleil éclatant qui nous chauffe de sa chaleur, nous éclaire de sa lumière, en répandant et en semant la pensée créatrice dans la conscience universelle.
Mes amis, nous sommes en pleine science, il faut se rappeler cela; comme la sublime cathédrale qui est tout près d’ici, rappelle la religion traditionnelle de la France, la Sorbonne rappelle la science traditionnelle de la France. J’ai été, comme mon éminent ami, M. Jules Simon, l’a été, comme l’est maintenant notre ami Lavisse, j’ai été professeur. J’ai professé la science pendant vingt ans dans la première Université de mon pays, à Madrid; je me suis trouvé en face d’une jeunesse dont le souvenir m’est rappelé tendrement par votre présence; je lui ai donné mes idées et mon expérience; elle m’a donné sa sympathie et son affection. Nous avons fait tous ensemble des cours de science, mais non de science stricte, de science appliquée à la vie. Nous nous sommes dits : nous comprenons par notre philosophie que tous les hommes sont libres, alors il faut mettre cela dans la loi ; nous comprenons par notre
DISCOURS AUX ÉTUDIANTS, philosophie que tous les hommes sont égaux, alors il faut mettre cela clans la loi; nous comprenons par notre philosophie qu’il ne faut pas d’intolérance religieuse, alors il faut écrire dans la loi la liberté de la pensée; qu’il ne faut pas d’esclavage, alors il faut travailler à le détruire dans toutes les régions de notre chère et immense patrie. Je me méfie beaucoup de la théorie de la science pour la science; peut-être, en esthétique, pourrais-je admettre la théorie de 1 art pour l’art, mais dans la science, non. Si la science n’est pas bonne, c’est qu’elle n’est pas vraie. Si vous voulez séparer la science du bien, c’est comme si vous vouliez séparer la chaleur de la lumière. Mes amis, que pourrait-on dire d’une science qui, au lieu d’avoir aboli la torture, l’aurait encouragée, d’une science qui, au lieu d’abolir l’esclavage, aurait rivé le serf à la chaîne? S’il y a un peuple malheureux qui ait une science encourageant la conquête, poussant à la guerre, une science qui dise à l’humanité qu’il faut se suicider, s’en aller, il faut revenir de cette science, il ne faut plus la compter entre les bienfaits de l’humanité, il faut la placer entre les méfaits comme les cyclones, parce qu’elle doit être vouée aux éternelles malédictions de l’histoire.
Ah! mes amis, ou la science n’est rien ou c’est le produit de la raison; ou la science n’est rien ou