DISCOURS DE DON EMIÜO CASTELAR
c’est la loi des choses et des idées. La science et la raison, surtout, cherchent l’unité. Du moment qu’elles cherchent l’unité, vous devez appliquer cette loi aux peuples et chercher, mes amis, l’union entre les nations. Vous l’avez toujours cherchée sans vous laisser décourager par les faits.
Il n’y a pas de peuples qui ne soient maintenant si amis que le peuple français et le peuple espagnol et qui aient été autrefois si longtemps ennemis. L’échange de nos produits, la réciprocité de nos marchés, les courants parallèles de nos idées, les visites que vous faites au delà des Pyrénées et que nous faisons en deçà, l’admiration que nous portons à vos écrivains, l’amitié que me portent à moi tous les Français, tout cela veut dire que nous avons constitué une amitié inébranlable qui sera éternelle dans la bonne et dans la mauvaise fortune.
Remarquons cela. Y a-t-il deux peuples qui se soient battus plus que nous? Si l’on voulait la qualifier, l’histoire moderne de nos deux nations se traduit par une guerre perpétuelle. Mettons de côté, si vous voulez, l’histoire ancienne. Cela commence à la guerre entre les Goths et les Francs; plus tard, cela continue à Roncevaux; nous nous battons en Provence, où vous avez tué notre roi Pierre II d’Aragon, parce qu’il défendait la France du nord. Nous nous sommes battus encore à la fin du xm e siècle
parce que vous étiez des Guelfes et que nous étions des Gibelins; cela a continué au xiv e siècle, parce que le prince Noir soutenait notre roi Pierre le Cruel, et qu’entre Bertrand Duguesclin et le prince Noir il y avait une guerre continuelle; auxv c etxvi e siècles, nous nous sommes battus pour Naples, pour la Sicile, pour le Roussillon, pour la Flandre, pour la Franche- Comté. Au xvn e siècle, nous avons fait la guerre de Trente ans, qui ne nous regardait pas; oui, messieurs, nous en sommes arrivés à nous battre pour l’Allemagne. — Après une trêve, cela a recommencé au xix e siècle pour notre guerre de l’indépendance.
Mais remarquez la contradiction, tandis que les corps se battaient, les esprits étaient ensemble; les armes étaient contraires, les idées analogues et identiques.
La France nous a donné la religion de Clovis, elle nous a envoyé les troubadours. Nous lui avons envoyé nos professeurs ; vos poètes se sont inspirés des nôtres; au xvn e siècle Corneille nous prend le Cid, Molière nous emprunte ses sujets; au xvm e siècle, Lesage vous apporte notre roman réaliste, tandis qu’au xvm c siècle, chez nous, Moratirii copie Molière à son tour. Rappelez-vous l’école de Rambouillet, à la fois italienne, espagnole et française. Nous étions encore ennemis à Saragosse et pendant ces batailles où, le courage étant égal, la