Une soirée amicale
professeurs, l’étudiant était un justiciable, une sorte de prévenu d’ignorance.
Il n’est pas en notre pouvoir de changer nos conditions. Nous nous retrouverons, les uns assis en chaire, les autres entassés sur des bancs. Les tables d’examen nous attendent en Sorbonne, à la Faculté de droit, à la Faculté de médecine, à l’école de pharmacie — ces tables qui ont un bon et un mauvais bout. Je ne voudrais même pas jurer que quelqu’un des jeunes ici présents n’emploiera pas bientôt les vingt-quatre heures légales à maudire un ancien qui lui aura posé quelque question indiscrète sur un point de droit ou de pathologie, sur un théorème ou sur une ode de Pindare. La vie est ainsi faite, et nous la devons subir les uns et les autres. Mais elle a ses bons moments: c en est un que celui-ci, où nous nous sentons, vous et nous, membres d’une même corporation laborieuse. L’âge, les titres acquis, les services rendus y marquent des degrés, mais qui sont pour ainsi dire effacés par le sentiment de la communauté de notre belle vie intellectuëlle.
Je sais, mes chers amis, que vous ne dédaignez pas les conseils; même, vous les sollicitez; mais je ne vois guère d’autre- conseil à vous donner que celuici : Persévérez !
Votre nombre s’accroît sans cesse, et si vous ne songez point à fermer votre porte, vous ne l’ouvrez
plus à tout venant. L’Association est passée grande dame : avant d’admettre un nouveau venu, elle exige qu’il lui soit présenté.
Vous agrandissez votre domicile, et, d’étage en étage, vous voilà près du ciel. Vous vous souvenez que j’avais des scrupules au sujet de ce mode d’agrandissement suivant la verticale : vos étages sont étroits, et je tiens pour les réunions nombreuses, vivantes et bruyantes. Heureusement, vous avez au-dessous de vos salles d’armes, de lecture et de travail, une grande salle des fêtes. Voilà qui est bien. J’espère et je crois que vous aurez un jour une vraie maison d’étudiants, bâtie ou organisée pour vous. En attendant, votre logis est très sortable, et vous êtes fiers à bon droit d’en faire les honneurs.
Vous aimez à recevoir vos maîtres, et vos mai très vous en remercient. Peut-être pourriez-vous, les jours où vous nous fêtez, y mettre moins de cérémonie. Je hasarde cette critique avec quelque timidité, car je sais quel bon sentiment vous inspirait. Laissez-moi vous dire pourtant que, l’autre soir, les tapis, les lampadaires et les chaises dorées n’étaient pas nécessaires. Ce n’est point de la dorure que‘sont venus chercher chez vous vos membres honoraires et leurs familles; c’est vous-mêmes, c’est votre gaieté, c’est votre jeunesse. Plus vous serez vous-mêmes, et plus vous nous
DISCOURS DE M. ERNEST RAVISSE, plairez. C’est très amusant de se trouver familièrement au milieu de vous. Vous êles assez riches en esprit et en gaieté pour faire tous les frais d’une fête. Vous avez vos poètes, qui composent de jolies chansons d’étudiants dont les refrains reviendront à vos mémoires dans les jours d’ennui que l’avenir vous réserve. Vous avez vos musiciens, vos chanteurs et, comme le roi jadis, vos comédiens ordinaires. Cela suffit. Faites-nous boire de votre cru : nous sommes gens à en goûter la saveur. J’ai toujours peur que vous ne nous trouviez un peu vieux ; mais l’âge, voyez-vous, s’oublie très vite. Pour moi, je n’entre jamais chez vous sans me sentir tout de suite accordé. Je n’ai pas besoin de vous demander le la : je l’ai toujours sur moi.
Il me reste au sujet de votre avenir une inquiétude vague. Participez-vous tous à l’œuvre de l’Association? Je crains que beaucoup d’entre vous ne prennent les plaisirs qu’elle offre et ne laissent les peines qu’elle donne. S’il en est ainsi, il y a chez vous un défaut grave qu’il faut corriger à tout prix. Comment faire?
Variez les attraits de la maison sociale. Vous avez plusieurs sociétés formées par l’étude, la musique, la salle d’armes, les promenades : trouvez-en d’autres. Vous avez évité jusqu’ici le groupement parécoles, et vous avez eu raison. Votre association a été faite précisément pour effacer les cadres, qui sont les
prisons étroites et malsaines de l’esprit; mais ne
pourriez-vous, par exemple, vous grouper par pays?
Autiefois la jeunesse des Écoles ne connaissait guère que des sociétés de compatriotes. Elles durent encore sans doute : vous devriez les attirer chez vous. Vous auriez, à jour fixe, tour à tour, des Normands, des Picards, des Lorrains, des Provençaux, des Champenois,. des Bretons, des Gascons, etc. Ces réunions pourraient être charmantes. On y causerait et l’on y apporterait des produits du pays, produits intellectuels, s’entend.
Chacun de nos tempéraments provinciaux contribue à former notre tempérament national. On y rencontre la malice, la naïveté, la vantardise, la mélancolie, l’éloquence, l’enthousiame. De tout cela se compose l’âme aimable de la France. Ne croyez-vous pas qu’il serait agréable d’entendre un Champenois dire quelque conte malin du pays, un Bieton chanter une chanson de marin sur un rythme qui semble marqué par le balancement de la rame, ou bien encore M. Tartarin faire la confidence de ses impressions des voyages ? Ces réunions particulières pourraient préparer un aliment de haut goût aux fêtes générales. En tout cas,' elles vous attireraient en plus grand nombre à la maison, vous la feraient aimer davantage et vous intéresseraient plus vivement à votre œuvre.
Si je vous conseille de vous diviser et de vous subdiviser, je vous adjure, d’autre part, de garder votre unité. Vous méritez d’être loués surtout pour avoir donné un corps à la jeunesse des Écoles et lui avoir marqué une place au soleil. Vous savez qu’en Allemagne la jeunesse est une personne classée et comptée dans la nation et qu’on la voit dans toutes les cérémonies publiques. Je veux vous rappeler à ce propos une anecdote de l’histoire contemporaine.
Dans les fêtes données à Berlin à l’occasion du quatre-vingt-dixième aniversaire de l’empereur Guillaume, un cortège d’étudiants figurait, éclairé par des milliers de torches au-dessus desquelles flottaient des étendards par centaines. Il s’arrêta un moment en face du palais; les étendards s’inclinèrent, un étudiant en droit prononça une harangue qui était comme le salut «de la jeunesse au vieux souverain. La tète de la colonne s’était remise en marche quand un officier rejoignit les cavaliers qui menaient le défilé et les ramena vers le palais. C’était l’empereur qui les mandait. Il avait promis à ses médecins de ne recevoir aucune députation; mais cette manifestation l’avait ému. II avait pleuré et il voulait remercier. A chacun des dix étudiants admis auprès de lui il demanda son nom, le lieu de sa naissance, quelles études il faisait, depuis eom-
bien de semestres elles étaient commencées et à quel corps il appartenait. 11 parla des grands services rendus par les Universités à la patrie, et après avoir dit que le patriotisme de la jeunesse affermissait sa foi en l’avenir, il congédia ses hôtes. 11 n’avait reçu ce jour-là que sa famille, des rois, des princes, M. de Bismarck, M. de Moltke et les étudiants. Il avait traité la jeunesse comme une puissance.
Mes amis, cette jeunesse des Universités allemandes est, en effet, une puissance. Elle a une tradition. Depuis le commencement du siècle elle a rêvé, pensé, voulu l’unité de l’Allemagne. Elle a empêché que les droits de la patrie allemande ne fussent périmés par la prescription. Elle aura sa page dans l’histoire de son pays.
Ne voulez-vous point avoir la vôtre dans l’histoire de la France?
Je ne vous propose pas d’imiter la jeunesse allemande : vous ne lui ressemblez pas, et votre destinée est bien différente de la sienne.
Vous n’avez point à célébrer d’anniversaire de prince : entre la France et vous, il n’y a personne.
Vous n’avez point à défendre l’unité française : voilà cent ans que l’œuvre royale de notre unification a été sacrée par le grand rêve de justice et d’humanité qu’on appelle la Révolution française.
Vous n’avez pas à fêter de victoires récentes :
entre vous et la pléiade des victoires d’autrefois passe en ce moment un nuage noir.
Votre patrie souffre de l’effort qu’elle a fait pour rompre les liens du passé. Elle marche avec peine et elle trébuche tous les vingt pas. Elle doute d’ellemême, se défie des autres, et, par un effet de cette défiance, elle renierait volontiers sa vieille tradition d’humanité et sa gloire coutumière du rayonnement sur les peuples.
Votre patrie est divisée, comme tous les pays qui se transforment. La guerre enfin l’a meurtrie et mutilée.
De là, tous vos devoirs. Et je vais vous dire ce que l’histoire doit écrire sur votre page. Elle doit écrire que vous honorez votre pays par le travail de l’esprit, que vous l’apaisez par la fraternité, que le relevez par le patriotisme.
Respectez votre esprit, servez-le par le travail; à son tour il vous servira et il servira la France. Demeurons ou redevenons le pays de l’initiative intellectuelle, delà curiosité vaste. Pensons par nousmêmes etpensons par autrui. Que l’intelligenee française, merveilleusement propre à cet office, fasse la synthèse de l’œuvre de d’intelligence humaine. La gloire intellectuelle était autrefois notre parure; elle est aujourd’hui nécessaire à notre vie. Ne laissez pas voire esprit se rétrécir; élargissez-le toujours et qu’il s’épanouisse. Sous toutes les formes, la science
vient au-devant de vous : accueillez-la. Elle est l’enquête perpétuelle sur les hommes et sur les choses, sur la nature et sur l’humanité. N’oubliez pas que l’humanité honore toujours entre les nations celle qui la renseigne le mieux sur elle-même.
La fraternité est le principe même de votre association; manifestez-la par cette grande vertu : la tolérance.
Vous y êtes bien préparés. Je crois vous connaître, car je vous étudie avec une grande attention. Si divisés que vous soyez sans doute sur les questions politiques, vous n’avez de fanatisme d’aucune sorte. Vous n’êtes point des sceptiques; mais l’échec de tant de théories qui ont prétendu conduire le monde vous a rendus rebelles à la théorie. Vous êtes affranchis de cette méchante passion qui est la compagne du fanatisme et qu’on appelle la haine. Vous n’êtes pourtant pas des indifférents : en vous vit toujours la flamme, la vive flamme française, qu’un souffle discret suffit à faire monter en gerbe. Si vous êtes tels que je vous vois, raisonnables et réfléchis, si vous tempérez la chaleur du cœur par le calme de l’esprit, si vous êtes sévères seulement pour les trahisons et pour les lâchetés, mais charitables envers l’ignorance, indulgents pour l’erreur et respectueux de toutes les sincérités, si vous placez audessus de ce qui divise et des incertitudes des
opinions les clairs intérêts de la patrie française, alors vous serez une génération salutaire.
Parlerai-je enfin du patriotisme? Ici, je n’ai pas de conseils à vous donner. C’est chose si facile et si douce que d’aimer la France! Je vous prierai seulement de vous souvenir que la France ne doit pas être aimée de la même façon que les autres patries.
Je parlais tout à l’heure du patriotisme de la jeunesse allemande : il n’est pas de même nature que le vôtre. Il est plus primitif, fait d’admiration de soi-même; ce que chantent sur tous les tons les poètes nationaux d’outre-Rhin, c’est qu’il est bon, c’est qu’il est beau, c’est qu’il est superbe d’être Allemand. Ce patriotisme est un orgueil de race. II est bien vite offensant et provocateur. Il engendre un esprit militaire dangereux, l’amour de la guerre pour la guerre, la joie de tuer et une haine monstrcüse qui conçoit une poésie de l’extermination.
Nous devons, nous, à nos malheurs d’avoir corrigé nos défauts. Notre patriotisme n’a plus cette vanité qu’on nous a reprochée avec raison, car nous avons eu trop longtemps pour mobile de notre politique cette chose poétique et légère : la gloire. Nous avons été vaniteux et bravaches : vous ne l’êtes plus. Dans la crise que nous venons de traverser 1 , vous
1. Il s’agit ici de l’incident de frontière dont M. Schnœbelé avait été la victime.
vous êtes montrés aussi sages que la nation tout entière. Vous vous prépariez en silence, et si la guerre était venue, toutes les écoles, sans bruit, se seraient vidées en un jour.
Nous avons en Sorbonne quelques étudiants ecclésiastiques qui sont de très laborieux et très estimables jeunes gens. Il y a trois mois, un d’eux m’arrêtait au Luxembourg pour me dire : « N’est-il pas vrai, monsieur, que nous allons tous partir, maîtres et élèves? » Je regardai sa bonne figure grave où de petits yeux noirs clignotaient derrière des lunettes, et je lui répondis en souriant : « Vous voulez porter à vos camarades les secours de la religion? — Je veux, reprit-il, porter un fusil. » 11 m’expliqua qu’un prêtre peut servir dans une guerre défensive; puis il fit une distinction entre les guerres d’autrefois, où l’on tuait en sachant que l’on tuait, et les guerres d’aujourd’hui, où la balle porte au loin une mort envoyée on ne sait à qui par on ne sait qui. Le brave abbé faisait ses préparatifs : il s’était commandé une paire de souliers solides cl sans boucles.
Tous les jeunes gens que je connais étaient, à ce moment-là, aussi fermes et aussi tranquilles.
Je suis sûr que vous serez d’excellents soldats ; mais vous n’ètes ni des fanfarons de guerre ni des fanfarons de patriotisme. Ici encore vous avez de la
modestie et de la modération. Quand je vous compare aux étudiants d’outre-Rhin, je vous trouve à la fois plus raisonnables, plus aimables et plus humains.
Mes amis, concilier le patriotisme avec l'humanité, c’est la noblesse de la France.
Certes, je ne vous conseille point de vous perdre dans le rêve humanitaire, comme ont fait nos pères du xvm e siècle. Au premier plan de votre pensée doit être et demeurer la patrie française, avec ses formes distinctes et précises, ses souvenirs les plus anciens et les plus proches, ses espérances et ses revendications; mais nous avons cet honneur et cette fortune que nos revendications particulières sont faites au nom de l’humanité. Réclamer en effet contre l’intolérable violence faite sous nos yeux à des âmes humaines, n’est-ce pas proclamer la supériorité d’une tête d’homme sur une tête de bétail ?
Soyez donc des patriotes humains. Regardez au delà des guerres, la paix. Mettez derrière la France et tout près d’elle l’humanité. L’humanité aime la vie : elle saura bon gré au peuple qui préparera au monde un autre avenir que la guerre perpétuelle.
Mes amis, je ne vous demanderai point pardon d’avoir dit des paroles sérieuses. Nous n’avons point le droit d’avoir des fêtes qui ne soient que des fêtes.
N’allez pas pourtant renoncer à notre gaieté native : elle est une grâce et elle est une force. Ne faites point
DISCOURS AUX ÉTUDIANTS, parade de vos sentiments sérieux; n’en dissertez pas. Il suffit que vos les ayez et que vous les manifestiez par votre conduite.
Votre Association a rendu à la jeunesse française l’inappréciable service de la révéler à elle-même et aussi de la faire connaître à la France et aux étrangers. Si vous n’aviez pas été capables de la bien représenter, mieux aurait valu la laisser disséminée dans l’ombre et dans l’anonyme. Le jour où vous l’en avez tirée, vous vous ôtes imposé de grandes obligations. Nous vous remercions de les avoir comprises. Nous comptons que vous vous pénétrerez de plus en plus des devoirs qui vous sont imposés au moment où nous sommes de notre histoire. Nous avons confiance en vous. Nous espérons que vous serez plus heureux que nous, ce qui n’est point difficile, parce que vous vaudrez mieux que nous, ce qui n’est pas difficile non plus.
La réponse au discours de M. Lavisse a été prononcée par le président de l’Association, M. Feschotte, licencié ès lettres.