IL - ENSEIGNEMENT DES JEUNES FILLES
SENAT
LOI DU 10 AOUT 1879 SUR L'ÉTABLISSEÎÏlEfiT DES ÉCOLES HORT^ALES FmiîlAiRES
Séance du 29 juillet 1879
La loi de 1850, tout en niainleaanl les écoles normales primaires, avait laissé aux Conseils généraux pleine latitude pour les conserver ou pourvoir par d'autres raoj'ens au recrutement des instituteurs et institutrices. Mais la laïcisation de renseignement, but des efTorts de plus en plus actifs de la franc-maçonnerie, ne s'accommode pas des libertés locales, il lui faut pour réussir l'uniformité dans l'obligation. Aussi, dès le mois de janvier 1870, M. Paul Bert, toujours au premier rang des ennemis de la liberté d'enseignement, présentait-il un projet de loi rendant obligatoire pour les départements l'établissement et l'entretien des écoles normales d'instituteurs et d'institutrices.
Au Sénat M. Chesnelong combattit ce projet de loi, tout d'abord comme devant grever de lourdes charges les budgets départementaux, et ensuite comme fort inutile, les cours normaux établis dans un grand nombre de départements suffisant amplement au bon recrutement des maîtres et des maîtresses. Bien qu'il y soit aussi «jucstion des inslitu-
leurs, le projet de loi vise surtout la création d'écoles normales laïques d'inslitutricos, destinées k lutter contre les écoles normales et les cours normaux congréganistcs et préparer ainsi la laïcisation progressive de l'éducation des femmes '.
M. Chesnelong. — Messieurs, en venant au nom de la minorité de la commission combattre le projet de loi qui est soumis ù vos délibérations, il y a trois points que je voudrais d'abord mettre hors du débat.
Xous voulons autant que personne la diffusion de l'instruction primaire, et il me semble que nous le prouvons de deux façons. Depuis quatre ans, on a presque doublé le budget de l'instruction primaire et nous n'avons jamais fait la moindre opposition à cet accroissement. {Très bien ! à droite.) Et puis, nous profitons de la liberté commune pour fonder des écoles dont l'extention vous inquiète.
Est-ce que vous vous plaignez en ce moment de ce que nous nous désintéressons trop de l'instruction primaire?
Vous trouvez, au contraire, que nous y avons une trop grande part, et vous voulez y mettre ordre.
En ce qui concerne l'instruction des fdles, en particulier, puisque c'est l'instruction des filles que le projet de loi vise principalement, je suis, pour mon compte, très désireux de la voir se répandre.
Je ne crois pas me tromper en rappelant que l'honorable M. Jules Simon a dit; ou a écrit quelque part :
« Quand toutes les mères seront instruites, il v aura des écoles toutes formées dans chaque famille. »
L'honorable M. Jules Simon a raison ; il est en effet, dans la nature de la mèro de ne rien garder pour elle et de répandre sur son enfant tout ce qu'elle sait, tout ce qu'elle sent, tout ce qu'elle a de meilleur! (Très bien! à droite.)
Je reconnais donc l'importance de l'instruction des filles.
Permotîez-moi de le dire, c'est la loi de 1858 qui a ouvert la voie pour :e développement de celte instruction ; c'est elle qui, la première, a édicté qu'il y aurait des écoles spéciales de filles dans les communes de plus de 800 âmes ; la loi de 1867 a étendu ce bienfait aux communes de plus de 500 âmes,
i. .Journal officiel du 30 juillet ISTO. — Débats rai lemenlaires. Sénat, p. 7730 et suiv.
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Je désire que ce ce soitpas là le dernier mot ; je voudrais, pour mon compte, qu'il y eût des écoles spéciales de filles dans les communes les plus pauvre-.. {Très bien! à clrcdte.) Si c'est votre vœu, c'est aussi le notre ; ce n'est donc pas par hostilité pour l'extension de l'instruction des filles que nous combattons le projet. {Cest très vrai.)
Nous ne le combattons pas davantage par esprit d'exclusion et de défiance contre les institutrices laïques; il y en a beaucoup, parmi elles, qui sont dignes de tous les respects, et dont l'aptitude égale le dévouement.
Nous nous plaignons de ce que vous remplacez les écoles congréganistcs là où le vœu des familles réclame leur maintien ; mais nous trouvons tout naturel que Ton établisse des écoles laïques là oh les familles le dé.-irent... {Très bien! très bien! à droite), et partout où les re-sources de la commune le permettent, nous voudrions que l'on établit des écoles de toutes les catégories, afin que toutes les familles pussent choisir librement et suivant leur gré celle qui leur convient. (Nouvelle approbation à droite.)
Nous ne voulons aucune exclusion systématique ; nous croyons que la concurrence est bonne et qu'elle doit être loyalement encouragée ; nous ne voulons de monopole d'aucune espèce ni pour personne ; nous considérons que le monopole en matière d'enseignement, dans- le temps où nous sommes, serait à la fois une injustice et une infériorité. {Très bien! très bien ! sur les mêmes bancs.)
Nous ne combattons pas davantage l'institution des écoles normales prise en elle-même.
M. le rapporttjur a dit qu'en 1830 les écoles normales n'étaient pas en faveur auprès de trè.-; grands esprits. Cela est vrai ; mais il n'est pas moins certain que si, à cette époque, il y avait des hommes très importants, très considérables qui demandaient leur suppression absolue, les écoles normales étaient cependant défendues non seulement par M. Cousin, mais encore par MM. de Piiancey et de Melun, qui étaient des champions très généreux et très décidés des libertés religieuses.
On redoutait les écoles normales; mais il n'y avait contre elles aucune espèce de parti pris absolu et systématique.
M. le rapporteur a été un peu sévère, il me semble, pour
LA LIliERTli DE L'ENSEIGNEMENT 371
cette époque de ISoO. M, le ministre de l'instruction publique, dans un discours cxtraparlementaire, avait aussi représenté ce temps comme une époque de réaction affolée, — je ne me rappelle pas les termes, mais je crois reproduire le sens, — où lese>priis les plus formes avaient été troublés et, en quelques sorte dévo3'és.
Ce fut cependant un beau moment lorsque, sur l'initiative hardie d'un ministre, qui s'était soudainement révélé comme un homme d'Etat... (Adhésion à droite), et qui rehaussait un grand talent par une grande foi, ce fut, dis-je, un beau moment, lorsqu'on vit — sur l'initiative de ce ministre — les hommes politiques les plus considérables, les catholiques les plus illustre-; et les universitaires les plus éminents, travailler ensemble à une œuvre de concorde, de justice, de liberté et de pacification!... {Approbation sur les mêmes bancs. — Briiiis à gauche.)
Les temps sont bien changés, messieurs ! mais l'œuvre de ■J8o0 restera toujours grande ; et, si vous la brisez, vous ferez des ruines qui la justifieront encore en vous accusant! (Nouvelles marques d'approbation à droite.)
Quoi qu'il eu soit, la loi de 1850 ne détruisit en aucune façon les écoles normales. Elle laissa purement et simplement aux conseils généraux la liberté de les établir ou de pourvoir, par d'autres moyens, au recrutement des instituteurs et des institutrices.
Vous savez comment ils ont usé de cette liberté.
En ce moment, vous avez 80 écoles normales de garçons; et, d'autre part, vous avez 18 écoles normales et 62 cours normaux de filles.
Je ne crois pas que les conseils généraux, après ce qu'ils ont fait dans le passé, puissent vous inspirer aujourd'hui une légitime défiance.
Tout ce que nous demandons, c'est de maintenir aux conseils généraux la liberté que la loi de 18.j0 leur a donnée. Rien de plus. Nous ne combattons pas l'institution des écoles normales prise en elle-même.
Ces trois points ainsi dégagés, j'aborde la discussion.
Et d'abord, quelles sont les charges qui résultent du projet de loi ?
Ces charges sont incontestables.
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Le projet de loi est onéreux pour l'Etat ; il est onéreux pour les déparlements; il est onéreux pour les contribuables, qui auront toujours à supporter le poids des charges, soit qu'elles incombent àTEtat, soit qu'elles incombent aux départements.
En ce moment- ci, vous avez 72 départements qui n'ont pas d'école normale.
Qu'en coùle-t-il pour assurer dans ces départements le recrutement des institutrices laïques?
Qu'en coùte-t-il d'abord à l'Etat? Rien ou presque rien : à peine quelques bourses que vous accordez aux cours normaux, — bourses qui ne s'élèvent pas à un cbiiïre bien élevé et que vous allouez avec une très grande parcimonie, soit 2.000 fr. en mo3'enne par an et par département. Je crois même que je suis au dessus du chiffre véritable.
Quant aux départements, ils accordent des allocations qui varient entre l.oOO et 10,000 fr. ; mettons. o,ÛOG fr. en moyenne, — et cela sera au dessus de la moyenne vraie. — Donc. 2.000 fr. pour l'Elat, o.OOO pour les départements, cela fait 7,000 fr. par département et, pour 72 déparlements, cela fait une dépense de oOO.OOO fr.
Avec la nouvelle loi, M. le ministre de l'instruction publique reconnaissait à la Chambre des députés que les dépenses annuelles de toutes sortes occasionnées par les écoles normales d'importance moyenne s'élevaient à oO,000 fr. par an. Pour 72 écoles normales, ce serait donc 3 millions (JOO.OOO fr. au lieu de ;J00,000 fr. La charge serait sextuplée.
A gauche. — Eh bien, et le résultat ?
M. CuESNELONC, — Je crois, que ^L le ministre a un peu exagéré la dépense quand il l'a portée à ."iO.OOO fr. par écolo normale; à mon avis, elle ne s'élèverait pas au-dessus de de 40,000 fr. Mais enfin, si la charge n'était pas «sextuplée, elle serait au moin'; quintuplée.
Maintenant, quelle est la charge particulière afférente aux départements?
D'après le projet de loi. l'Etat impose aux défarloments comme dépenses obligatoires le loyer, le mobilier et l'entretien. Je ne parle pas des dépendes scolaires, puisqu'elles sont imputées sur les quatre centimes P[:éci3ux et que, dans les trois quarts des cas. elles seraient supportées par l'Etat.
Le loyer d'abord. On me dit que les départements qui ont
(les bâtiments disponibles pourront en ôlre affranchis. Mais où sont-ils donc, ces heureux départements qui ont des bâtiments dont l'affectation n'est pas déjà faite à des services publics ? Je n'en connais, pour ma part, aucun, et, s'il en existe, l'exception est si rare que je puis me dispenser d'en tenir compte.
Il faudra donc nécessairement louer ou construire. Louer dans les conditions d'installation et d'espace toutes spéciales qu'exige l'établissement des écoles normales, ce sera très difticile et, en tous cas, ce sera coûteux ; il faudra construire. Or, vous avez dit vous-mêmes que la dépense de construction d'une école normale s'élèverait à 200,000 fr. ou 300,000 fr. soit 250,000 fr. en moyenne. L'Etat fournira la subvention du quart, et il restera 190,000 fr. à la charge du déparlement.
Cela se traduit, d'après les combinaisons de votre projet de de loi, par une annuité de 9,500 francs que le département devra payer pendant trente et un ans. Ajoulez-y les dépenses de loyer et de mobilier, et je suis assurément au dessous de la vérité en disant que les charges départementales seront de plus de 13,000 francs. Enteudez-le bien, 15,000 francs, au lieu de 5,000 fr., c'est un supplément de 10,000 fr. auquel il faudra faire face dans les dépenses obligatoires.
Cela ne semble rien. Mais le cadre des budgets départementaux est très étroit. Je connais, pour ma part, un budget départemental, où malgré un chiffre assez considérable alloué sur le fonds de secours de 4 millions on ne parvient à équilibrer que d'une manière tout à fait fictive le budget ordinaire. Cet équilibre ne s'établit, — M. Daguenet en sait quelque chose, — qu'en reportant au budget extraordinaire 62,000 fr. de dépenses d'entretien des roules départementales qui ne sont que des dépenses purement ordinaires. Il y a beaucoup de budgets départementaux qui sont dans cette situation ; il y en a plusieurs même qui sont dans une situation encore plus précaire.
Le résultat de votre loi sera, ou bien que les départements seront obligés de s'imposer de nouveaux centimes, ou bien qu'ils laisseront en souffrance d'autres services qui réclament leur juste sollicitude.
Donc votre loi impose à l'Etat des charges dont jusqu'ici il avait été affranchi ; elle trouble profondément l'économie
des budgets départementaux ; enfin, elle impose aux contribuables un supplément de 3 millions de charges annuelles.
Je sais bien que ce n'est pas une raison suffisante pour repousser la loi, si d'ailleurs elle est nécessaire. Mais il y a, ce me semble, une conclusion qui m'appartient et que je retiens. Si vous voulez faire cette loi et imposer cette obligation de dépenses aux départements, il faut déclarer que les dépenses relatives aux écoles normales, de quelque nature qu'elles soient, seront imputées, non pas sur les centimes ordinaires, mais sur les centimes spéciaux relatifs à l'instruction primaire. De cette façon vous ne jetterez pas le trouble dans l'économie des budgets départementaux ; ce sera toujours un inconvénient de supprimé.
J'arrive à la seconde question : Le projet de loi est-il nécessaire ? Je reconnais, d'ailleurs, que c'est la question la plus importante.
Eh bien, permettez-moi de vous le dire, au premier coup d'œil cette nécessité n'apparaît pas le moins du monde, car l'instruction des filles me parait avoir suivi, en France, un développement aussi progressif que celles des garçons. Je vais le prouver en citant des chiffres empruntés aux documents officiels qui nous ont été distribués dans la commission.
Les élèves-garçons sont en France au nombre de 2,500,000, et les élèves-filles au nombre de 2,320,000; il y a 25,400 écoles spéciales de garçons, mais il y a 29,100 écoles spéciales de filles; le nombre des instituteurs est de o2,000 et celui des institutrices de 59,000.
A la vérité, il y a sur ce nombre 37,200 congréganistes et je dois même dire que, sur le nombre des écoles de filles, il y a 9,869 écoles libres.
Je suis très fier de ces deux résultats {Très bien ! à droite) ; je suis très fier de voir la part que les congrégations ont prise dans le développement de l'instruction des filles...
M. Hervé de Saisy. — C'est pour cela qu'elles sont frappées!
M. Chesnelong. — ... et très fier de constater que la liberté de l'enseignement est féconde. Mais enfin je sais que c'est là ce qui vous déplaît...
TJn sénateur à gauc/ie. — Combien y en a-t-il qui sont pourvus de hrcvcts ?
M. ToLAîN. — La lettre d'obédience est pour beaucoup dans ces chilTres.
M. CiiESNELONG. — C'cst un poiut que nous examinerons plus tard. Ne confondons pas, je vous prie, des questions qui sont très distinctes; lorsque nous en serons ù la lettre d'obédience, nous la discuterons si vous le voulez bien, et je crois que nous aurons de bonnes cboses à vous dire. Quant à présent, je cite des chiffres qui sont incontestables et qui vous embarrassent un peu, à la façon dont vous vous récriez et dont vous voulez en atténuer l'importance. (Très bien! à droite.)
Je viens de citer des chiffres extraits de documents officiels, et, malgré tout cela, quoique ces chiffres soient très importants je crains véritablement qu'il y ait eu des omissions et des erreurs involontaires.
Ainsi, par exemple, pour la Haute-Loire, si je consulte les documents officiels, je trouve qu'il y a dan^s ce département 166 écoles libres congréganistes, pas une de plus. Ce sont probablement les 166 écoles de béates, dont vous avez parlé à une autre tribune, monsieur le ministre...
M. Jules Ferry, ministre de V instruction publique et des beaux-arts. — C'est autre chose, monsieur Chesneîong.
M. Ciiesnelong. — Permettez ! vous avez dit, à la tribune de la Chambre des députés, qu'il y avait dans le département de la Haute-Loire 2o écoles publiques et 166 écoles libres ou qualifiées d'écoles libres qui étaient tenues par des béates.
M. le Ministre de l'Instruction Publique. — Il y en a 1661
M. CuESNELONG. — Jc vols cu effet dans les documents officiels qu'il y a 166 écoles congréganistes libres. Mais il y a là une erreur considérable ; car, indépendamment des 166 écoles tenues par les béates, il y a dans la Haute-Loire 200 écoles libres congréganistes tenues par environ 1,200 religieuses et fréquentées par des milliers d'élèves.
Quant aux béates elles-mêmes, voici, monsieur le ministre, ce que vous en avez dit: « Ces écoles qualifiées libres, n'ont des écoles que le nom et Papparence. Elles sont tenues par une communauté d'institutrices qu'on appelle les béates ; excellentes femmes dont Pinstitution remonte au dernier siè-
cle, qui s'en vont de village en village, apprenant la couture aux petites filles, et même la lecture, quand elles la savent elles-mêmes, aux petits enfants. » [Exclamations à droite.)
Permettez-moi de vous le dire, vous vous êtes involontairement trompé ; vous avez commis des erreurs formelles sur tous les points. La création de cette communauté ne remonte pas au dernier siècle, elle remonte au milieu du dix-septième siècle ; sa fondatrice est morte en 1673. Ces pauvres béates ne sont pas si ignorantes que cela ; il y en a quatre-vingt dix qui sont brevetées. {Très bien ! et rires à droite.) Ce ne sont pas seulement d'excellentes femmes, ce sont des femmes d'un dévouement admirable.
Il y a dans le Yelay des hameaux qui sont dans la montagne et qui, en temps d'hiver, ne peuvent avoir aucune communication avec le centre de la commune. C'est là que l'on rencontre la béate. Une petite maisonnette, voilà son abri ; quelques dons en nature, le travail entre les classes, des rétributions scolaires absolument insigniiîanles, voilà ses moyens d'existence. Elle apprend la lecture, en etîet aux petits enfants; elle apprend, non pas la couture, mais l'art très délicat de la fabrication de la dentelle aux pelilcs filles.
Voix à droite. — C'est vrai !
M. Chesnelong. — Elle contribue ainsi pour sa part et dans une large mesure à la prospérité du département du Puyde-Dùme. (Très bien ! très bien ! et applaudissements à droite.)
Et puis, lorsqu'il y a des malades daa^. le hameau, elle se transforme en sœur hospitalière, voilà sa vie; un lit d'hôpital en cas de maladie ou quand la vieillesse l'atteint, voilà son avenir.
Eh bien, monsieur le ministre, je vous demande grâce, sinon pour les béates, au moins pour les hameaux auxquels elles sont si utiles; soyez tranquilles, l'exemple ne sera pas contagieux {Rires approbatifs sur les mêmes bancs) ; et il ne vous suffira pas de créer des écoles normales ou mime de séculariser la vertu pour remplacer les béates. {Nouvelle approbation et applaudissements répétés à droite.)
Messieurs, je vous demande pardon de cette digression, mais il me paraissait tout à fait nécessaire de remettre à leur vraie place des dévouements qui ne demandent qu'à être
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ignorés, mais qui vérilablcment n'auraient pas dû cire méconnus à ce point.
Toujours est-il que, comme j'ai eu l'honneur de vous le démontrer par des chiffres, la nécessite du projet de loi n'apparait pas d'après les résultats généraux. Mais je ne m'en tiens pas à celte démonstration sommaire, et je ne demande pas mieux que d'entrer dans les détails.
Le projet du loi est nécessaire ! De quelle nécessité entendezvous parler?
S'agit-il d'une nécessité actuelle, immédiate, répondant à des besoins qui sont en souffrance ? Je la conteste absolument.
Ce ne sont pas en ce moment les postulantes qui manquent aux emplois, ce sont les emplois qui manquent aux postulantes. Vous pariez do 1878 communes de 500 âmes qui n'ont pas encore d'écoles. C'est vrai. Pourquoi? Parce que la loi de 1867 n'a pas été exécutée en un seul jour et d'un seul coup ; ])arce qu'il y a des communes qui n'ont pas encore construit ces écoles ou qui n'ont pas encore voté les ressources nécessaires pour les entretenir.
Mais ces écoles ne chôment pas faute d'institutrices pour les diriger.
Vous nous parlez encore de 954 écoles de plus de 80 élèves qui n'ont pas encore d'adjointes; c'est encore vrai. Mais où prenez-vous qu'elles n'ont pas d'ajointes parce que les sujets manquent ? Cela psut s'expliquer par d'autres motifs, et, quant à moi, je né comprendrais pas qu'on laissât ces écoles sans adjoiates, alors qu'on a par ailleurs des postulantes sans emploi. Or, on a, messieurs, des postulantes sans emploi.
L'honorable M. Granier de Gassagnac a apporté, à la tribune de la Chambre des députés, un chiffre officiel qui lui avait été donné par le prédécesseur de M. le ministre de l'instruction publique, et qui, je crois, n'a pu être contesté.
Le nombre des postulantes sans emploi éLait de 2,151 au commencement do 1879. M. le rapporteur est bien obligé d'admettre ce chiffre; seulement, il a recours à d'ingénieuses décompositions pour en atténuer l'importance.
Ainsi, il nous dit qu'il y a un certain nombre de postulantes qui n'ont pas encore l'âge voulu pour être nommées instilu-
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îrices. Eh bien, ayons un peu de patience, elles seront une ressource pour demain.
Il nous dit encore qu'il y a d'autres postulantes qui veulent rester en ville, qui ne veulent pas s'éloigner de leur famille et qui ne peuvent accepter les postes qu'on leur u offerts. Mais ces postes ne sont pas restés vacants; ils ont été offerts à d'autre>. Si les récalcitrantes les avaient acceptés pour elles-mêmes, celles qui les remplissent auraient été parmi les postulantes sans emploi ; le personnel aurait été changé, mais le nombre n'aurait pas été modifié.
Voici donc où vous en êtes : vous n'avez pas une vacance qui ne soit remplie et vous avez 2,151 postulantes sans emploi. Par conséquent, il n'3^ a pas ce que j'appellerai de nécessité actuelle.
Mais vous pourrez me dire qu'il v aura une nécessité prochaine résultant de besoins qui peuvent être dès à présent sinon constatés, du moins prévus, et qui, non seulement absorberont les excédants de postulantes disponibles, mais qui nécessiteront encore un plus grand nombre de sujets.
Sur ce point, M. le rapporteur vous a parlé d'un gros chiffre, d'un chiffre de G, 000 écoles qui doivent s'ouvrir très prochainement. Je lui en demande pardon, mais son chiffre est un peu exagéré. Il reconnaîtra avec moi qu'il doit en défalquer d'abord 2,296 communes qui ont des écoles libres, ou, s'il ne veut pas les défalquer toutes, il doit au moins, sur ce chiffre, en retirer 1,548 qui ont des écoles libres tenant lieu d'écoles publiques; ces communes-là ont satisfait à la loi, remarquez-le bien, et tant que vous n'aurez pas enlevé ces franchises de la loi de 1850 comme vous voudriez nous en enlever beaucoup d'autres, vous ne pouvez pas mettre de côté ces communes absolument comme si elles n'avaient pas d'écoles. Elles en ont ! {Approbation à droite.)
Vous ne pouvez pas davantage compter dans ce nombre les communes qui n'ont d'éco'es d'aucune sorte. Ce sont des communes de moins de oOO âmes qui, dans l'état actuel de la législation, ne sont pas appelées à avoir des écoles spéciales de filles.
Après avoir fait cette défalcation, vous vous trouvez simplement en présence de 2,800 à 3,000 postes qui devront être créés prochainement.
Au surplus, soit que vous n'ayez que ces 3,000 postes à pourvoir d'institutrices, soit que vous en ayez même un plus grand nombre, je dis que le système actuel suffît pleinement et complètement à assurer tous les besoins et qu'il n'est nullement nécessaire de le modifier; — je le dis et je le prouve:
Le système actuel, qu'est-ce donc?
Dans dix-huit départements le recrutement des institutrices laïques est assuré par les postulantes brevetées sortant des écoles normales qui y sont établies et des écoles libres. Dans 62 départements le recrutement est assuré par les postulantes sortant des cours normaux qui y sont établis et des écoles libres.
Enfin dans les dix départements restants, ce recrutement est assuré uniquement et exclusivement par les écoles libres.
Permettez-moi de vous dire que l'expérience a constaté trois choses.
En premier lieu, le nombre des brevetées s'accroît d'année en année, d'une manière assez sensible.
Il résulte des tableaux qui nous ont été fournis, qu'en 1872, le nombre des brevetées était de 4,963, et qu'en 1878 il s'est élevé à 7,424. Il a donc suffit de sept ans pour obtenir par année, 2,441 brevetées de plus, et c'est grâce à cette production progressive que vous avez pu, depuis sept ans, suffire à la progression correspondante des besoins, en trouvant au bout un excédant de 2.151 postulantes sans emploi.
En second lieu, les écoles libres ont une part très importante dans la production des brevetées.
Dans dix départements, elles suffisant à elles seules, et le nombre des brevetées est proportionnellement aussi considérable que dans les autres.
Il y a 54 départements où les écoles libres concourent à fournir des brevetées, soit avec les écoles normales, soit avec les cours normaux, et où leur production dépasse celles des établissements normaux eux-mêmes.
Il n'y a que 26 départements où la production des établisements normaux assure un recrutement de brevetées en rapport avec les besoins.
Enfin, les écoles normales ne se comportent pas mieux que les cours normaux au point de vue de la production des brevetées.
Il y a un fciit qui le prouve. Sur 62 cours normaux, il n'y en a que 28, c'esL-à-dire le tiers, produisant un nombre de brevetées en rapport avec les besoins.
Mais sur les dix-huit écoles normales, il n'y en a que six, c'est-à-dire encore le tiers où le même résultat soit encore obtenu.
Des deux côtés, vous avez exactement la môme proporlion.
Quand donc vous venez nous dire que le recrutement est insuffisant, et que la création d'écoles normales est absolument nécessaire pour l'accélérer, les faits m'autorisent à vous répondre que jusqu'ici le recrutement a été surabondant, qu'il peut progresser de manière à pourvoir à des besoins agrandis, et qu'alors même qu'il vous paraîtrait utile d'accélérer le mouvement, il ne vous serait pas le moins du monde nécessaire de recourir pour cela à un changement de svstème.
Au lieu d'entrer dans une voie de création excessivement dispendieuse, accordez un peu plus généreusement que vous ne le faites des subventions aux cours normaux, soit pour augmenter leur matériel, soit pour améliorer la situation de leur personnel. {Très bien ! à droite.)
Vous arriverez ainsi à beaucoup moins de frais et très pratiquement au résultat que vous voulez obtenir parla création des écoles normales au point de vue du recrutement des aides.
Si vous voulez accélérer le recrutement des institutrices, au lieu d'accorder des secours aux départements pour des constructions singulièrement coûteuses, augmentez le nombre des bourses que vous accordez sur les fonds de l'Etat (Approbation sur les mcines bancs); il vous en coûtera beaucoup moins, les finances départementales s'en trouveront beaucoup mieux ; les contribuables seront exonérés de charges nouvelles, et permellez-moi d'ajouter que le recrutement des institutrices en sera beaucoup mieux assuré. {Nouvelle approbation à droite.)
Mais, messieurs, je n'ai encore examiné que la nécessité matérielle, et on invoque aussi la nécessité intellectuelle et morale. On a raison de dire, en effet, que le nombre n'est pas tout et que la qualité est surtout nécessaire. Seulement, on ajoute, et c'est eu cela t[ue je ne suis pas de l'avis de M. le rapporteur, que la qualité se trouve toujours dans les écoles
normales et ([u'elle ne se trouve pas dans les cours normaux et dans les ('coles libres; et alors on prononce un mot d'une signification assurément très ancienne et très respectable : mais à voir le retentissement qu'on lui donne, on croirait vraiment que le mol et la cliose ont été inventés depuis quelques jours seulement.
« La pédagogie », voilà la grande aiïaire! 11 ne faut pas seulement qu'une institutrice sache pour ellc-mCme... il faut aussi qu'elle sache enseigner, et pour cela, il faut qu'elle se soit exercée à cet art difficile, dans des écoles annexes sous la direction de maîtresses éprouvées.
M. LE Ministre de l'Instruction Publique. — Parfaitement!
M. Chesnelong. — On ajoute que les écoles normales donnent cette éducation professionnelle, que les cours normaux et les écoles libres ne la donnent pas, ne peuvent pas le donner, ce qui fait non Feulement la nécessité, mais encore la grande supériorité des écoles normales.
J'ai tâché de ne pas a (faiblir la force de l'argument. Je vais essayer d'y répondre.
En fait, d'abord, quoique à côté de la plupart des écoles normales il y ait des écoles annexes, il y en a quelques-unes cependant qui en manquent. En fait, aussi, quoique la plupart des cours normaux n'aient pas d'écoles annexes, quelques-uns en sont pourvus.
Je tiens l'institution des écoles annexes pour excellente et les exercices auxquels on s'y livre pour très utiles. Je demande donc que cetle institution se généralise ; mais, avec une bonne impulsion venant du ministre, avec une initiative un peu active de la part des préfets et avec le concours des conseils généraux qui ne manquera pas, assurément, vous pouvez arriver à ce résultat sans qu'il soit besoin d'une loi.
Les cours normaux s'y prêtent merveilleusement, car ce sont des pensionnats dans lesquels on reçoit des élèves libres; plusieurs en sont encore aux premiers éléments de l'instruction et ce ?ont là des écoles annexes toutes faites.
Donc, pour établir des écoles annexes dans les cours normaux, il suffit de le vouloir, de le vouloir énergiqucment et de mettre cette condition à leur concours. Les cours normaux ne s'y refuseront pas. Voilà pour ce qui concerne les cours normaux.
Quant aux écoles libres de filles, je reconnais qu'elles seront généralement dépourvues d"écoles annexes. Mais enfin, quoique je parle avec beaucoup de respect de la pédagogie et que je la tienne en grande considération, je ne crois pas qu'elle soit absolument tout, et je crois qu'une forte éducation morale compte bien aussi pour quelque chose.
Eh bien, à ces brevetées élevées dans des écoles libres près de leurs famille^;, près du toit domestique, il manquera, si vous voulez, quelque chose du côté de la spécialité professionnelle, mais cette infériorité sera amplement rachetée par les principes et les sentiments qui leur auront été donnés dans une éducation reçue sous le regard de leur mère, et ce qui leur manquera au point de vue de la compétence pédagogique, elles l'acquerront promptement en faisant leur stage d'adjointes.
Je ne veux en rien diminuer les écoles normales. Mais, permettez-moi de dire que les cours normaux et les écoles libres peuvent donner des institutrices tout aussi capables, et que ces moyens de recrutement conservent toute leur valeur. (J'rès bien! à droite.)
M. le rapporteur nous a cité l'exemple de ce qui se passe dans les pays étrangers et il a semblé dire que nous étions en arrière.
Je prie M. le rapporteur de vouloir bien remarquer qu'il s'agit des écoles normales de filles et je lui réponds que, sous ce rapport, nous sommes au niveau de l'Italie, qui est la nation la plus avancée, et forten avant de tous les autres pays.
Voici ce qui résulte, en elTet, des tableaux de statistique sur cette matière qui nous ont été fournis et qui se reportent, je dois le dire, à Tannée 1873 :
L'Allemagne n'avait que quatre écoles normales de filles; la Suède, deux; la Hollande, deux ; TAutriche, quatorze; la Hongrie, neuf; la Suisse, huit, et l'Italie soixante-dix-neuf.
Sur ce chiffre de 79, il y avait 43 écoles magistrales qui ne sont autres que nos cours normaux.
M. le rapporteur nous a parlé aussi des Etats-Unis, où l'on a, dans ces derniers temps, créé un grand nombre d'écoles normales. Je lui ferai remarquer trois choses.
D'abord il n'y a pas, aux Etats-Unis, d'écoles normales spéciales de filles. Les écoles normales y sont mixtes, desti-
LA LlIiERTÉ DK LENSEIGN EMKNï 383
nées ù la fois aux garçons et aux filles. Je ne crois pas que ce soil un exemple bon à suivre.
Eu second lieu, ce n'est pas l'Etat qui crée les écoles normales, ce sont les Etats, ce qui est fort différent.
En troisième lieu, le tiers de ces écoles normales a été fondé, est dirigé et administré par des associations libres et peut être, par conséquent, assimilé aux cours normaux qui existent dans notre pays. Donc, nous qui avons 80 établissements normaux, 18 publics et 02 libres, nouspouvons regarder en face les nations étrangères sans être obligés de baisser la tête.
Nous sommes, je le répète, au niveau de l'Italie et singulièrement au-dessus des autres nations. {Approbation à droite.)
Enfin, messieurs, on pourrait encore nous opposer un argument de principe. ^1. le rapporteur n'en a pas parlé dans son rapport, mais nous le trouvons au fond de toutes les discussions, qui ont eu lieu sur cette loi dans une autre enceinte. On peut nous dire qu'il s'agit de former des institutrices pour mettre à la tète d'écoles publiques et que c'est à l'Etat qu'il appartient seul d'élever ces institutrices dans ses propres établissements, de les marquer de soneffigie et de les bien pénétrer de ses principes ; qu'on peut admettre comme une nécessité exceptionnelle et transitoire, qu'il y ait des institutrices qu'on va recruter dans des écoles libres, mais que le recrutement absolu, exclusif des institutrices par les écoles normales est un idéal dont il faut se rapprocher, en attendant qu'on puisse l'atteindre absolument.
Je trouve, pour ma part, cette thèse un peu exorbitante ; je crois que quand l'Etat surveille l'enseignement public ou libre, afin de bien constater qu'il n'}- est rien enseigné de contraire à la Constitution, à la morale et aux lois, il agit en vertu d'une prérogative qui lui est propre ; mais je crois que lorsque l'Etat organise un enseignement pour suppléer à l'insufiisance de l'initiative individuelle, et pour satisfaire à un véritable intérêt social, il agit comme le délégué des pères de famille et qu'il est par conséquent obligé de respecter leurs droits et de s'inpirer de leurs sentiments. {Très bien! très bien! à droite.) L'Etat peut offrir un enseignement moral, comme tous les autres ; il peut l'offrir, mais il ne peut pas l'imposer. (Xoavelles marques d'approbation sur les mêmes bancs.)
La paternité de l'Etat, monsieur lo ministre, ne va pas au delà et le choix de l'école regarde l'autre paternité, la vraie. (Très bien! à droite.)
Je n'entends pas dire paria que vous ne puissiez pa?î établir d'écoles normales, mais je dis que la prétention — vous ne l'avez pas manifestée, je le sais, car vous avez envoyé une noie à la commission dans un sens différent, — je dis que la prétention qui s'est produite ailleurs de n'admettre à l'enseignement public que des institutrices sortant des écoles normales est une prét-nLion absolument exorbitante.
Je A-eux encore dire un mot sur un autre point.
Ce qui me répugne, je le déclare, c'est le caractère obligatoire de cette loi par rapport aux conseils généraux.
J'aurais parfaitemeat compris cette loi si elle avait été une loi d'encouragement et de confiance, si vous vous étiez bornés à mettre à la disposition des conseils généraux, afin d'activer leur zèle, des subventions pour des constructions d'écoles ou pour des facilités d'emprunts en vue de ces constructions ; mais ce que je ne comprends pas, c'est que vous fassiez de cette loi une loi de contrainte et de défiance vis-à-vis de nos assemblées départementales.
?\Ous sommes fort loin de l'esprit de la loi de 1871. L'Iionorable M. Waddingîon, si nous avions le plaisir de le voir sur ces bancs où il paraît si rarement {Sourires à droite), pourrait s'en souvenir, car il se fit un très grand honneur comme rapporteur de cette loi. A droite comme à gauche, dans l'Assemblée nationale, il n')- avait qu'un sentiment alors pour assurer l'indépendance des conseils généraux et pour leur témoigner une confiance dont tout le monde les jugeait dignes.
Si vous aviez, à ce moment, présenté la loi que vous nous présentez aujourd'hui, elle aurait ressemblé à un contro-sens et il se serait élevé sur tous les bancs des protestations dont l'honorable M. "^'addinglon, j'en suis convaincu, aurait été l'interprète très autorisé et très éloquent. {Vives marques d'approbation à droite.)
Pourquoi donc aujourd'hui un si grand changement d'idées ?
Serait-ce que l'esprit libéral de 1871 aurait été remplacé par un esprit tout contraire dont la passion d'une domination exclusive serait le trait dominant ?... {Nouvelles marques d'approbation sur les mcines bancs.) Ou bien rerait-ce que
les conseils généraux auraient démérité de votre confiance ? Je repousse la première hypothèse pour le Sénat, et je repousse la seconde pour les conseils généraux. Est-ce que vous pouvez dire sérieusement que les conseils généraux ne connaissent pas, en matière d'enseignement, les hesoins des populations qu'ils représentent? Est-ce que vous pouvez dire qu'ils manquent de compétence pour les apprécier ou de dévouement pour les satisfaire ?
Mais ils ont, au contraire, contribué pour une très grande part aux progrès de l'instruction primaire, en France, depuis trente ans... (A droite : C'est vrai! très bien!)
Le prétexte lui-mcme vous manque pour les mettre en suspicion. (Nouvelles marques cV apj^robation sur les mêmes bancs.)
Je me demande maintenant messieurs, quelle est la pensée de la loi, quel est le plan auquel la loi se rattache. Je n'insisterai pas là-dessus, mais véritablement je ne serais pas sincère vis-à-vis de moi-même et vis-à-vis du Sénat, si je laissais ce point de vue dans l'ombre.
En ce moment, l'enseignement primaire est donné par les écoles congréganistes et par les écoles laïques. Vous voulez diminuer, dans une proportion considérable, le nombre des écoles congréganistes, et arriver peu à peu à leur suppression. Voilà votre pensée. Pour hâter la réalisation de cette pensée, vous mettez les écoles congréganistes à la merci des conseils municipaux, sans tenir aucun compte du vœu des familles (Rumeurs à gauche. — Approbation à droite)... sans tenir aucun compte, je le répète, du vœu des familles, et en même temps, vous voulez, comme on le disait tout à l'heure, supprimer les lettres d'obédience, non pas seulement pour l'avenir, mais encore dans le présent, pour toutes les institutrices actuelles, directrices ou adjointes, si elles n'ont pas dix années d'exercice comme institutrices ! Et vous espérez ainsi, — mais je compte que vos espérances seront trompées, — porter un coup mortel à ces écoles congréganistes. Voilà votre plan.
M, le rapporteur nous dit que la loi n'a rien à voir avec tout cela. Je lui en demande pardon. On ne supprime que ce que l'on remplace, M. le ministre l'a dit. Il faut donc se procurer très rapidement un personnel nombreux afin de pouvoir se passer le plus promptement possible des écoles
congréganistes, et, dans la crainte qu'il ne se rencontre quelque conseil général qui ne partage pas l'ardeur ministérielle à cet endroit, on veut rendre obligatoire pour tous la création des écoles normales.
Voilà la préparation du plan! (Très bien ! très bien! sur les mêmes bancs.)
La proposition de loi a été présentée pour hâter le moment où TOUS pourrez vous passer des écoles congréganistes. C'est là le but, le vrai but du projet de loi. (Nouvelle approbation à droite.)
Eh bien pourquoi donc, permellez-moi de vous le demander, cette levée de boucliers contre les écoles congréganistes?
Est-ce parce que les institutrices manquent de zèle, parce qu'elles n'élèvent pas les jeunes fdles dans le goût et les habitudes du devoir ? Xon ; vous savez bien le contraire ; elles ont rendu, elles rendent encore d'immenses services. Dans les villes, leurs écoles sont très recherchées, et, dans nos campagnes, tvous savez bien que ces dignes femmes sont, pour ainsi dire,' les mères des filles du peuple, t-t, le soir, elles s'en vont encore souvent, au chevet des malades, se délasser des fatigues de l'école. {Exclamations à gauche. — Oui ! oui ! Très bien ! et applaudissements à droite. '
Leur dévouement, je le vois bien, ne désarme pas vos jiréventions ; mais ce dévouement, vous ne pouvez pas, vous ne pourrez jamais le contester. {Xoucelle approbation sur les mêmes bancs.)
Est-ce parce" que leur instruction est insuffisante? Eh bien, mon ami Relier a rappelé à une autre tribune que, dans la grande enquête qui avait été faite en 1803, je crois, il avait été constaté que, sur 1,000 écoles, les congréganistes avaient 79 écoles de plus parmi celles qui étaient classées comme bonnes ou comme /issez bonnes, et qu'elles en avaient 70 de moins parmi celles qui étaient classées comme médiocres ou comme mauvaises. Je suis convaincu que cet état de choses ne s'est pas modifié. Xà n'e^-t donc pas le vrai motif de l'exclusion.
Quel est, votre' grief? Votre gr.'ef, c'est que vous voulez exclure les congrégations religieuses de l'enseignement public, parce que vous^ voulez aussi exclure l'enseignement religieux de l'éducation. (C'est cela. — Très bien! à droite.)
Au premier point de vue, la campagne est commencée, et,
LA LIIiERrii DE L'ENSEIGNEMENT 387
au second point de vue, la campagne se prépare. En doutezvous, messieurs ? (iVo/i/ non! à droite.)
Je vais vous ciler des paro'cs qui ont été prononcées à la tribune do l'autre Chambre et dont la signification me paraît très précise :
« Je ne veux rien exagérer, — disait l'orateur dont je parle, — mais il me sera bien permis de demander si l'enseignement que l'on donne aux filles dans les couvents est d'accord avec celui que l'on donne à nos fils dans les lycées, dans les collèges, dans les écoles de l'Etat {Très bien ! à gauche), et si, de cette différence dans l'éducation, ne résulte pas nécessairement, d'abord au foyer de la famille et ensuite dans la société tout entière, un désaccord secret sur les choses de l'àme et de la conscience, une discorde intérieure, une sorte de conflit permanent. » {C'est vrai! sur les mêmes bancs.) « Et sur «juoi? messieurs. Sur toutes les grandes questions morales qui constituent le fond même de la vie humaine. » {Très bien! très bien ! sur un grand nombre de bancs à gauche.)
Vous applaudissez, messieurs? {Oui! oui!)
Eh bien, la majorité de la Chambre applaudissait comme vous.
M. ToLAiNe^ plusieurs sénateurs à gauche. — Nous sommes d'accord !
M. CHESxELorvu. — Et M. le ministre de l'instruction publique ne protestait pas plus qu'il ne proteste en ce moment.
Donc, pour réaliser l'unité morale dans la famille, — car lu théorie da l'unité trouve encore ici sonapphcation, — pour réaliser l'unité morale dans la famille, on veut mettre la main sur la religion de nos filles... {Approbation à droite.)
A gauche. — Non I non ! — Allons donc !
M. Chesnelong. — ... et nous préparer des femmes et des mères autres que celles qui jusqu'ici ont toujours été l'honneur de notre pays. (Applaudissements à droite.)
Eh bien, vous vous attaquez là à un intérêt profond et qui nous touche de très près. 11 y a dans nos foyers, entendez-le, une créature simple et vaillante... {Interruptions à gauche.)
Plusieurs sénateurs à gauche. — Et dans les nôtres?...
M. Chesnelong. — ... croyante, pure et dévouée...
M. ToLAix. — Cela n'existe que chez vous, alors ?
M. Chesnelong. — Je parle de nos femmes, et de nos mères.
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parce qu'on les attaque... (^Dénégations à gauche) et qu'on reut en préparer d'autres pour l'avenir.
Cette créature s'appuie sur nous dans sa faiblesse, mais nous sentons bien qu'elle est plus forte que nous par le cœur et par les vertus.
Mère, elle verse dans le cœur de ses enfants sa bonté, sa piété, sa tendresse : c'est la mère chrétienne ! (Applaudissements à droite.)
Et il en est ainsi, non pas seulement dans les foyers les plus élevés, mais encore dans les plus humbles ; car qui de nous, messieurs, n'a rencontré, soit dans la chaumière du pavsan, soit dans la demeure de l'ouvrier, des femmes, sans grande culture intellectuelle si vous voulez, mais d'une grande élévation morale et qui portaient dans un cœur simple des vertus rares et délicates "? (.Voz^reaacZ? applaudissements à droite.) C'est l'éducation chrétienne qui les a faites ce qu'elles sont!
Et vous venez nous dire qu'il faut remplacer au plus vite ces femmes et ces mères chrétiennes par des femmes et des mères qui, apparemment, ne le seraient pas!
M. SceEURER-KESTNER. — Xos fcmmcs valent les vôtres, messieurs 1 Xe les attaquez pas! (Vive approbation à (fauche.)
M. Chesnelong, — Je ne le conteste pas, mais nous voulons garder les nôtres telles qu'elles sont !
Voix à gauche. — Gardez-les ! — Qui vous en empêche ?
M. LE Baron de Lareinty. — Xous n'attaquons iicrsonne, nous défendons nos familles.
M. ToLAiN. — Personne ne les attaque. (Bruit.)
M. Chesnelong. — Je n'attaque pas, je détends. Je dis — et les paroles que j'ai citées tout ù l'heure le prouvent — je dis que vous voudriez remplacer nos femmes et nos mères chrétiennes par des femmes et des mères qui ne le seraient plus.
Je dis que vous nous conviez à cetîc œuvre d'où dépend, parait-il, vous le dites, l'harmonie des familles et l'unité morale de la société que vous voudriez nous faire. Et tenez! l'orateur dont je parle, disait aussi qu'il fallait affranchir nos femmes des superstitions du moyen-ijge, grossies encore de nos superstitions plus récentes, et qu'il était temps de les élever à la hauteur do principes fondés sur la science et sur
la raison. {Exclamations à droite. — Très bien! à gauche.)
Eh bien, quand j'entends de telles paroles, il m'est bien permis de répondre que ce que l'on appelle des superstitions, c'est cette religion vivante...
A gauche. — Allons donc t
A droite. — Oui ! oui I — Très bien !
M. Ches.>;elon'g. — ... qui a donné aux femmes françaises cette incomparable dignité devant laquelle le mal s'arrête et est contraint au respect... (Bruit et interruptions à gauche.)
Un sénateur à gauche. — Elles ne l'ont pas trouvée dans le Syllabus !
M. Chesnelong. — ,.. et ce que vous appelez des doctrines fondées sur la science et sur la raisoUj ce sont des systèmes glacés qui retiendraient l'àme humaine à terre, et l'empêcheraient de s'élever vers ces sommets de l'espérance chrétienne où elle trouve en Dieu le secret de la force et de la grandeur morale! (Applaudissements à droite.)
M. Casimir Fournier (Nord). — Ces choses-là ont déjà servi dans les cercles catholiques I
M. Chesnelong. — Savez-vous ce que vous faites ? Vous vous attaquez, Mgr Dupanloup le disait dans une discussion analogue, à la nature humaine et à la nature française. (Interruptions à gauche.)
Ce que le monde n'a jamais vu, c'est la femme sans religion.
Un sénateur à gauche. — 11 ne s'agit pas de cela I
M. Chesnelong. — La femme est naturellement religieuse I Ce que la France n'a jamais connu, c'est la femme répudiant la foi qui l'a élevée, qui l'a affranchie... (Bruit à gauche.)
M. Casimir Fournier (Nord). — Nous la répudions, votre foi I
M. Chesnelong. — Enfin, messieurs, où en sommes-nous donc ? Quel régime voulez-vous faire, et quelle liberté voulezvous nous préparer? Il aura été permis à une autre tribune de prononcer les paroles que je vous ai citées tout à l'heure, de traiter de superstitions grossières (A gauche : Oui! oui!) les croyances que nous entourons de notre respect le plus profond... (Dénégations à gauche) et, quand je veux essayer ici de remettre ces croyances à leur place et leur décerner un hommage qui part du fond de ma conscience et de mes convictions, vous me dites que cela n'est pas permis I
M. Barthélémy Saint-Hilaire. — Mais non! mais non!
M. Chesnelong. — Quoi! l'on aurait ici la liberté du dénigrement, du blasphème, et l'on n'aurait plus la liberté des revendications chrétiennes? J'en appelle à vous tous contre vous-mêmes 1 {Applaudissements à droite.)
Je disais, messieurs, que ce que la France n'a jamais connu, c'est la femme répudiant la foi qui l'a élevée, qui l'a fait monter à des hauteurs dont elle ne consentira jamais à descendre... {Interruptions à gauche.)
M. HoNNORÉ. — Nous ne voulons pas l'en faire descendre ; tout cela est faux I
M. Chesnelong. — L'âme de la femme française est naturellement chrétienne. C'est sa p;-loire et c'est aussi la nôtre. De grâce, messieurs, prenons plus de souci de ce qui nous fait le plus d'honneur. (Vive approbation à droite.)
Et quant à ces religieuses chrétiennes, pourquoi, je vous le demande, vous font-elles tant d'ombrage ? Quel mal peuvent-elles vous faire? Partager sa vie entre la faiblesse et la souffrance, entre l'enfance qu'on élève et la vieillesse qu'on console, ouïe malheur qu'on soulage, et faire cela simplement, non pas un jour, mais chaque jour, avec le désintéressement le plus absolu de toute ambition humaine... (Exclamations ironiquesà gauche. — Oui! oui! à droite) je vous le demande, quel homme de cœur pourrait ne pas être saisi d'une émotion respectueuse devant de telles œuvres et devant de telles vies?
Ah! au lieu de se livrer à des déclamations impuissantes... (Exclamations à gauche)... oui, impuissantes ! contre des institutions qu'ils ne pourront jamais imiter, que nos adversaires fassent une sœur de charité, une seule; le christianisme, lui, en fait des milliers ! (Très bien! à droite.)
Je me résume et je termine. (A/t ! ah! à gauche.)
Je suis enchanté, messieurs, de pouvoir au moins vous procurer cette satisfaction.
Exclure les congrégations religieuses de l'enseignement public pour arriver à exclure l'enseignement religieux de l'éducation publique : voilà l'œuvre que vous poursuivez.
Le projet de loi est la préface de cette œuvre ; vous l'avez présenté, afin de pouvoir réaliser dans un avenir que vous voudriez rapprocher et par un personnel que vous voudriez préparer à cet effet cette double exclusion. Eh bien, je n'ai
plus qu'un mot à dire; je ne veux pas être complice, et je ne consens pas à être dupe.
Je repousse le projet de loi. {Applauclissemen/s à droite. — L'orateur en retournant à son banc reçoit les félicitations cVun fjrand nombre de ses collègues.)
Séance du i" août 1879
M. Chesoelong constatant que l'argumentation développée dans son précédent discours n'avait pas rencontré de contradictions sérieuses, •crut devoir tout d'abord insister sur les^ trois millions d'impôts nouveaux que les écoles normales obligatoires mettraient à la charge des contribuables. Ce projet de loi, tout le prouve, n'est, dit-il, qu'une machine de guerre dirigée contre les écoles congréganistes, dont on redoute la prospérité toujours croissante. A mesure que l'enseignement laïque devient indifférent et même hostile à toute idée religieuse, la confiance des familles va de plus en plus aux maîtres chrétiens. Il y a là une concurrence que l'Etat jacobin, qui a toujours à la bouche le mot de liberté, veut étouffer à tout prix. La besogne est déjà, terminée depuis plusieurs années pour les garçons, il faut maintenant essayer de tuer la foi au cœur de la femme chrétienne pour que l'œuvre soit complète. Tel est le but réel de la création des écoles normales de filles qui coûteront fort cher, alors qu'il existe£actuellemcnt de nombreux cours normaux très suffisants, subventionnés! par les Conseils généraux, mais dirigés souvent par des religieuses et dans lesquels les élèves ne sont pas sous la dépendance immédiate de l'Université i.
M. Chesnelong. — Messieurs, je demande^pardon au Sénat de venir encore solliciter son attention; mais il peut être sûr qu'au jour et à l'heure où nous sommes, je n'en abuserai;'pas.
J'avais dit, dans le premier discours que j'ai eu l'honneur de faire devant le Sénat dans cette discussion, que ce [projet de loi était onéreux et qu'il n'était pas nécessaire.
Sur le premier point, l'honorable M. Ferrouillat 'ne m'a répondu absolument rien. J'avais établi, ce me semble, que le projet de loi se traduirait par une augmentation annuelle de charges de 3 millions pour les contribuables; que l'Etat en supporterait les deux tiers par suite de l'imputation qui serait faite des dépenses scolaires des écoles normales sur
\, Journal officiel da 2 août 1879. — Débits parlementaires, Séaat, p. 7947 et suiv.
les centimes spéciaux ; que le tiers restant serait supporté par les conseils généraux à titre de dépenses obligatoires.
J'avais établi enfin que ce tiers s'élèvera au moins à une somme de io,000 fr. en moyenne pour chaque département.
M. Ferrouillat a-t-il contesté aucun de ces chiffres? Pas le moins du monde. A-t-il contesté l'exiguïté des ressources départementales? Pas davantage. Il a dit que, de môme qu'on mettait à la charge des départements, à titre obligatoire, les casernements de la gendarmerie, on pouvait y mettre également les écoles normales de filles.
Mais il n'a pas expliqué comment les départements pouvaient accepter cette augmentation nouvelle de dépenses obligatoires sans en être profondément troublés dans l'économie de leur budget. Et permettez-moi d'ajouter ceci, messieurs : lorsque j'ai parlé d'une dépense de 15,000 francs par département, je n'ai pas dit assez. J'appelle même toute l'attention de M. le ministre et de la commission sur un second point très important.
Indépendamment des écoles normales nouvelles que vous aurez à créer par suite de la nouvelle loi, il y a des écoles normales de garçons qui sont déjà créées. Eh bien, pour ces dernières, l'habitude s'est introduite dans les départements de mettre les dépenses de loyer, de mobilier et d'entretien des bâtiments à la charge des centimes spéciaux. (C'est vrai! à droite.)
D'après le nouveau projet de loi, ces dépenses deviennent des dépenses obligatoires et qui devront être supportées par les centimes ordinaires.
Les départements ne pourront pas se soustraire à cette obligation, de manière qu'ils devront supporter une dépense de 15,000 francs pour l'école normale de filles qu'ils auront à créer, et, en outre, une dépense égale pour les écoles normales de garçons déjà établies, dépense qui, en ce moment, est imputée sur les centimes spéciaux et, par conséquent, est supportée en fait par l'Etat dans les trois quarts des cas, mais qui devra désormais être supportée par les départements à titre de dépense obligatoire.
Il y a là évidemment une situation grave, sérieuse au point de vue des finances départementales et qui mérite toute votre attention.
Ce n'est pas assez de dire dans une loi que des dépenses seront dorénavant obligatoires pour les départements. Il faut se demander encore s'il y a des ressources qui soient en rapport avec ces dépenses; ces ressources n'existent pas et vous placez les départements dans celte alternative : ou de créer de nouveaux centimes pour faire face aux nouvelles charges qu'on leur impose, ou bien de laisser des services dignes de sollicitude en souffrance.
Voilà la conséquence de votre loi ; il faut la voir telle qu'elle est. Elle a une très grande importance, et, sous ce rapport môme, il eût peut-être été essentiel de ne pas la voter au dernier jour, à la dernière heure de cette session... {Très bien! très bien! à droite)... et de profiler, au contraire, de ce que les conseils généraux sont à la veille de se réunir, pour prendre leur avis et leur permettre d'exprimer leurs doléances.
M. LE Ministre de l'Instruction Publique. — Ils l'ont déjà fait.
M. Chesnelong. — Vous auriez ainsi le temps, vous-même, de voir réellement, non pas d'une manière vague, mais avec précision, en présence de quelles charges les départements se trouveront; quelles ressources ils pourront avoir pour y faire face, et ce qui en pourra résulter pour le bon règlement de leurs budgets, comme pour les contribuables eux-mêmes.
La question vaudrait la peine d'être examinée sous toutes ces faces.
Voilà ce que je voulais dire sur la question financière. Je me permets d'ajouter que sur ce point mon argumentation d'il y a quatre jours reste tout entière, et que les observations que je viens d'ajouter la fortifient encore. M. le rapporteur ne m'a absolument rien répondu sur ce point. (T7''ès bien! très bien! à droite.)
J'aborde maintenant la seconde question.
J'avais soutenu que le projet de loi n'était pas nécessaire. J'avais dit qu'en ce moment il y avait des postulantes sansemploi, c'est-à-dire plus de postulantes que d'emplois. J'avais cité un chiffre officiel, qui avait été fourni par l'honorable M. Bardoux, prédécesseur de M. le ministre actuel de l'instruction publique; il en résultait qu'au commencement de l'année 2,130 postulantes étaient sans emploi. J'avais bien prévu
qu'on De contesterait pas ce chiffre, — on ne le pouvait pas, — mais qu'on aurait recours à des décompositions afin d'en atténuer l'importance. Messieurs, je n'avais pas assez prévu.
J'espérais qu'après la décomposition opérée par l'honorable M. Ferrouillat, il serait resté au moins quoique chose, non plus un excédent de 2,150 postulantes, mais au moins un excédent quelconque. Non! Lorsque l'honorable M. Ferrouillat a eu terminé son énuméralion, il vous a dit : Il ne reste plus rien, rien absolument! J'ai vu le moment où, faisant un pas de plus dans cette voie, il allait vous dire que, parce qu'il y avait excédant, il y avait déficit. (Rii'es approbatifs adroite.)
Tout cela est peut être fort ingénieux; mais permettez-moi de dire que l'on n'en reste pas moins en présence de ce double fait, à savoir : que d'une part, vous n'avez pas en ce moment de vacances qui ne soient pas remplies, et d'autre part, que vous avez 2,1.j0 postulantes sans emploi. La nécessité de la création d'écoles normales pourra se manifester {leut-être demain, mais aujourd'hui elle n'est pas née. {Approbatioti à droite.)
Seulement, lorsqu'il s'agit de l'avenir, l'honorable M. Ferrouillat prévoit des besoins très considérables.
J'admets — je l'ai dit l'autre jour — qu'il y aura environ 2,800 ou 3,000 écoles qui s'ouvriront assez prochainement ; ce sont d'bord les 1,878 écoles qui n'ont pas encore été ouvertes dans des communes de plus de 500 âmes; ce sont ensuite les 978 écoles qui contiennent des classes de plus de 80 élèves et où il n'y a ])as encore d'adjointes.
Evidemment voilà des postes qui s'ouvriront prochainement. Mais quand l'honorable M. Ferrouillat parlait de 2,290 écoles libres à remplacer immédiatement par des écoles publiques, il ne tenait pas compte de cette observation que j'ai eu l'honneur de lui faire, que sur ces 2,296 écoles libres il y en a 1,548 qui ont été autorisées par les conseils départementaux comme pouvant tenir lieu d'écoles publiques, et je suis obligé de lui répéter que les écoles placées dans ces conditions ont une base parfaitement légale et qu'il n'a pas le droit d'en parler comme si elles n'existaient pas?
L'honorable M. Ferrouillat nous dit encore qu'il y aura plus tard des écoles à établir dans les communes de moins de 500 âmes.
Je VOUS ferai observer d'abord que pour cela, il faudra faire une loi. Je la désire autant que vous ; je souhaite qu'elle soit présentée aussi promptement que possible; mais quand elle aura été votée, il faudra attendre que les locaux soient construits! Vous parlez donc d'un besoin qui se manifestera dans un avenir très éloigné et auquel vous serez parfaitement en mesure de satisfaire, car d'ici là le nombre des brevetées aura profité de sa progression normale, telle qu'elle est constatée par les chiffres que je mettais sous vos yeux il y a quelques jours, et vous serez eu mesure de satisfaire aux besoins. Donc, de nécessités d'instruction, vous n'eu avez pas.
Mais l'honorable M. Ferrouillat a dit, — et je l'en remercie, car il a corroboré mon argumentation sur un autre point. — il a dit : Mais il y a autre chose, il y a les écoles congréganistes, qu'il faudra remplacer par suite de la suppression des lettres d'obédience ; et surtout les écoles congréganistes qu'il faudra remplacer pour faire droit aux vœux des conseils municipaux.
L'honorable M. Ferrouillat se félicite, je crois, des remplacements déjà faits, et prévoit aussi que le mouvement pourra prendre de jour en jour uue importance croissante. Pour moi. je le répète, je le remercie d'avoir, en parlant ainsi, reconnu que là était le vrai motif, la vraie nécessité du projet de loi ; je ne me trompais donc pas quand je disais que cette loi était une machine de guerre dirigée contre les écoles congréganistes {Très bien! à droite)-, seulement l'honorable M. Ferrouillat nous disait : « De quoi vous plaignezvous? Si l'on remplace ces écoles, c'est parce que les conseils municipaux le demandent, et si les conseils municipaux le demandent, c'est parce que le pays le veut. Donc vous êtes en face du pays. Ne vous en prenez pas au Gouvernement ; prenez-vous-en au pays.
Voilà l'objection do M. Ferrouillat, Je la comprendrais jusqu'à un certain point, si les conseils municipaux s'inspiraient non pas de leurs préventions propres, mais du vœu des familles. {Exclamations à gauche.)
A droite. — Mais certainement! — C'est très exact!
Oh! je ne veux pas citer de faits, je ne veux pas entrer dans une longue discussion à ce sujet, je ne veux pas abuser
de votre attention, l'heure trop avancée ne le comporte pas. Mais je suis parfaitement autorisé à vous dire que si vous ne consultez pas les familles avant, les familles, elles, protestent après, et à leur manière (Vive approbation à droite), et partout où vous avez remplacé des écoles congréganisles à titre d'écoles publiques et où elles se sont survécu à ellesmêmes à titre d'écoles libres, ces écoles ont conservé tous leurs anciens élèves, et les écoles publiques qui les ont remplacées sont restées vides. {Très bien! à droite. — Protestations à gaucJie.)
Un sénateur à gauche. — De quoi vous plaignez-vous, alors ?
Un autre sénateur à gauche. — C'est absolument inexact.
M. Hervé de Saisy. — On traînera les élèves de force aux écoles publiques I
M. Chesnelong. — On me dit : C'est inexact! J'ai apporté à cette tribune, dans une autre discussion, une énumération très longue des écoles où ces faits s'étaient produits, avec l'indication des chiffres qui s'y rapportent. On dit que les chiffres sont inexacts ! En vérité, on voit bien que nous sommes encore à Versailles. Si nous étions rentrés à Paris, vous ne pourriez pas me dire cela ; car c'est exact à Paris et pour toutes les écoles qui ont été fermées...
M. LE Baron de Lareinty. — Et aussi dans mon département, la Loire-Inférieure!
M. Magnin. — C'est une erreur!
M, Chesnelong. — Je vous demande pardon ; c'est vous qui vous trompez. Je pourrais citer certaine école de sœurs qui, en tant qu'école publique, n'avait que 300 élèves, et qui, en tant qu'école libre en a 360 à l'heure qu'il est ; tandis que l'école publique qui a remplacé cette école de sœurs, devenue libre, reçoit à peine 40 ou 50 élèves, qu'on s'est procurées par tous les moyens, en s'adressant même en dehors du quartier où se trouve établie l'école. Je pourrais vous dire que pour plusieurs écoles congréganistes il en a été de même, et je pourrais vous citer des exemples de fidélité touchante. {Bruit à gauche.) Et puisque vous m'interrompez, il est un fait que je veux vous faire connaître, parce que ce fait n'est pas seulement à l'honneur des frères, mais qu'il est également à l'honneur des familles.
Ce fait, le voici : Il y a une école, — je ne me rappelle plus son nom, — qui a été fermée. Vous savez que lorsqu'une école est fermée, il y a certaines dispositions à prendre, quand on veut la rouvrir à titre d'école libre ; après la déclaration faite, il s'écoule un certain temps avant que celte écolo libre puisse s'ouvrir. Il s'est donc écoulé un mois environ pendant lequel les élèves, ne voulant pas aller à la nouvelle école publique qu'on leur avait ouverte, et voulant se réserver pour l'école libre qui ne pouvait s'ouvrir que dans un mois, avaient un parti à prendre dans l'intervalle. Eh bien, si à cette époque vous étiez allés vous promener sur la place du Château- d'Eau, vous auriez pu voir chaque matin des écoliers au nombre de 200, ayant chacun leur petit panier à la main, se réunissant et partant ensemble pour aller trouver une école de frères qui était à une heure de distance. Ils ont fait cela pendant un mois au moins, et les familles les ont laissés faire, afin de conserver ces élèves aux écoles des frères et de donner à ceux-ci un témoignage de sympathie. (Très bien! et applaudissements à droite.)
Voilà le fait. Je pourrais en citer beaucoup d'autres.
Un sénateur à (jauche. — Alors, de quoi vous plaignezvous ?
M. CuESNELONG. — Dc quoi je me plains? Vous allez le savoir; mais laissez-moi vous dire qu'avec ces interruptions vous me faites donner à mes observations beaucoup plus d'étendue que je ne le voulais, et si je retiens trop longtemps votre attention, on ne s'en prendra pas à moi. (7Vès bien! à droite. — Parles!)
Je me plains, par exemple, de ce qu'à Paris, lorsqu'il est parfaitement constaté qu'il y a un certain nombre de citoyens, d'habitants, de pères de famille qui préfèrent l'école congréganiste à l'école laïque, à tort ou à raison, mais enfin qui la préfèrent, je me plains et je m'élonne que vous obligiez ces pères de famille chrétiens, qui sont apparemment comme les autres des citoyens français, d'entretenir à leurs frais une école libre, s'ils veulent faire élever leurs enfants dans les principes de leur foi, je me plains que vous les placier dans cette situation de concourir à la fois, par des contributions forcées, aux dépenses de l'école laïque, dont ils ne profitent pas, et d'assurer, par leurs sacrifices personnels, l'exis-
tence, à titre d"école liLre, de l'école congréganiste qu'ils ]) réfèrent.
Voilà de quoi je me plains, et contre quoi je proteste. (Très bien ! i/'cs bien!)
Un sénateur à gauche. — Demandez alors la suppression du budget des cultes !
M. CuESNELONG. — Vo5'ons, messieurs, soyons justes les uns envers les autres. Le respect d'une justice réciproque est après tout le seul lien pacifique entre des opinions contraires.
Veuillez donc supposer, pour un instant, que les situations sont renversées, que nous sommes le Gouvernement, — ce qui ne vous serait pas agréable.
Un sénateur à gauche. — Vous l'avez étél
M. CuESNELONG. — Que vous êtes redevenus l'opposition; supposez que nous nous conduisions à Tégard des écoles laïques comme vous vous conduisez à l'égard des écoles congréganistes ; que nous mettions les pères de famille dont les enfants fréquentent les écoles laïques dans la situation où vous mettez les pères de famille dont les enfants fréquentent les écoles congréganistes.
Je vous vois monter à cette tribune pour protester contre ce que vous regarderiez avec raison comme une iniquité arrogante; je vous entends vous indiguer avec des ardeurs de parole qui vous exposeraient, si M. Ferrouillat était de la droite, à être accusés de violences et de provocations.
Eb bien, je laissée à l'écart toute ardeur de parole. Mais est-ce qu'il y a deux justices? Est-ce que vous pouvez vous comporter envers nous avec un mépris de notre droit qui légitimerait votre indignation si nous tenions à votre égard une conduite ana]ogue! (Approbation à droite.)
Quand les remplacements d'écoles se font dans ces conditions, vous ne pouvez pas dire que le pays le veut; car vous allez à i'encontre du sentiment des familles.
Mais (juand vous tirez argument de la pensée du pays dans votre campagne contre nos libertés religieuses, il y a une réflexion qui me frappe, et je vous demande la permission de vous la soumettre.
Vous avez le pouvoir; vous avez le budget; vous avez les fonctions jjubliques; si vous avez aussi l'assentiment universel du pays, pourquoi donc avez- vous peur de nos li-
LA Liucnn; de L'E.xsr.ir.NE.MENT 399
bortés ? Si nous somiiius des vaincus que le pays désavoue et dont il ne veut plus désormais, qu'avez-vous à craindre? Mais si, par hasard, et comme nous le prétendons, la conscience du pays est avec nous dans la lutte que nous soutenons pour les droits des familles chrétiennes, je vous lu demande, êtes-vous autorisés à ne pas la respecter ? (Vive approbation à droite.)
J'aborde maintenant, sur un dernier point, un autre ordre de considérations présenté par l'honorable M. Ferrouillat.
11 nous a fait, qu'il me permette de le dire, un tableau 1res fantaisiste des écoles normales où tout, selon lui, va pour le mieux, et des cours normaux oii tout irait fort mal. Je suis plus équitable que lui ; je ne médirai pas des écoles normales; je crois qu'il y en a d'excellentes qui rendent de tri's bons services, et de médiocres qui donnent des résultats beaucoup moins satisfaisants.
Je ne réponds pas de ce que les écoles normales pourront devenir dans l'avenir, sous une certaine direction de l'instruction publique : je dis seulement ce qu'elles sont aujourd'hui.
Mais les cours normaux ! pourquoi avez-vous dirigé contre eux tant d'anathèmes ? Je vous demande pardon de me servir de ce mot « anathème », mais vous l'avez employé dans votre langage modéré, je vous le rends. [Rires approbatifs à droite.)
Vous avez adressé à ces malheureux cours normaux tant de reproches que. pour n'en omettre aucun, j'ai été obligé d'en prendre note.
Vous avez dit d'abord que les institutrices de ces cours normaux n'étaient pas choisies par le Gouvernement. C'est vrai; mais les pensionnats où ces cours normaux sont étal)lis ne sont-ils pas désignés par les conseils généraux et ne doivent-ils pas être acceptés par les conseils départementaux? C'est une double garantie. Eu d'autres temps, elle était considérée comme la meilleure et tenue pour suffisante. Vous voulez la remplacer par la direction omnipotente d'un ministre qui passe. Je doute que ce soit un progrès; ce n'est pas en tout cas un progrès vers la liberté.
Vous avez ajouté que dans ces cours normaux il n'y avait jamais d'examens sérieux. Vous Tavez reconnu vous-même
cependant, l'examen est de droit; d'après la loi de 1867, toutes les écoles subventionnées sont soumises à l'examen comme les écoles publiques elles-mêmes.
Vous prétendez que les examens n'ont pas lieu en fait ; que les inspecteurs s'arrêtent comme frappés de crainte, à la porte des cours normaux, qu'ils voient à peine ce qui paraît, qu'ils ne peuvent constater ce qui est.
Mais je n'ai pas connu, pour ma part, de ces inspecteurs n'osant pas faire leur devoir; je vous trouve bien soupçonneux et bien sévères à leur endroit. En tout cas, vous devez être rassurés pour l'avenir : l'administration nouvelle n'aura pour les cours normaux ni ménagemenls, ni complaisances craintives.
Vous avez donc l'examen des autorités universitaires ; n'avez-vous pas aussi les commissions de surveillance nommées par les conseils généraux ?
Est-ce que les hommes de bien et de dévouement chargés de cette surveillance ne prennent pas au sérieux leurs devoirs ?
Comme on est toujours tenté de parler de ce que l'on sait le mieux, permettez-moi de vous dire ce qui se passe dans mon département.
Il y a là une commission de surveillance qui est composée de conseillers généraux très dévoués à l'instruction primaire, et appartenant aux opinions politiques les ])lus diverses et si vous voulez, les plus opposées. Eh bien, tous ces membres quels qu'ils soient, depuis les plus avancés, pour parler le langage courant, jusqu'à ceux que l'on a l'habitude d'appeler réactionnaires, ont été unanimes pour rendre hommage à notre cours normal, et non pas un hommage de commande, sans aucune vérification préalable à ?appui, mais un hommage motivé, rendu eu pleine connaissance de cause, et reposant sur les constatations les plus exactes et les plus consciencieuses. C'est là pourtant une véritable garantie, et vous n'eu tenez aucun compte.
L'honorable M. Ferrouillat, nous a dit encore qu'il n'y avait pas d'écoles annexes dans les cours normaux. Je ne veux, sur ce point, lui répondre qu'un mot. yBiidi cl rumeurs sur plusieurs bancs.)
Je crains, messieurs, d'abuser de la patience du St'nat.
Voix nombreuses à droite. — ?yon! non! — Parlez!
Un sénateur à gauche. — Vous aviez promis d'être bref.
M. CiiESNELONG. — Vous nous dites qu'il n'y a pas d'écoles annexes dans les cours normaux. Je répète ce que j'avais constaté dans mon discours de mardi dernier : c'est que des écoles annexes sont établies dans plusieurs cours normaux, que l'institution pourrait facilement être généralisée, qu'il suffirait d'une bonne impulsion administrative pour que ce progrès pût être réalisé.
A5'ez pour les cours normaux, dont l'indépendance relative vous fait ombrage, un peu de cette bonne volonté que vous réservez exclusivement pour les écoles normales, et à coup sûr vous n'aurez pas besoin dé recourir à la transformation radicale de l'Etat de choses actuel pour établir sur le meilleur pied l'enseignement normal des institutrices dans notre pays.
Vous nous avez dit encore que dans ces cours normaux subventionnés, la comptabilité n'est ni régulièrement tenue, ni convenablement surveillée, et que les subventions des départements sont ou peuvent être détournées de leur destination.
En quoi consistent ces subventions ? Elles sont quelquefois de deux natures, le plus souvent d'une seule.
On assure un traitement à la directrice et parfois à une sous-maîtresse. Comment cette subvention peut-elle être détournée dosa destination?
On alloue au cours normal un certain nombre de bourses ; comment peut-on détourner cette subvention spéciale de sa destination? Est-ce qu'on ne doit pas rendre compte au conseil général, chaque année, dans un rapport que l'on fait à cet eflet, de l'emploi du crédit accordé? Est-ce qu'on ne lui fait pas connaître le nombre et le nom des boursières, le temps de leur présence à l'école? Est-ce qu'il y a là une possibilité d'abus? Cette critique n'a aucune espèce de fondement.
Vous nous avez dit encore que, dans les écoles normales, le temps des études était de trois ans et qu'il n'était que de deux ans dans les cours normaux. Il y a pourtant beaucoup de cours normaux où les études durent trois ans; celui de mon département est dans ces conditions.
Une année de plus d'études, c'est le crédit alloué pour les bourses, augmenté d'un tiers. Si la dépense nr^êtc certain'^
conseils généraux, venez à leur aide en leur accordant un plus grand nombre de bourses sur les fonds de l'Etat. You3 aurez partout les trois années d'étude, sans être obligés, pour cela, de créer à grands frais de nouvelles écoles normales.
Enfin, car vous avez fait argument de tout, au point de vue de ces cours normaux qui n'ont pu échapper sur aucun point à votre sévérité, vous dites que dans les écoles normales, le nombre des aspirantes est plus considérable que dans les cours normaux, et vous avez cité des chiffres à l'appui. Le phénomène me paraissait singulier; j'en ai cherché l'explication et je l'ai trouvée. Savez-vous, messieurs, combien M. le Ministre accorde de bourses pour les cours normaux? Cent quatre. Et savez-vous combien il en accorde pour les écoles normales? Quatre cent quarante ou quatre cent cinquante. Je dois dire que je n'ai pas puisé ces renseignements à des sources officielles, mais ces chiffres ont été produits à la Chambre des députés par mon ami, M. Keller, en présence de M. le Ministre de l'instruction publique qui ne les contredit pas; je les tiens donc pour exacts.
Eh bien, il est tout simple que, quand on crée un plus grand nombre de boursières, on obtienne un plus grand nombre de postulantes. So3'ez moins parcimonieux pour les cours normaux; trait(iz-lesavec autant de générosité que les écoles normales. Le phénomène dont vous tirez parti ne se produira plus et du même coup votre argument tombera.
Voilà ce que je voulais dire sur les cours normaux. La vérité est que, comme je l'ai dit pour les écoles normales, il y en a de médiocres qui devraient être améliorés, mais qu'il y en a aussi d'excellents qui pourraient être cités cà côté des meilleures écoles normales. C'est un instrument à perfectionner; ce n'est pas un instrument à détruire.
Savez-vous la seule différence qui existe, à vrai dire, entre les écoles normales et les cours normaux? La voici : c'est que, pour les écoles normales, M. le Ministre nomme la directrice et tout le personnel enseignant. A'ous tenez beaucoup au choix du personnel p;ir le ministre. Pourquoi? J'ai cherché à me rendre compte de la vivacité de vos désirs sur ce point. Je ne sais pas si j'ai l'esprit... trop soupçonneux, mais enfin voici ce que j'ai cru découvrir.
J'ai remarqué que, dans la proposition primitive déposée
par M. Paul Bert sur le bureau de la Chambre des députés, il y avait cette disposition que les congrégations religieuses seraient exclues désormais de la direction des écoles normales.
Le projet de loi a été élaboré pendant trois ans par la commission de la Chambre des députés, et lorsqu'il est revenu devant la Chambre, l'exclusion des congrégations religieuses avait disparu. Je suis convaincu pourtant que la pensée de l'auteur de la proposition ne s'était pas modifiée; il a espéré sans doute que, sauf les différences de méthode et de temps, il pourrait, avec le concours de M. le Ministre de l'instruction publique, arriA'er à l'exclusion de fait sans en faire une prescription légale. Il est clair que sous ce rapport, les cours normaux ne peuvent pas aussi facilement se prêter que les écoles normales aux fantaisies anti-congréganistes d'une direction de l'instruction publique hostile aux maisons religieuses.
C'est l'avantage que les auteurs et les approbateurs du projet trouvent dans la création obligatoire des écoles normales. C'est pour moi au contraire, et ce sera pour le Sénat aussi, je l'espère, un motif de plus de refuser au projet de loi une approbation qu'il ne me paraît pas d'ailleurs mériter à d'autres points de vue.
J'ai fini, messieurs.
Je ne veux pas pourtant descendre de la tribune sans répondre un mot à l'honorable M. Ferrouillat sur un point particulier et presque personnel.
M. Ferrouillat m'a reproché ce qu'il a appelé mes ardeurs de parole; il Ta fait dans un langage, — qu'il me permette de le lui dire, — qui manquait absolument de modération.
Le reproche m'aurait été très sensible si je l'avais mérité. Je crois avoir au fond du cœur le respect de toutes les sincérités comme je m'efforce d'apporter dans mon langage le respect de toutes les convenances. (Approbation à droite.)
M. FoucHER DE Careil. — Yous n'y parvenez pas toujours !
M. Chesnelong. — Yous ne devriez pas cependant nous placer dans une situation trop difficile?
Quand vous portez la main sur nos libertés, vous prétendez que vous élevez une barrière contre notre esprit de domination; quand nous défendons nos droits, vous dites que nous attaquons les droits d'autrui; quand nous revendiquons riionneur de nos croyances, vous dites que nous manquons
d'égard pour les doctrines contraires. Il ne faudrait pas à ce point renverser les rùles.
Certes, la modération est dans mes goûts; et je crois être aussi modéré que n'importe quel membre de cette assemblée. {Rumeurs à gauche. — Tî^ès bien! à droite.^ ... Oui, messieurs, je le crois, et j'ose dire que ceux qui me connaissent n'en doutent pas. Mais si, pour être modéré au gré de M. Ferrouillat, il faut ne pas rendre hommage, quand elles sont attaquées, aux choses que l'on respecte, et ne pas défendre, quand on les voit en péril, les choses que l'on aime, cette modération-là serait une trahison du devoir et pour mon compte, j'espère que j'en serai toujours profondément incapable. (Très bien! très bien! — Applaudissements répétés à droite. — Vorateur, en retournant à son banCy reçoit de vives félicitations d'un grand nombre de ses collègues.)
Ea répondant à M. Chesnelong, le ministre de l'inslruction publique, M. Jules Ferry, sans s'arrêter à la question d'argeot qu'il regarde comme une quantité négligeable, insiste sur la néces-it/- de remplacer partout les cours normaux par des écoles normales; entretenues par l'Etat et dans lesquelles toutes les élèves recevront la même instruction. H faut couvrir la France d'écoles normales pour conslituer l'enseignement des filles livré jusqu'ici presque exclusivement aux congrégations religieuses. C'est, prétend-il, pour lui une pure question scolaire et non une question des passions de parti, comme le voudraient ses adversaires.
L'opposition ne pouvait laisser passer sans protestation de pareilles insinuations et M. Chesnelong crut devoir se faire son interprète en répondant au ministre que ni lui ni ses amis n"ont jamais caché leurs sentiments. Quant au gouvernement, ce qu'il poursuit, c'est la création de l'école antichrétienne, mais il n'ose pas le dire pour ne pas effrayer les familles. On a commencé par les garçons et on veut que l'éducation des filles soit également imbue des mêmes principes*.
M. Chesnelong, — Messieurs, je ne veux pas rentrer dans l'examen du projet de loi. Je veux seulement répondre à deux paroles qui m'ont été adressées par M. Je Ministre de l'instruction publique et que M. Ferrouillat, si !-évère hier
1. Journal officiel du 2 août 1879.— Débats parlementa;re«. Sénat, p. 7935 et suiv.
LA LIBKRTÊ DE L'EiNSEIGNEMENT 405
pour mes ardeurs de parole, a dû trouver comme moi singulièrement immodérées.
M. le Ministre a dit eu parlant de moi que j'avais apporté à la tribune des idées et des sentiments qui cachaient je ne sais quelles visées ténébreuses.
M. LE Baron de Lareinty. — Des visées ténébreuses?
M. LE Ministre de l'Instruction Publique et des Beaux-Arts. — J'ai dit : des sentiments d'homme de parti.
M. LE Baron de Lareinty. — M. le Ministre a dit : des visées ténébreuses.
M. Chesnelong. — J'ai l'honneur de répondre à M. le Ministre que je n'ai jamais caché ni mes pensées ni mes sentiments. Quant je suis à cette tribune, je les exprime tels que je les ressens et je n'éprouve aucun besoin d'en dissimuler quoi que ce soit. {Ti'ès bien ! à droite.) Je ne suis mû que par deux ]>assions : passion de servir comme je les comprends les intérêts de mon pays, et la passion de défendre toujours, quand je les vois attaquées, les doctrines religieuses et sociales que je crois profondément attachées à la prospérité et à la grandeur de la France. {Bravos et applaudissements à droite.)
Quand on a ces sentiments dans l'âme, quand on n'en a pas d'autres, quand on est sûr de la sincérité de ce que l'on pense et de ce que l'on sent, quand on est sûr aussi de son désintéressement, on n'a, monsieur le Ministre, rien à cacher et on ne porte jamais de masque ! {Nouveaux applaudissements sur les mêmes bancs.)
Je ne dis pas cela seulement pour moi, messieurs, je le dis aussi pour mes amis, pour tous ceux qui sont dévoués à la cause dont je suis le soldat; et, puisque nous sommes sur le terrain des questions d'enseignement, est-ce que par hasard, lorsque nous nous adressons à ce grand public des familles chrétiennes de France, nous leur cachons quelque chose en leur ouvrant nos écoles ? Est-ce que sur la porte de nos écoles il n'y a pas une croix ? Est-ce qu'elles ne s'appellent pas écoles chrétiennes ? Est-ce que, en ce qui concerne les congrégations religieuses dévouées au service de ces écoles, le pays tout entier ne sait pas ce qu'elles pensent, ce qu'elles veulent, ce qu'elles croient, ce qu'elles enseignent? (Très bien ! et nouveaux applaudissements à droite.)
Est-ce que les familles qui leur confient leurs enfants se
406 LA LIBERTÉ DE L'ENSEIGNEME-XT
trompent sur la nature de l'enseignement qu'elles donnent? {Bravo ! Très bien ! très bien ! à droite.)
Savez-vous ce que je voudrais ?
Je voudrais rencontrer la même attitude de sincérité dans les écoles que l'on oppose aux écoles chrétiennes ; je voudrais que, pour ces écoles, il n'y eût ni faux titre, ni fausse enseigne; je voudrais que, quand l'enseignement y est antichrétien, elles eussent la franchise de s'appeler : écoles antichrétiennes {Vive approbation sur les mêmes bancs); je voudrais que lorsque l'on fonde des écoles où la religion ne sera pas enseignée... {Rumeurs à gauche), où l'on dira qu'elle n'est qu'une superstition... {Exclamations sur les mêmes bancs. — Bravo! à droite), où l'on dira qu'elle n'est qu'une superstition... {Murmures à gauche), qu'elle n'est qu'un tissu de superstitions grossières inventées au moyen-âge et développées de nos jours...
M. LE Mlmstre. — Dans quelle école dit-on cela?
M. Chesnelong. — ... je voudrais que lorsque l'on place à la tête de ces écoles des instituteurs animés de ces pensées et disposés à donner de tels enseignements, je voudrais, dis-je, que ces maîtres s'appelassent de leur vrai nom, et qu'aux familles qui leur confient leurs enfants ils déclarassent très nettement : Xe vous y trompez pas. Xous ne sommes pas des croyants, nous sommes des libres-penseurs; nous n'acceptons pas que le christianisme ait contribué jusqu'ici au développement de la moralité humaine et de la civilisation française... {Approbation à droite. — Bruit à gauche) et nous pensons qu'il importe au progrès de l'avenir de remplacer cette croyance par une doctrine nouvelle plus eu harmonie avec la raison moderne, dont nous sommes, nous, les pontifes et les promulgateurs.
Eh bien, oui, si vous voulez avoir la franchise de vos opinions comme nous avons la franchise de nos croyances, appelez-vous par votre nom comme nous nous appelons par le nôtre. Si, sans déguiser vos doctrines sous des désignations qui en voilent la portée et le but, vous vous adressez à ce grand public des familles françaises qui sont aussi des familles chrétiennes, je ne crains pas de le dire, savez-vous ce qui arrivera ? C'est que nos écoles seront remplies et que les vôtres seront vides! (Vive approbation à droite. — Protestations à gauche.)
Voilà pour le premier reproche que vous m'avez fait. Vous m'en avez adressé un second.
Vous m'avez dit que j'avais calomnié le Gouvernement; ou plutôt, — car je sais que vous n'avez pas voulu, monsieur le Ministre, mettre en doule ma sincérité personnelle, — vous avez dit qu'en disant h cette tribune que vous vouliez bannir la religion des écoles, j'avais dirigé contre le Gouvernement une accusation calomnieuse.
Je tiens à rappeler les paroles dont je me suis servi :
« Vous voulez exclure, vous ai-je dit, les congrégations religieuses de l'enseignement public, — parce que vous voulez exclure l'enseignement religieux des écoles publiques. »
Et j'ai ajouté :
« Au premier point de vue, la campagne est déjà commencée. — Au second point de vue, elle se prépare 1 »
Telles ont été mes paroles, et j'en accepte toute la responsabilité. {Tfès bien f très bien! à droite.) En les repoussant comme mal fondées, vous me mettez dans la nécessité de les justifier.
Au premier point de vue : La campagne n'est-elle pas commencée? est-ce que vous le contesteriez par hasard? Non seulement, vous avez commencé la campagne, mais vous la poursuivez très actiA-ement et vous vous disposez à lui donner des développements plus considérables.
A Paris, vous allez vite en besogne; vous ne vous êtes guère mis à l'œuvre que depuis trois mois, et vous en êtes déjà à douze ou quatorze écoles supprimées; — et je suppose que vous profiterez des prochaines vacances pour accélérer ce mouvement de destruction.
Nous savons bien, nous, que votre campagne est commencée, puisque nous sommes obligés de créer des comités pour relever les ruines que vous faites.
Messieurs, je suis très fier, — permettez-moi de vous le dire, — non pas seulement pour les catholiques de mon pays, mais aussi pour tous les chrétiens, pour tous les hommes de liberté qui nous viennent en aide... (Applaudissements à droite)... je suis très fier des résultats que nous obtenons, des généreux concours que nous rencontrons pour défendre les écoles chrétiennes contre l'arbitraire administratif qui les décime. Il y a là un noble et grand élan; j'en suis très
fier pour noire France, qui est toujours une terre de justice et de générosité. Mais je suis confus, pour vous, que nous en soyons réduits ù organiser le budget, si glorieux du reste, du sacrifice volontaire pour défendre renseignement chrétien contre le Gouvernement qui devrait, sinon le protéger, au moins le respecter. {Nouveaux applaudissements à droite.)
C'est là une entreprise dont la responsabilité sera lourde à porter. Mais n'est-il pas vrai que vous vous y êtes engagés et que vous n'êtes pas disposés à l'interrompre ? Donc ma première assertion est justifiée; en ce qui concerne l'exclusion des corps religieux de l'enseignement public, vous avez commencé la campagne.
Et maintenant, est-ce qu'il ne s'agit pas aussi d'exclure l'enseignement religieux des écoles publiques? Est-ce que cette seconde campagne ne se prépare pas"?
Qu'est-ce donc que cette théorie de l'instruction laïque, si en faveur dans le conseil municipal de Paris et qui trouve aussi tant d'adeptes ardents à la Chambre des députés ? Qu'estce que ces propositions de lois présentées à cette môme Chambre, et sur lesquelles délibère une commission qui semble les avoir prises au sérieux?
Qu'entend-on par instruction laïque ?
11 n'y a pas apparemment un alphabet laïque, une grammaire laïque, une arithmétique laïque, une géographie laïque. Qu'est-ce donc? que cache ce mot? Suis-je téméraire de croire qu'il cache une double exclusion, celle que vous avez commencée et celle que vous préparez, l'exclusion des congrégations religieuses de toute part à l'enseignement public, l'exclusion de l'enseignement religieux d^ toute part dans l'instruction des écoles publiques, — mais, messieurs, il y a des hommes qui sur ce point proclament très hautement ce dessein et y travaillent très ouvertement. Je leur sais gré du moins de dire nettement eu qu'ils veulent et à quoi ils tendent.
Oui, la lutte à laquelle vous nous contraignez est évidemment une lutte suprême; car il s'agit de savoir à qui appartiendra l'àme de la France... {Applaudissements à droite)... car il s'agit de savoir si cette âme de la France restera chrétienne, comme elle l'a toujours été... {Bruit à gauche.)
Voix nombreuses à droite. — Attendez le silence !
M. Chesnelom,. — ... OU bien si elle sera livrée à des doctrines nouvelles, que je no veux pas caractériser, mais que vou3 connaissez bien.
Voilà la question, la vraie question, celle qui domine toutes les autres.
Eh bien, dans cette lutte, apportons tous une égale franchise et ne cachous pas notre drapeau ! (Approbation adroite.) .le ne cache pas le mien. J'affirme ma foi de catholique; je Taffirme sans embarras et sans réserve; je suis convaincu, que la vérité est dans l'Eg-lise catholique. Mais je reconnais très loyalement, très sincèrement, que dans l'état de division où se trouve notre pays, à défaut de l'unité des esprits dans la vérité librement acceptée qui serait notre idéal, nous devrions tous aspirer au moins à la paix dans le support mutuel et dans la liberté réciproque. (Très bien! très bien! applaudissements à droite.)
Voilà mon double sentiment, je n'ai rien à en cacher; eh bien, ne cachez rien du vôtre.
M. Barthélémy S-vi.xt-IIilaire. — Nous avons des catholiques avec nous.
M. le Baron de Lareinty. — Nous avons aussi des protestants de notre côté.
M. CuESNELONG. — Si uos croyauccs ne sont pour vous que des idées généreuses qui ont pu avoir leur raison d'être dans le passé, mais dont le temps est fini, si vous voulez ouvrir des écoles pour y faire enseigner des doctrines contraires ù ces croyances, dites au moins quelles sont ces doctrines, de quel nom elles s'appellent, quel but elles poursuivent; que les familles sachent à quoi s'en tenir. Et puis, laissez-nous, à nous catholiques, à nous chrétiens, à nous croyants, notre lii)erté entière et notre part légitime de droit commun. Sur ce terrain de franchise et de liberté loyales, nous pourrions, après tout, nous entendre. Mais d'un côté, vous mutilez nos droits ; de l'autre, vous semblez reculer devant la responsabilité et le caractère de votre œuvre.
Toujours est-il que, lorsque j'ai dit que des tentatives se [)réparaient en vue de séparer, dans votre enseignement public, la religion et l'école, j'ai exprimé une pensée qui, à l'heure actuelle, est la préoccupation de tous les hommes sincères, de tous les hommes un peu soucieux de ce qui se passe
dans notre pays, qui jugent vos tendances d'après vos actes publics, qui se rendent compte de la voie dans laquelle vous êtes engagés, des impulsions qui vous entraînent et des encouragements que ces impulsions rencontrent dans vos propres dispositions. Oui, je le dis hautement, ces craintes sont les miennes. Est-ce qu'elles ne sont point justifiées ?
Que M. le Ministre de l'instruction publique me permette de le lui dire : lorsque mardi dernier je citai à cette tribune des paroles qui avaient été prononcées dans une autre enceinte par un honorable député, j'aurais pu en citer d'autres qui auraient pu emprunter, au nom de celui qui les avait dites, une importance toute particulière. Je citai les premières, parce qu'elles avaient été prononcées dans le Parlement; je m'abstiens de citer les autres, parce qu'elles n'avaient été ni dites dans le Parlement, ni prononcées à l'occasion de nos débats.
Mais, lorsque M. le Ministre m'adresse cette grave parole que l'un des griefs que j'ai articulés contre les tendances du Gouvernement est une calomnie, lorsqu'il semble dire que les craintes que me fait éprouver pour les croyances religieuses auxquelles je suis dévoué, l'esprit de son administration, sont des craintes chimériques, je me vois forcé de citer ici des paroles que naguère, aune autre tribune et dans une autre discussion, M. Keller a citées avant moi et qui avaient été prononcées en i870 par M. le Ministre de l'instruction publique lui-même :
« Il y a aujourd'hui, disait M. Jules Ferry, une barrière entre la femme et l'homme. Celui qui tient la femme tient tout. C'est pour cela que l'Eglise veut retenir la femme ; et c'est aussi pour cela qu'il faut que la démocratie la lui enlève. Il faut que la démocratie choisisse ; sous peine de mort, il faut que la femme appartienne à la science ou que la femme appartienne à PEglise. »
Ces paroles sont claires et je n'ai à y ajouter aucun commentaire. Je demande seulement au Sénat si mes craintes sur les tendances du ministère actuel de l'instruction publique ne sont pas pleinement justifiées.
M. le Ministre a résumé ses desseins dans un mot dont le sens m'avait paru menaçant, mais obscur. A la lumière des paroles que je viens de citer, ce sens se dévoile. Ce que M. le Ministre veut faire, c'est Punité des esprits contre PEglise.
Mais celte unité, comment la fercz-vous? L'attendrez-vous de la libre adhésion des intelligences ? Vous l'attendrez longtemps. Je no crois pas qu'en ce moment-ci une doctrine, même la vôtre, puisse se vanter de conquérir facilement par ce procédé un assentiment universel ou seulement général.
Ce n'est pas d'ailleurs votre plan. Pour réaliser l'unité à laquelle vous aspirez, vous comptez mettre à son service l'action de l'Etat.
Mais comment exercerez-vous cette action? Par la force brutale ? Oh! non; je ne crois pas que vous en ayez la pensée et je suis sûr, en tout cas, que vous n'en auriez pas la puissance. {Très bien! très bien! à droite.)
Mais il y a une autre force que Bacon, en d'autres temps, stygmatisait d'un mot sévère, quoique très juste : Vis simulans legem. La force sous le masque de la loi; la loi se faisant oppressive et confisquant les droits qu'elle est obligée de garantir. (Très bien! très bien! à droite.)
Ce second mode de la force, je le trouve dans les divers projets de lois qui ont. été présentés par M. le Ministre de l'instruction publique.
Eh bien, je me permets de lui dire : Si vous voulez y persister, déchirez nos constitutions; anéantissez notre droit public; ne parlez plus de liberté. Reconnaissez que l'œuvre politique du dix-neuvième siècle n'a été qu'une fameuse duperie. (Applaudissements à droite.)
Et même à ce prix, votre succès ne sera pas durable. On peut mutiler des droits, on ne supprime pas les consciences. Le droit opprimé se réfugie dans la conscience, surtout dans la conscience chrétienne, comme derrière un rempart inexpugnable; et croyez-le bien, quoi que vous fassiez, un jour, tôt ou tard, le dernier mot restera, non pas à vous et à vos doctrines, mais à la vérité et à la justice ! (Très bien ! très bien! et double salve d'applaudissements à droite. — V orateur, en retournant à son banc, est félicité par un très grand nombre de ses collègues.)
Le Sénat qui, sauf dans de rares occasions, avait abdiqué depuis longtemps toute indépendance, était inaltieureusement incapable de
comprendre le langage si élevé et si patriotique de M. Chesnelong et la loi fut votée à une grande majorité.
SENAT
LOI DU 22 DÉCEMBRE 1880 RELATIVE A L'ENSEIGNEMENT SECONDAIRE DES JEUNES FILLES
Séance du 22 novembre 1880
Cette loi due ù l'initiative de MM. Camille Sée et Paul Bert forme une étape de plus dans la voie de la laïcisation de l'enseignement. Sous prétexte d'assimiler autant que possible l'éducation des ûUes à celle des garçons, elle a créé ce que le public a si justement appelé les lycées de filles.
Le programme des études ne parlait queîde l'enseignement moral, l'enseignement religieux rendu purement facultatif n'était donné par les ministres des cultes que sur la demande des parents et en dehors des heures de classes. C'était le mettre au dessous des arts d'agrément, tels que le dessin, la musique, et même la gymnastique, qui étaient obligatoires.
Contre cette ostracisme M. Chesnelong protesta avec indignation, demandant que l'enseignement fût à la fois moral et religieux Dans tous les pays civilisés, là même où il existe des écoles dites neutres, l'enseignement s'appuie sur l'idée de Dieu et de l'immortalité de l'àme, que serait en France pour les jeunes fillles un enseignement sans Dieu î D'ailleurs, la prétendue neutralité est impossible et n'existe nulle part en pratique, le maître ne pouvant s'empêcher de donner une appréciation quelconque sur les faits religieux qu'il rencontre à. chaque pas au cours de son enseignement '.
M. Chesnelong. — Messieurs les sénateurs, le projet de loi admet que la religion pourra être enseignée, à certains jours
1. Journal officiel du £3 novembre 1880. — Débats parlementaires. Sénat, p. 11363 et suiv.
déterminés, par les ministres des divers cultes aux élèves pour lesquelles les familles auront réclamé cet enseignement spécial ; absolument comme s'il s'agissait d'un cours accessoire ou d'un art d'agrément sans connexité avec le fond môme de Téducation. Mais il ne comprend dans les matières obligatoires de l'enseignement scolaire que l'enseignement moral séparé de l'enseignement religieux. Je viens combattre ce système et soutenir un amendement que j'ai eu l'honneur de présenter de concert avec deux de mes honorables amis, et qui a pour objet de substituer ces mots : «L'enseignement moral et religieux » aux mots : « L'enseignement moral » qui se trouvent dans le projet de loi.
Je ne crois pas, messieurs, qu'une question plus grave puisse s'agiter devant cette Chambre.
Plusiciœs sénateurs à droite. — C'est vrai!
M. Chesnelong. — Elle touche aux droits les plus essentiels de la religion et de la société ; je demande au Sénat quelques courts instants de bienveillante attention. {Parles ! parles !)
On défend le système du projet de loi au nom de la liberté de conscience ; c'est précisément en me plaçant sur le terrain de la liberté de conscience que j'essaierai d'abord de la combattre.
L'honorable M. Henri Martin nous disait avant hier qu'il n'y a plus, en France, de religion d'Etat, que nous vivons sous le régime de la liberté de conscience et de la liberté des cultes. Je le sais. J'en conclus que dans les lieux où il y a un nombre suffisant de familles appartenant à un culte autre que le culte catholique, on doit établir des écoles qui répondent aux croyances particulières de ces familles. J'en conclus encore, que dans les écoles où, au milieu d'enfants catholiques, se trouvent quelques enfants qui ne le sont pas, des précautions doivent être prises pour sauvegarder ])leinement la liberté de conscience de ces derniers.
Mais je n'en conclus pas que l'enseignement religieux doit être supprimé; car, lorsque des droits contraires sont en présence, la justice exige qu'on les concilie dans une liberté réciproque. Vous ne devezpas, je l'admets, imposer aux enfants non catholiques un enseignement dogmatique contraire à, leurs croyances, mais a'ous ne devez pas davantage refuser aux enfants catholiques, un er^eignen-'ert conforme à leur
foi. Des deux côtés, il y aurait oppression. (Approbation à droite.)
Là, oppression de la minorité ; ici,, oppression delà majorité.
Entre les deux, il y a le droit de la majorité s'exerçant avec le respect du droit de la minorité et faisant à celui-ci sa place légitime.
Eh bien, messieurs, c'est tout ce que nous demandons, et j'ajoute que les membres des autres cultes ne demandent rien au delà.
M. LE Barûn de Lareimy. — Xon, rien de plus! (Approbation à droite.)
M. Chesnelong. — La question, en effet, ne se pose pas entre eux et nous. A ne considérer que les croyants des divers cultes, la paix religieuse existe dans notre pays et nous la considérons tous comme un grand bien. (Nouvelles marques d'approbation sur les mêmes bancs.)
IVul, je l'affirme pour nous, et je le reconnais pour les croyants des autres cultes, nul, ni parmi eux, ni parmi nous, ne songe et ne cherche à la troubler; mais nul non plus, ni parmi eux, ni parmi nous, ne veut d'une éducation sans religion, d'une morale indépendante de Dieu. {Très bien ! très bien ! à droite.)
La question, messieurs, a été — je ne dirai pas: introduite dans le Parlement, — mais mise en circulation dans l'opinion publique par ceux qui, n'ayant aucun culte, ne veulent pas qu'on fasse à la religion une part quelconque dans l'enseignement de nos écoles. Mais, messieurs, combien sont-ils ?... Si je consulte le dernier recensement de la population française, ils sont 82,000 sur 36,000,000 d'habitants. {Mouvements.)
J'admets qu'ils aient fait quelques recrues, vous reconnaîtrez au moins qu'ils sont à l'état d'infime minorité. Quand ils viennent nous dire que si l'on enseigne la religion dans les écoles, à si petite dose que ce =oit. on en exclut leurs enfants, nous leur répondons que si on ne l'enseignait pas on excluerail les nôtres. (Très bien ! très bien! à droite.)
Dans ces conditions, messieurs que doit faire l'Etat? Il n'a évidemment qu'à choisir entre ces deux partis : ou bien ne pas se mêler de l'enseignement, ou bien, s'il s'en mêle, con-
LA LIBERTÉ DE L'ENSEIGNEiMENT 415
cilier la liberté qui est due à la conscience des dissidents avec l'obligation qu'il ne peut décliner de faire à la religion de l'immense majorité des Français la part qui lui appartient dans un enseignement donné au nom du pa5^s. {Tj^ès bien! à droite.)
Mais on ne veut, messieurs, ni de l'une ni de l'autre de ces deux solutions. Ce qu'on veut, ce qu'on demande, ce qu'on a malheureusement obtenu de la majorité de la Chambre de» députés, ce que, je l'espère, ou n'obtiendra pas de la majorité du Sénat, c'est que l'Etat se serve du budget pour organiser des écoles d'où la religion sera bannie (Approbation à droite), c'est que l'école publique devienne comme une sorte de forteresse où l'incroyance s'embusquera pour tenir la religion en échec au mépris du vœu des familles.
En cela, messieurs, vous dépassez votre droit. La liberté de conscience ne doit pas être un vain mot... (Vive approbation à droite. — Interruptions à gauche.)
Quel est donc, messieurs, le sens de ces interruptions? Je dis que la liberté de conscience ne doit pas être un vain mot {7"rès bien! très bien! à droite), et j'ajoute qu'elle serait un vain mol si vous la faisiez aboutir à l'oppression des consciences chrétiennes sous une domination sectaire. {Rumeurs à gauche. — Nouvelle approbation à droite.)
Un gouvernement, quel que soit son nom et quelle que soit sa forme, n'a pas le droit, en abaissant aune œuvre de parti la majesté di' la loi, de tourner contre la religion du pa3'^s un enseignement dont il assume la direction et dont il prend la responsabiliîé, (Très bien! à droite.)
Il n'a pas le droit, dans une nation chrétienne et en se servant des ressources qui sont fournies par des contribuables chrétiens, de faire officiellement la guerre au christianisme dans un enseignement qu'il donne au nom et aux frais du pays. (Nouoelle approbation sur les mêmes bancs.)
Monlc?quieu, dans son Esprit des lois, distingue trois modes de gouvernements: le monarchique, le républicain et le despotique. Au-dessous de ce dernier, il en signale un quatrième qu'il considère comme une excroissance presquemonstrueuse et qu'il met en dehors des régimes normaux et réguliers.
Permettez-moi de le dire, un gouvernement qui directement ou iudireclement, par la violence ou par la ruse, se poserait
en ennemi et en destructeur de la religion d"un pays, se placerait de lui-même dans cette catégorie répudiée.
Je De dirai rien de plus de la question de droit public ; j'ajoute maintenant que votre système est une îrt'S grande nouveauté.
L'honorable M. Ferrouiilat nous disait, dans son discours d'avant-hier, qu'il s'agit de l'enseignement secondaire et que vous vous bornez après tout à procéder, pour les lycées de filles à créer, comme on procède pour les lycées de garçons déjà établis. Or, dans ces lycées, les aumôniers donnent sans doute un enseignement religieux en dehors des classes ; mais, dans les classes, les professeurs ne le donnent pas.
Que, dans une certaine mesure, il on soit ainsi dans les lycées de garçons, je ne le conteste pas et je no crois pas que vous ayez à vous en féliciter beaucoup.
Savez-vous comment M. de Lamartine appréciait ce dualisme qui se produit dans l'enseignement de vos lycées?
« L'enseignement du profeeseur, disait-il, no concorde pas avec renseignement du sacerdoce. Il faudrait à l'enfant deux âmes, et il n'en a qu'une. Les deux enseignements se la disputent. Le trouble et le désordre se mettent dans ses idées. II ne lui reste d'une pareille éducation que juste assez des deux principes opposés pour que l'àme du jeune homme soit une guerre intestine de pensées contraires ot pour qu'il ne puisse pas vivre en paix aA'ec lui-mêmo, dans une vie qui a commencé par l'inconséquence et qui finit par la contradiction. »
M. de Lamartine appréciait avec cette sévérité le dualisme de l'enseignement dans les lycées de garçons: je me demande ce qu'il penserait de celui que vous vouiez établir dans vos lycées de filles.
M. LE Présideîst du Conseil. — M. de Lamartine était pour la. séparation de l'Eglise et de l'Etat.
M. Chesnelong. — Là n'est pas la question.
M. Fresneau. — Il ne l'a pas propo-ée quand il était au pouvoir.
M. Chesxeloxg. — Voilà comment il appréciait le système que vous préconisez. Le passage est d'une clarté qui ne se prête à aucune équivoque.
Toutefois, je croirais être injuste envers le régime passé de rCniversité si je l'assimilais à celui qu'on nous prépare.
Dans l'Université, jusqu'ici, la religion n'avait pas sans doute toute la place qui lui appartient, mais elle n'en était pas exclue.
Dans les basses classes, on mettait entre les mains de l'enfant le catéchisme, l'histoire sainte, le Nouveau Testament. Les maîtres les expliquaient avec respect.
Dans les classes élevées, les sciences et les lettres, la philosophie et l'histoire confinaient de toutes parts à la religion et la rencontraient souvent. On n'était pas tenu de Téliminer et en fait on ne l'éliminait pas.
Parmi les maîtres, les uns en parlaient avec l'adhésion d'une foi convaincue, d'autres aA^ec cette impartialité que les grandes choses inspirent toujours aux esprits sérieux ; l'hostilité ne se traduisait que par le silence; et quand elle éclatait dans un enseignement anti-chrétien, une réprobation sévère rappelait le professeur à une réserve commandée par le devoir.
Désormais, il n'en sera plus ainsi. Vous excluez totalement la religion de l'enseignement scolaire; — cela veut dire que l'hostilité s'y montrera à découvert et que le respect ne s'y traduira que par le silence. On pourra y attaquer la religion et on l'y attaquera à loisir ; il ne sera plus permis de la défendre, encore moins de la louer. Ne faut-il pas respecter, en effet, les scrupules et les susceptibilités ombrageuses de l'incroyance ?
Je n'admets donc pas que l'honorable M. Ferrouillat puisse se prévaloir du régime passé de l'Université pour couvrir l'entreprise actuelle.
Il a encore invoqué l'exemple des nations étrangères. Voyons donc à quoi ces exemples se réduisent.
En ce qui concerne les écoles des filles, — et à cet égard je n'ai rien à prouver, je me réfère à ce que mon honorable ami M. de Richemont a établi dans son excellent et très beau discours ; je m'y réfère d'autant mieux qu'aucune de ses assertions n'a pu être contestée ; — en ce qui concerne donc les écoles des filles, je ne connais pas de pays où on trouve rien qui ressemble à la création d'Etat qu'on nous propose d'inaugurer aujourd'hui.
Quant à l'enseignement primaire, je reconnais qu'il y a eu des essais d'école neutre, seulement ces essais n'ont pas en général réussi, et ils sont fort loin du système radical qui est
préconisé par les inspirateurs et les soutiens du projet de loi.
Vous avez d'abord parlé de l'Angleterre. On y trouve, eu effet, des écoles subventionnées par l'Etat, mais la Bible }' est lue dans chaque classe, et le maître ajoute toujours à la lecture des explications à la portée des eafanls.
Vous nous avez parlé aussi des Etats-Unis ; on y trouve en effet, à côté des écoles confessionnelles, beaucoup d'écoles neutres ; mais la Bible y est le fond de l'éducation. 11 n'entrerait pas dans la tcte d'un américain qu'il put y avoir dans les écoles un enseig^nement moral dont la Bibb ne serait pas la ba«;e; Thonorable directeur du service de l'enseignement primaire au ministère de l'instruction publique l'a formellement déclaré et reconnu dans un remarquable travail sur l'exposition de Philadelphie, et à l'occasion de cette même exposition, voici ce que disait, dans un autre rapport, le surintendant du Massachusscls :
(( Comment proposer de garder cinq ou six ans les enfants à l'école el ne rien faire pendant ce temps pour leur éducation morale et religieuse, pour leur développement spirituel ? La seulj pensée d'un tel procédé est inconcevable. »
Vous avez encore cité l'exemple de l'Italie; et il est vrai que, d'après des lois récentes, les municipalités 3^ ont le droit d'établir des écoles neutres ; mais les mœurs ont été plus fortes que la loi ; très peu de localités sont entrées dans le système des écoles neutres; et. dans les écoles neutres ellesmêmes, l'enseignement religieux occupe une très grande place.
A'ous n'avez pas parlé de laPrus.'e; vous auriez pu en parler ; car, là aussi, il y a eu quelques écoles sécularisées, — c'e-t le synon\'me prussien de nos écoles « laïcisées ». M. Falck les avait établies; mais le successeur de M. Falck, l'année dernière, les a hautement désavouées à la Uibune ; il a déclaré qu'il n'en établirait plus, et le parlement prussien lui a donné un vole d'approbation.
Vous avez parlé de la Hollande ; et il est encore vrai que la Hollande a fondé des écoles neutres. Jlais, par un article — par l'article 33, je crois, — de la loi de 1878 qui les a établie ;, il est stipulé que « nul maître ne peut, sous peine d'in terdiclioii ou de révocation, enseiL-ncr, faire ou permettre dam
les écoles quoi que ce soit de contraire au respect dû aux opi-" Biens religieuses. »
Et j'ajoute que ces écoles sont très peu en faveur, et que catholiques et protestants sont en quelque sorte ligués contre eHes, afin de leur substituer des écoles confessionnel'es.
Vous eussiez pu parler de la Belgique. Je m'étonne que vous l'ayiez passée sous si'ence. La Belgique a voulu laïciser Fes écoles publiques à la suite de la loi de 1879, qui a produit une émotion si vive et si légitime chez le. catholiques belges. Mais savez-vous ce qui est arrivé ? Après celte loi votée, le ministère belge, pour arrêter la désertion — qui. en certains lieux, est à peu j)rès complète — des écoles officielles, a, par une circulaire qui est en quelque sorte un désaveu de la loi, enjoint aux instituteurs de réciter les prières d'usage au commencement et à la fin de chaque classe, de laisser le crucifix dans toutes les écoles, et enfin de faire réciter le catéchisme aux enfants.
Voilà la vérité sur les pays étrangers que je viens de citer. Dans tous les autres, l'instruction religieuse est en tête des matières obligatoires de l'enseignement.
Toutefois vous avez un précédent. En 1793 la Convention a établi la séparation absolue de la religion et de l'école ; son système était aussi radical que celui que vous nous proposez.
Où en était-on, après dix ans de ce régime? Portalisva nous le dire :
« Il est temps, écrivait-il, que les théories se taisent devant les faits. Point d'instruction sans éducation, point d'éducation sans morale et sans religion. Les professeurs ont enseigné dans le désert, parce qu'on a proclamé imprudemment qu'il ne fallait pas parler de religion dans les écoles. L'instruction est nulle depuis dix ans. Les enfants sont livrés à l'oisiveté et au vagabondage ; ils sont sans idée de la divinité, sans notion du juste et de l'injuste. De là des mœurs farouches et barbares, de là un peuple féroce... Ainsi, l'intérêt de la France appelle la religion au secours de la morale et de la société. »
Oui, vous avez ce précédent, mais vous n'avez que celui-là et vous me permettrez de dire, après les paroles que je viens de lire, que ce précédent juge le système. (Vive approbation à droite.)
Pouvez-vous, au moins, vous autoriser de l'opinion d'hom-
mes considérables, qui aient préparé, préconisé, pressenti l'émancipation laïque des écoles, telle que vous la comprenez aujourd'hui? Etes-vous des continuateurs, entrant dans une voie qui a été explorée par de grands initiateurs, ou bien êtes-vous des novateurs téméraires, vous mettant en contradiction avec le sentiment général de tous les hommes d'Etat, et de tous les hommes de génie de tous les temps et de tous les pays'?
Ici encore votre hardiesse m'étonne ; car vous êtes seuls, absolument seuls ; seuls il est vrai, avec votre majorité de la Chambre des députés ; mais cela ne suffît pas pour faire le contre-poids de cette série d'hommes illustres qui, depuis Platon jusqu'à Bossuet, depuis Charlemagne jusqu'à Tsapoléon, et dans un rang moins élevé,, mais avec une autorité plus spéciale en matière d'éducation, depuis Quintilien jusqu'à Rollio, ont tous considéré que la religion est la base nécessaire de toute éducation. {Très bien! ti'ès bien! à droite.)
Vous me direz peut-être que ces hommes, si grands qu'ils soient, n'ont pas eu la prescience des temps nouveaux. Je pourrais vous répondre que, pour les choses qui touchent au fond de la nature humaine, la vérité n'a pas de date et est toujours actuelle. (Vive approbation sur les mênies bancs.)
Mais je laisse le passé, et je m'en tiens au présent.
Voici trois témoignages contemporains, absolument modernes, absolument laïques, qui ne peuvent être ni accusés de vétusté, ni suspects de parti pris.
Le premier est d'un illustre protestant, le second d'un illustre philosophe, le troisième est d'un poète de génie. Je dois dire, pour rendre hommage à la vérité, que le protestant s'honora par de fortes convictions chrétiennes et par un respect impartial et élevé des grandeurs de l'Eglise catholique.
Je dois dire aussi qu'on peut trouver dans les écrits du philosophe la trace de l'impression profonde que la beauté morale du christianisme avait faite sur son grand esprit.
Quant au poète, il m'écoute de trop près pour que je me permette d'exprimer à son égard un autre sentiment que celui de mon admiration pour son génie. {Approbation sur tous les bancs.)
M. Guizot disait donc en I80I, dans un discours à la société d'encouragement des écoles primaires protestantes, — et en cela il était fidèle aux principes qu'il avait toujours soutenus comme ministre dans la discussion des lois d'enseignement : « On le dit partout et tous les jours; et on ne le dit pas, on ne le croit pas assez. L'instruction n'est rien sans l'éducation, A quoi il faut ajouter aussitôt : Il n'y a point d'éducation sans religion... L'âme ne se forme et ne se règle qu'en présence et sous l'empire du Dieu qui l'a créée et qui la jugera, »
Cela est beau, et, en même temps, comme cela est profondément vrai !
Et maintenant. M, Cousin disait, non pas en 1850, c'està-dire à une époque où vous pourriez l'accuser d'avoir été plus ou moins dominé par ce que vous appelez la réaction religieuse de ce temps, mais en 1831, au plus fort et au plus vif du mouvement un peu antichrétien de cette époque, il disait, dans un rapport qu'il adressait au ministre de l'instruction publique :
<( Le christianisme doit être la base de l'instruction du peuple. L'instruction populaire doit être religieuse, c'està-dire chrétienne,.. Que nos écoles soient donc chrétiennes l Qu'elles le soient sincèrement et sérieusement!... »
Et, plus tard, M. Cousin disait encore à la tribune de la Chambre des pairs :
« L'autorité religieuse doit être représentée d'office dans l'éducation de la jeunesse, tout comme l'autorité civile. Nous ne voulons pas mêler le moins du monde la religion aux choses de la terre; mais il est question ici de la chose religieuse elle-même. Nous sommes les premiers à vouloir que la religion reste dans son domaine ; mais l'école publique est un sanctuaire aussi, et la religion y est au même titre que dans l'église et au temple. »
Vous l'avez entendu, messieurs, l'enseignement, d'après M. Cousin, c'est la chose religieuse elle-même. Hélas! que nos ministres sont loin de cette conception large et élevée du rôle de l'éducation et de sa dignité! (Approbation à droite.)
Enfin, voici une troisième citation plus belle, s'il est possible, et plus significative encore que les deux précédentes :
« L'enseignement religieux est aujourd'hui plus nécessaire
que jamais. Plus l'homme grandit, plus il doit croire. Il y a un malheur dans notre temps ; je dirai presque, il n'y a qu'un malheur : c'est une certaine tendance à tout mettre dans cette vie. En donnant à l'homme pour but la vie terrestre, la vie matérielle, on aggrave toutes ses misères par la négation qui est au bout. On ajoute à l'accablement des malheureux le poids insupportable du néant, et de ce qui n'est que la souffrance, c'est-à-dire une loi de Dieu, on fait le désespoir. » (Très bien ! très bien ! à gauche. Applaudissements sur un grand nombre de bancs.)
« De là de profondes convulsions sociales. Ce qui allège la souffrance, ce qui sanclifîe le travail, ce qui l'ait l'homme bon, fort, sage, patient, bienveillant, juste, à la fois humble et grand, digne de Tintelligence, digne de la liberté, c'est d'avoir devant soi la perpétuelle vision d"ua monde meilleur, rayonnant à travers les ténèbres de cette vie... je veux donc sincèrement, je dis plus, je veux ardemment l'enseignement religieux. » (Nouvelles marques d'approbation.)
Je n'ai pas besoin, messieurs, de nommer Fauteur de ces magnifiques paroles. A léclat de la pensée comme à la splendeur du style, vous avez reconnu M. Victor Hugo. (Appjlaudissements sur un grand nombre de bancs.)
Je ne puis, messieurs, résister au désir de faire uce dernière citation. Elle émane de l'honorable M. Barthélémy Saint- Hilaire. {AJi! ah! à droite) et il ne m'en voudra pas de le citer en si illustre compagnie.
M. Barthélémy Saint-Hilaire, ministre des ojjfaires étrangères. — Au contraire, je vous en remercie.
M. CuESNELONG — M. Barthélémy Suint-IIilnire, non pas dans cette Assemblée législative de 1849 (qu'on a quelquefois appelée, comme l'Assemblée de 1871, une assemblée de malheur), mais dans l'Assemblée constituante de 1848, qui était en immense majorité républicaine, M. Barthélémy Saint- Hilaire était président et rapporteur d'une commission chargée d'exaiiiner un projet de loi présenté par l'honorable M. Carnot sur l'instruction primaire. Voici ce qu'il disait pour son compte et aussi au nom de cette commission qui était en très grande majorité composée de républicains.
« Dans le programme des écoles primaires, votre commission a rétabli, à l'unanimité et sans discussion, l'instruc-
LA LIBKRTÉ DE L'ENSK ir.NEMENT 423
tioQ morale et religieuse. La République aurait tort en ce délicat sujet d'entrer daus une voie nouvelle que peuvent conseiller sans doute de graves motifs, mais qui au fond n'est pas la bonne. Dans les pays mêmes où, par un respect scrupuleux pour la liberté de conscience, on a posé des limites à l'enseignement religieux, cette interdiction ne porte que sur les j)oints des dogmes controversés par les sectes : c'est ainsi qu'en Hollande, tout en prescrivant l'enseignement d'oiiiuions particulières, on impose cependant à toutes les écoles un enseiguement chrétien dont les principes sont acceptés par toutes les églises sans distinction, » (Tfès bien! très bien! à droite.)
M. Bertauld. — Très bien!
M. CHESNELOxr.. — Vous approuvez, monsieur Bertauld ? J'en suis charmé. Vous approuvez tout, sans doute, même la première phrase, dans laquelle M. Barthélémy Saint-Hilaire demandait, au nom de la commission, unanime dans ses vues, que l'on introduisit dans la loi le principe de l'instruction morale et religieuse. Tant mieux! Cela me donne une grande espérance pour le vote que vous allez émettre tout à l'heure, et je me félicite d'obtenir pour mon amendement un si puissant concours. (Rires approbatifs et applaudissements à droite.)
Quant à l'instituteur, l'honorable M. Barthélémy Saint- Ililaire ajoutait :
« Eu dehors de l'école, ses opinions, dans les limites des convenances, restent libres comme celles de tout autre citoyen; dans l'école, elles ne le sont pas. Il doit les soumettre loyalement aux limites que lui trace la société et qui résultent du contrat même passé entre elle et lui. Que si sa conscience n'accepte point ces conditions, toutes sages qu'elles sont, il ne lui reste qu'à quitter une carrière pour laquelle il n'est point fait et qu'il ne devrait point embrasser. » {Vive approbation su;' les incmes bancs.)
Je laisse à l'honorable M. Barthélémy Saint-IIilaire le soin de se mettre d'accord avec l'honorable M. Ferry; quanta moi, je ne m'en charge pas. (Ti'ès bien! à droite.)
M. Barthélémy Salnt-ITilaire. — Mais nous sommes d'accord.
M. Chesxelong. — Votre thèse est donc condamnée par le
droit public, par Texpérience générale, par les plus hautes autorités. Que vaut-elle par elle-même ! C'est ce qui me reste à examiner.
Je dis qu'elle est impossible et j'ajoute qu'elle est funeste.
Elle est impossible d'abord dans les écoles primaires, c'està-dire à l'époque de la première formation de l'enfance.
En effet, il ne s'agit pas seulement alors d'éveiller l'intelligence de l'enfant, d'orner sa mémoire, de lui communiquer les premiers éléments du savoir humain ; il faut aussi, apparemment, former son cœur, régler sa volonté, faire pénétrer dans sa conscience l'amour et la notion du devoir. A cette œuvre sublime, l'homme, quel qu'il soit, — qu'il s'agisse du père ou qu'il s'agisse du maître, — ne peut pas suffire sans la collaboration de Dieu. {Très bien ! très bien! à droite.)
Dans l'enseignement secondaire, votre œuvre est tout aussi impossible, car la nature même des choses s'y oppose.
Demandez donc au professeur d'histoire de remonter au berceau du monde, sans rencontrer le récit de la Genèse l Demandez-lui de parler de ce petit peuple qui garda intacte, au milieu de l'idolâtrie universelle, la notion du monothéisme,, sans examiner le caractère providentiel de sa vocationl
Demandez-lui de parler de la formation et du développement progressif des sociétés européennes, sans toucher au christianisme, à son divin fondateur, au rôle de l'Eglise et de la papauté dans le monde, à leur influence sur les idées, les mœurs, les aspirations généreuses de notre civilisation I — Demandez-lui surtout de montrer ce que fut la France, sans parler de cette solidarité qui lia toujours les destinées de la France et les destinées de l'Eglise I (Nouvelle approbation à droite.)
Et puis, demandez donc au professeur de lettres de parler du style sans s'occuper de la pensée; de cultiver l'intelligence sans élever l'âme; d'éveiller le goût du beau sans inspirer le sentiment du bien et, finalement, de montrer ù ses élèves les voies du vrai, du beau, du bien, sans nommer le grand être qui en est le principe et la substance! (Applaudissements sur les mêmes bancs.)
Et ainsi de tout le reste. On rencontre Dieu, qu'on le veuille ou qu'on ne le veuille pas, à l'origine comme au terme de
toute étude. Le passer sous silence, systématiquement et de parti pris, c'est une négation doublée de mépris.
La neutralité religieuse que vous proclamez n'est qu'une chimère, et votre éducation sans Dieu deviendrait, par la force des choses, une éducation contre Dieu. (Trèa bien! à droite.)
Voilà pourquoi votre entreprise serait profondément funeste.
Quand vous pénétrez, messieurs, dans une école chrétienne, primaire ou secondaire, de garçons ou de filles, peu importe, vous savez d'avance l'enseignement qui y est donné.
Le catéchisme, ce modeste petit livre qui renferme des vérités et des préceptes que les plus grands génies de l'antiquité avaient à peine entrevues, le catéchisme est le fond môme de renseignement doctrinal de nos écoles. On n'enseigne rien en deçà; on n'enseigne rien au-delà des principes qu'il renferme. Rien n'est voilé, tout est à découvert.
Vous voulez supprimer l'enseignement du catéchisme. Par quoi le remplacerez-vous ? Vous voulez supprimer la morale du catéchisme. Par quoi la remplacerez-vous?
Messieurs, c'est la question même du projet de loi, car enfin nous ne pouvons pas voter sur des mots, sur des équivoques; il faut que nous sachions quel est le sens que ces mots renferment.
Je connais une morale qui, sans se rattacher aux religions révélées, garde cependant les principes de la religion naturelle : d'un côté. Dieu, l'infini, la Providence; de l'autre, l'âme, sa spiritualité, sa liberté, sa responsabilité, son immortalité. Je ne parlerai assurément de cette morale qu'avec un grand respect ; il me sera seulement permis de dire que la morale chrétienne possède, à mon sens, intégralement tous les principes que la morale de la religion naturelle ne possède qu'imparfaitement, et qu'en tout cas elle y ajoute par surcroît des forces qui lui sont propres.
Mais est-ce par l'enseignement de la religion naturelle que vous voulez remplacer l'enseignement du christianisme? Est-ce par la morale de la religion naturelle que vous voulez remplacer la morale de l'Evangile ?
La commission a dit oui tout à l'heure par l'organe de son rapporteur.
Au banc delà commission. — Xon!
M. Chesnelong. — J'avais cru cependant comprendre que l'honorable M. Henri Martin entendait bien que la morale qui serait enseignée dans Iss écoles serait une morale spiritualiste, fondée sur l'idée de Dieu, et non pas une morale athée et matérialiste.
J'avais cru que M. le rapporteur parlait au nom de la commission; j'étais convaincu de sa sincérité et de celle de ses honorables collègues. Je croyais rendre hommage à la commission en interprétant ainsi sa pensée. Je voulais seulement vous dire, messieurs de la commission, que plusieurs des maîtres du jour n'étaient pas d"accord avec vous; mais les réclamations qui partent de vo> bancs me prouvent que vous n'êtes pas même d'accord entre vous.
Uti sénaleur à gauche. — C'est une perpétuelle équivoque !
M. le Rapporteur. — Il s'agit de la morale qui s'enseigne dans l'Université,
M. Chesnelo.xg. — Vous nous avez dit, M. le rapporteur, que la morale qui s'enseigne dans l"Univer?ité était fondée sur l'idée de Dieu.
Vous avez parlé du cours de théodicée qui, dans l'enseignement de la philosophie, succède au cours de morale. J'ai pris vos paroles, comme vous les disiez, et j'ai cru qu'elleétaient parfaitement sincères.
M. LE Rapporteur. — Elles Pelaient.
M. Chesnelong. — Je le crois encore, et vous ne le- reniez pas. J'ai donc le droit de dire, nou pas avec la commission, puisqu'un de ses membres proie ^te, mai-; avec M. le rapporteur qui l'affirme...
M. LE Rapporteur. — J'ai cité des faits.
M. CfiESNELONG. — ... que c'est cette morale qu'il voudrait voir enseignée dans les écolei de filles.
Eh bien! je me permets de dire à M. le rapporteur de la commission : Prenez garde; vous verrei s'élever contre ce minimum de vérités religieuses toutes les attaques qui sont dirigées aujourd'hui contre les vériiés chrétiennes (Très bien! à droite), et les libres-penseurs qui ne croient ni à Dieu, ni à l'àme, ni à la responsabilité d'outre-tombe, viendront vous sommer, au nom de la liberté de leurs consciences, de chas-
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ser fie vo-; écoles ces restes de mythologie dont ils ne veulent plus. {Nouvelle a/ipi'obatiofi sui' les mêmes bancs.)
Après avoir abandonné le principe de renseignement religieux, que pourrez-vous leur répondre?
M. LE Rapporïeuk, — Ce n'est pas difficile.
M. Chesnelono. — Xe vous récriez pas; vous en viendrez là; je me trompe, vous y êtes déjà.
J'ai recherché quelle pouvait être sur ce point la pensée du conseil municipal de Paris. (Exclamations à gauche. — Pourquoi pas :^ à droite.)
Pourquoi pas, en effet? le conseil municipal de Paris est une puissance. (Très bien! très bien! à droite.) M. le préfet de la Seine nous a dit un jour, avec émotion, à cetle tribune, combien il l'aimait. (Rires ironiques sur les mêmes bancs.) Le Gouvernement l'aime peut-être un peu moins, nuis il a pour lui diis ménagements infinis...
M. le PaKSiDENï DU CoNSEiL. — Le Gouvernement annule ses délibérations!
M. Chesnelong. — ... et s'il casse quelques-unes de ses délibérations, il seconde le plus souvent ses vues. Oui! le conseil municipal de Paris est une puissance avec laquelle vous comptez des aujourd'hui, et qui, peut-être, demain ne comptera pas avec vous. (Vioe approbation à droite.)
11 importe donc de savoir ce que pense le conseil municipal de Paris.
Voici ce que j'ai trouvé dans un journal très important et très sérieux, le journal le Temps :
Une commission de quarante membres a été nommée en février dernier, en exécution d'une délibération du conseil municipal, pour l'examen des livres à donner en prix dans les écoles municipales et l'élimination de ceux qui n'auraient pas un caractère exclusivement laïque et scientifique.
A cette occasion, le Temps disait :
« Le principe que le conseil municipal avait posé, en vertu duquel tout ouvrage traitant de religion naturelle ou révélée, s'écarlant des données de la science positive et n'ayant point un caractère exclusivement laïque, a été tout d'abord nettement affirmé par plusieurs membres de la commission des conseillers municipaux.
» Une objection a été faite par M. Hément, inspecteur pri-
maire de Paris, à savoir si, par le mot laïque, on entendait exclure également la « religion naturelle. » {Ah! ah! à droite.) Il a été répondu affirmativement, et sans autre discussion la commission a entamé la première série de ses travaux. »
Est-ce clair, messieurs, pour le conseil municipal?
Maintenant, voyons un peu ce qu'on pense à la Chambre des députés. On y discutait le projet de loi actuel. Un honorable député définissait à la tribune l'enseignement moral et il terminait en disant : que cet enseignement moral dans l'école serait dégagé de toute croyance religieuse, — cela était pour nous — et de toute idée métaphysique, — ceci était pour les spirilualistes.
Et je trouve dans le Journal offlciel que ces paroles de l'honorable député, les dernières de son discours, furent accueillies par ce mouvement : {Très bien! très bien! Applaudissements prolongés à gauche et au centre.)
Est-ce clair, messieurs? C'est trop clair I Eh bien, voici qui est encore plus explicite.
Vous connaissez tous, vous avez tous lu le rapport très important qu'un honorable député a fait sur les lois d'instruction publique.
Il a eu occasion, dans ce rapport, de dire comment il comprenait l'enseignement moral dans les écoles.
Il a fait d'abord une très longue énumération des devoirs de l'homme envers lui-même et envers ses semblables; c'est à merveille, je n'ai rien à dire à cela. Mais le rapport ajoute que « l'enseignement moral de l'école formera des esprits libres de préjugés, difficiles à séduire, et sur lesquels n'auront pas facilement prise, d'où qu'elles viennent, les sorcelleries et les superstitions » des esprits qui, « n'ayant pas à se défendre contre les folles terreurs et les niaises crédulités, et qui ayant vu le caprice » — c'est-à-dire le miracle — « chassé de la nature comme inutile et dangereux, seront peu disposés à lui reconnaître, dans un autre domaine, quelque autorité et surtout quelque utilité. » (Très bien! à gauche.)
Vous approuvez, messieurs; moi, je commence à comprendre; sous Tappareil de ce langage scientifique, je sens le mépris de tout ce que je révère. Cela veut dire, en langage clair, qu'on apprendra aux enfants à ne voir, dans les peines de l'autre vie que de folles terreurs; dans les miracles de
l'Evangile, que de vaines crédulités; dans les mystères chrétiens, que des sorcelleries ou des superstitions. {C'eut cela ! Très bien! et applaudissements à droite.)
Mais, au moins fera-t-on une part à Dieu et à l'âme dans cet enseignement? La commission du Sénat le voudrait, je le crois; l'honorable M. Henri Martin, du moins, le voudrait, si j'ai bien compris ses paroles; mais la commission de la Chambre des députés n'a pas cru devoir prescrire qu'on en parlât aux enfants, parce que ses membres « n'avaient pas à prendre parti, comme législateurs, dans les querelles éternelles des métaphysiciens. » {Eh bien, c'est juste! à gauche.)
Ainsi cela est bien clair : l'homme a-t-il des devoirs envers Dieu? La morale de l'école ne s'en enquerra pas. Dieu est-il le maître de nos vies et le juge de nos actions? La morale de l'école ne le recherchera pas ! Y a-t-il une vie future qui remettra dans l'ordre et rétablira dans la justice les responsabilités? Entre le néant et l'immortalité, la morale de l'école n'a pas de parti à prendre ! Ce sont là querelles de métaphysiciens.
Eh bien, lorsque vous supprimez Dieu et la vie future, je dis qu'il n'y a plus de morale. (Applaudissements à droite.)
Je dis que le devoir est sans fondement, que l'obligation morale est sans racines. L'honorable rapporteur de la commission de la Chambre des députés parle, dans son rapport, de la fraternité, de la générosité, de la reconnaissance, du dévouement, de la protection pour les faibles. Ce sont là sans doute de beaux sentiments ; mais, sans une loi supérieure qui les impose comme des devoirs, sans un juge souverain qui en soit l'arbitre et au besoin le vengeur, sans la croyance à une vie future où la loi trouve une sanction qui lui fait souvent défaut ici-bas, quelle autorité aurez-vous, je vous le demande, pour faire accepter ces sentiments qui, dans une certaine mesure, comportent tous un sacrifice de soi?
Une pareille morale est une convention arbitraire, dont on se joue impunément lorsqu'on se sent le plus fort. (Vive approbation à droite.)
Je n'oublie pas que l'honorable M. Ferrouillat nous disait avant-hier : Nous ne chassons pas l'enseignement religieux de l'école; seulement nous le mettons à sa place et nous mettons dans l'école l'enseignement moral, qui seul, doit s'y trouver.
J'i;i l'honneur de lui répondre qu'en supposant même que l'enfeigEemenl moral de l'école conservât une neutralité absolue à l'égard des croyances religieuses — et je viens de vojs pi Oliver tout à l'heure que cet enseignement ne serait pas neutre, qu'il serait ho-tile, qu'il serait notoirement et radicalement hostile, — l'abstention elle seule suffirait pour chasser la religion de l'àme de l'enfant.
Comment donc! le prêtre, d'un coté, dira à l'enfarit qu'il ne peut rien sans Dieu, et, à l'école, on lui parlera du devoir sans lui parler de Dieu? Mais, messieurs, ne faisons pas une nature humaine de fantaisie; prenons-la, si vous le voulez bien, comme elle est, avec les instincts d'indépendance et de révolte qu'elle porte en elle-même et qui se déchaînent facilement chez l'enfant, s'ils ne sont pas réglés et contenus par une forte éducation morale et religieuse.
Placé entre ces deux inHuences contraires du prêtre et de l'école, que fera l'enfant? Il laissera dire le prêtre, mais le plus souvent il fjra ce qu'on f,;it à l'école, il mettra Dieu de cù!é. 11 considérera la religion comme une doctrine spéculative, bonne tout au plus pour attiser la curiosité de l'esprit, mais il ne lui fera aucune place dans la conduite de la vie.
Ce qui sortira de cette éducation. — 11 faut bien le dire, messieurs, la question est trop grave pour que nous n'apportions pas la plus grande sincérité et la plus grande franchise dans nos paroles, — ce sont des générations athées et matérialistes, au moins pratiquement, et par conséquent, à les prendre dans leur ensemble, absolument ingouvernables, et prédestinées d'avance à tous les désordres et à tous les malheurs. (Applaudissements à droite.)
Nous sommes mal placés pour nous rendre compte de tous ces périls. Nous vivons dans une atmosphère chrétienne, et personne n'échappe à son influence. Les hommes mêmes qui sont séparés du christianisme par leurs idées gardent dans leurs sentiments, dans leur vie. dans leur façon de comprendre et de pratiquer le devoir beaucoup plus de christianisme qu'ils ne le pensent. (Cest très vrai! à droite.)
Mais reporlons-EOus à un demi-siècle en avant de l'heure où nous sommes.
Supposons un instant, ce qui ne sera pas, que l'œuvre de démolition qui se poursuit soit accomplie, que l'enseignement
LA LIBERTÉ I»E L'ENSEIGNEMENT -i 3 I
clirélien ait succombé dans la luUc, que les générations qui seront alors la France aient été préparées dans des écoles dont la religion ait été bannie et dans lesquelles le crucifix n'ait ]ias été mis ?ous les yeux des enfants comme un sj-mbole de justice et d'amour; supposons que la France, conduite ;ï l'apostasie par un tel enseignement, ail cessé d'être chrétienne. Je m'adresse à votre patriolism.i et je vous demande : que deviendrait la France! {Vifs mouvements et applaudissements à droite. — Murmures à gauche.)
Vous lui aurez donné la science, je le veux Lien, mais une science inutile et incomplète qui retiendra rame humaine à terre et ne lui permettra pas de regarder plus haut et plus loin, une science qui n'affranchira pas le peuple de ses peines et de ses labeurs, et qui, selon la pen-^ée exprimée dans les plus magnifiques termes par l'honorable M. Victor Hugo, lui ravira avec la foi en Dieu, la consolation el l'espérance. Cette France, elle garderait encore des apparences d'ordre, mais elle serait sur la pente des catastrophes; elle garderait des marques extérieures de ci\i!isalion, mais elle sérail frajjpé© au cœur et condamnée à toutes les décadences. [Nouveaux applaudissements à droite. — Très bien! très bien!)
Il y a en effet, deux sortes de barbarie; il y a la barbarie qui naît de l'ignorance, puis il y a la barbarie qui naît d'une certaine science... {Oh! oh! à gauclœ.)
Laissez-moi achever. Je veux parler d'une science qui se fait centre, au lieu d'èire le rayon d'une lumière plus haute, qui s'abaisse dans la proportion où elle s'exalte, qui renie Dieu pour diviniser la matière et qui matérialise l'homme, sous prétexte de l'affranchir! {Très bien! à droite.)
Or, messieurs, on se relève de la première de ces barbaries, mais l'histoire est là pour prouver le châtiment c|ue la Providence réserve toujours à la seconde. {Applaudissements à droite^ Au moment où l'on vous demande de faire un pas vers elle, je vous en conjure, songez au pays et ne le livrez pas aux hasards d'une expérience qui s'attaquerait au fond même de sa vie. {Applaudissements sur les mêmes bancs.)
Ce premier pas serait d'autant plus grave que c'est de l'éducation des filles qu'il s'agit. Elever les femmes françaises en dehors de toute croyance chrétienne, voilà l'énormité qu'on nous j ropose.
Au milieu de toutes nos révolutions, la femme française et chrétienne est restée, messieurs, ce qu'elle fut toujours, fidèle à son Dieu et à sa foi, commandant le respect par ses vertus, attirant les cœurs par sa bonté, soutenant les courages, adoucissant les colères et éveillant les générosités. Il faut, messieurs, des femmes chrétiennes à la France et, à ces femmes, il faut la religion; non pas une morale vague, un sentiment vide, mais la religion vivante et la morale de TEvangile. {Très bien ! à droite.)
Le christianisme a fait assurément de grandes choses dans le monde. Il a relevé la dignité humaine; il a complété la justice par la charité; il a établi le droit sur la base imprescriptible du devoir, il a fondé des âmes libres, des foyers honorés, des sociétés puissantes et respectées; j'ose dire qu'il n'a jamais rien fait de plus noble, de plus pur, de plus socialement bienfaisant que la femme chrétienne, (yive aj probation sur les mêmes bancs.)
Et c'est contre elle que vous dirigez vos premières attaques, c'est elle que vous dénoncez comme une sorte de péril social, et nous en sommes réduits à vous demander grâce pour la mémoire de nos mères et pour la foi de nos filles! (Très bien! très bien ! — Applaudissements à droite.)
Messieurs, on parle, M. Henri Martin vous a parlé dans son discours de l'unité morale des familles à rétablir, absolument comme dans une autre discussion on a parlé de l'unité nationale à reconstituer. {Bruits à gauche. — Bravos ci droite.)
Toujours les mêmes grands mots, pour couvrir des destructions qui se rattachent au même plan!
Eh bien, les exceptions ne sont pas la règle, et l'unité morale des familles n'est pas aussi brisée qu'on le prétend. Il y a beaucoup de familles, grâce à Dieu, où l'accord est complet sur les choses de la foi. Et quant à celles où cet accord n'existe pas au même degré, ce n'est pas, tant s'en faut, la guerre intestine dont on parle. Nous connaissons beaucoup de pères de famille qui, ayant assez peu de foi pour leur compte, — tiennent à donner une éducation très religieuse à leurs enfants. {Approbation à droite.) IVe les blâmez pas de celte contradiction apparente. La conscience du père de famille est ainsi faite, qu'il a pour ses enfants des soucis, des scrupules et des délicatesses qu'il n'a pas pour lui-même.
Et puisqu'il s'agit des filles dans ce projet de loi, quand le p6re de famille voit sa jeune enfant priant avec sa mère, s'agenouillant dans le temple, mettant sa candeur et sa pureté sous lu garde de sa foi et de sa piété, si peu croyant soit-il, croyez-vous qu'il s'en inquiète! songe-t-il à troubler la douce paix de son enfant? Xon, il la contemple avec une joie attendrie, et vous risqueriez singulièrement de vous tromper en comptant sur lui pour le recrutement de vos futurs lycées t {Très bien! à droite.)
Je fais appel à la sagesse et à la modération du Sénat; je fais appel à sa raison et à son patriotisme, et je le supplie de s'inspirer de^ vrais sentiments du pays. Non, il n'est pas vrai que les hommes qui, en France, vivent plus ou moins dans la distraction des idées religieuses, nourrissent contre le christianisme des pensées violentes et farouches. Ceux-là mêmes qui peuvent être séparés de lui par leurs opinions s'y rattachent encore par le respect des vertus qu'il suscite et des bienfaits qu'il répand. Et, quant aux sophistes qui méditent sa ruine, ils sont à l'état d'infime minorité.
Ah I oui, ils sont habiles et ils sont acharnés; ils rencontrent dans les régions officielles des concours qui les secondent et des complicités qui les servent. Ils peuvent faire et ils font, en effet, beaucoup de mal; c'est une tempête qui passe.
Mais quand la France aura compris quel est le véritable état de la question, quand elle aura vu qu'il y va de sa vie et de son avenir, quand elle aura reconnu que la question se pose «entre la religion et ceux qui veulent la détruire...
Voix nombreuses à gauche. — Allons donc !
A droite. — C'est celai c'est vrai!
M. Chesnelokg. Ce jour-là, messieurs, un mouvement de répulsion générale s'élèvera dans son grand cœur, et nous assisterons au réveil de la France chrétienne! (Applaudissements répétés à droite.)
(L'orateur, en retournant à son banc, reçoit les félicitations d'un grand nombre de ses collègues,)
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