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2. La déclaration collective des évèques de France du 14 septembre 1909, ne justifie que trop ces prévisions déjà vieilles de plus d-uu quart de siècle.

LA LIB RTi'; 1)K L'ENSEIGNEMENT 103

pagnes surtout, les ôcoles libres sont très rares, il sera de pur la loi obligé (le lui faire donner un enseignement contraire à sa foi et à ses principes, alors que devient lu liberté ! Los écoles officielles seront fatalement des écoles sans Dieu « car Dieu n'y sera pas, ou bien n'y sera » que pour la montre, afin de cacher le travail de démolition qui s'y 0 accomplira contre les croyances chrétiennes, i »

M. Chesnelong. — Messieurs les sénateurs, l'houorable M. Corbon me permettra de lui dire que je l'ai écoulé hier avec une grande tristesse. Je sais, — et je le dis parce que je le pense, — combien son esprit est sincère et combien son cœur est loyal, mais j'ai été véritablement étonné de la profondeur de ses préjugés ! Comment ! vous dites que l'Eglise n'honore pas le travail !

M. Corbon. — Non! {Hilarité à droite.)

Elle le méprise. (Nouvelles exclamations sur les mêmes bancs.)

Je discuterai ce point avec vous tant que vous voudrez ; je ne me dérobe pas !

A droite. — Attendez le silence, monsieur Chesnelong.

M. Chesnelong. — Vous dites qu'elle n'a d'hommages que pour la piété oisive, et selon vous, inutile. (Bruit à gauche.)

M. Corbon. — Témoin... {Exclamations à droite. — Laissées parler I)

M. LE Président. — N'interrompez pas, monsieur Corbon ; vous pourrez avoir la parole pour répliquer.

M. Corbon. — On m'interpelle, monsieur le président; vous le voyez bien !

M. Chesnelong. — Quel est le travail que, selon vous, l'Eglise n'a pas honoré ? Est-ce le travail manuel ?

Vous avez donc oublié que le Christ, quand il passa sur la terre, était ouvrier, fils d'ouvrier; que le travail manuel a été transfiguré dans l'atelier de Nazareth et que la condition de l'ouvrier, jusque-là si abaissée et si dédaignée, s'est relevée alors dans un honneur qui depuis n'a pas été contesté. {Très bien! et applaudissements à droite.)

Vous avez oublié cette œuvre colossale des moines du moyen âge défrichant de leurs mains le sol dévasté ou abandonné.

1. Journal officiel du 4 juin 1881. — Dôbats parlementaires, Sénat, p. 761 et suiv.

Vous avez oublié les trappistes qui coutiiiuent encore parmi nous la tradiîion du travail manuel cousacré par la religion. {Très bien ! très bien! sur les mêmes bancs.)

Est-ce le travail intelli^ctuel que, d'après vous, l'Eglise n'a pas honoré? Mais, vous oubliez donc cette admirable série de grands penseurs, de grands philosophes, de grands savants, de grands poètes, de grands artistes dont l'Eglise a inspiré, fécondé, agrandi le génie. iVotre liste est longue et glorieuse; vou- nous montrerez la vôtre quand vous voudrez, et nou^ comparerons. {Nouveaux applaudissements à droite.)

M. CoRBON. — Youlez-voas me permettre... {Réclamations sur les mêmes bancs.)

M. Chesnelong. — Je ue vous ai pas interrompu, je vous prie de ne pas m'interrorapre.

Vous avez oublié ces grands ordres que l'Eglise a fondés pour se vouer, en vue de servir l'humanité, à un travail opiniâtre, persévérant : les uns, comme les bénédictins, au travail de l'étude, les autres, coiume les dominicains et les fransciscains, au travail de la prédication, les autres, comme les jésuites et d'autres ordres, au travail de l'enseignement. (Très bien! très bien! à droite.)

Vous avez oublié celle civilisation que l'Eglise a enianlée dans le travail et à laquelle nous devons toutes les richesses intellectuelles et morales que nous possédons.

Ah! oui, cela est vrai, l'Eglise dit au travail intellectuel et au travail manuel : Vous êtes grands, mais votre grandeur ne suffit pas à Thomme. Il y a un autre travail qui vous est supéricîur et qui s'impose à tous ; c'est le travail de l'âme agissant sur elle-même sous le regard de Dieu, se vouant au bien par une sorte de servitude volontaire et libre et lui élevant, dans la conscience soumise, uu autel respecté.

Ce travail produit la vertu, et lorsque la verîu s'élève à ces sommets où l'égoïsme humain ne se montre plus, où le pur amour, l'amour désintéressé de Dieu et des hommes, est Tunique mobile de l'àme transfigurée, alors l'Eglise sacre la vertu, elle l'appelle sainteté et elle l'oflVe aux hommages des hommes. {Vifs applaudissements à droite.)

Voilà, voilà la conception de l'Eglise sur le travail. Eu y réfléchissant, M. Corbon trouvera peut-être que cette doctrine a quelque grandeur. {Très bien! à droite.)

LA LIliliRTÉ DE L'ENSElliNKMEXT 105

Et puis, VOUS avez parlé de la morale chrétienne et de la morale moderne.

La morale chrétienne, selon vous, a fait son temp<, et vous lui adressez deux reproches; d'abord, dites-vous, c'est une morale terroriste; vous avez oublié cette parole de M. de Chateaubriand : « Qu'elle est belle et qu'elle est consolante, cette rtîlig'ion qui fait une vertu de l'espérance. » ÇTi'ès bien! ti'ès bien! sur les mêmes bancs.)

En outre, pour les catholiques, selon vous, cette morale est trop facile, parce qu'elle met le pardon à côté de la faiblesse ; comme si l'homme n'avait pas besoin du secours de Dieu pour s'affermir dans le bien, et de la miséricorde de Dieu pour se relever de ses défaillances ! {Nouvelle approbation à

Ensuite, quant à la morale moderne, vous revendiquez la liberté humaine, la responsabilité humaine, la légitimité de la sanction de cette responsabilité, vous affirmez que cette sanction existe ici-bas. Existe-elle aussi ailleurs? il vous paraît raisonnable de le croire; mais vous déclarez n'en rien savoir.

M. CoRBON. — Mais ni vous non plus !

M. Chesnelom;. — Quant au Dieu personnel et vivant que nous adorons, vous ne l'aftîrmez pas ; vous ne le niez pas ; vous le cherchez; et après avoir ainsi défini la morale moderne, vous dites qu'elle est spiritualiste !

Je n'ai pas qualité, messieurs, pour défendre la doctrine spirituahste ; jo suis un chrétien qui croit simplement et fermement, je ne suis pas un philosophe. Mais je doute que l'illustre auteur du Devoir qui me fait l'honneur de m'écoutcr ait reconnu la doctrine spiritualisLe dans les lambeaux défigurés que vous en avez apportés à cette tribune. Si elle n'était que cela, elle n'aurait pas, à coup sur, obtenu, à bien des époques, l'adhésion de tant d > nobles esprits. {Approbation à droite.)

Enfin vous n'avez pas été plus indulgent pour l'histoire de l'Eglise que pour sa morale.

Vous avez fait l'inventaire du rôle de l'Eglise au moyen âge; vous avez mis à son actif une grande architecture {Rires à droite), et. à son passif, l'étoulfenient du génie humain,

M. Cordon. — J'ai dit l'étoufferaent du génie scientifique !

i:j6 LA LIBERTE DE L'ENSE IGNEMEXT

M. Chesnelong. — Est-ce là de Thistoire sérieuse? mais regardez bien: l'empire romain s'est effondré; les barbares sont venus; c'est l'effondrement; c'est la désolation; c'est le chaos. Que fait l'Eglise? Elle appelle les barbares à la haute moralité de ses croyances, elle défriche le sol, elle cultive les arts :iu milieu du fracas des batailles; elle sauve les trésors de la civilisât! on antique: elle oppose les résistances du droit aux u-urpations de la force, elle montre tous les genres de courage contre tous les genres de périls. {Bravos et applaudissements à droite.)

Elle fait sortir, la remarque est de M. Guizot, de la confusion la plus épouvantable que le monde ait jamais connue, ridée la plus étendue et la plus grande qui ait jamais rallié les hommes, l'idée de l'unité spirituelle.

Elle fait sortir aussi des ténèbre^ les p;us profondes, dans lesquelles le monde ait jamais été plongé, la civilisation la plus morale, la plus haute, la plus noble, la plus élevée, la plus bienfaisante qui jamais ait rayonné sur l'humanité. Et vous oubliez tout cela. ^Très bien! très bien! à droite.)

Et puis, après avoir passé sur le siècle de Léon X en Italie et sur celui de Louis XIV en France, sans même les honorer d'un hommage, vous arrivez à ce dix-huitième siècle qui a commencé par le mépris et a fini par la colère : qui a commencé par le rire et a fini par le sang. (Vive approbation à droite.)

Et vous dites à l'Eglise : Cette vieille société française a été votre victime et elle a succombé, parce que vous aviez déposé en elle des germes de mort. Je répondrai par cette parole que le P. Lacordaire a prononcée un jour à la chaire de Notre- Dame, et que le tour que vous avez donné à cette discussion m'autorise à porter à cette tribune: « La vieille société française a péri, parce que Jésus-Christ en était -orti, et la société nouvelle a peine à trouver ses a'^sises, parce que Jésus- Christ n'y est pas assez rentré. » (Bravos et applaudissements à droite.)

Voilà la vérité. Nous gardons nos responsabilités, gardez les vôtres; à vous les ruines, à nous les relèvements. 'Vifs applaudissements à droite.)

Maintenant, messieurs, si vous le voulez bien, je quitterai le discours de l'honorable M. Corbon et je reviendrai au projet de loi. {Adhésion à droite.)

LA LIUERTK D 1:: L'ENS t: IGN KM E NT 107

Qu'est-ce donc que le projet de loi? Si je l'examine dans son litre, il semLle n'avoir pour objet que d'établir l'obligation de l'enseignement. Si je l'examine dans son texte, je vois qu'il a aussi pour but d'exclure la religion de l'enseignement.

Si je pénètre dans son esprit, je vois que tout y est combiné de manière à rendre obligatoire une école officielle où la religion n'aura pas sa place. {Rumeurs à gauche.)

Je no crois pas que jamais question plus grave ait été soumise aux délibérations d'une assemblée. 11 s'agit d'accomplir une véritable ré\olulion dans l'enseignement; de le mettre en antagonisme avec la foi générale de la France; de le découronner de la plus noble partie de sa tâche, en séparant l'enseignement religieux de la culture intellectuelle; de le retourner contre son but en le faisant servir à une vaste entreprise officielle de déchristianisation du pays ; enfin de recourir à l'obligation pour avoir raison des résistances que pourraient opposer la conscience et la tendresse palernelles. {Très bien! à droite,)

Ce qui caractérise, en effet, le projet de loi, c'est que la religion et la liberté y sont frappées du même coup; c'est que la laïcité et l'obligation y sont étroitement liées : la laïcité y est d'autant plus inacceptable qu'elle s'impose par l'obligation, d'autant plus oppressive qu'elle est escortée de la laïcité.

Je voudrais examiner le projet de loi à ces deux points de vue; je commence par la laïcité.

J'ai lu sur ce point, avec toute l'attention qu'il mérite, le remarquable rapport de la commission, et voici, en laissant de côté des développements que je retrouverai dans la discussion, comment je crois pouvoir le résumer.

Jusqu'ici, l'école était confei-sionnelle, désormais elle sera neutre. Plus d'instruction religieuse, ainsi le veut la liberté; mais nous garderons l'instruction morale et même cette instruction morale sera une instruction civique.

Enseigner la religion, ce n'est pas l'an'aire de l'Etat, qui n'a pas compétence pour cela, et les écoles publiques sont des écoles de l'Etat. C'est l'affaire dos familles et des ministres des cultes; ceux-ci auront à leur disposition un jour par semaine, indépendamment du dimanche, pour donner cette instruction.

lOS LA LlUERTE D i: L'ENSEIGNEMENT

Arec ce système, d'anros le rapport, tout sera à sa place : L'école sera neutre; les familles seront libres, la religion aura ses jours et ses tempies. Tout sera pour le mieux sous la loi la plus libérale possible.

Tant d'optimisme m'étonne, et ja ne puis le partager à aucun degré. A mon avis, avec ce système, l'école sera irréligieuse, les familles seront opprimées et la religion n'aura plus dans l'éducation la place à laquelle elle a droit et qu'il importerait de lui mainleuir, dans l'intérêt des familles comme dans l'intérêt de la société. {Très bien! à droite.)

Vous ditîs d'abord que l'école est neutre, examinons.

L'enfant sort de sa famille où on lui a appris à prier; il entre dans une école où l'oa ne prie plus et où, par conséquent, on lui apprend à considérer la prière comme une vaine superfétation. E<t-ce là de la neutralité? (71'ès bien! très bien! à droite.)

L'enfant sort d'une famille où sa mère lui a appris à s'agenouiller pieusement devant l'image du Christ ; il entre dans une école où le crucifix se trouvait, où il ne s." trouvera plus, où l'absenc'j de cet emblème sacré semblera lui dire que le Dieu rédempteur qu'adore sa mère peut n'être, après tout, qu'un homme légendaire, divinisé par la superstition. Et vous appelez cela de la neutralité! {Très bien! très bien! à droite.)

Lorsque sa mère le tenait sur ses genoux, en lui donnant les premières notions de !a vérité et du bien entre deux caress '-, l'enfant a appris qu'il y a une histoire, l'histoire sainte, qui raconte les origines de la religion et du monde ; un livre sacré, l'évangile, où la vie, la mort et les enseignements du Sauveur du monde sont retracée sous une forme à la fois familière et sublime; un petit livre, le catéchisme, où sont exposés toutes ies vérités qui doivent être la règle de l'esprit et tous les devoirs qui doivent être la loi de la vie. Il entre dans une école d'où seront écartés l'histoire sainte, l'évangile, le catéchisme, parce que, d'après quelques-uns, ces livres renferment beaucoup d'alliage mythologique. Estce encore \lx de la neutralité'? {Très bien! très bien! à droite.)

Enfin l'enfant sort d'une famille tout imprégné de foi et de respect pour les choses religieuses, où la religion se mêle

ù tous les entretiens, à toutes les habitudes, ù tous les actes de la vie ; il entre dans une école où on ne lui parle plus de religion, où on la laisse à l'écart, absolument comme si les problèmes qu'elle soulève et qu'elle résout n'étaient que des imai^inations, ou comme s'ils ne louchaient pas au fond môme de l'âme et de la vie. Et vous appelez cela de la neutralité!

Non. ce n'e^t pas de la neutralité. (Vifs applaudissements a cl roi le.)

Vous altérerez, aous diminuerez, vous déracinerez la foi que l'enfant tient de sa mère. 11 est à un âge où la raison se Forme et ne peut pas se défendre, où l'intelligence s'ouvre à touie? les impressions et ne peut pas les contrôler, où les sentiments s'éveillent un peu confus dans le cœur, et ont besoin d'être guidés et dirigés. Vous déformerez religieusement l'âme de l'enfant, il vous apportera une foi naissante; vousl'étoufferez :^ous îe doute ou vous la glacerez par l'indifférence. Il vous apportera les respects, les croyances, les espérances qui entourèrent son berceau; vous lui ferez penser que ce sont là des rêves d'enfant, puis qu'à l'école on ne s'en occupera pas. {Nouvelle apjn'obation à droite. — Très bien ! très '-en!)

Ce qui sortira de ce contraste entre les leçons du fo3"er et 'es leçons de l'école, en supposant même qu'à l'école l'hostilité contre la religion ne s'affiche pas ouvertement, et qu'on s'y borne à garder à son regard un silence hautain et méprisant ; ce qui sortira, dis-je, de ce contraste, c'est une éducation contradictoire d'où la lumière ne jaillira pas et qui aboutira fatalement tantôt à un scepticisme désenchanté, tantôt et plus souvent, hélas! à des négations méprisantes. (Oui! c'est cela! — Très bien ! à droite.)

M, le rapporteur a cité les paroles que M. Guizot avait prononcées dans la discussion de la loi sur l'instruction secondaire à la Chambre des pairs en 1844, comme pour mettre le système du projet de loi sous la protection de ce grand nom. M. le rapporteur s'est gravement trompé s'il a pu croire qu'il y avait quelque chose de commun entre la conception élevée de cet illustre homme d'Etat et les étroites préoccupations qui dominent aujourd'hui. (Très bien ! très bien ! à droite.)

Quel que soit le langage que M. Guizot ait pu tenir sur le caractère de ce qu'il appelait l'Elat laïque, il repoussait la

110 LA LIBERTÉ DE L ENSEIG^"EJIENT

séparation de ia religion et de l'éducation. Et, dans ses mémoires, à propos de la loi de 1833, dont il a été le principal auteur, il a écrit ces paroles remarquables:

« Pour que Tinstruction primaire soit vraiment bonne et socialement utile, il faut qu'elle soit profondément religieuse. Et je n'entends pas seulement par laque l'enseignement religieux doit y tenir sa place, et que les pratiques de la religion y doivent être observées : un peuple n'est pas élevé religieusement ù de si petites et si mécaniques condition-:; {Très bien! à droite); il faut que l'éducation populaire soit donnée et reçue au sein d'unj atmosphère religieuse, que les impressions et les habitudes religieuses y pénètrent de toutes parts. La religion n'est pas une étude ou un exercice auquel on a>-;signe son lieu et son heure ; c'est une foi, une loi qui doit se fctire .^entir constamment et partout, et qui n'exerce qu'à ce prix, surl'àme et la vie, toute sa salutaire action... » {Très bien! trèsbieii! à droite.)

M. Guizot avait profondément raison.

Vouloir faire de la religion une annexe facultative, san> rapport avec les autres parties de l'enseignement; vouloir la reléguer dans 1'.. rrière-plan, vouloir l'écarter de l'école proprement dite, c'est une façon de la chasser de l'âme de l'enfant.

Les écoles laïques ainsi comprises ne ^ont pas des écoles neutres; elles sont, par la force des choses, de^. école? irréligieuses. [Applaudissements à droite.)

Et encore, j'ai raisonne jusqu'ici dans l'hypothè-e où vous garderiez le silence sur la religion. Ce silence, le prescrivez vous? je le crois, dans ce sens, que vous scellerez les livres des instituteurs chrétiens et que vous ne leur permettrez pas de proclamer tout haut à l'école la foi qui les anime.

Mais serez-vous bien sévères pour ceux qui laisseront éclater des sentiments contraires?

Le moment n'est peut-être pas éloigné ou l'irréligion officielle trouvera de=; ministres pour l'imposer, des inspecteurs d'académie pour la recommander, des maîtres pour la propager. Si ce n'est pas sous le ministère d'aujourd'hui, ce sera sous celui de demain; nous assistons à de tels commencements qu'il faut s'attendre à de telles suites. {Approbation à droite.)

LA LHJKRTÉ DE L'ENri EIG.N E.MEXT 111

Mais eu (m., vous prescrirez le sileuce sur la rdii^iou, soiti Je dis qud le silence est une impossibilité, que la religion n'est pas éliminable, qu'on la rencontrera, quoi qu'on lasse, à chaque pas et partout, que le maître, qu'il !e veuille ou qu'il ne le veuille pas, sera obligé de prendre parti pour elle <iu contre elle.

Derrière tout enseignemeal, il y a une doctrine qui s'affirme. Elle est bonne ou elle est mauvaise; elle est salutaire ou elle c^t malfaisante. Mais elle se produit; elle passe de l'esprit du maître dans l'esprit des élèves. Et elle touche nécessairement à kl religion, parce que la religion touclie ellemême à tous Ls problèmes de la vie humaine et à toutes les toaditions de la nature humaine.

Vous voulez chasser la religion de l'enseignement; elle y I viendra par la géographie, par l'histoire, parla grammaire elle-même, caria religion a existé de tout temps; elle se trouve en tous lieux ; elle a pénétré jusqu'à l'essence même du langage.

Vous voulez chasser la religion de la morale ? Elle y reviendra par les éléments les plus essentiels de toute doctrine morale, car sur tous, la religion a donné des réponses, qui sont l'éclat, l'honn 'ur, la force de la civilisation chrétienne ! Vous ne pouvez ni supprimer des problèmes qui se posent et qui s'imposent, ni supprimer les solutions que la doctrine chrétienne a données à ces problèmes. Vous pouvez encore une fois le^ affirmer ou les nier, les glorifier ou les attaquer; vous ne pouvez ni les passer sous silence, ni les couA'^rir d'un voile que la curiosité de l'enfant suffirait à déchirer.

Quand l'enfant voit le soleil et quand il demande quel est cet astre, on peut lui mal répondre ; on ne peut pas lui dire que c'est une inutilité.

Quand l'enfant voit le christianisme, quand il le sent autour de lui, et quand il demande ce qu'il est et d'où il vient, on peut lui mal répondre; on ne peut pas lui dire qu'il n*est qu'un assemblage d'hj'pothèses métaphysiques et d'histoires légendaires qui ne méritent pas d'attirer l'attention. {Très bien! très bien! et applaudissemejits à droite.)

Donc l'école laïque, par cela seul qu'elle ne sera pas chrétienne, sera nécessairement, par la force des choses, une école antichrétienne.

112 LA LIBERTE DE L E.XjE IGNEME.NT

Mon langag's à cet égard peut vous paraître suspect, car c'est le langage d'un chrétien. Eh bien, voici l'opinion d'un philosophe ; il ne l'a pas exprimée au soir de sa vie, lorsque son noble esprit inclinait de plus en plus vers les croyances chrétiennes; il l'a exprimée en 1833, lorsqu'il avait encore tout l'orgueil et toute la ferveur de ?es convictions philosophiques.

Ce?l de M. Cousin que je parle : voici ce qu'il écrivait comme rapporteur de la loi de 1833 sur l'instruction primaire à la Chambre des pairs :

« Il est nécessaire que parmi les divers objets de l'instruction primaire, l'éducation morale et religieuse ait le rang qui lui appartient, c'est-à-dire le premier ; car c'est l'éducation morale qui seule peut faire des hommîs et des ciîoyens, et il n'y a pas d'éducation morale sans religion. (Très bien! très bien! à droite.) Celte maxime de l'expérience, écrite en quelque '^orfe à la tète de la loi, lui conciliera le respect des gens de bien, le concours de tous les pères de famille, facilitera son exécution, et en fera aux yeux de l'Europe entière, une loi ditrn.i d'une grande nation civilisée. »

Qu'aurait pensé M. Cousin, je vous le demande, de voire loi qui est le contrepied de celle qu'il louait en de pareils termes.

Mais, nous dites-vous, nous n'éliminerons que l'enseignement des dogmes, nous gardons renseignement de la morale.

De quelle morale ? D'une morale sans dogmes, alors ! Mais l'existence de Dieu est un dogme; l'immortalité de l'âme est un dogme ; les peines et les récompenses de l'autre vie sont encore un dogme, les éliminez-vous?

Si vous les éliminez, pour le coup, vos écoles seront ju- "•ées, ce sont des écoles d'impiété.

Votre morale est jugée, ce sera une morale sans base ; votre enseignement est jugé; il ne pourra préparer que des ruines.

Mais je m'empresse de le reconnaître, la commission n'élimine pas absolument ces vérités premières et fondamentales. Seulement, au lieu de les enseigner au nom de la religion et par voie d'autorité, elle veut qu'on les enseigne désormais par voie de démonstration philosophique, au nom de la raison et de la conscience.

Or, sans entrer dans l'examen des droits respectifs de !a

religion et de la philosophie, je dis que vous êtes en présence d'enfants de 8 à 12 ans et que votre méthode est absolument impuissante.

Nous ne sommes pas au lycée, dans une classe de philosophie, en présence de jeunes gens de 16 à 20 ans dont l'éducation religieuse est faite ou censée faite et à qui il s'agit de démontrer que sur les bases essentielles de la morale, sur Dieu et rinimorfalilé de l'âme par exemple, la raison humaine, quand elle est sainement consultée, apporte une confirmation aux enseignements de la révélation chrétienne. Nous sommes dans une école, vis-à-vis d'enfants de 8 à 12 ans dont l'esprit et le cœur sont à peine formés.

Si vous dites à ces enfants au nom de la religion : Il y a un Dieu ; il est le maître de vos âmes et de vos vies ; il y a une loi morale qui vient de Dieu et dont les préceptes sont les commandements do Dieu lui-même ; le bien, c'est l'obéissance à ces commandements ; le mal, c'est leur violation ; l'enfant entend cela ; il croit en Dieu, il accepte sa loi ; sa force morale se constitue, en quelque sorte, d'après ces bases ; elle pourra s'affaiblir plus tard ; il lui en restera toujours quelque chose.

Mais si vous entreprenez de lui prouver, par voie de démonstration philosophique, que Dieu existe, que l'âme est immortelle, que la loi morale est obligatoire, que la morale du devoir a sur la morale de l'intérêt une supériorité rationnelle qui doit lui mériter l'adhésion des intelligences, l'enfant ne comprendra pas ces hautes spéculations qui dépassent la portée de son jeune esprit.

Si, reconnaissant alors l'impuissance de votre procédé, vous reprenez la méthode de l'affirmation, sons invoquer la religion, en la laissant à l'écart, au nom do quelle autorité parlerez-A^ous ? Votre doctrine ne sera pas une doctrine religieuse ; ce sera une doctrine personnelle ou une doctrine officielle . Dans un cas, comme dans l'autre, ce n'est pas assez pour déterminer chez l'enfant un acte de foi et le préparer à des actes de vertu.

Vous le voyez donc, messieurs, alors même que l'enseignement moral donné dans l'école primaire serait un enseignement spiritualiste, s'adressant à do jeunes enfants, il serait politiquement impuissant pour devenir la base d'une éduca-

tion sérieuse s'il était séparé de la relig-ion. (Très bien! très bien ! à droite.)

Mais l'enseignement de l'école sera-t-il partout et constamment un enseignement spiritualiste ? M. !e rapporteur en exprime le vœu, au nom de la commission, et j'affirme que l'immense majorité du Sénat ne voudrait à aucun prix d'un enseignement moral oii Dieu et l'âme ne seraient pas nommés.

Quelle garantie trouvons-nous cependant dans le projet de loi pour que ce a'Œu de la commission et ce désir du Sénat deviennent la règle de l'enseignement dans les écoles?

Nous n'en trouvons aucune.

M. le rapporteur part de ce principe que l'Etat est incom- ])étent en matière de doctrine, et je suis bien d'accord avec lui pour dénier à l'Etat le droit de créer une doctrine de sa propre Aertu et par sa propre science ,. seulement je n'admets pas qu'un Etat qui a souci de son devoir de tutelle sociale puisse, même en respectant la liberté de tous, se montrer indifférent entre les croyances qui sauvent les sociétés et les négations qui les tuent ; encore moins puis-je admettre qu'un Etat, trahissant son mandat et abusant de ce qu'il est la force, batte en brèche les premières, et assure aux secondes une prépondérance oppressive. Trôs bien ! très bien! à droite.)

Or, nous en sommes là, nous ne sommes pas en présence d'un Etat incompétent ou indifférent ; nous sommes en présence d'un Etat sectaire qui traite en suspectes, même en ennemies, les croyances de l'immense majorité du pays. La commission ne trouve cependant rien à redire, elle est d'accord avec le Gouvernement pour exclure de l'enseignement toute religion positiv .

Seulement, par une inconséquence généreuse, je le veux bien, mais flagrante, en môme temps qu'elle exclut toute religion positive, elle veut retenir une partie de la religion naturelle. Mon Dieu, elle en retient si peu, qu'elle mériterait bien, par ses ménagements infinis, l'indulgence de ceux qui, plus radicaux qu'elle, ne voudraient faire aucune part même à la religion naturelle.

L'honorable rapporleur admet cependant qu'on devra ap-j prendre à l'enfant ses devoirs envers Dieu et même lui parler à mots un peu couverts {Sourires à droite^^, de la vie]

LA LlliERTÉ DE L'ENSEIGNEMENT 115

future. Il mo semble du moins que c'est à ce dogme que l'honorable rapporteur veut faire allusion lorsqu'il parle dans son rapport « des préoccupation^ invincibles du sort réservé à l'homme, de cetle espérance philosophique ou religieuse que l'homme s'achemine et monte vers des destinées meilleures en raison du bien qu'il a accompli. » Assurément, il n'y a dans ce langage rien de confessionnel ni de trop ecclésiastique, pour me servir des expressions de M. le rapporteur.

Mais deinaudez à certains membres du conseil municipal de Paris, demandez à M. Paul Bert, demandez même à Phomme très important qui, s'il n'occupe pas aujourd'hui la première place,, s'empare du moins du premier rôle., et qui, dans des discours récents, a proclamé si clairement ses visées sur la morale de l'avenir, demandez-leur s'ils consentent à garder dans Penseignement moral des écoles ces restes de religion naturelle qui ne sont, à leurs yeux, que des hypothèses métaphysiques ? Ils vous ont répondu d'avance. Ils eaîreront, soyez-en sûrs, par la brèche que vous faites aujourd'hui ! Voîss éliminez la déchéance et la rédemption, ils élimiaeronl la création. Vous éliminez Notre Seigneur Jésus-Ghri4, ils élimineront Dieu. Vous éliminez l'action du surnaturel sur les ùmes. ils élimineront l'âme elle-même. Mais éliminer Dieu, c'est l'athéisme; éliminer Pâme, c'est le matérialisme. Je ne vous prête pas ces doctrines. Je dis qu'elles frappent à la porte et que vous la leur ouvrez ; je dis qu'étant donné le principe do votre projet de loi, elles ont contre vous l'avanlage de la logique. Je dis qu'avec votre morale dégagée de toute affirmation religieuse, vos écoles antichrétiennes seront bien réellement, et avant longtemps, des écoles sans Dieu. {Applaudissements à droite.)

Votre morale ne sera donc plus une morale religieuse ; en revanche, elle sera une morale civique. La compensation me paraît insuflisanti et ne laisse pas de m'inspirer quelque inquiétude.

De quoi s'agit-il? S'agit-il simplement d'apprendre à l'enfant ?es devoirs envers la patrie ?

S'agit-il de lui dire qu'il doit aimer la France comme une mère et se préoccuper de concourir toujours à sa sécurité, à sa dignité, à sa prospérité et à sa grandeur? Mais cela a été

enseigné en tout temps, cela est en;-eiiçné partout; cet ordre de devoirs rentre nécessairement dans toute bonne morale, sans qu'il soit besoin d'une spécification particulière. Du reste, croyez-le bien, une forte éducation religieuse ne nuira jamais à l'intelligence et à Paccomplissement des devoirs envers la patrie.

Mais s'agit-il d'autre chose ? S'agit-il de faire entrer la politique dans l'éducation, et, par exemple, de préparer dans l'école de bons électeurs républicains qui ne fassent jamais de pacte avec l'odieuse réaction ? Je le crains. {Très bien! et rires à droite.) Tout dernièrement, dans une harangue qui a été remarquée, un élève du lycée de Cahors ne disait-il pas avec quelle sollicitude ses maîtres lui avaient inspiré l'admiration d'une de nos grandeurs contemporaines. Ceci rentre peut-être, dans la morale civique telle que vous l'entendez. {Rires et applaudissements à droite.)

Je redoute beaucoup, en pareille matière, les excès de zèle, les fausses idées et les faux enthousiasmes. .La morale est plus austère. Elle trace des devoirs ; elle n'a pas de vaines complaisances; elle s'attache, surtout, à ne faire entrer dans l'esprit des enfants que des vérités incontestées.

M. ïûLALN. — C'est pour cela qu'on leur apprend le catéchisme I

M. Chesnelong. — Messieurs, le principe de la laïcité a bien d'autres aspects. Je n'ai voulu qu'effleurer la question, sachant bien qu'elle sera traitée magistralement et sous toutes ses faces, avec une autorité qui ne m'appartient pas, par l'honorable duc de Broglie, à l'occasion de la discussion de l'arlicle l^^ Je crois, toutefois, en avoir dit assez pour prouver que les familles chrétiennes ne trouveront désormais aucune sécurité pour leur foi dans vos écoles.

Mais ici, vous m'arrêtez et vous me dites : Il n'y a pas que des catholiques dans les écoles ; il y a des protestants, des Israélites, il y a même des enfants appartenant à des famil'ei qui n'ajipartiennent à aucun culte. Garder l'inslructiou religieuse dans l'école, ce serait imposer l'enseignement catholique à des enfants dont les pères appartiennent à aucun culte ; la laïcité de l'école publique est donc le corollaire obligé de la liberté de conscience.

Voilà l'objection; j'essaierai d")- répondre.

LA libi:rtk de l'enseignement 117

Je constate d'abord, comme je l'ai déjà dit dans une discussion analogue, à propos de la loi sur la création des lycées déjeunes filles, que la question ne se pose pas entre les croyants des divers cultes.

D'après la loi de 1850, partout où il y avait des cultes divers, il y avait aussi une école spéciale pour chaque culte; et là, oîi il n'y avait pas assez d'enfants pour créer une école spéciale, s'il se trouvait dans une école catholique des enfants isolés appartenant à d'autres cultes, toutes les précautions étaient prises pour que la conscience de ces enfants fût pleinement sauvegardée. Cet état de choses convenait à tous, et n'a jamais donné, que je sache, lieu à la moindre plainte de la part des chrétiens protestants qui, comme nous, tiennent à leur foi comme nous }• tenons nous-mêmes, et protestent, avec nous, contre le divorce projeté de la religion et de l'éducation.

La question se pose entre les croyants de tous les cultes et ceux qui s'appellent libres penseurs. Je dis d'abord que le nombre des pères libres penseurs qui veulent élever leurs enfants en dehors de toute religion positive e>t infiniment réduit.

Voyons, messieurs, notre société telle qu'elle est. Vous dites que la foi }' est affaiblie, que beaucoup de catholiques vivent dans la distraction et dans l'indifférence des choses religieuses, que plusieurs autres ont, à l'endroit de la religion, des doutes, des préventions, des préjugés, sur quelques points des convictions contraires, quelquefois même des passions violentes et emportées, soit ; je reconnais cela. Mais vous devez reconnaître avec moi que le nombre est très grand de ceux qui ont donné à la religion leur intelligence et l'ur cœur, de ceux qui lui gardent leur foi même en négligeant ses préceptes, de ceux qui mêlent à leurs doutes un ardent désir de croire et qui restent chrétiens par le fond de leur pensée et de leur cœur, de ceux qui entourent la religion de leur respect et que ce respect ramène à la foi, de ceux môme que Dieu récompense de leur sincérité en leur envoyant sur un lit de mort une révélation de la vérité qui s'est dérobée à eux pendant le cours de leur vie. {Vifs applaudissements à droite,)

Oui, le nombre en est grand, très grand, et je vais vous

118 LA LIBERTÉ DE L"E .\S E IGN Eii E.N 1

dire une chose qui vous étonnera peul-utre : la religion est en immense progrès dans notre pays depuis cinquante ans.

Une voix à droite. — Oui! (Rires à gauche.)

M. Chesnelong. . — Et jamais le progrès n'a été aussi remarquable qu'à l'heure où je parle, par son intensité et par son étendue. Les libres penseurs profilent de la confusion de la bataille et font grand bruit de leurs triomphes oFllciels. Mais enfin, au dernier recencement, quand les habitants de ce pays ont dii déclarer quelle était la religion à laquelle ils appartenaient, sur 35 millions de Français, il ue s'en est trouvé que 8o,000 pour s'avouer libres penseurs. {Marques d'approbation à droite.)

En tous cas, où sont les pères libres-pen.-eurs qui veulent élever leurs eufants en dehors de toute religion ? Où sont-ils? Il y en a bien peu ; je n'en connais pas. Un père qui veut donner une éducation irréligieuse à ses enfants, cela est rare ; alors même que l'erreur de l'esprit irait jusque-là, le cœur du père a des intuitions qui réclairent et des tendresses qui le gardent.

Mais enfin, vous dites qu'il se trouve des pères qui veulent faire la nuit religieuse dans l'àme de leurs enfants. Eh bien, s'il s'en trouve, nous acceptons que vous mainteniez daus la loi que nous discutons, le principe de la loi de 1833, qui avait passé sous une autre forme dans la loi de 1850, nous acceptons que vous déclariez que l'instruction religieuse ne sera pas donnée aux enfants contre le gré des parents. Que peuvent exiger de plus les libres penseurs? En quoi leur conscience sera-t-elle atteinte, parce que à côté de leurs enfants, qui ne recevront aucun enseignement religieux, il y en aura d'autres pour qui leurs parents désirent cet enseignement religieux et qui le recevront. Est-ce que la fiberté de conscience des libres penseurs ne peut être entière qu'à la condition que la conscience chrétienne soit opprimée? Voilà la question ! tTrès bien ! très bien ! à droite.)

Je dis que la con-cience chrétienne serait opprimée et de la façon la plus cruelle. Je ne parle pas seulement ici des catholiques, iiiais des chrétiens de toutes les communions qui sont attachés à leur foi, qui y sont attachés pour leurs enfants, encore plus, si c'est possible, que pour eux-mêmes, pour qui cette foi est en quelque sorte la force de leur vie et presque

L\ LIBERTÉ UE L" F. N: K IGNKM KXT 110

le sang de leur àine, qui coasidèreat comme leur premier devoir de la transmettre à leurs eufaiils comme ils l'ont reçue de leurs pères.

Vous, Etaf, que leur oiïrez-vous? Des écoles où le nom de Dieu sera à peine prononcé, où le nom de Jésus-Christ ne le sera pas, où je ne sais quelle morale indépendante s'éfalera dans sa superbe insuffisance, avec la prétention de remplacer la religion, où, |)Our tout dire d'un mot, les enfants arriveront chrétiens et sortiront de vos mains sceptiques ou libres penseurs.

Vous placez la plupart des pères chrétiens dans cette alternative d'exposer l'àme de leurs enfants ou de les laisser sans culture intellectuelle. Si l'oppression n'est pas là, où donc est-elle ? {Applaudissements à droite.)

Oui, c'est l'oppression contre tout ce qu'il y a dans le cœur d'un père de plus vivace, de plus intime et de plus profond. {Nouveaux applaudissements à droite.)

Et cela ne vous a pas suffi ; à la laïcité, vous avez ajouté l'obligation. Par la laïcité, vous opprimez la conscience chrétienne en la mettant hors la loi ; par la laïcité et l'obligation combinées, vous la tyrannisez — je n'ai pas d'autre mot — en la soumettant à la force. Qu'est-ce, enefîet, que votre obligation ?

Ici, messieurs, je pourrai être bref, car l'honorable M. de Fourlou, dans son discours si vigoureux, si complet et si éloquent d'hier, a envisagé la question sous tous ses aspects et je ne voudrais pas m'exposer à alTaiblir la thèse en le reprenant. J'examinerai surtout l'obligaliou au point de vue de ses rapports avec la laïcité. {Marques d'assentiment à droite.)

Qu'est-ce donc que votre obligation? Une s'agit pas du devoir moral du père, de faire instruire son enfant. Non, il ne s'agit pas de cela; il s'agit de la transformation de ce devoir moral en contrainte légale.

L'obligation morale du pèro, qui donc la conteste ?

Ce n'est pas nous ; nous estimons, au contraire, que le devoir du père va beaucoup plus loin que vous ne le dites. Le père doit veiller, non seulement sur l'instruction de son enfant, mais aus'^i sur son éducation; il doit non seulement le faire initier aux éléments des connaissances humaines, mais encore et surtout le faire munir de toutes les forces morales

120 L^ LIBERTÉ DE L'ENSEIGXEMEXT

qui peuvent élever son àme, rehausser son cœur, diriger sa volonté dans les voies du bien. Il doit donc, suivant sa foi, lui faire donner un enseignement religieux qui forme dans son enfant l'intégrité du caractère moral, et par conséquent écarter de lui tout enseignement où il courrait le risque de perdre, avec sa foi religieuse, les énergies morales dont elle est la source.

Voilà le devoir du père dans toute son étendue. Et à ce devoir correspond un droit corrélatif, le droit primordial, naturel, imprescriptible de choisir librement le maître de son enfant.

Qu'en résulte-t-il ? c'est que, — et le véritable état de la question est là, — l'obligation ne peut passer dans la loi qu'à condition de ne pas mutiler le devoir du père et de ne pas diminuer son droit, qu'à condition de ne pas contraindre le père, soit à faire élever son enfant dans des principes qu'il juge funesteS; soit à confier son enfant à des maîtres qui n'auraient pas sa confiance.

Et, c'est parce qn'il est très difficile, peut-être même impossible, dans quelque pays et sous quelque régime que ce soit, d'agir par voie d'obligation légale vis-à-vis du père, sans empiéter soit sur une partie de son devoir, en ne lui donnant pas pour l'éducation de son fils les satisfactions que réclame sa conscience, soit sur son droit en ne lui donnant pas, pour le choix des maîtres, toutes les garanties que réclame sa liberté, c'est à cause de cette difficulté de la conciliation de l'obligation légale et le respect des devoirs et des droits du père de famille que, pour mon compte, je repousse en principe l'obligation.

Il me semble que nous sommes ici dans un domaine qui touche de trop prè^ à l'autorité paternelle et aux droits de la conscience pour que la contrainte légale puisse y trouver sa place. {Très bien ! très bien! à droite.)

Je comprends toutefois que, dans certaines conditions, les inconvénients de l'obligation puissent être diminués.

Aussi, par exemple, quand l'unité religieuse et morale existe dans un pa3^s, quand l'Eglise, l'école, la société, les familles sont absolument d'accord sur les principes d'éducation à donner aux enfants, quand l'école en même temps qu'elle a l'attache de l'Etat, est l'auxiliaire de la religion et la continuation de la famille, dont elle achève l'œuvre sans

la défigurer, je comprends robligaliou. Je ne la demanderais pas, mais je la comprendrais. La liberté des consciences n'aurait rien à craindre, en effet, dans ce bienheureux pays en possession de l'unité où, à l'église, à l'école, dans les familles, partout les consciences rendraient le même son.

Mais hélas ! nous n'en sommes pas là, l'unité des esprits n'existe pas dans noire pays ; nous sommes divisés, profondément divisés. Nous n'avons pas l'accord de l'Etat, de la religion et des familles. L'Etat fait la guerre à la religion ; il fait la guerre aux familles chrétiennes ; il fait cette guerre précisément sur le terrain de renseignement, et c'est l'obligation de l'enseignement que vous demandez. Dans de telles conditions, elle serait la contrainte au service de la passion antireligieuse. Je vous la refuse. {Très bien! très bien! — Applaudissements à droite.)

Ainsi encore, messieurs, lorsque, dans un pays, les divisions se réduisent à la co-existence de deux ou trois croyances distinctes, si l'on établit des écoles confessionnelles pour chacune de ces croyances et si on laisse aux familles la liberté de choisir l'école qui correspond le mieux à leur foi, je comprends l'obligation; en ce cas encore, je ne la demanderais pas, mais je la comprendrais. La liberté des consciences serait garantie par le caractère, la diversité, et le libre accès des écoles confessionnelles.

Mais est-ce là notre situation? La loi de 1830 avait fait la paix dans l'équité ; elle avait établi des écoles confessionnelles et elle avait repoussé l'obligation ; elle avait ainsi donné des sécurités à tous, et elle n'avait violenté la liberté de personne. Aujourd'hui, que voyons-nous ? Vous brisez le pacte dans un intérêt de domination sectaire; vous supprimez les écoles confessionnelles; vous n'offrez aux familles que des écoles où la foi de leurs enfants sera en péril.

Dans ces conditions, l'obligation ne serait que la contrainte au service de l'oppression. Je vous la refuse. {Nouoelles marques d'approbation à droite.)

Je vais plus loin messieurs. Dans un pays même où sur le terrain de toutes les doctrines religieuses, sociales, philosophiques, politiques, la division serait extrême, où, depuis l'affirmation catholique jusqu'à la négation matérialiste, toutes les variétés des croyances et des opinions humaines au-

raient leurs partisans, si pourtant renseignement de TEtat n'est qu'un complément, si le rôle principal, général, presque universel appartient à l'enseignement libre, si cet enseignement a partout des écoles fondées, s'il peut naître sans entraves et se développer sans gène, si des écoles de tout esprit sont offertes de toute part au choix des familles, je comprendrais encore l'obligation ; sans doute, elle pourrait susciter bien des embarras ; elle pourrait être l'occasion de bien des e-iibùches; il y aurait pourtant dans les larges développements et l'indépendance absolue de l'enseigne mi^nt libre un correctif puissant aux exigences et aux inconvénients de l'obligation.

Mais nous nous trouvons dans des conditions opposées. Nous ne sommes pas en Angleterre, où, comme vous le montrait hier l'honorable M. de Fourtou, l'enseignement libre ne rencontre pas d'entraves et où l'Etat lui prodigue ses subventions et ses encouragements. Nous ne sommes pas en Amérique, où la liberté de l'enseignement et absolue ; nous sommes en France, où l'enseignement de l'Etat est prépondérant, où l'enseignement iibre, à peine fondé sur quelques points, est partout traqué, partout poursuivi. Xous sommes en France, au lendemain de cette loi sur les brevets de capacité qui ne permet d'entrer dans l'enseignement libre que par la porte du brevet, c'est-à-dire avec l'estampille et avec la permission de l'Etat : à la veille, peut-être, d'une loi plus fatale encore, qui supprimera la dispense de .tout service militaire pour les instituteurs libres et qui, par conséquent, frappera à mort le recrutement de leur personnel. Nous luttons contre la toute-puissance du budget de l'Etat, faisant largesse de la gratuité pour rendre sa concurrence plus redoutable. Nous avons les juridictions disciplinaires que vous savez, et nous voyons s^'y produire les théories d'interprétation que personne n'ignore...

M. Buffet. — Scandaleuses !

M. Chesnelong. — Nous avons une liberté dépendante, précaire, garrottée, constamment en danger de mort, soit qu'elle essaie de naître, soit qu'elle tente de se déployer. Cette liberté est cependant le seul refuge des familles chrétiennes contre l'enseignement de l'Etat qui les enlace, qui les saisit et qui demain les étreindra. C'est dans de telles condi-

lions que vous nous demandez l'obligation ! Elle serait la coutrainle au service du monopole; je la repousse. (T/vs bien ! et applaudissements à droite.)

L'obligation, messieurs, n'est acceptable que lorsque la liberté du père de famille est garantie. J'ai depuis bien longtemps entendu, j'entendais encore hier, dans cette discussion l'honorable M. Lafond de Saint-Mûr défendre, par des raisons à mon sens plus spécieuses que fondées, mais qui, enfin, ne manquent pas d'une certaine force logique, le principe de l'instruction obligatoire. Mais personne n'a jamais soutenu le principe de l'école officielle obligatoire, et j'ose dire que personne ne le soutiendra. M. le rapporteur ne le défendra pas ; M. le ministre n'osera pas l'accepter. Ce serait l'oppression s'avouant elle-même, et nous avons de trop habiles adversaires pour qu'ils nous donnent contre eux un tel avantage.

Donc, ce qui est bien convenu, ce qui est bien entendu, ce qui est reconnu par nos contradicteurs eux-mêmes, c'est que la loi violerait le droit et, par conséquent serait tyrannique, si directement ou indirectement elle imposait l'obligation de l'école officielle.

Mais alors, la question se simplifie singulièrement, car il s'agit, pour juger la loi, d'apprécier en fait ce qui en résultera. Est-ce seulement l'obligation de l'enseignement ? Estce l'obligation de l'école officielle?

Je sais bien quelle sera la réponse de M. le rapporteur ; il nous dira : Lisez la loi ; le père de iamire pourra faire élever son enfant, soit dans l'école publique, soit dans une école libre, soit à son foyer. Ce n'est doue pas recelé officielle obligatoire. Oui, c'est la théorie de votre loi.

Mais allons au fait, au fait certain, évident, indéniable.

Je pars de ce point que l'instruction au foyer et l'instruction dans les écoles libres sont les deux seuls refuges que vous laiss z au père de famille qui n'a pas de confiance dans l'enseignement de vos écoles. {Interruptions à gauche. — Réclamations à droite.)

M. LE Président. — Veuillez faire silence, messieurs.

M. Chesnelong. — L'instruction au foyer d'abord !

Je ue veux pas rechercher à quel prix vous la mettez ; je ne veux pas dire en ce moment ce qu'il faut penser de ces examens annuels auxquels seront assujettis les cnfints élevés

124 LA LIiJERTÉ DE L'ENSEIGNEMENT

dans leur famille, et à la suite desquels l'Etat pourra, si l'épreuve ne leur est pa-; favorable, les inscrire d'office à l'école officielle ; je ne veux pa-^ montrer tout ce que cette disposition a d'arbitraire, d'auormal, d'intolérable, d'excessif; je laisse cela pour le moment.

Un sénateur à droite. — Vous avez tort !

M. Chesnelong. — Je suppose que l'instruction au foyer puisse être donnée sans entraves, et j'ai le droit de vous dire encore : C'est bon pour les riches ! Or, il s'agit ici d'instruction primaire, et, par conséquent, sur une très large échelle, de familles qui ne pourront ni élever elles-mêmes leurs enfants, ni se donner le luxe d'une éducation domestique. Lorsque vous dites à des pères de famille pauvres qu'ils auront l'instruction au foyer comme une garantie de leurs droits contre l'abus de votre obligation, l'argument est dérisoire, et j'ajoute que, non pas sans doute dans votre intention, mais par sa nature même, cet argument manque de respect envers la pauvreté. (Très bien! très bien! et nouveaux applaudissements à droite.)

M. Buffet. — C'est la Uberté du riche et l'oppression du pauvre.

M. Chesnelong. — Et puis, l'instruction dans les écoles libres ! C'est bon pour les villes, tant qu'elles pourront les garder; mais dans les campagnes, pour les garçons du moins, il y a infiniment peu d'écoles libres, je pourrais môme dire qu'il n'y en a pas. Vous êtes les maîtres presque exclusifs de l'enseignement des garçons dans les écoles rurales, et, par la suppression des équivalences, vous avez pris les précautions nécessaires pour garder cette po-ition.

Donc, pour les habitants des campagnes, c'est-à-dire pour les trois quart •• des pères de famille, l'école officielle sera obligatoire ; et comme j'ai établi dans la première partie de mon argumentation que cette école officielle serait une école antichrétienne, ce qu'il y a au fond de votre loi, c'est l'obligation pour le père de famille, sous peine de se voir stigmatiser comme un père oublieux de ses devoirs, sous peine de lamende, sous peine de la prison, de recevoir un enseignement antichrétien.

Eh bien, je vous adjure comme chrétien, au nom de la foi de mon paj^s, je vous adjure aussi comme citoyen, au nom

LA LIBERÏI': DE L'ENSEICNEMENT 125

(les inlérèls de la société, eufîa je vous adjure comme père de famille, au nom des droits des familles pauvres, de réfléchir à la gravité considérable, à l'immense portée, à l'iniquité profonde du projet de loi. (21'ès bien ! très bien.' à clj'oite.)

Il y a, messieurs, deux grandes faiblesses dans le monde : Tenfant et le pauvre ; l'enfant, parce que son âge le met dans un état de dépendance ; le pauvre, parce que le malheur de sa situation ne lui permet pas toujours de défendre son droit. Ces deux grandes faiblesses doivent être traitées avec un grand respect. (Très bien ! sur les mêmes bancs.)

Oui, respect à l'enfant. Laissez cette frêle et innocente créature s'avancer vers la vie avec cette force morale de la religion qui la préservera en l'élevant. Elle n'est pas h vous, cette force ; elle vient de plus haut que l'homme et de plus loin que notre temps. Vous la devez à l'enfant, ne la lui refusez pas. [Très bien ! sur les mêmes bancs.) Ne séparez pas Dieu de l'enfant ; les représailles de Dieu et de l'enfant seraient redoutables. (Nouvelle approbation à droite.)

Et puis, messieurs, respectez aussi les pères de famille pauvres.

Au fond, ce que vous voulez, c'est nous arracher l'âme de nos enfants, afin de les arracher à la religion. Cette ârae de nos enfants, quant à nous, nous ne vous la livrerons pas. Nous irons chercher là où ils seront, en France, hors de France... (Rumeurs à gauclie).., si l'enseignement libre succombe dans notre pays, des maîtres chrétiens pour dos fils.

Mais le père de famille pauvre ne peut pas se sousîraire à votre loi. Quelle douleur profonde pour lui qui, à force de labeurs et de sacrifices, peut à peine assurer à son enfant le bien-être du corps, s'il se sent réduit à l'impuissance de pré server la liberté et la dignité de son Ame. (l^rès bien ! 'J'rcs bien ! à droite.)

Et savez-vous ce qui juge votre loi ? Si un père de fumlHe, ne trouvant pas dans vos écoles les sécurités qu'il réclame pour sa foi et n'ayant pas à sa disposition une école libre voisine, ne pouvant pas davantage faire instruire son enfant chez lui, subissait toutes les pénaUtés de voire loi pour remplir, comme il le comprend, son devoir de ].'ùre, et condamnait son enfant à l'ignorance plutôt que de livrer son àme, la loi pourrait voir en lui un rebelle, mais la conscience

publique honorerait en lui un persécuté. {Très bien! très bien ! et applaudissements sui' les mêmes bancs.)

Eh bien, messieurs, une loi qui pose de tels antagonismes est uns mauvaise loi. Laissez la religion dans les écoles, et respectez la liberté du père de famille ; ni laïcité, ni obligation. La diffusion de l'instruction, soyez en sûrs, ne profitera pas de ces procédés empiriques qui vous feraient perdre par la répulsion qu'ils inspirent, beaucoup plus qu'ils ne vous feraient gagner parla contrainte qu'ils organisent.

Vous aspirez à étendre et à développer l'instruction : vous avez raison, c'est un noble souci ; mais pour cela, il n'y a pas deux méthodes, il n'y en a qu'une : c'est d'abord d'inspirer confiance aux familles et de répondre à leurs sentiments ; c'est ensuite de faire de bons maîtres qui aient le sentiment de leur mission, qui s'y renferment, qui ne deviennent pas, selon l'expression de >L ïhiers, des « anticurés » et qui ne se croient pas cliargé^ de préparer un avenir où la croix du Chri'^t sera remplacée par le triangle maçonnique. {Très bien! très bien ! à droite.) Une bonne éducation et de bons maîtres, cela vaut infiniment mieux que la laïcité et l'obligation pour assurer les développements de l'instruction.

Dans la voie où vous êtes entrés, vous n'aboutirez pas aux progrès de l'éducation populaire ; vous aboutirez fatalement à son abaissement et à sa désorganisation, (Vice approbation à droite.)

Mais M. le rapporteur se retranche derrière un sentiment public général, impérieux, très profond, qui pousse à cette séparation de la religion et de l'école. Où donc a-t-il vu éclater ce sentiment public ?

Est-ce dans les élections ? Mon Dieu, messieurs, j'ai lu beaucoup de programmes électoraux de candidats républicains au Sénat et à la Chambre des députés ; sauf de très rares exceptions, je n'en ai pas vu où la laïcité de l'instruction fîit proclamée. J'y trouvais quelquefois des déclamations convenues contre le fantôme du cléricalisme ; mais à côté, et tout aussitôt, on rencontrait une phrase pleine de respect pour la religion, et je le comprends : les candidats qui se présentaient aux élections savaient bien que le peuple français est non seulement spiritualiste, comme le disait hier l'honorable M. Corbon, mai-? encore qu'il est chrétien, et ils ne vou-

LA LlUERTli DE L'ENSEIGNEMENT 127

laient pas le froisser dans ses sentiments les plus chers. {Très bien! très bien! sur les mêmes bancs.)

Doue, ce n'est pas là que vous avez vu éclater le sentiment ])ublic.

Est-ce dans les pétitions qui vous ont éîé envoyées sur la question actuelle ? M. le rapporteur nous parle en effet de pétitions revêtues d'un million de signatures. Je lui demande la permission de lui faire remarquer que ces pétitions sont l)ien un peu surannées. Elles remontent à 1871, 1872, 1873. Il a fallu trois ans pour les recueillir, et sur le nombre de 1 million de signatures, s'il voulait bien examiner de près, il trouverait qu'il ny en a que 300,000 au plus pour réclamer l' instruction laïque ; les autres se trouvent sur des pétitions qui se bornaient à demander, les unes l'instruction gratuite, les autres l'instruction gratuite et obligatoire. A la même époque, il y avait un pétitionnement contraire qui se trouvait couvert d'un million de signatures.

Depuis, vous le savez, en 1879, il nous a suffi de trois mois pour réunir 1,800,000 signatures contre A^otre fameux article 7. Je sais bien que vous ne tenez pas grand compte de nos manifestations et que vous n'avez d'yeux et d'oreilles que pour les vôtres.

J'ai pour mon compte l'orgueil de penser que la conscience publique est avec les nôtres.

Est-ce enfin parmi les pères de famille qui, après tout, devraient être les premiers consultés, que vous avez vu éclater un sentiment public contre l'enseignement chrétien ? Non, les intéressés ont rendu leur verdict à leur manière, et ce verdict est votre condamnation.

Vous avez laïcisé bien des écoles ; des écoles libres ont été fondées à leur place. Après les protestations sont A'enus les sacrifices; et M. le ministre de l'instruction publique sait mieux que personne que les élèves ne manquent nulle part à nos écoles chrétiennes libres et que ses écoles laïcisées n'ont été accueillies qu'avec une bien médiocre faveur. [Oui ! très bien! à droite.)

Non ! la France n'est pas avec vous dans cette entreprise de déchristianisation de l'enseignement. Ce n'est pas elle qui vous pousse dans cette voie ; c'est vous qui, en voilant vos desseins et trave-^tissant les nôtres, lui surprenez quelquefois

(les approbations inconsoientes ; mais lorsque la clarté se fera, lorsque la France comprendra qu'il y va de l'abandou de sa foi, elle aura un de ces retours qui se retrouvent souvent dans son histoire, et qu'on peut toujours espérer d'elle; elle vous montrera qu'elle aurait mérité d"ètre mieux comprise et plus respectée dans la vérité de ses sentiments. (T/v.sbien! très bien ! sur les mêmes bancs.)

Messieurs, je me résume en deux mots : quelles que soient les assurances de la commission, et malgré la sincérité de ces assurances, les écoles officielles seront des écoles sans Dieu ; car Dieu n'y sera pas, ou Inen n'y sera que pour la montre afin de cacher le travail de démolition qui s'y accomplira contre les croyances chrétiennes; et, en même temps, ces écoles sans Dieu seront des écoles obligatoires. En deux mots, voilà votre projet de loi. ( T/'és bien ! à droite.)

Eh bien, quand je songe à ce que serait la France sous la domination de doctrines qui, l'histoire le dit, conduisent toujours les nations par des servitudes sans honneur à des décadences sans espoir ; quand je songe à cette jeunesse française si pleine d'élan, de générosité, de dévouement à toutes les nobles cau-es qui, sous l'influence de l'éducation que vous lui préparez, pourrait devenir une jeunesse sans foi, toute gonflée d'un savoir sophistiqué, ne sachant pas monter vers ces sornmets 'umineux où, en rencontrant Dieu, la raison s'élève, le cœur s'élargi'. l'àme se déploie dans la générosité des grands sentiments, je me sens saisi d'une immense douleur patriotique; et alors, me retournant vers ceux qui portent la principale respon^^abilité de cette œuvre néfaste, je leur dis avec une conviction bien profonde : Il faut que la France cesse d'être la France, ou il faut que vous cessiez de la dominer ! f Applaudissements répétés à droite. — L'orateur, en retournant à son banc, reçoit les félicitations d'un grand nombre de ses collègues.)

Séance du i"^' juillet 1881

Lorsque la loi revint au Sénat en seconde dt-libéralion, M. Oscar de Vallée présenta un amendement destiné à maintenir dans les program-

LA libeutî: de l'enseignement 120

mes scolaires l'enseignement religieux, sauf pour les enfants dont les parents le repousseraienl. — Soutenu avec une grande élo [uence et une rare vii;neur par rémiueat magistrat, cet amendeiTient avait amené à la tribune M. Foucher de Couit, transfuge du parti catholique, qui, dans un discours assez alambiqué d'ailleurs, avait passé à côté de la question sans rien affaiblir de largumenlation de M. Oscar de Vallée.

iM. Chesuelong monta à la tribune à son tour et son intervention fut u<n admirable réquisitoire contre la politique jacobine du minisfère. — A M. Jules Ferry qui prélendail que l'ou enseignerait dans les écoles la bonne vieille morale de nos pères, il répondait que cette morale ne pouvait être que la morale chrétienne. Puis, énumérant une à une les atteintes portées depuis (;uelques années à la liberté des catholiques sous prétexte de combattre le cléricalisme, il demanda avec anxiété dans quel esprit la prétendue neutralité scolaire serait appliquée. — Celte liberté de conscience, les lois de 1833 et 185(1 l'ont toujours respectée, celle qu'on demande au Sénat de voter est de la tyrannie pure L'enseignement anticbrétien devient obligatoire pour la majorité des Français ; mieux valait l'ancien monopole qui mettait au moins la religion à la base de l'éducation et n'imposait pas l'obligation. Les jacobins de 1793 n'avaient pas osé aller jusque là et cette loi, que l'on qualifie audacieusement de loi de paix n'est qu'une loi de discorde et d'oppression '. — L'amendement de M. Oscar de Vallée fut rejeté k une majorité de vingt voix.

M. Chesnelong. — Messieurs, en venant soutenir l'amendement de l'honorable M. Oscar de Vallée, je ne reprendrai pas la thèse qu'il a si éloqueniment soutenue, et cela pour deux motifs : le premier, c'est que je craindrais d'affaiblir celte thèse : le second, c'est qu'elle resle tout entière, même après la réponse de l'honorable M. Foucher de Careil, qui a passé à coté du discours de M. Oscar de Vallée, mais qui, certainement, n'y a pas répondu. (Très bien ! à droite.)

Je voudrais seulement dire, à un autre point de vue, quelques mots très brefs sur la question elle-même. Au point où en est arrivé le débat, il n'y a pas, à mon sens, de nouveaux arguments à produire, mais il y a peut-être certaines conclusions à dégager et à préciser.

Nous avions dit, dans la première délibération, que l'école neutre était une chimère ; que le silence sur la religion dans l'école n'élait pas la neutralité ; qu'il aboutirait fatalement chez l'enfant à l'indifférence ou au mépris. Nous avions dit, d'ailleurs, que ce silence était une impossibilité; que la religion n'était pas éliminable ; que le maître, à propos de ses le-

1. Journal Officiel du 2 juillet '881. — Débats parlementaires, Sénat, p. S87 et suiv.

130 LA LIBERTÉ DE L'EXSEIG.XEMENï

gons de toute nature, la rencontrerait, qu'il le voulût ou non sur son chemin et que, selon l'éloquente expression de M. le duc de Broglie, il serait obligé de la saluer ou de la braver; nous ajoutons qu'on lui interdirait de la saluer, et que nécessairement il la braverait. Que nous a-t-on ri'} oudu ? Rien, absolument rien en principe ; seulement, l'honorable M. Ferry a essayé de répondre en fait. Il nous a dit que la séparation de renseignement scolaire et de l'enseignement religieux est faite dans les lycées, et que personne ne s'en plaint, que personne ne reproche à l'enseignement des lycées d'être un enseignement antichrétien. Mais que vaut cette réponse ?

On ne peut établir d'assimilation apparemment qu'entre l'enseignement des classes élémentaires des lycées et l'enseignement des écoles primaires. Or, jusqu'ici, dans les classes élémentaires des Ivcées, la classe commençait par le Veni Sancte et se terminait par le Sab tiium. L'histoire sainte y était enseignée, en même temps que le catéchisme était enseigné dans le Ivcée et par l'aumônier même attaché à l'établissement. L'Epitome liistoriœ sacrœ était expliqué par les élèves de huitième, le Novuni Tcstamentum par les élèves de septième, les évangiles grecs par les élèves de sixième. Donc l'instruction religieuse n'était pas séparée de l'enseignement scolaire. Elle le sera, vous laïciserez les classes élémentaires des lycées, comme vous laïcisez les écoles primaires, je n'en doute pas. L'instruction religieuse était maintenue dans les lycées. Donc, votre argument ne porte pas ; vous n'avez pas de précédents, et nous sommes autorisés à dire que votre école neutre sera par la force des choses une école d'irréligion. {Trèi> bien ! à droite.)

Nous vous aA-ons demandé aussi quel serait l'enseignement moral que vous donneriez dans les écoles ; vous nous avez répondu en vous référant au programme arrêté par le conseil supérieur.

Ce programe, je ne veux pas le discuter; toutefois, je dirai fraiîchement que, s'il vous contente, il ce me satisfait pas. L'idée de Dieu ne s'y montre que sous des formules très voilées et très circonspectes ; je ne reconnais pas là le Dieu per-'Onnel et vivant des chrétiens. Quant à la vie future, elle reste tout à fait dans la pénombre comme une sorte de possibilité mystérieuse dont il est bon de tenir un peu décompte

LA LIBERTÉ Di: L 'ENSK ICNKM -ONT 131

en cas quelle existe à quelque degré. A mon sens, la morale, pour être efficace, a besoin de sanctions plus certaines, d je ne trouve pas là une base sérieuse pour une forte éducation morale. Dans tous les cas, cet enseignement peut avoir sa place dans Pécole normale ; il ne peut pas l'avoir dans l'école primaire. Il ne faut à l'enfant ni des spéculatious aussi élevées, ni des affirmations aussi équivoques. Tout cela glisserait sur f-on esprit et n'y laisserait aucune trace ; il lui faut des vérités plus sûres d'elles-mêmes, des affirmations plus nettes et plus saisissantes.

Vous l'avez compris vous-même, monsieur le ministre ; et uu peu pressé par l'argumentation pénétrante de l'honorable duc de Broglie, vous lui avez répondu qu'assurément ou n'enseignerait pas dans Técole primaire des théories sur le fondement de It morale, mais qu'on y enseignerait la bonne vieille morale do nos pères, la nôtre, la vôtre, avez-vous ajouté, cclie de tout le monde.

Mais, messieurs, la bonne vieille morale de nos pères, c'était la morale chrétienne... {Marques cV approbation à droite) fondée sur l'amour et la crainte de Dieu, sur l'espoir de ses récompenses et la crainte de ses châtiments ; c'était la fraternité humaine dérivant de la paternité divine ; c'était la morale de l'Evangtle, avec tou-^ les dogmes qui en sont la sanction et la base ! Est-ce cette morale que vous enseignerez dans les écoles ? Non, puisque vous voulez séparer l'instruction religieuse de la morale. Ce que vous y enseignerez, c'est une morale plus ou moins indépendante ; cela est de toute évidence. Ne nous parlez pas alors ni de la bonne vieille morale de nos pères ni de la vôtre. Cette morale indépendante, nos pères ne l'ont pas connue, et nous qui la connaissons, nous ' nous en tenons à la morale chrétienne ; elle est à coup sûr, la meilleure et la plus sûre. (Très bien à droite.) Que résulte-t-il de tout cela, messieurs ? C'est que vous ne nous donnez dans votre loi aucune espèce de garantie pour l'enseignement moral qui sera donné dans les écoles : et dès lors, tout dépendra du A^ent qui soufflera, de l'impulsion qui sera donnée, de l'esprit qui dominera dans la direction de l'instruction publique. Quel sera cet esprit ? Là, à mon sens, est la véritable question et le plus grand danger de la loi.

132 LA LIBERTÉ DE L'ENSE Ii.NEM EXT

L'honorable M. Corbon et l'honorable M. Toluin nous ont dit comment ils comprenaient cet esprit; je ne me fais pas un argument de leurs opinions, puisque vous les avez désavouées ; mais désavouez-vous aussi M, Paul Eert qui ne veut qu'on parle dans les écoles ni de Dieu, ni de l'àme ? Désavouezvous M. Gambetta qui, dernièrement, s'adressaiil ù la Ligue de l'enseignement dont vous avez fait récemment vous-mèiae un très superbe éloge, disait : « Vous n'avez ni symbole, ni catéchisme, ni dogme à propager ; votre foi et votre Cret'U, c'est la culture intellectuelle. » Désavouez- vous, encore une fois, M. Paul Bert et M. Gambetta ?

Jusqu'ici, permettez-moi de vous le dire, vous les avez suivis beaucoup plus que vous ne les avez dirigés; et si la rupture se faisait, je craindrais beaucoup pour vous qu'elle ne se fît pas à votre profit.

Mais enfin je laisse de côté l'avenir, je resle dans le préseal . Vous-même, monsieur le ministre, vous ne me rassurez pas. Vous nous avez dit dans la première délibération que la lui avait cette bonne fortune que, pour Taltaquer. ou devait lui faire un procès de tendance, que nous en étions réduits à signaler les périls que dans l'avenir et avec d'autres hommes elle pourrait faire courir à la religion et à la liberté; mais qu'à côté de ces périls éventuels, il y avait la garantie actuelle et certaine de votre respect pour la conscience religieuse, respect que vous avez toujours affirmé, auquel vous n'avez jamais dérogé, respect que vous avez proclamé dans une circonstance toute récente à la Chambre des députés ; et là-dessus vous avez fait la distinction entre la politique anticléricale, et la politique antireligieuse en reconnaissaat que votre politique avait été résolument anticléricale, mais en ajoutant que jamais elle n'avait été et qu'elle ne serait jamais une politique antireligieuse.

Eh bien je n'accepte pas, pour ma part, la question ain>i posée.

Je ne me préoccupe pas seulement de ce qui sera, je me | préoccupe de ce qui est. Je ne redoute pas seulement \os j successeurs : je vous redoute vous-même. {Très bien ! à droiic.) Je ne songe pas seulement à un péril qui pourra naître ; je suis très soucieux d'un péril qui est déjà né, qui est né par votre fait. Et ce qui fait à mon avis la gravité considérable

LA I.IBr.RTÉ I)E L'KNSEir.NKMKNT 133

du projet de loi. c'est qu'il sera dès aujourd'hui et entre vos mains, une arme au service d'une politique qui est bien réellement, dans la véritable acception du mot, une politique autireligieuse. (Nouoelles marques cV approbation sur les mêmes bancs.)

Et ici je ne parle pas de vos tendances, parce que vous pourriez m!3 dire que je les exagère ; je ne parle pas de vos intentions, parce qu'elles ne m'appartiennent pas et que je respecte toujours les intentions de mes adversaires. Je parle de vos actes ; ils appartiennent à la discussion et ils m'autorisent à vous dire que le projet de loi actuel vous a été inspiré par une politique antireligieuse, que c'est dans l'esprit de cette politique que vous l'appliquerez. {Très bien ! très bien ! à droite.)

Est-ce que ce projet de loi est isolé ? Est-ce qu'il n'est pas le couronnement d'un plan que vous poursuivez depuis votre entrée au ministère avec un acharnement que rien n'arrête, avec une préméditation que tout annonce 'f {Très bien! à droite.)

Croyez-vous donc que nous ne nous souvenions pas d'hier? Croyez-vous que nous ayons perdu la mémoire, ou bien croyezvous que les blessures que vous nous avez faites soient déjà cicatrisées? {Nouvelle approbation à droite.)

N'est-ce pas vous qui avez chassé les évoques et les représentants des autres religions des conseils d'enseignement, les prêtres et les ministres des autres cultes des commissions charitables, les frères et les sœurs de nombreuses écoles où la confiance des familles les soutenait? {Très bien! à droite.)

X'est-ce pas votre ministre de la guerre qui, malgré l'avis contraire des plus hautes autorités militaires dans le passé, de presque tous les généraux et chefs de corps dans le présent, a demandé, ou du moins a soutenu, appuyé, la destruction de l'aumônerie militaire pourchasser la religion de l'armée ? {Très bien ! très bien ! à droite.)

Et l'article 7, n'était-il pas vôtre ? Cet article, dont le Sénat n'a pas voulu accepter la complicité, est-ce que ce n'était pas de la politique antireligieuse en action ? {Adhésion à droite.)

Et les décrets du 29 mars ? Ah t vous nous disiez récemment que vous ne pouviez pas défaire arbitrairement ce que

les conseils académiques avaient l'ait iégalemônt ; eh bien, par les décrets du 29 mars, a-ous avez pris votre revanche contre le rejet de l'article 7 ; [Vioe appvobalioii à droite) et ce que le Sénat n'avait pas voulu vous permettre de faire légalement, vous l'avez fait arbitrairement. {Applaudissements sur les mêmes bancs.)

Il y avait dans le mini'^tère d'alors des hommes qui ne voulurent pas continuer cette tri-te besogne : a^ous restâtes président du conseil,, pour en a-^surer l'achèvement ; et alors nous avons vu les chapelles fermées, les domiciles violés, les religieux expulsés par la force, {Interruptions à gauche — Nouveaux applaudissements à droite) laccès de la justice ordmaire refusé aux proscrits, le tribunal des conflits consommant l'œuvre d'iniquité par une jurisprudence qui supprimait le recours. {Bravos à droite.)

Qu'est-ce donc que cela, sinon une politique antireligieuse, aboutissant à des proscriptions révolutionnaires ?

Et cette politique, est-ce que je ne la retrouve pas encore dans cette persécution qui, après avoir détruit le droit collectif des congrégations religieuses, s'acharne encore au droit individuel des religieux enseignanls, qui invente contre ce droit la théorie de l'immoralité professionnelle et qui trouve des juridictions disciplinaires pour la sanctionner ; qui appelle le sophisme au secours de la loi pour la tourner contre elle-même, et fait sortir l'oppression de la protection donnée à la liberté. (Très bien! et applaudissements à droite.)

Et vouiez- vous quelque chose de plus caractéristique encore ?

A gauche, ironicpiement. — Oui ! oui ! Un sénateur à droite. — Gela commence à bien faire I M. Chesnelong, se tournant vers la gauche. — Vous dites oui I Eh! bien, je vais vous satisfaire. La croix n'est pas apparemment l'enseigne de je ne sais quel cléricalisme dominateur ; c'est le signe de la rédemption des âmes et de leur liberté reconquise par un sacrihce divin qui fut la manifestation d'une grande puissance dans un grand amour. Qu'a fait de la croix M. le préfet de la Seine ? (rrè.s bien ! à droite.)

Et vous, monsieur le président du conseil, vous qui n'aviez rien ordonné au début, — vous l'avez dit et je le crois — lorsque vous avez tout su, lorsque le Sénat vous a rappelé

au respect do la loi et do la conscieace pu])iique, qu'avezvoLis lait? M. le préfet de la Seine est toujours aux Tuileries (Très bien! très bien! à droite. — Exclamations ironiques à fjauc/ie) et les croix sont toujours dans les greniers où sont entassés les mobiliers scolaires hors d'usage. (Applaudissements adroite.)

Un sénateur à gauche. — C'est un petit autodafé!

M. Chesnelong. — Je pourais poursuivre cette énuinération. {A la question! à gauclie.) Je suis tout à fait dans la discusLuon de l'article 1°'" {Oui ! oui! à droite), — c'est à l'occasion de cet article que M. le ministre nous avait dit : Vous n'avez rien à redouter de l'application de cette disposition ; elle sera modérée et bienveillante; car si ma politique est anticléricale, elle est aussi une politique respectueur-e de la religion. Je réponds à M. le ministre que je redoute l'article 1®' à cause de l'application qu'il en fera, parce que sa politique est antireligieuse. Je dis cela et je le prouve ; je suis donc bien dans la question. [Adhésion à droite.)

Je pourrais poursuivre cette douloureuse énumération; mais j'en ai dit assez pour caractériser cette politique antireligieuse qui est la vôtre, dont vous avez accepté la responsabilité et dont vous portez le poids devant la conscience publique et devant l'histoire.

Croyez-vous qu'il suffise d'un discours relativement modéré à la Chambre des députés pour effacer ces souvenirs de guerre et de discorde? Et d'ailleurs, qu'avez-vous donc fait à la Chambre des députés? Vous vous êtes opposé à une proposition extravagante, cela est vrai; mais vous avez retenu le moyen d'empêcher le recrutement du sacerdoce et de tuer le recrutement de l'enseignement libre. Je vous ledeinande, qu'est-ce donc qu'une politique qui, dans ses jours de modération, compromet, dans leurs conditions d'existence les plus nécessaires, des intérêts aussi considérables que ceux-ci : les vocations sacerdotales et le personnel de l'enseignement libre? {Oui! très bien ! très bien! à droite.)

Entre la politique de nos adversaires les plus acharnés et la votre, j'aperçois bien quelques différences. La leur est plus brutale, la vôtre est plus habile ; la leur est plus impatiente, la vôtre est plus méthodique. Ils disent carrément qu'ils veulent s'attaquer au catholicisme, vous dites, vous,

que VOUS êtes pléiade respect pour le catholicisme des coqscieaees, et que vous ne vous attaquez qu'au catholicisme politique.

Ils sont plus violents en paroles, vous êtes plus dangereux en fait. Mais eux et vous vous poursuivez un but commun, celui d'amener ce noble pays de France, qui se révolterait contre l'apostasie si on la lui proposait ouvertement et directement, de l'amsner, dis-je, par degrés, peu à peu, étape par étape, à une apostasie inconsciente qui serait le sceau de sa servitude et la préparation de sa décadence. {Applaudissements à droite.)

Voilà dans quel esprit vous appliquerez le projet de loi. II faut dire les choses comme on les pense et comme on les voit ; vous installerez l'irréligion dans l'école : vous ne l'appellerez pas par son nom, mais elle y sera; C3 que vous avez fait ne peut laisser aucun doute, à aucun esprit sensé et prévoyant, sur ce que vous ferez. (Adhésion à droite. — Oui! très bien .')

Il y a là, et c'est le dernier point que je voudrais préci-er, une véritable entreprise d'oppression contre la conscience chrétienne.

Quand, dans la première délibération, nous avons signalé ce caractère de votre loi, vous nous avez dit: Non, nous ne portons pas atteinte à votre liberté ; nous résistons simplement à votre domination!

Ah ! vous nou^ accusez de vouloir la domination; M. Foucher de Careil renouvelait tout à l'heure cette imputation.

Eh bien, voyons, consultons notre histoire d'hier et votre propre histoire. (Exclamations ironiques à gauche. — Parler ! ]>arle^ ! à droite.)

Rassurez-vous, messieurs de la gauche ; ce ne sera qu'un simple rapprochement ; peu de mots y suftlront. Ce ne sera pas long, et j'espère que ce sera décisif.

Vous êtes les maîtres depuis quatre ans...

Un sénateur à gauche. — Hélas ! si c'était vrai!

M. Chesnelong. — ... et ce court espace de quatre années vous a suffi pour saccager, en matière d'enseignement, tous nos droits et toutes nos libertés. (Moucenient et approbation à droite.)

A gauche. — Oh ! oh ! saccager !

M. Chesnelong. — Nous avous été, uous-rnômes les maîtres à deux époques, de 1849 à i8o2el de 1870 à 1875. Qu'avoQSnous fait "? Dans la première période, la loi de 18o0 ; et, dans la deuxième, la loi sur l'aumùaerie militaire et la loi de 1875, c'est-à-dire deux lois de liberté, sans privilège pour nous {Exclamations à gauche), et scius exclusion contre personne. (Trcs bien! à droite.)

Voilà le fait, voilà l'histoire; et maintenant, je vous le demande, où est l'esprit de domination ?

Mais cet esprit de domination, ii avait, dites-vous, envahi nos écoles, et il était représenté par le curé.

xMais, enfin, messieurs, est-ce que nous ne savons pas ce qui se passe dans les écoles? Est-ce que le curé y exerce une prépondérance dominante ? Est-ce qu'il est seul à les surveiller? Est-ce que, à côté de lui, il n'y a pas le maire, Tinspecteur d'académie, le préfet, le sous-préfet?

L'instituteur se préoccupe surtout d'obtenir la bienveillance de l'inspecteur primaire, qui est son chef immédiat, et de ne pas s'exposer à la disgrâce du préfet de qui dépend son sort.

Quant au curé, son action est sur l'arrière-plan; elle est toute morale {Dénégations à gauche); elle ne se traduit que par de rares conseils, et elle ne peut jamais s'imposer. Voilà la vérité, messieurs, et j'en appelle à tous ceux qui connaissent l'état des choses dans nos campagnes et qui jugent ces questions d'après la réalité des faits, et non pas au point de vue d'un parti-pris préconçu. (Approbation à droite.) Encore une fois, où est dans tout cela, l'esprit de domination qui peut justifier vos ombrages? (Rumeurs et réclamations à gauche. — Nouoel assentiment à droite.)

Mais, di'es-vous encore, à côté de la liberté des croyants, il y a la liberté des incroyants que vous devez sauvegarder, car l'école publique est ouverte à tous et vous ne pouvez pas y donner un enseignement dont la conscience de que'quesuns aurait à souffrir. Peu importe, avez-vous ajouté, que ceux-ci soient peu nombreux. L'argument du nombre n'est pas de mise dans les questions où le droit est engagé.

Mais qui donc veut porter atteinte à la liberté des incroyants ? Nous reprenons la loi de 1833 : chaque fois que dans les écoles se trouveront des enfants pour qui leurs pa-

138 LA LiuKKTh: i;:: l"::nseig.\e.ment

reiits m voudront pas d'inslruction religieuse,, qu'il y en ail plusieurs ou qu'il n'y en ait qu'un seul, nous acceptons que la loi inlcrdise au maître non seulement de la leur imposer, mais même de la leur offrir.

Que devient alors votre belle indignation contre le nombre qui veut étouffer le droit? Mais où est le droit que iious étouffons? Ne ri^posàt-il que sur une seule tète, nous demandons que le droit paternel soit respecté, et que la religion ne soit jamais enseignée contre la volonté des parent-^. A mon sens, le ; parents refuseront par là à l'enfant le pain de l'àme qu'il--. lui doivent, îious le i-egi-etlei-ous pour l'enfant; mais nous adm.ntons que la volonté du père soit obéie.

Ce que nous avons dit et ce que nous disons encore, c'est que, s'il est contraire à la liberté d'imposer l'enseignement religieux à ceux qui ne croient pas, il n'est pas moins contraire à la liberté d'Imposer un enseignement sans religion aux familles chrétiennes; et dans ce cas l'oppression est d'autant i)lus grave, d'autant plus inique que ces familles chrétiennes sont !a presque totalité et tout au moins l'immense majorité des familles françaises. C'est là seulement qu'apparaît l'argument du nombre, là et non pas ailleurs, pour montrer ce qu'il y a d'arrogant et d'exorbitant dans votre projet de loi.

Messieurs, l'Etat n'a aucune espèce d'autorité enseignante. 11 n'a pas le droit de créer une doctrine. Il a seulement un droit de tutelle sociale ; que pour seconder le progrès intellectuel et moral, il offre un enseignement dont il a la direction, il le peuL, mais à deux conditions : la première, c'est qu'il l'offrira à tous, sans l'imposer à personne; (Très bien! à droite) la seconde, c'est que cet enseignement .-era conforme à la conscience des familles qui lui confieront leurs enfants.

Eh bien, d'après votre loi, vous offrez un enseignement contraire à la conscience du plus grand nombre des familles françaises et vous imposez cet enseignement à la plupart de ces familles.

Voilà le fait, et cela n'a qu'un nom : c'est de la tyrannie pure. {Approbation à droite.) Et que l'honorable M. Foucher de Careil ne vienne pas ici faire des assimilations avec ce qui existe dans les pays étrangers ; vous trouverez dans cer-

LA LIBERTÉ DE L'ENSEIG.N L.M KN T loi)

tains pays l'obligation sans la laïcité ; vous trouverez daus d'autres pays l'obligation et la laïcité combinées; mais d'un cùté c'est une laïcité qui ne ressemble en aucune façon à la vôtre et, eu second lieu, il y a daus ces pays une grande variété d'établissements libres confessionnels qui sont fondés, protégés, encouragés, subventionnés par l'Etat, ce qui tempère la rigueur de l'obligation et sauve les droit; de la conscience. Mais nulle part, nulle part, entendez-vous, et en aucun ti.'mps, vous ne trouverez quelque chose de comparable à cette triple chaîne que vous voulez forger aujourd'hui : un enseignement ofiîciel antichrétien, un enseignement obligatoire, et, par surcroît, l'enseignement libre enserré dans un réseau de lois si habilement combinées que les unes Tempèchent da naître, les autres l'ompèchent de vivre et que les troisièmes enlin le tuent en pleine vie pour peu qu'il essaye, à travers tous les obstacles, de prendre un essor un peu hardi. (Applaudissements à droite.)

J'irai plus loin ; je vous dirai môme que l'ancien monopole valait mieux que le régime que vous nous préparez. L'ancien monopole soumettait les établissements libres à la nécessité de l'aulorisatioQ préalable, mais il n'excluait pas la religion, il la prenait au contraire pour base de l'enseignement, et il n'imposait pas l'obligation. Dans le monopole de fait que vous constituez, il y a la religion en moins et l'obligation en plus. Quant à l'autorisation préalable, nous l'avons vue passer lorsque nous avons voté la loi sur les brevets de capacité, et je me suis permis de a'Ous la dénoncer au passage.

Votre loi, les jacobins de 1793 l'auraient glorifiée, comme le disait tout à l'heure M. Oscar de Vallée, mais les libéraux de 1789, que vous invoquez sans cesse, l'auraient reniée; la société chrétienne de tous les temps y aurait vu l'abandon de sa foi et un outrage à ses droits. Si le Sénat vote la supression de l'instruction religieuse, il inaugurera un régime d'oppression qu'en matière d'enseignement la France n'avait jamais connu. {Bruit de conversations à gauche. — A droite: Très bien ! Parler ! paries!)

Je ne veux pas sortir de la discussion de l'article ^®^ A côté de ce que cette loi a de tyrannique, je ne veux pas vous montrer ce qu'elle a de ridicule : ses précautions mesquines, ses réglementations vexatoires, ses défiances ombrageuses.

ses pénalités impossibles. Vous avez fait cette loi comme si vous ne deviez vous trouver qu'en présence de l'indifférence qui se dérobe. Mais prenez garde : vous vous trouverez aussi en présence de la conscience qui ne veut pas fléchir.

Quoi ! vous afficherez publiquement le nom d'un père de famille pour le vouer au mépris public!

Vous le condamnerez à Tamende, vous le ferez conduire en prison ! Et si vous lui demandez quel est son crime, ce père pourra vous répondre en toute vérité :

Je suis chrétien, je ne veux pas imposer à mes enfants un enseignement antichrélien ! (Très bien! et applaudissements à droite.)

Nous sommes en France et on nous propose de telles lois ! et vous ne voyez pas ce qu'elles amassent de révoltes et d'indignation non seulement dans toutes les âmes chrétiennes, mais encore dans tous les cœurs généreux I

Et puis, monsieur le ministre, vous nous avez dit, et M. Foucher de Careil nous le répétait tout à l'heure, que cette loi serait, grâce à la séparation de la religion et de l'école, une loi de paix.

La paix sortant d'une telle loi !

Ah! messieurs, il v a deux paix qui sont toutes les deux honorables et qui sont dignes toutes deux d'un noble p:iys tel que le nôtre.

La première est la paix dans l'unité des doctrines, la paix dans la libre acceptation de la même vérité par les intelligences, la paix dans le libre dévouement de tous les cœurs aux mêmes devoirs. Je reconnais que les conditions de cette paix nous manquent aujourd'hui.

Mais il y en a une autre à laquelle nous, catholiques, sans rien abandonner de l'intégrité de nos principes, nous nous sommes toujours très loyalement prêtés... (Rumeurs et rires ironiques à gauche.} Oui, toujours! (Très bien! à droite.)

C'est la paix dans le respect de tous les droits et de toutes les consciences ; la paix dans la liberté généreusement accordée à tous, efficacement garantie pour tous.

Cette paix, la loi de 1830 l'avait faite (Exclamations à gauche), la loi de 187o l'avait complétée, et chaque fois que, depuis quatre ans, vous avez essayé de la troubler ou de la rompre, nous sommes venus ici, à cette tribune, vous sup-

plier d'en respecter les condilious nécessaires. {Approbation a droite.)

Mais la paix que vous nous oITrez aujourd'hui, ce serait la paix dans l'abdicatiou des croyances, dans la servitude des âmes, dans Topressiou des consciences. Cette paix, nous la répudions... {Très bien! à droite.)

M. DupouY. — C'est cela! vous voulez la guerre; nous le savons bieni {Rires à droite.)

M. Chësneloxg ' — ... nous souvenant que nous sommes les fils d'un pays qui préféra toujours la lutte à l'abaissement et que nous sommes aussi les fils d'une Eglise qui fut souvent opprimée, mais (jui no se laissa jamais asservir, {l^rès bien! et applaudissements à droite.)

Non I votre loi n'est pas une loi de paix, c'est une loi d'oppression et de discorde I Yoiià jiourquoi je vous supplia d'en repousser le principe en acceptant l'amendement de l'Lonorabie M. Oscar de Vallée. {21'ès bien! très bien! et applaudissements à droite. — L'orateur, en regagnant sa place, reçoit les félicitations de ses collègues. — Aux voix ! aux coix ! à gauche.)

Séance du 16 mars 1882

Remaniée par le Sénat et volée par la Chambre des députés, la loi revint au commencement de mars devant la Ilaute-Assemblée pour y recevoir une consécration définitive. — M. Chesnelong ne put s'empêcher de faire entendre une dernière protestation contre cette loi fatale, on demandant à propos de l'article 4 le rejet du principe même de l'obligation, au nom du double respect dû à l'autorité paternelle et à la liberté de conscience. L'instruction obligatoire, c'est presque partout l'école obligatoire, école dont on a chassé Dieu, car les écoles libres sont par la force même des choses très peu nombreuses dans les campagnes et l'éducation domestique ne peut être que le privilège d'une infime minorité. L'obligation constitue donc, dans ces conditions, une véritable tyrannie. Si l'Etat est incompétent en matière religieuse, il n'a pas pour cela le droit d'éliminer Dieu de l'école comme une chose inutile ou même dangereuse, sous prétexte d'émanciper les conscien- <;es. L'éducation sans Dieu donnée au nom de l'Etat constitue « une » idolâtrie nouvelle plus rodicr.le encore que l'idolâtrie antique, car » celle-ci défigurait Dieu, mais ne le niait pas; la vôtre nie Dieu et » déifie l'homme » ^ — Peu de jours après, la majorité servile du Sénat

1. Journal Officiel du 17 mars 1882. — Débats parlementaires. Sénat, p. 218 et suiv.

votait cette loi de 7nalhenr d'où est sortie Técole athée, socialiste et révolutionnaire.

M. Chesnelong. — Mon amendement équivaut à cela. Je ne me dissimule pas que cet article est le pivot du projet de loi, et que demander son rejet, c'est demander aussi le rejet de la plus grande partie de la loi elle-même ; mais souffrez que je îe dise, celte loi, à mon sens, est une loi mauvaise ; elle s'a!t;ique de la fa^on la plus grave et la plus dommageable aux conditions le^ plus nécessaires de la vie morale des âmes ei de la vie sociale du pays. {Très bien ! très bien ! à droite.)

Eh, jtien que, dans les deux précédentes délibérations, je Taie C(!mbaltue avec toute l'énergie dont je suis capable, je vous demande la permission de tenter un dernier effort, sinon pOLir entraîner vos convictions, — je n'ose pas l'espérer, — du moins pour remplir jusqu'au bout le devoir de défendre les miennes. {Très bien! très bien! à droite.)

Que le Sénat d'ailleurs, se rassure, je n'abuserai pas de son altcntion.

Après les dipcussions qui ont déjà eu lieu, ce n'est plus l'heure des Ion ? développements. Il s'agit de préciser et de conclure ; c'est < e que j'essayerai de faire.

Je ne dirai que peu de mois sur le principe de l'obligation, pris en lui-même ; je me bornerai à cet égard à bien caractériser le véritable point de dissentiment entre nos honorables contradicteurs et nous.

Xous voulons, comme eux, aussi ardemment et aussi passionnément qu'eux, la large diffusion de l'instruction primaire. Ce qui nous divise, c'est que, pour atteindre ce but, ils veulent entraver la liberté et organiser la contrainte. Nous, nous repoussons la contrainte, et, à côté de l'action si puissante de l'Etat, que nous acceptons pourvu qu'elle ne s'impose pas, nous voulons développer toutes les forces et toutes les énergies de la liberté.

Nous adir.ettons, comme eux, je n'ai pas besoin de le dire, le devoir moral du ])ère de famille, non seulement do faire instruire SCS enfants, mais encore de les élever, c'est l'expression si admirablement belle de notre langue, c'est-à-dire de tes faire monter à toute la hauteur de la dignité humaine par

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une culture iutcllecluellu appropriée à leurs besoins et une culture morale qui lus grandisse eu les préservant. Ce devoir, Dieu l'a gravé dans le cœur du père de famille,, en l'y mettant sous la garde de sa tendresse. Le code le consacre, d'ailleurs ; il n'est pas eu question! Ce qui est eu question, c'est la main mise de l'Etat sur la îamille ; c'est la police de l'Klat pénétrant dans les foyers domesli({ues. (7Vé.s bien! très bien I adroite.) C'est la compétence que le père tient de Dieu, pour la direction de l'éducation de son enfant, subordonnée à une compétence usurpée que l'Elat se donne à lui-même ; (•"e!l l'obligation légale, for-.-aut la volonté du [)èie et dominant son autorité.

Nous repoussons cette obligation, parce qu'elle chasse le respect de la famille en mettant en sus})ic;on légale l'autorité |)aternelle ; nous la repoussons, parce qu'clb ravit au père la liberté de son devoir et l'intégrité de son droit; nous la repoussons, surtout, parcequ'elle est inconciliable avec la liberté de conscience loyalement comprise et sincèrement pratiquée. (7'/'è.s bien! très bien! à droite.)

En 1872, mon honorable ami M. Ernoul disait, comme rappoi'teur d'une loi sur l'enseignement primaire bien difïerente de la vôtre, que le système d'obligation aboutit en pratique, quoi qu'on fasse, à un fonctionnaire jugeant, sous des menaces de pénalité légales, les questions les plus délicates qui louchent à la situation des familles, à leur conscience, à la formation de l'âme de l'enfant.

Je partage ce sentiment, et, pour ma part, je ne trouverais l'obligation bonne nulle part ni dans aucune condition. Je la comprendrais pourtant dans un pa3^s où, sur les principes de l'éducation, l'accord serait complet entre l'Etat, l'Eglise et les familles. Je la comprendrais encore dans un pays à croyances variées, où la liberté de l'enseignement serait entière, et cù cette liberté aurait fait son œuvre de telle façon que des écoles libres seraient ouvertes partout et que toutes les familles seraient en mesure de choisir celles qui conviendraient à leurs croyances et à leurs aspirations.

Mais dans un pays comme le notre, où, en matière d'enseignement, la puissance de l'Etat est si grande et où vous mettez chaque jour la liberté à la portion congrue ; dans un pays troublé par des dissensions profondes, dissensions qui

portent non seulement sur les principes de l'ordre politique, mais encore sur les principes de Tordre reli.q-ieux et de l'ordre social : dans un pays où. par suite, Técole officielle, au lieu d'être l'auxiliaire de la religion et le prolongement de la famille, — ce qui est son rôle naturel — deviendrait, sous l'influence de vos théories nouvelles, un foyer d'attaques contre la première et un instrument de domination contre la seconde, (Approbation à droite) la lil erté de conscience ne T)eut être sauvegardée que par le respect intégral du droit du père de famille, et votre obligation ne sera à coup sûr qu'uue oppression organisée. Voilà pourquoi nous la repoussons. (Nouvelles ruarqucs d'approbatioii sur les mêmes bancs. >

Mais j'ai hâte de sortir de ces généralités. Je tiens à rechercher le caractère spécial et particulièrement grave de l'obligation que vous nous proposez. Elle est telle cette obligation, que. quand je serais un partisan passionné de l'obligation en principe, je refuserais encore la vôtre dans les conditions où vous nous la présentez.

.\ juger, il est vrai, l'article 4 d'après son texte, il semble qu'en édictant l'enseignement obligatoire, vous voulez re-^pecter le droit du père de famille de choisir l'école de ses enfants, car cet article! admet. . . < Ilruit de conversât ions à l'extrême gauche.)

Voix à droite. — Attendez le silence !

M. Chesnelong. — Messieurs, la question est très grave. Elle a déjà été discutée dans les précédentes délibérations. Mais, à raison même de sa gravité, nous avons le désir bien légitime et bien naturel d'épuiser le droit de défendre nos idées. Je vous demande donc, messieurs, de m'accorder quelques instants d'attention.

Voix nombreuses à gauche. — Parlez ! Xous vous écoutons !

M. LE Président. — L'orateur use de son droit. Y- ^tre devoir est de l'écouter !

A gauche. — Mais nous Técoutons.

M. Chesnelong. — Je disais donc qu'à prendre l'aracle 4 du us son texte, il reconnaît au père de famille qui ne veut pas de l'enseignement officiel le droit, soit de faire élever son enfaut chez lui, soit de l'envoyer dans une école libre. Mr.is sur ce point, la loi n'est pas franche. Elle fait des concessions qui, dans la plupart des cas, seront purement illusoires, et elle a

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(les exigences qu'e'ie ne montre pas, I^a plupart des familles ne pourront pas profiter cri fait des facilités que la loi paraît leur donner ; il me sera très facile de l'établir. (Tfès bien ! très bien! à droite.)

Des écoles libres, il y en a dans les grands centres et nous les y maintiendrons a force de sacrifices, tant du moins qu'elles ne seront pas éloufîées par le réseau de lois oppressives que vous avez form/' autour d'elles. Mais dans les 28,000 communes de France «iui n'ont pas 2,000 âmes de population, il n'y a pas et il ne saurait y avoir d'école libre ; vous le savez et vous avez pris les précautions nécessaires pour que ces créations ne puissent pas môme être essayées. (TiX's bien! t/'ès bien! à droite.)

Et. ne me dites p;is qu'il restera aux pères de famille la ressource de l'éducatioi domestique. Si l'instruction au foyer est à la disposition des iavorisés de la fortune, elle n'esta la portée ni des familles {)auvres ni môme do celles dont la position est restreinte, c'est-à-dire de la grande masse des familles françaises. (Vive approbation à droite.) Venir dire à ces familles que leur liberté est sauve, parce qu'elles peuvent appeler un précepteur chez elles, alors que ce moyen coûteux d'éducation n'est pas à leur usage, alors que leur position le leur iuterdit, je le déclare, c'est une amère moquerie. {Très bien ! très bien! sur les mêmes bancs.)

Permettez-moi d'insister sur ce point, messieurs, car à mon sens c'est l'un des côtés les plus douloureux de la loi. Avez-vous bien réfléchi à la situation que vous faites au père de famille qui ne peut pas faire élever son enfant chez lui, qui ne peut pas l'envoyer dans une école libre éloignée de sa commune, et à qui vous imposez, par conséquent, l'école officielle après en avoir exclu la religion ?

Ne comprenez-vous pas quelle sera l'épouvantable douleur d'un père chrétien s'il se voit obligé de livrer l'àme de son enfant, parce que sa situation ne lui permet pas de la défendre ? {Très bien! très bien! à droite.)

Il y aura là plus qu'un outrage au droit, il y aura là un manque de respect à la pauvreté ; souffrez même que je le dise, il y aura là, non pas dans vos intentions, je le veux bien, mais dans les résultats forcés de la loi, une spéculation sur la pauvreté pour faire sortir de sa faiblesse môme une op-

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pression plus implacable. {Applaudii^scments à clrrAte. — Rumeurs à gauche.)

Toujours est-il ({mb, pour les liois quarts des familles françaises, i'instruLîion obiiga'oire aboutira à l'école officielle obligatoire.

Voilà le faiî, il est indénia b-e, vous n'avez pas pu le contester dans le? précédentes discussions ; vous ne pourrez pas da- A'antage le contester aujourd'bui.

Mais alors se pose la question de savoii- ce que sera l'école oî'llcielle.

C'est le point central de la discussion, et il iniîiorte de îe bien préciser pour déterminer la portée et l'éleudue de Tobiigatiou que vous imposez aux lamilies.

L'école ofiicieîle, dites-vous, sera neiitre: mais elle ne ser:; pas irréligieuse ; seulement la religion eu sera exclue. (Sourij-es approhn.ti fs à droite.)

Je ne veux pas revenir sur la démonstration que, pour ma part, j'ai eu l'honneur d'apporter deux fois à cette tribune : la première fois, à l'occasion de la discussion sur 'es lycées des filles ; la seconde fois, à l'occasion de la discussion actuelle, pour vous prouver que l'école neutre est une impossibilité. Mai? je demandi' la permission de citer à cet égard une parole dont l'autorité est bien imposante ; car ede émane de Léoa XIII, qui n'est pas seulemeut un grand pape, mais encore — personne ne le conteste — un très grand esprit.

Elî bien, dans une lettre adressée au cardinal-vicaire sur les éco'es libres de Rome, Léon XIII exprimait avec une inciimi>arab!e vigueur et une éuergique concision cette pensée, stir laquelle j'appelle votre sérieuse réflexion: « On ne peut j',as renouveler sur l'enfant le jugement de Salomon et le partager par un coup d'épée déraisonnable et cruel qui sépar- rait son inîeiligence de sa volonlé... » (Vioe aj-j.robationà di-oite.)

Comme cetîe parole est profonde ! et en même temps comme e.le est vraie î ?\oa. vous ne pouvez pas scinder en deux î'àme derearan!. lueître (\.'\u\ coté le sujet religieux, de l'autre le sujet scolaire, si je puis ainsi parler, et faire presque avec ces moitiés d'un même être deux existences distinctes qui ne seraient pas appelées à se rejoindre,

Cela est cou'raire à la nature des ciio -es, cela es! contraire

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