‹ Discours (volume 2)Chapitre 10 sur 73 · I.e projet fut adopté dans la séance du 7 mars · texte numérisé non relu

I.e projet fut adopté dans la séance du 7 mars

ÉMANC[PATION DES ESCLAVES

AUX COLONIKS FRANOAIRKS.

CHAMBHE DES PAIRS.

DlBcaa*lon dn projet de loi sur len celonlm

Sâsnce du 7 avril [845.

Un projet de loi ayant pour objet de préparer l'émancipiiliaa des noirs dans les colonies françaises avait é\é présenté par K. le viceamiral baron de Hackau, ministre de la marine, dès la session de l>l4i. 11 fut repris a celle de 184S; et la discussion s'ouvrit le 3 avril. Le projet du Gouvernement admettait en principe l'émancipalioD des noirs, et tendait d j arriver par une série de mesures graduelles. Dans ce but, il accordait aux noirs des droits de puissance paternelle et de propriété, tant immobilière que mobilière; il donnait en même temps aux cours d'assises une organisation nouvelle, destinée à protéger la personne de l'esclave contre les sévices des maîtres. La commission, par l'organe de M. Mérilhou, acceptait les bases du projet, mais repoussait le mode d'exécution proposé. Tandis que le Gouvernement demandait & statuer par des ordonnances sur les mesures d'amélioration dont la loi aurait consacré le principe, la commission voulait qu'il fût statué immédiatement et législativeraenl sur une partie de ces mesures, que quelques autres fussent réservées au pouvoir royal, et que les conseils coloniaux fussent associés à plusieurs règlements d'exécution.

M. le comte de Montalembert prononça, le 7 avril, dans la discussion générale, le discours suivant :

Messieurs,

Le sentiment qui me domine depuis le commencement de cette discussion, et qui me domine encore maintenant en montant à cette tribune, est celui de la surprise. Je m'étonne qu'à l'heure qu'il est, en l'an de grâce 1845, on en soit encore , dans une Chambre française , à discuter quand et comment le drapeau de la France cessera d'abriter non pas des serfs taillables et corvéables comme autrefois, mais des esclaves, que d'autres hommes peuvent astreindre au travail, vendre et flageller à leur gré. Oui, Messieurs, on en est encore là. On a beau dire que le principe de l'émancipation est admis ; l'engagement de mettre ce principe à exécution n'est pas encore pris, on vous l'a dit expressément dans le rapport de votre commission, et le premier pas qui vous est proposé pour arriver à la réalisation du principe, ce progrès si lent et si insuffisant , selon nous , rencontre la plus vive opposition.

Je m'en étonne, et je crains que la postérité ne prenne là une triste idée de l'amour et du goût qu'on a pour la liberté dans notre pays, dans ce pays où l'on voit une foule de journaux consacrés, selon leur dire, à la défense de la liberté, et voués en même temps à la défense du statu quo colonial ; dans ce pays où, par la plus étrange anomalie, on a fait disparaître jusqu'aux derniers vestiges de l'inégalité sociale et où l'on respecte l'exploitation de l'homme par l'homme; où Ton a détruit jusqu'aux derniers principes de raristocratie politique et où l'on maintient l'esclavage.

Je désire éviter jusqu'à l'ombre même de la déclamation. Je crois être dans les conditions d'une stricte et sévère impar-

6« KMANi;ll'.\T10> IIKS ESCLAVES

tialitf'-. Ma famille a possédé loiiglumps de gi-auds bieiis i Saint-Doiiiiiigiie, et je iHissèdi; encoi'c des terres dans une des Antilles anglaises. J'ai donc snbi les deux grandes catastrojihes colouiales, la révolle de Saint-Domingue el l'émandpatioii anglaise. C'est donc une conviction tempérée par une douloureuse e\i«nence et une complète im|^iartialité ([ui m'a amenii à me ranger parmi les partisans de i emaiieipatiun.

Je liens par trop de côtés aux colonies pour n'être |kis bien dis]K)s<i, et envers les colons, et envei-s les colonies ellesmêmes. Je désire sincèrement toutes les amélioratloQS qui [teuvent leur iHre accordées. Je désire ol je vei-rni avec la plus vive salisfaclion que le Gouvernement du roi propose les mesua'8 nécessaires pour fortifier ces rades , ces points si importants pour nuire marine. Je désire et je demande que les colons obtiennent des représentants aux Chambres législatives, l'inamovibilité des juges et toutes les autres garanties politiijucs et constitutionnelles qui appartiennent à la métru|iole. Je désire en outre qu'ils obtiennent tous les avantages commerciaux qu'exige leur position ; que , par un système douanier mieux combiné, un assure à leurs produits un marché stable et certain, et qu'on fasse disparaître le privilège trop longtemps accordé à une indusliie rivale et factice.

Je suis surtout d'accord avec la commission, loi-squ'eUe réclame pour les a)lonies le régime des lois, el qu'elle profite contre le système du gouvernement par ordoiiuauces. J'admets donc tous les dix)its que les colonies peuvent avoir à la sollicitude et à la protection du Gouvernement; je crois que le Guuvernement a pris envers elles de solennels et sérieux engagements, par la triste sanction qu'il a si longtemps accordée au trafic honteux de la traite el au maintien

wmmmmt^^mumm^mmi^^t^^^i^^^^^

de l'esclavage; je croîs qu'il leur doit tous les égards, tous les ménagements possibles, et en outre une indemnité nécessaire. Mais ce qu'il leur doit surtout, c'est la vérité; oui, c'est la vérité qui est le présent le plus précieux qu'il puisse leur faire; il faut à tout prix leur révéler la nature de leur position et de leurs devoirs envers la métropole et envei's l'humanité.

Les colons se sont figuré que la question de l'émancipation était enterrée, ajournée, en quelque sorte perdue. Il faut les détromper. Il faut, dans leur propre intérêt, et malgré eux, s'ils nous y réduisent, il faut les détourner d'attacher leur avenir, leur prospérité, leur destinée, leurs capitaux, au maintien d'un l'ordre social repoussé par l'expérience, par la liberté , par l'instinct de ce pays ; ordre social arriéré de deux siècles, même en ce qui touche à la race blanche, et où ils luttent pour une mauvaise cause contre le courant d^ idées et de la civilisation moderne. Il faut leur prouver ({ue la question n'est pas entre le maintien et l'abolition de l'esclavage, mais entre l'abolition simultanée et l'abolition progressive.

La loi actuelle est un pas dans celte carrière. Je regrette que le Gouvernement n'en ait pas fait un plus décisif, qu'il n ait pas adopté le projet de la majorité de la commission coloniale , en y ajoutant toutefois une modification importante sur le remploi, dans un but colonial, de l'indemnité à accorder. J'accepte cependant avec satisfaction cette loi comme un moyen de faciliter l'initiation des noirs aux deux bases de la société, à la famille et à la propriété. Plus indulgent que M. le comte Beugnot, j'adopte la loi dans son esprit, parce qu'elle me paraît un coup porté à ce statu quo, qui n'est autre chose que le maintien de l'esclavage. C'est l'esclavage au fond, qui est en question, et c'est du main-

lien de l'esclavage , de ce statu quo , que nos adversaires défendent, tout en admettant le principe de l'émancipation, i(ue je veux traiter en ce moment, en ajournant à un moment ultérieur la question de détails du projet de loi. Permettez-moî. dans ce vaste champ de bataille, de n'embrasser que deux points de vue, deux positions, celles précisément dont nos adversaires se sont enipai'és avec le plus de satis- Taction, et où ils croient être inexpugnables, savoir : d'abord l'exemple donné par TAugleterre dans les Antilles, et ensuite l'intérêt et la sécurité même de nos propres colonies.

En premier lieu, je trouve dans l'éniancipation anglaise un motif impérieux {tour l'émancipation française, et je déclare sans hésiter que cette émancipation a magniOquement et noblement réussi. Entendons-nous! elle n"a pas réus», je l'admets, sous le rapport économiqne. fl y a dans l'émand- Itatîon deux questions, deux rapports : le rapport économique et le rapport moral, le rapport politique. Sous le rapport économique, je l'admets, l'émancipation des colonies anglaises n'a pas réussi; elle n'a pas cependant écboué au point on on nous l'a dit. A la Jamaïque, la production a considérablement diminué , c'est vrai , ainsi que dans d'autres colonies. Mais à Antigne, à la Barbade, à la Trinité, à Maurice, il n'en a [>as été ainsi. Je n'entrerai pas dans des détails fatigants; je dirai seulement que, si la production sucrière a diminué de moitié ou d'un tiers dans la plupart des Iles anglaises, il n'en résulte pas la ruine complète de ces colonies.

L'émandpation anglaise a produit économiquement de mauvais résultats pour quatre causes ([ue nous pouvons toutes les quatre éviter.

La premii're cause a été le refus de concours, le refns opiniâtre des colons à toutes les mesures de transition qui avaient

été proposées par le gouyemement anglais , dans le but de rendre rémancipaiion facile et fayorable aux colons. Les colons anglais ont fait comme les nôtres, ils ont toujours opiniâtrement repoussé, contrecarré les mesures transitoires et modérées ; ils ont forcé le gouvernement, ils ont forcé lopinion publique de la métropole à avoir recours à ces mesures que vous trouvez si dures et si ruineuses pour eux.

La seconde cause de Téchec matériel de la mesure adoptée par le gouvernement anglais a été le non-emploi de l'indemnité coloniale dans un but colonial. Les 500 millions qui avaient été accordés aux colons pour Tindemnité de leurs esclaves afirancbis auraient dû être nécessairement employés dans un but colonial ; mais la loi anglaise s'est tue à ce sujet; ces 500 millions ont été gaspillés par vingt canaux divers, il en est résulté une perte complète, une perte sèche pour les et colonies.

En troisième lieu, il n*y a eu aucune mesure prise pour régulariser le travail libre. L'apprentissage a été abandonné avec une facilité déplorable, et Ton n'y a substitué aucun autre règlement, aucune autre mesure provisoire destinée à maintenir la proportion nécessaire entre les propriétaires et les laboureurs. C'était là ce qu'il fallait. Un comité présidé par M. Burnley, planteur connu de l'île de la Trinité, a déclaré que si l'on avait pris les mesures nécessaires pour maintenir cette proportion par des immigrations volontaires, si l'on avait réglé le travail libre^ le travail des affranchis, on aurait obtenu les meilleurs résulats, et l'on n'aurait eu qu'à se féliciter de l'émancipation. Ce comité a déclaré, et tous les hommes de sens ont été d'accord avec lui, que ce n'était pas le principe du travail libre qui était défectueux , mais le mode d'application de ce principe à une société naissante.

Voilà donc trois causes principales qui ont fait échouer

61 HMANCIP.VTION 1)KS KSCI.AVES

économie iiit'iiicnt la iiiesiu'o ilc réiEiaiicipiilion dans les

îles

angtai»!g.

Il ^ (!!! a unu (|iiatrième, c'est la concurrence tli;s sucres des Indes orientales, concurrence qui est devenue surtout redoutable depuis le moment de rémanci|)atioD dans les ilcs occidentales, car vous i'cnian}uei'ez que cetto production du suci-e oriental, qui ne s'élevait qu'à 7,000 tonneaux en 1830 ou iN31, s'est élevée depuis, et précisément au moment où l'émancipation s'accomplissait dans les Indes occidentales, à 70,000 tonneaux, c'est-à-dire qu'elle a décuplé,

Voilà quatre causes dont une seule aurait suflî pour amener le mauvais succèK de l'émancipation an(ilaise, qui toutes les quatre se sont trouvées réunies, et ijui toutes les quatre, je n'hésile pas à le dire, peuventètre évitées par nous, pourvu que la bonne volonté des colons soit d'aceonl avec la sagesse du Gouvernement.

Néanmoins, si la production, comme je disais tout à rbeure, a diminué, selon les versions les plus exagérées, d'une moitié, et selon les versions les plus indulj^enles et |>cut-ètre tes plus exactes, d'un quart seulement (prenons un tiers pour moyenne) ; si la production a ainsi diminué, il n'en résulte pas que les colonies anglaises soient aussi malheureuses qu'on le dit. Les noirs en masse n'ont pas abandonné le travail, et c'est dans le témoignage même de M. Layrle, de ce capitaine de la marine francise qui a été cité et invoi.|ué avanl-bier par M. le prince de la Moskowa, que je recueille ces documents précieux : les noirs se sont livrés depuis l'émancipation à une inmiensilé de travaux, mais à leur propre profit, eu terrassements, eu constructions, en plantations pour eux-mêmes. Et ce qui prouve le mieux tiue ces noirs ne sont lias tombés dans l'oisiveté cl dans la pauvreté qui la suit, c'est que la masse des exportations des produits rnéiropoli-

tains aux colonies occidentales n*a pas diminué. Je tiens ici rétat exact des importations des marchandises anglaises dans les colonies occidentales, et je trouve absolument le même chiffre, 64 millions en 1831, avant Témancipation, et 64 millions en 1842, neuf ans après Témancipation.

Vous voyez donc bien que la métropole n'a pas à se plaindre, comme on le prétend , du résultat de la mesure. Il n'y îi pas eu ruine pour les colonies ; il y a eu déplacement des intérêts ; il y a eu une transition pénible pour les colons , je Tavoue, mais les colonies elles-mêmes ne sont pas plongées dans cet abîme dont on nous a tracé un tableau si sombre. n reste aux colons, aux planteurs anciens une source de richesses certaines dans l'avenir, c'est la possession du sol ; et à côté d'eux il s'est créé une nouvelle société avec tous ses besoins, tous ses intérêts et toutes ses passions, si vous voulez , mais une société tout entière , une société affranchie, une société organisée sur les bases de la démocratie moderne, avec tous les besoins du luxe, de la richesse et de l'industrie que comporte une richesse pareille.

Persomie n'en doute en Angleterre, où l'on sait distinguer la cause des colonies en général de la cause personnelle et des intérêts privés des colons.

Biais quand même nous admettrions cet échec matériel réduit à des limites beaucoup plus étroites qu'on vous l'a présenté, quand même nous admettrions que l'Angleterre , entndnée par un sentiment moral, par un sentiment religieux , aagi avec prédpitation, avec passion et avec aveuglement dans son émancipation, il n'en faudrait pas moins constater et admettre que l'émancipation a complètement réussi sous le point de vue moral, sous le point de vue social.

Oui, Messieurs, et ici les témoignages, les témoignages compétents sont unanimes : huit cent mille esclaves, à un jour

CBorret. II. — DUcpun. II. 6

66 ËHAriClPATION DES ESCLAVES

<lonné, ont passé de l'esclavage, de la servitude dans sa forme la plus diii-e, la plus monstrueuse (personne ue le nie pour les colonies anglaises) , à la liberté, à la liberté la plus cornplèle, et cette transition s'est faite sans le moindre désordre, sans le moindre trouble, sans aucune effusion de sang, avei; moins de perturbation que n'en a offert aucune révolution politique quelconque en Europe et eu France.

C'est là un l'ésultat immense. Au lieu de ces massacres, au lieu de ces pillages qu'on a vus ici môme en Fi'anœ, lors lie notre première révolution, où il s'agissait d'un alTranchîssement politique et non jas d'un affrancbissement social , on a vu régner partout, parmi les noirs émancipes, l'ordre, ta tranquillité et la soumission au |)Ouvoir établi ; les rébellions it les empoisonnements ont disparu. C'est encore M. Layrle, cité par M. le prince de la flloskowa , contre l'émancipation , qui constate ces résultats.

Malgré l'indolence naturelle au!k nègres, ils out consacré ^'olontairemcut au travail les trois quarts du temps qu'ils étaient forcés d'y consacrer dans l'esclavage. C'est le rapport de M. le duc de Broglie qui le constate '. La criminalité de ces nouveaux affraucbis est moins grande que la criminalité des populations anglaises de la métropole. 11 y a un canton, celui de Sainlc-L^thcrine, où sur vingt mille nègres, ou u'a eu que six cas de poursuites criminelles. C'est un résultat auquel rien ne ressemble dans les possessions métropolitaines de l'Angleterre.

11 n'y a pas besoin de fouiller longtemps dans les stalistiques pour arriver à ce i-ésullat, il n'y a besoin que

' Ce rappoii avait eus léHgù par M, le iluc de Broglie, . jjiiioii cxim-parlemeuliiire, présidée par lui e1 cbaigée iD de r émancipation des nuira. C'est le documeut le plt m cloijuepi qui ail été puLliii en France sur celle ijueslion.

os inslfiiclif et ll^l

AUX COLONIL'S FRANÇAISES. 67

d'écouler et de voir. Les communications de l'Europe avec les Antilles sont devenues aussi fréquentes que faciles ; tous les quinze jours, des milliers, peut-être des millions de lettres, 'arrivent en Europe des différents points des colonies occidentales de la Grande-Bretagne; j ai longtemps habité un point où touchaient tous les quinze jours ces bâtiments, jamais je n'ai entendu parler d'aucun de ces désordres, de ces crimes, de ces excès, de ces dangers qui sembleraient devoir être inséparables d'une transition aussi brusque, aussi complète que celle qui s'est opérée dans ces îles anglaises.

C'est ainsi que se sont comportées le lendemain de l'émancipation , et depuis lors jusqu'à ce jour, ces populations si longtemps calomniées et qu'on affirmait ne pouvoir être conduites que par la violence et les châtiments , que par le fouet et les entraves.

Trois résultats ont été obtenus , trois résultats moraux et sociaux de la plus haute importance. En premier lieu , on a reconnu la possibilité de l'émancipation directe et complète sans désordres, sans réaction quelconque, contre les anciens maîtres. En second lieu, les nègres rendus à la liberté, loin de vouloir rétrograder à la barbarie, se sont montrés avides de tous les droits et de toutes les jouissances de la civilisation , peut-être même à un degré excessif.

En troisième lieu, cette race, qu'on prétendait ne pouvoir être conduite que par toutes les violences de la servitude, s'est .montrée on ne peut plus docile, on ne peut plus soumise, on ne peut plus obéissante aux autorités compétentes , aux magistrats qui lui étaient préposés.

Voilà donc trois résultats qui ne pourront être contestés l>ar personne, et qui ont été reconnus par les juges les plus compétents dans le parlement anglais. C'est pourquoi les

Q8 ÉMAPiCIPATlOS DES ESCLAVES

homme» les plus considérables et les plus pratiques ont pu rendre ces solennels témoignages des résultats de l'émancipation; l'un (lord Stanlej) n pu dire, dans la séance du 22 mors 1842 , lorsqu'on savait à quoi s'en tenir sur la suite de l'émancipation , que « les résultats de cette grande expérience ont surpassé les espérances les plus vives des hommes les plus ardents pour l'émancipation; » l'autre (sir Rotwrt l'eel). qui n'est pas à coup sûr un rêveur, un pliilanthropt ordinaire, qui ne saurait être rangé comme nous parmi ces fanatiques ou ces dupes dont parlait hier M. le mar<]uis d'AudilTret; sïr Robert Peel , qui est un homme essentiellement pratique, et qui avait été opposé à l'émancipation , a fait amende honorable et a déclaré que c'était In plus heureuse réforme dont le monde civilisé ait pu donner l'exemple.

Voilà des citations que mon noble ami M. le prince de la Moskowa aurait bien dû ne pas oublier, lui qui en n pris d'autres dans les discours des mêmes orateurs, mais qui portaient uniquement sur les résultats financiers de la mesure.

Je n'ai pas besoin de vous apporter ici les éloges décernés à cette mesure par les orateurs du parti whig ; ils on ont été les auteurs, et vous y verriez peut-être des complices de l'erreur; j'ai mieux aimé vous citer les paroles des deux premiers hommes d'État du parti tory, et démontrer ainsi l'u nion des deux grands partis anglais sur la nature heureuse des résultats de cette mesure.

Maintenant, Messieurs, il imjKjrte de reconnaTlre comment ces résultats ont été obtenus, et d'où proviennent cet ordre, cette tranquillité, cette soumission et celte moralité comparative de la race émancipée. Il faut le dire, il faut le proclamer bien haut, ils viennent de l'influence toute-puissante et

AUX COLOMËS FRANÇAISES. 69

toute bienfaisante des missionnaires protestants; c'est là ce qui a rendu si dociles et si sociaux , permettez-moi l'expression , les nègres afiranchis.

La domination des planteurs avait été d'abord minée par les missionnaires protestants, et , lorsqu'elle est tombée, les missionnaires les ont remplacés et avec toutes sortes d'avantages. Ces missionnaires, qui ont été l'objet de tant de persécutions et de dénonciations de la part des planteurs , ce sotit eux qui ont préservé plus tard la vie, les propriétés et la sécurité des planteurs.

Dans la grande insurrection de 1830 qui a amené et motivé l'émancipation, les missionnaires protestants ont fait tout ce qui dépendait d'eux pour pacifier, pour calmer les affranchis, et sir Robert Hill , le chef des magistrats spéciaux de la Jamaïque, a déclaré que la colonie devait plus à leur intervention qu'à celle de la force armée.

Postérieurement à l'émancipation, ils ont de même empêché la violation des lois, et ont maintenu cet ordre et cette tranquillité merveilleuse qui n'ont cessé de régner dans les colonies anglaises depuis cette émancipation.

Je suis bien impartial, Messieurs, dans cette question. Ces missionnaires, vous le savez , sont de toutes sortes de sectes : méthodistes, baptistes, indépendants, etc. : ma foi m'oblige à les regarder comme hérétiques, comme étrangers ou rebelles à la vérité que je professe ; mais elle ne m'oblige pas à méconnaître les immenses services qu'ils ont rendus à l'humanité et à l'émancipation. Je me plais au contraire à déclarer que Tœuvre des missionnaires anglais dans les Antilles est un des plus beaux spectacles qui aient été donnés à l'humanité. [Murmures (T approbation,)

On vient maintenant reprocher leur domination et leur égoîsme à ces missionnaires. Messieurs, quelle est l'ori-

gine et la nature de cette domination? Us dominent les nègres, dit-on , ils régnent sur eux. Je le crois bien ; et .i quel titre meilleur pourrait-on régner sur des hommes? Quoi! ils ont pris ces pauvres noirs, hommes et femmes, dans la nudité , et leur ont appris à se viîtir ; ils les ont pris dans la promiscuité la plus brutale , et les ont initiés au mariage ; ils les ont pris dans l'ignorance, et les ont dirigés vers la science; Us les ont pris dans les superstitions barbares dn fétichisme, et ils les ont menés à la lumière de rËvangiie: ils les ont pris enfin dans l'esclavage, et les ont conduits ii la liberté.

Et, après cela, on leur reproche la domination ipi'ils exercent ! Mais c'est la domination la plus légitime et la plus heureuse qui puisse être exercée par des hommes sur d'autres hommes. [Très-bien.) Oui, je n'hésite pas à le proclamer, la parole du missionnaire subsUtuée au fouet du commandeur dans la domination de la race noire, c'est le spectacle Itplus consolant, la révolution la plus heureuse que le dixneuvième siècle ait encore montres au monde, [Marques notnbreuses d assentiment .)

En admirantce spectacle, en le contemplant avec bonheur, mon cœur est saisi d'un triste sentiment; je suis humilié et affligé de penser que cette grande révolution ait eu lieu sous un autre drajicau que celui de la France, et sous une autre influence que celle du clergé catholique. C'est là un aveu qui me coûte, mais que je dois au culte invariable que ]"ai voué à la vérité. [Nouvelle approbation.)

Ceci me conduit, Messieurs, à examiner l'état de la religion dans nos colonies. Tous nos adversaires, M. te Itaroti Dupin, M, le prince de laMoskowa,M. le marquis d'Audiffn-l surtout, ont insisté avec élotpience et chaleur sur la nécessité de fonder el de consolider riniluence de la religion dans nos

colonies, et ils ont prétendu se faire une arme de cette nécessité contre tous ceux qui demandent un acheminement plus prompt vers Témancipation.

Messieurs, vous pouvez m'en croire, lorsque je vous dis quej^ai étudié ce côté de la question avec des préoccupations spéciales et avec une sollicitude affectueuse, j'ai fouillé dans tous les documents ofTiciels et non officiels qui nous ont été distribués; j'ai examiné avec le plus grand soin tout ce qui se rapporte à cette question , non-seulement dans les six cents pages dont parlait M. le baron Dupin et qui ont été mises sous les yeux de votre commission , mais encore dans tous les autres écrits qui ont été distribués à la Chainhre. Eh bien! je suis obligé de le dire, le résultat consciencieux de ces études approfondies , le voici : c'est que la moralisation, l'instruction religieuse, dans nos colonies, sont à l'état de fiction. Voilà ma conviction la plus profonde, la plus sincère. [Mouvement.) Il y a là une infériorité évidente et humiliante pour nous à l'égard des colonies anglaises. Et ici je ne parlerai pas seulement des colonies anglaises oii dominent uniquement des missionnaires protestants, je parlerai des colonies anglaises où le catholicisme existe, et où il y a des missionnaires catholiques , à Sainte-Lucie , à Grenade, à la Trinité. Eh bien ! dans ces colonies, l'œuvre de la moralisation religieuse est bien autrement complète, bien autrement' pratique, bien autrement profonde que dans les colonies françaises.

Je sais qu'il règne à ce sujet des versions contradictoires. Les dépositions du clergé sont , en général , quoique avec beaucoup de contradictions, favorables à la thèse de nos honorables adversaires; les dépositions des magistrats lui sont, et presque toujours, contraires. J'avoue qu'il m'est impossible de ne pas partager l'avis de ces derniers, l'avis des ma-

7Î l;MA^CIPAT10N UES ESCLAVES

gistrats; et je suis arrivé au résultat établi ctdéGni IristemeDl |iar le procureur du roi de l'île Bourbon, dans ce passage des (locuments sur le palrouage (p. 79), où il dit : u La moralii^tion des esclaves âgés est restée dans la plus complète stagnation. ■»

Ce que dit ce procureur du roi de son ari-ondissenient , je n'hésite pas à le dire et à le déclarer de l'ensemble des colonies fran^raises.

La Taute d'un état si triste et si humiliant peut être attribuée , selon moi , à trois ordres de coupables : au clergé d'abord; au gouvernement ensuite; et, en dernier lieu, aux colons.

■le connais les difiîcultés de la position du clei^é colonial.

Je sais, et je le disais tout à l'heure^ que les missionnaires anglais se sont attiré la haine et les pei'siicutions des planteurs anglais, en se déclarant les apôtres de l'atTrancfaîsscnieut. Je sais encore que le clergé des îles Françaises n'a rien fait de semblable; qu'il est très-bien avec les planteurs ; qu'il vit en très-bonne intelligence avec eux. Je ne veux pas assurément en conclure qu'il est complice de l'esclavage; mais, ce que je n'hésite pas à en conclure, c'est qu'il n'a pas montré ce zèle apostolique, cet indomptable courage, celte austère indépendance que montre toujours le clergé en France, qui lui attirent souvent eu France des blâmes, des critiques, de la malveillance, mais qui lui attirent aussi l'admiration , la sympathie de tous ceux qui savent ce i;[ue c'est que U religion , et ce qui établit son empire sur les cœurs. Aux colonies, le clergé , sauf des exceptions recommandables , est Uède ; c'est l'expression du gouveraeur de la Guadeloupe dans sa dépêche du 2 novembre 1841, elle n'est que trop justifiée par les faits.

J'excepte de ce jugement les frères des écoles ehréliennes.

dont réloge est unanime, et qui ont été appréciés dans tous les documents ministériels comme ils méritent de l*éire. J^ai même tu avec satisfaction qu'à cette occasion du moins et au delà des mers les documents officiels savaient rendre une certaine justice aux congrégations religieuses en général et même aux missionnaires.

Je place le gouvernement au second rang dans Ténumération des coupables. Le gouvernement est très- bien disposé pour la propagation de la religion dans les colonies, en ce qui toucbe à Taisent, en ce qui touche aux sacrifices pécuniaires ; je ne doute pas qu'il n'en ait fait de considérables et qu'il ne soit disposé à en faire de plus considérables encore. Mais c*est un devoir pour moi de déclarer ici que son système pèche par la base ; ce n'est pas en donnant des fonds plus ou moins considérables aux frères des écoles chrétiennes et au dergé colonial qu'il pourra arriver au but qu'il se propose ; c'est surtout en consolidant l'autorité ecclésiastique, en établissant l'empire du clergé ou l'organisation du clergé sur ses bases légitimes et naturelles, c'est-à-dire sur l'épiscopat. Tant que vous n'aurez pas des évoques dans nos colonies, vous n'aurez pas et vous ne pourrez pas avoir un clergé actif, régulier et indépéifdant des influences locales. Cela est évident pour quiconque connaît et la nature de la société coloniale et la nature de la société ecclésiastique. Tant qu'il y aura des gDUTd*neurs qui pourront dire comme un certain gouverneur de la Guadeloupe : « C'est moi qui suis évêque ici , » vous n'aurez pas de clergé véritable; vous n'aurez pas de clergé digne de ce nom dans vos îles françaises.

Comment, Messieurs, dans les îles anglaises, dans les ties soumises à cette puissance protestante, on trouve des évêques catholiques , des évêques reconnus comme tels , soldés comme tels par le gouvernement anglais ; à la Tri-

7i Gmancipation des esclaves

nité , à Demérari , à l'île Maurice , il y a des évêques catholiques, reconnus et soldés par une puissance protestante. El vous, puissance catholique, ou soi-disant telle, tous vous opposez, vous vous refusez à ce qu'il existe dans nos colonies des évêques, des vicaires apostoliques avec le caractère épbcopal !

Je regrette profondément de voir ces mêmes dispositions de répulsion manifestées et constatées à la fin des procès-verbaux de la commission coloniale , et reproduites , si je ne me trompe, jjar les deux honorables commissaires du roi qui nssistent aujourd'hui à la séanœ.

Eh bien! tant que vous vous refuserez ii cotte condition sine qua non de TinOuence religieuse du catholicisme dans vos colonies , vous serez punis par où vous avez péché ; c'est-à-dire que cette inlluence religieuse que vous désirez fortifier, vous ne l'aurez pas, et sans elle vous ne ferez que des ruines,

Après le clergé et le (jouvernement , je suis bien obligé de faire la part des colons. Ici , me défiant do mes propres jugements, de mes propres impressions, je vous demande la pei-mission de citer brièvement les opinions , les dépositions solennelles, formelles et publiques, prises non pas dans tel ou tel pamphlet , telle ou telle dénonciation faite par les amis de l'émancipation , mais prisés dans les documents offidels publiés par M. le ministre de la marine, et émanés des autorités ecclésiastiques et des autorités judiciaires des colonies.

(jue dit le préfet apostolique de la Martinique? « Les maîtres ne secondent point ou ne veulent pas seconder la propegation de l'instruction religieuse. » C'est là ce qu'il dit dans son rapport écrit.

Plus tiird , mandé devant la commission coloniale pri-

sidée par le duc de Broglie, le même préfet apostoliqu(î dit ( p. 94 du Rapport du duc de Broglie) : « La majorité Toit aTec défiance tous les efiTorts qu'on yeut faire pour la moralisation des noirs par renseignement religieux , parce qu'ils y voient le prélude de l'affranchissement . » Vous l'entendez , Messieurs , ils ne veulent précisément pas de ce prélude que nos honorables adversaires affirment être nécessaire et pouvoir tenir lieu de tout autre changement actuel !

Le préfet apostolique de la Guadeloupe dit , toujours dans ces mêmes documents, p. 813 du Rapport sur le patronage : c La plupart des maîtres de la Grande-Terre regardent l'instruction des noirs comme un moyen politique mis en œuvre pour préparer les voies à l'émancipation ; ils ne voient pas tTec moins de répugnance la visite des prêtres que celle des magistrats. » Le curé du Garbet, cité par le procureur du roi de Saint-Pierre au Rapport de M. de Rroglie, p. 125, (( se Toit accueilli avec tant de répugnance dans sa paroisse , qu'il s'est décidé à n'aller que là où il est appelé , et il n'a été appelé nulle part. » Le curé de Saint-Denis, à Bourbon, se plaint « de l'injuste et maudite corvée du dimanche, qui rend la messe et le catéchisme impossibles. » [Documents sur le patronage^ p. 545.)

Voilà quelques-uns des témoignages émanés de l'autorité ecclésiastique.

Que disent maintenant les magistrats, plus impartiaux sans doute, si vous voulez , et dont l'autorité doit être plus

imposante.

Écoutez le procureur du roi de la Basse-Terre : « Un grand nombre de propriétaires voient dans les leçons de la charité et de la religion des tendances destructives de l'esclavage, et n'y doonent qu'un semblant de concours. »

•eligieuse

Le piflcureur du roi de Cayenne : « L'instruction r i;st nulle; personne ne s'en occupe. »

Celui de Fort-Royal : « Les habitants rétrogrades ont du l'antipathie contre rétablissement de l'enseignement ivlifiieux. «

Celui de la Pointe-à-Pilre : « Le maître ne se montre p;is plus empressé à inspirer la religion à ses esclaves, qu'il n'est soucieux lui-même de la pratiquer ou de s'en instruire. »

Enlin celui de Saint- Pierre-Martinique : « On repousse l'instruction religieuse dans la commune du Prêcheur, comme dans la plupart des autres communes, par un syslènie d'hostilité bien arrêté contre tous les actes du Gouvernement ([ui ont pour but plus on moins évident l'abolition de l'esclavage. »

Après CCS témoignages si imposants, n'at-je pas le droit de persister à dire que la moralisation religieuse parmi nos esclaves est à l'état de liction ?

La statistique publiée par le Gouvernement donne absolument les mêmes l'ésultats.

Ainsi, à la Martinique, sur 960 habitations visitéen, 280 ont une instruction religieuse nulle.

A la Guadeloupe, sur 1,200, — 672, c'est-à-dire U moitié.

A Cayenne, surSOO, — 170.

A Bourbon , sur 986, — 680 , c'est-à-dire plus des tiers.

Assurément il doit y avoir, il y a des exceptions trèshonorables^ auxquelles je m'empresse de rendre hommage; mais ces exceptions mêmes, qui constatent que partout où des efTorls ont été tentés on a réussi au delà de toute espCTîince, ne rendent que d'autant plus coupable l'abstnce

à-dir^^ des*affl^

à peu près complète de cette influence religieuse, qu'on nous oppose comme devant tenir lieu de Tabolition de TesclaTage.

Ne croyez pas , du reste, que je regarde les noirs euxmêmes conmie tout à fiait étrangers à ce triste état de l'instruction religieuse. Je ne suis pas philanthrope au point de croire que leur couleur ou même leur malheur leur ont donné toutes les vertus. Je les crois atteints, comme tous les honunes , de dispositions naturellement vicieuses, et je crois que l'esclavage a considérablement augmenté ces dispositions. Mais ce que je dis, c'est que la liberté seule pourra les corriger, et qu'il est insensé de travailler à leur régénération morale dans le vague et avec l'ajournement indéfini de l'émancipation. Le noir aimera, comprendra, pratiquera la religion , l'instruction , le mariage , le travail , mais tout cela à une seule condition , c'est de voir au bout la liberté ; car la liberté, c'est là au fond sa première religion. Il est évidemment capable de tout cela , capable au plus haut degré de la religion, du sentiment religieux, il est très-capable de l'instruction , il est capable , à un certain degré, du travail. U est tout cela aux îles anglaises; il n'est rien de tout cela aux îles françaises. Et pourquoi? Parce que, dans les îles anglaises, il y a été conduit par la liberté, tandis que , dans les îles françaises, il ne la voit pas même dans l'avenir.

Quand les prêtres lui prêcheront la religion en vue de la liberté, ils réussiront. Mais, quand le noir ne verra dans le prêtre qui lui prêche la soumission et l'obéissance qu'un complice plus ou moins autorisé de son maître, il n'écoutera pas ou il écoutera avec distraction et contrainte. De même quand on lui offrira l'instruction dans l'esclavage, il n'y verra qu'une fatigue de plus. Offrez-la lui dans la li-

berté , et il en sera tellement capable , tellement avide , i|u'un délégué des colonies, l'honorable M. Jollivet, député, dans un de ses écrits que j'ai lu avec beaucoup d'inlérôt et (^'attention , reproche précisément aux noirs éniand- |»és des lies anglaises d'avoir trop de goût ponr l'instruction supérieure,

n eu est de même du mariage. On nous cite toujours oomme un trait contraire à la moralité et à rintelligence des noirs leur répulsion pour le mariage. Cette répulsion n'existe que dans l'état d'esclavage. L'esclave ne se marie pas volontiei-s, lorsque d'abord il est privé de ce qui fwt la base mcme du mariage, la liberté du choix ; lorsque sa femme pourrait être déixjuillée et fouettée nue devant ses compagnons d'esclavage, lorsqu'elle est exposée aux passions de son maître et lorsqu'un nègre pourra répondre comme beaucoup d'entre eux l'ont fait à leur curé , au dire du procureur du roi de Fort-Royal : « Pas si l)ote! mon maître prendrait ma femme le lendemain de mon mariage, >> {Mouvement. )

Après tout ce que je viens de citer, u'aurai-je pas encore le droit de dire que les colons ne travaillent pas sincèrement à faciliter l'émancipation , comme le prétendent leurs défenseurs, par les progrès de l'instruction religieuse? Évidemment , et à part les exceptions que je reconnais, il y a là , dans toute celte sollicitude si vantée pour le progrès religieux , un langage de convention , et non pas une pratique sérieuse. Car, on général , remarquez-le , Messieurs , il y a parmi les adversaires de l'abolition deux langages et surtout deux conduites, l'nn à l'usage des délégués et des défenseurs très-éloquents qu'elles ont dans la métropole et même dans cette enceinte , et l'autre a l'usage des planteurs et des conseils coloniaux. Ceux-ci m^me savent assez habile-

ment modifier leur attitude. En premier lieu , ils commenœnt par ne reconnaître ni le droit ni le fait de Tabolition de Teflclavage , ce qui doit déconcerter un peu ceux qui d'entre leurs défenseurs se posent ici en abolitionnistes ardents, affectueux , et qui affirment seulement ne pas Touloir de Tabolition immédiate.

Le conseil colonial de la Martinique tient un tout autre langage. Dans la déclaration du 2 mars 1841 , il proteste contre toute émancipation quelconque. Celui de Bourbon, à la date de novembre 1836, déclare que Tabolition de Tescla- Tage sera toujours incompatible avec Tordre et la sécurité publique. Plus loin, il a dit, cela est cité dans le Rapport de M. le duc de Broglie , que Tesclayage est un instrument providentiel et permanent de la civilisation. « Cette institution, ditnil, u'a pas été créée par la loi humaine et pour les colonies seulement^ mais elle existe de temps immémorial, en vertu peutêtre d'une loi plus forte et plus élevée que toutes les autres. » Voilà le langage qu'on tient ou qu'on tenait aux colonies. Il me semble qu'il y a là de quoi justifier la défiance que M. le prince de la Moskowa reprochait avant- hier au ministre de la marine de nourrir à l'endroit des conseils généraux.

Après cela, je l'avoue, quand ils voient qu'on vient sérieusementà traiter de l'émancipation, ils changent de langage : ils disent : a Nous voulons bien, mais les moyens que vous proposez sont mauvais. » Et eux n'en proposent aucun ; ils se bornent à critiquer tous ceux que le Gouvernement ou les amis de l'émancipation mettent en avant. Us ont commencé par repousser la mesure indispensable du recensement. Je ne reviendrai pas à cet égard sur ce qu'a si bien dit M. le comte Beugnot. Us ont repoussé ensuite la loi d'expropriation forcée qui était cependant pour eux un moyen très -simple de rétablir leur crédit dans la métropole. Puis ils ont attaqué de

m rmvncipatiok des esclaves

toutes leurs forces l'ordonnanœ sur le patronage, mesure

modérée et tout à fait préparatoire.

Je ne veux pas fatiguer la Chambre en énnmérant ici les preuves nombreuses de l'étrange opposition que cette mesure a rencontrée aux colonies. M . le comte Beugnot en a dit quelques mots; je veux seulement vous citer deux traits pour vous indiquer l'esprit de conciliation et de sympathie respectueuses qu'on manifeste aux colonies pour les progrès àv l'abolition graduelle.

Le substitut du procureur du roi de Saint-Pierre déclare, à la date du 18 décembre 1842 : « Je ne puis rendre aucun compte sur l'état moral et disciplinaire des esclaves de cetU' habitation : les manifcsLittons du maître et de son fils m'en ontem|jêché. Ils ont crié malheur sur l'esclave inlerrogé; ils ont même menacé de fouetter celui qui s'aviserait de me donner les renseignements qtie je désirais. J'ai signifié procèsverbal, et, pour éviter le scandale, je me suis retiré. » [Domments sur le patronage, p. 36.)

Ailleurs, et six mois plus lard, en mai 1843, le procureur du roi, faisant sa tournée au Prêcheur, rencontre la même résistance. A l'arrivée de ce magistrat, un maître osa s'écrier : « Cinquante coups de fouet au premier noir qui réiKindra aux questions qui lui seront faites. » {Documents sur lepalronafje, p. 44).

Jugez, Messieurs, si c'est ainsi qu'on s'y prend pour encourager les noii-s à répondre au magistrat quand il est là; jugez de ce qui doit se passer quand le magistrat a le dos tourné ; jugez aussi de l'exactitude de ces descriptions de vie patriarcale, pastorale, de cette vie d'idylle que nous présentaient dernièrement les défenseurs du régime colonial. [Mouvements divers.)

M. LK PBiNCE DE LA MOSKowA. Nous uous en rappor-

tons, à cet égard , aux déclarations du gouvernement. M. LE COMTE DE MoNTALEMBERT. M. le uiinlstre de la marine, comme vient de le rappeler M. le prince de la Moskowa, nous a déclaré que, depuis, Tordonnance sur le patronage avait été en définitive acceptée et exécutée. Je le crois bien. Messieurs! Comment ! on aurait souffert dans une colonie française et sous le drapeau de la France que des particuliers répondissent indéfiniment ainsi aux agents de la loi ! C'eût été là un état permanent ! Qui donc pourrait jamais le supposer?

Mais je m'arme de cette déclaration de M. le ministre de la marine^ de ce résultat obtenu, contre la thèse de nos adversaires. Si les propriétaires coloniaux ont fini par accepter Tordomiance sur le patronage après y avoir opposé une résistance si violente, je crois qu'on peut en conclure qu'ils finiront aussi par accepter et par exécuter avec la même facilité les dispositions sur le pécule et le rachat forcé que leurs partisans combattent aujourd'hui avec tant de virulence. Voilà la conclusion que j'en tire, et j'espère que le Gouvernement fera comme moi, j'espère qu'il ne sera ni effrayé ni découragé par la résistance qu'il rencontre aujourd'hui, pas plus qu'il n'a été effrayé et découragé pai- les résistances qu'il a rencontrées à l'ordonnance sur le patronage. [Très-bien /) Messieurs , dans cette grande cause , il y a deux principes incontestables : le premier, c'est la nécessité de ne pas proclamer la liberté sans préparation et sans transition. A cet égard, tout le monde est d'accord, ceux qui veulent la liberté conmie ceux qui ne la veulent pas ; tout le monde est d'accord qu'il ne faut pas déclarer l'émancipation demain, comme l'on t fait à un jour donné les Anglais.

Mais il est un autre principe sur lequel nous ne sommes pas d'accord, nous abolitionistes, avec nos adversaire : c'est l'urgence inmiédiate de cette préparation, c'est la nécessité de

Obivret. ii. — Dtoeoart. II. 6

82 ÉMANCIPATION DKS ESCLAVES

ne pas alteadre iDdéfiniment, non jwur émanciper, mais pour préparer. C'est là la dUléivuce qu'il y a entre les uboliliunistcs nombreux <[uî se sont inanilestcs à nous ces jours dernière, et nous autres aboli liunistes purs.

Je demande à i-cvcndiquer pour nous c«tle épithètc , pour nous distinguer de toutes ces nouvelles catégories d'abolitionistes , dos abolitiunîstes circonspects , conune M. le prince de la Moskowa, et des abolilionislos tempérés, comme M, le général Cubières. Je déclare donc que nous, abolitionistes purs, nous voulons des mesures immédiates, tandis que les autres abolitionistes, les clix-onspects et les tempén^^, ne veulent rien du tout. [On rit.)

Voila la grande différence enti'e eux et nous : nous, émancipaleurs, nous trouvons toutes les mesures de transition bonnes et acceptables, même quand elles nous semblent însuflisanles. Il en est tout autrement de nos émules, qui les repoussent toutes sans distinction.

Mais, Messieurs , qu'on nous cite donc une mesure qu'ils aient jamais approuvée ; je ne vois chez eux que des critiques, jamais une idée, jamais une projiosition acceptée. Ils trouvent à toutes choses, quelles qu'elles soient, un danger extrême, un obstacle insurmontable ; ils repoussent absolument tout ce que pi-o[>ose le Gouvernement ou les {uu'tisans de l'émancipation; ils ne veulent pas, comme le disait Al. le baron Uupin en 1842, de mesures qui pourraient aboutir par voie d'insinuation au changement de l'étal social des colonies; ils déclinent, comme le conseil de la liuadeloupe eu 184i (cité par M. Jollivel) que le changement ne [leut se faire utilement que par la marche naturelle des choses. Or, cette marche naturelle, d'après les discoui-s que vous avez entendus, je crois pouvoir la détinir cumnie n'étant autre chose qu'une halte dans le stalu quo. ils ont même traité à& faiblesse mi-

nisiérielle rinstitution de la commbsion coloniale présidée par M. le duc de Broglie. C'est le conseil de la Martinique qui s'exprimait ainsi.

Vous pouvez juger des mesures progressives qu'ils adopleraient quand ils regardent conune une faiblesse ministérielle la création d'une commission composée des hommes les plus éminents de cette Chambre et de l'administration, chargés seulement d'examiner, non de trancher les questions coloniales.

Le conseil de la Guyane, lui, est plus franc : le 19 janvier i 841 (toujours selon l'honorable M. JoUivet), il a déclaré sa complète impuissance à formuler un système quelconque d'émancipation : c'est plus simple.

En un mot, ils aboutissent au néant sous la forme de l'attente. Pour eux^ tout l'avenir consiste à attendre. Or voici ce que dit de ce système un de nos plus illustres collègues, dont nous regrettons tous l'absence, M. le duc de Broglie : « Attendre est sage, à la condition d'attendre quelque chose ; mais attendre pour attendre, attendre par pure insouciance ou par pure irrésolution, faute d'avoir assez de bon sens pour se décider et assez de courage pour se mettre à l'œuvre, c'est le pire de tous les partis et le plus certain de tous les dangers. » [Mouvement d! approbation.)

Je ne connais rien qui définisse mieux le système adopté par les colonies et leurs défenseurs.

J'irai plus loin que le noble duc^ et je chercherai à définir et à expliquer le plus certain de tous les dangers.

Voici en quoi il consiste : si vous agissez, vous restez maîtres du terrain; si vous n'agissez pas, d'autres agiront à votre place, toute la question est là. Si vous voulez travailler sincèrement, promptement, immédiatement, à l'émancipation, TOUS l'obtiendrez avec deux corollaires indispensables et inap-

préciables poiir vous : vous l'obtiendrez graduellement, et vous i'olitiendrez .ivec indi-mnité. Si vous ne \0ule7 pas y travaillfr, si vous adoptez jwur tout système l'ajournement îndéQni, la contradiction indéiinie, vous n'aurez pas moins l'émancipation, vous l'aurez tont à fait autant et tout à fait de même, mais vous l'aurez sans gradation et sans indemnité.

Ici encore l'exemple de l'Angleterre me parait concluant et invincible.

Les colons anglais ont fait précisément ce que vous faites. Ils avaient au moins pour excuse de n'être pas éclairés comme voua par l'expérience. En 1823, en 1826, et à d'autres époques, le gouvernenient conservateur de l'Angleterre, le gouvernement tory, surtout lord Datburst, qui était ministre des colonies, leur ont proposé des mesures ti-ansitoires, leur ont dit : De grâce, mettez-vous d'accord avec nous, travaillez de concert avec nous. 11 est impossible de résister à l'émancipation à une éjKiquc donnée; entendez-vous donc avec nous, et nous la rendrons aussi douce, aussi facile pour vous que possible.

Lus colons anglais n'ont pas écouté ce langage. Qu'en est-il résulté? En 1830 ou 1S31 , une insurrection terrible; en 1833, l'émancipation avec apprentissage; eu 1837 ou 1838, abolition même de l'apprentissage, libération complète des nègres, et, suivant vous, ruine des colons anglais.

Voilà ce qu'ils ont gagné par leur obstination ; voîlà les résultats auxquels ils sont arrivés, résultats que vous connaissez, que vous redoutez, que vous dénoncez, et auxquels vous courez tout droit comme eux et avec le même aveuglement.

Je dis plus : votre position est beaucoup pire. Ils avaient, eux, des motifs pour excuser leur aveuglement ; et vous n'eu avez pas; ils n'avaient pas à craindre les deux grands dangers

qui TOUS menacent : le danger du voisinage et le danger de la guerre.

Ils n'avaient pas, eux, le voisinage de la liberté. Vous n'admettez pas Saint-Domingue comme un exemple favorable à la liberté ; et je ne crois pas non plus qu'il ait exercé aucune influence sur la Jamaïque, sur les colonies anglaises. Les colons anglais pouvaient donc dire : Nous ne voulons pas de l'émancipation ; nous avons à côté de nous Cuba, où il n'y a pas d'émancipation ; nous avons en face de nous les États- Unis, où il n'y a pas d'émancipation ; l'esclavage est à droite, l'esclavage est à gauche^ nous garderons l'esclavage chez nous et nous saurons le maintenir.

Vous, vous ne pouvez pas tenir ce langage ; vous ne savez que trop que ce n'est pas l'esclavage que vous avez à droite et à gauche de vos colonies ; que c'est au contraire la liberté ; et que, comme vous le disait si bien M. le comte Beugnot, chaque jour, quand le soleil se lève, il montre à vos noirs la liberté assise sur les îles voisines, que l'on peut voir à l'œil nu de chacune des îles françaises.

Ainsi vous avez là un danger qui est en même temps un argument impérieux et irrésistible, et que les colons anglais ne connaissaient pas.

En outre, vous avez un autre danger, c'est le danger de la guerre. La guerre n'était pas menaçante pour les colons anglais. Jamais la France de la république, ni la France de l'empire n'avait essayé de porter ses armes dans les colonies anglaises, et, à coup s&r, ils pouvaient supposer sans trop d'aveuglement qu'en cas de guerre entre la France actuelle et l'Angleterre, la France, n'ayant pas émancipé les noirs, ne viendrait pas prêcher la liberté dans les colonies anglaises. Ils avaient donc encore ce motif de s'aveugler sur leur position.

En est-ii de même de ■vous? Non, certes; tous savez qui arrÏTera, vous ne pouvez vous le dissimuler, le Icnde4 main d'une guerre déclarée entre la France et t'Angleterrei Ce lendemain, ce ne sera pas Saint-Domingue, comme on l'a dit, ce sera bien pire. Saint-Domingue, c'était la guerre dei noirs contre les blancs. Ce qui vous attend, vous colons, qid aurez différé l'émancipation par vos ajournements et par vo" finesses jusqu'au moment où la guerre éclatera; c'est guerre non des noirs contre les blancs, maïs des noirs coo duits par les blancs contre d'autres blancs.

Car enfin, de deux choses l'une : ou les colonies française succomberont, ou elles résisteront aux armes anglaises. Quan les Anglais avec des noirs libres, avec des régiments noil qui existent déjà dans l'année anglaise (et l'honorable haroi Dupin, si bien au courant du système maritime et milîtaii des Anglais, sait bien qu'il y a des régiments des Indes ocd dentales composés de noirs), quand les Anglais, avec dl noirs libres et enrégimentés, viendront attaquer vos colonia ou vous succomberez, ou vous résistertjz.

Si vous succombez, la première chose que feront le» Ai glais pour s'attacher la population de leur nouvelle conqoêtl ce sera de proclamer la liberté des noirs, et de le faire sans il demnité ; certainement ils n'iront pas indemniser les citoyei français dont ils affranchiront les noirs. lie supposer ce sen bien mal les connaître.

Si vous résistez, comment le gouvernement français pount t-il se défendre contre ces régiments de noirs libreft^ M émanciper à son tour les noii-s de ses propres colonies? D k sera impossible de résister à la fois aux armées anglaises et l'insurrection des noirs au sein de ses colonies. Il devntda émanciper ses propres noirs, c'estr-à-dire les vôtres ; U y sa contraint et il les émancipera sans indemnité , car je d^ei|

que ce soit de soutenir que, la guerre venant à éclater entre la France et l'Angleterre, il se trouvera un ministre des finances assez osé pour venir demander aux Chambres les fonds d'une indenmité à accorder aux colons pour l'affranchissement des noirs. {Mouvement.)

Voilà le second danger au-devant duquel les colons se précipitent en aveugles.

Mais je suppose que cette hypothèse soit chimérique, que la guerre soit impossible, qu'elle n'ait jamais lieu, et |que, dans l'intérêt des colons, le rêve de l'abbé de Saint-Pierre, la paix universelle, soit un fait accompli; admettons que la paix ait un avenir indéfini : qu'en résulte-t-il?

Allons au fond des choses. Vous dites que les colonies anglaises sont ruinées par l'émancipation. Je le nie; mais supposons un moment qu'il en soit ainsi : les colonies anglaises sont ruinées, mais où en sont donc les vôtres? Je soutiens qu'elles sont ruinées aussi, mais ruinées par l'esclavage au lieu de l'être par la liberté, voilà la différence. Et cette ruine est constatée par vous, vous la proclamez vous-mêmes, vous l'imprimez partout. J'ai lu avec la plus grande attention les publications faites par l'honorable baron Dupin et par Tbonorable délégué appartenant à l'autre Chambre, dont je parlais tout à l'heure. Qu'y trouve-t-on ? C'est une lamentation perpétuelle , permanente , qui aboutit toujours à constater que les colonies sont ruinées.

L'honorable baron Dupin a démontré, a affirmé du moins, que la production coloniale était descendue de 50 millions à it 29 millions, ou à peu près de moitié, s: Ainsi vous êtes arrivés, avec le maintien de l'esclavage, iÇ précisément au même résultat que vous imputez aux colonies ^ ^glaises d'avoir obtenu par la destruction de l'esclavage, C'est^dire à une diminution de moitié dans vos produits.

sa tMANCIPATIOH DES ESCUVBS

La ruine actuelle des colonies , la diminulion de la Tinvigation réservée! Mais c'est là le fond dos arguments (lerpétuels de nos advei-saires pour loucher nos cœurs ; c'est l'objection qu'ils font à toutes les mesures qu'on veut les obliger 3 prendre. Lorsqu'on leur dit ; Pourquoi ne dolez-\ous pjis plus largement le clergé, l'instniclion, les hâpitaux, et tout le reste? Ils répondent : Nous sommes ruiné's, nous n'avons rien, nous ne pouvons rien faire.

Et à quoi attribue-t-on cette ruine? Les défenseurs des colonies l'attribuent tous plus ou moins officiellement à l'émancipation future. Ils disent : C'est l'agitation entretenue par ce fantôme de l'émancipation, ce sont les intrigues, les menées des abolitionistes ; c'est l'anarchie qu'ils entretiennent parmi les noirs, les espérances trompeuses tpi'on leur donne ; c'est là ce qui empêche nos colonies de fleurir, d'atteindre cette prospérité qu'elles possédaient autrefois.

Je crois qu'ils ont parfaitement raison. Maïs je vous demande quel est le remède qu'ils peuvent apporter à cela, il n'y en a que deux : accorder l'émancipation, la vouloir, la préparer; premier remède. Deuxième remède, que je les engage à pratiquer, s'ils le peuvent, c'est d'anéantir ces idées, d'anéantir cette agitation, d'anéantir l'idée de l'éraan- :ipation dans le monde. Je les défie de trouver un mojen terme entre ces deui partis : ou admettre l'émancipation, ou en anéantir jusqu'à l'idée, nous forcer à renier notre passé, nous convertir à l'esclavage , en d'autres termes , imiter l'Amérique.

Ah 1 si vous venez à bout de faire déclarer par la France que l'esclavage est une chose de droit nattu'el et de droit divin; si vous obtenez qu'on interdise, comme on l'a fait en Amérique, le droit de pétition et celui de discussion sur l'e^ clavage; si vous entrez dans cette voie qui a conduit certains

ÂUl COLONIES FRANÇAISES. 89

États d^Amérique à défendre, sous peine de mort, d'apprendre à lire aux esclaves , alors vous pourrez compter sur la prospérité de tos colonies avec le maintien de Tesclayage. Mais si tous n'osez pas en arriver là, si vous ne le pouvez pas, et je vous en félicite, vous ne pourrez jamais rétablir votre prospérité passée tant que l'esclavage existera chez vous. [Marques d approbation.)

Messieurs^ si les colons avaient un système quelconque d'émancipation; s'ils venaient avec un plan propre à être substitué au plan que le ministère vous propose, je concevrais alors que leur position fût meilleure , et qu'on pût admettre la pureté de leurs intentions et la solidité de leur argumentation ; mais il n'en est rien : aucune autorité coloniale, aucune assemblée de délégués, aucun avocat officiel des compagnies n'est encore venu proposer un plan acceptable quant à l'émancipation.

M. le comte de Tascher a cité l'autre jour une tentative qui a été £aite par le délégué de la Guyane ; ce délégué n'a pas été approuvé par son conseil colonial.

Dans tous les cas , ce plan , qui ne s'appliquait qu'à la moins importante de nos colonies, n'a été approuvé par aucune autre; il doit donc m'étre permis de n'en pas tenir compte quant à présent. En général, les avocats et les délégués des colonies persévèrent à maintenir le statu qtw comme la base de toute amélioration , et à repousser tous les changements qui seront proposés. Je crois que c'est là justifier l'accusation portée contre eux par le procureur général de la Guadeloupe, lorscpi'il les a accusés de nourrir Tespoir de ressaisir le passé. Or, à mo» avis, c'est le véritable moyen de perdre tout ce qui leur reste de ce passé. Dans ma conviction , rémandpation est pour eux la clef de leur avenir même matériel ; c'est le seul moyen, s'il est accepté et exécuté avec

» ?;mancipation dks esclaves

bonne foi, de mettre à profit l'immense capiUl foncier qiiî existe dans les colonies et le capital indiiRtricI qu'ils peuvent y créer. Le jour où ils viendront à la métropole les deux mains étendues, offrant dans l'une l'émancipation et disant : Vos théories libérales nous l'ont imposée, nous y consentons! et montrant dnns l'autre les intérêts de notre commerce, de notre navigation et de notre industrie, qui exigent des débouchés et demandent à être indemnisés de l'émancipation, je suis persuadé que la métropole se sentira obligée de faire à ses colonies tous les sacrifices nécessaires.

Alors, mais seulement alors, ils pourront secouer le joug de la routine, appliipier à l'extraction des sucres des procédés industriels nouveaux, rétablir leur crédit sur une base rationnelle, consacrer à des travaux nouveaux les richesses d'un sol fécondé par l'emploi de l'indemnité, doubler ou tripier leurs produits actuels, et les ramener à l'état de leur ancienne prospérité. Ils pourront, en outre, demandera la métropole de leur assurer ce marché exclusif auquel ils ont droit, car, alors, nos colonies seront devenues un débouché et une gloire pour la France, au lieu d'être un objet de sollicitude constante et de constants regrets.

Il ne me reste, Messieurs, qu'à vous dire un mol en terminant sur un argument qui nous a été souvent opposé par nos adversaires; c'est celui qu'on emprunte à l'indépendance, à la dignité nationtile, à la politique ministérielle. Ou a dit qu'il fallait repousser ce projet, tout en voulant l'émancipation, parce qu'il sera contraire à l'honneur national, purce qu'il vous était imposé par un système de concession à l'Angleterre, par on ministère trop dévoué aux \ oiontés du cabinet britannique.

Vous saveK que je ne suis pas un parti^^aii habituel du ministère. Vous savez qu'il n'y a pas encore un mois, je l'ai

oombatta avec vigueur à cette tribune ; mais jamais mon opposition ne sera de nature à refuser un bienfait rendu à rhumanité, à la dvilisation, quelle que soit la main qui nous Toffre.

Et quant à Thonneur national , quant à Tinfluence poli* tique de rAngleterre à qui Ton suppose l'intention perverse de nous imposer rémancipation, je crois qu on pourrait bâtir sur ce fondement un argument tout contraire.

Si Ton supposait, ce que pour mon compte je ne suppose pas, que TAngleterre eut le projet bien arrêté de nous humi* lier et de nous menacer, je déclare qu'elle ne peut rien faire de mieux que de maintenir l'état actuel de nos colonies. Cela me parait évident , et je ne conçois pas cpi'il en soit autrement pour tout homme qui a réfléchi sur les affaires politiques, sur les affaires maritimes et sur les colonies en particulier.

La sécurité de la France ! comme l'a si bien dit dans son généreux et spirituel discours le duc d'Harcourt , mais comment peut-elle être plus profondément menacée que par ces foyers de désordre dans les colonies? Quoi de plus conforme à l'intérêt britannique que de lui offrir ces îles à capturer, ces rades à occuper, ces populations à aOranchir au début de la première guerre?

Quant à l'honneur national , il me parait plus intéressé à l'émancipation qu'à n'importe quelle autre question aujourd'hui sur le tapis des affaires politiques.

L'émancipation c'est une grande chose, c'est une chose difficile. Or, comme on l'a dit, toutes les grandes choses sont difficiles, et les nations ne sont grandes que parce qu'elles font de ces grandes choses.

La véritable humiliation de la France consisterait à ne pas oser, à ne pas pouvoir l'entreprendre. L'humiliation pour

M RMANCIPATION DES ESCLAVES AUX COLONIES fflANÇAISES,

elle, ce serait l'attitude de rAiigleferre vis-à-vis d'elle, es serait l'Angleterre se posant devant l'Europe, devant l'histoire, devant ta postérité, et leur montrant d'un doigt méprisant la France, en leur disant : « Voilà cette nation libérale, révolutionnaire, ijui avait la prétention d'affranchir le monde, la voilà! Non-seulement je l'ai devancée dans l'éniancipation des noirs, mais cite n'a pas même osé me suivre en évitant mes fautes et en profitant de mes leçons. » C'est là, selon moi, ce qu'il j aurait de plus humiliant dans la position de la France. Ah ! Messieurs, je vous en conjure, ne faisons pas payer à nos pauvres noirs ta ran^n de notre abaissement politique; ne nous vengeons pas des torts \Taisou supposés de l'Angleterre, en restant au-<lessous d'elle, en arrière d'elle, dans la voie de l'humanité, de la civilisation et du christianisme! Ce serait là une poUtique aussi étroite que pitoyable; ce serait une opposition non de principes, mais de lactique. Je ne m'y associerai jamais, et je vote pour le projet de loi. [Marques nombreuses d'assejUimeni.)

(Eilrail du Jfonitmr du 8 avril 1815.]

Le projet de loi fut adopté, le 12 avril, pur Ift Chambre des pairs, et le 3 juin par la Chambre des députés.

Page 1