LA LIBERTÉ DE L'ENSEIGNEMENT
CHAMBRE DES PAIRS
•iscassioB sop la pétition contre ren»ei|:nenient de deu ppofeooenpo du Collège de France.
Séance da 14 avril 1845.
Quatre-vingt-neuf habitants de Marseille, presque tous électeurs, avaient adressé à la Chambre des pairs une pétition dans laquelle ils signalaient comme un scandale public les cours et les publications récentes de deux professeurs du Collège de France, MM. Quinet et Michelet Ils dénonçaient comme une violation de la Charte l'enseignement au nom de l'État de doctrines hostiles à la religion de la majorité des Français, et ils demandaient à la Chambre de provoquer Tintervenlion du Gouvernement. Au nom de la commission des pétitions, M. le comte de Tascher, rapporteur, reconnut que la plainte des pétitionnaires était justifiée par la nature des écrits et des livres des professeurs attaqués, mais il proposa, à raison de la forme irritante de la pétition, de passer à Tordre du jour.
M. le marquis de Barthélémy, tout en admettant les conclusions delà commission, s*attacha à justifier le langage des pétitionnaires. M. le baron Charles Dupin prit occasion du rapport pour demander l'exécbtion des lois contre les jésuites.
M. de Montalembert prononça le discours suivant :
Messikcrs ,
Je Tiens ici, non pas combattre les conclusions de la commission, mais défendre contre elle et le fait des péti-
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tîonnaires , el le droit des professeurs. La commission a blâmé doux choses : elle a blùmé , en reconnaissant le droit des pétitionnaires , leur conduite , leur langage : c'est ce que j'appelle le fait ; el elle a blâmé , elle a contesta le droit des professeurs qu'attaquaient, qu'accusaient les pétitionnaires.
Je \iens défendre les pétitionnaires, et défendre, non pas les professeui's , mais le droit de ces professeurs, qui a été attaqua par votre commission. [Mouvements divers.)
En cela je suis fidèle aux convictions de toute ma vie, je suis fidèle aux convictions que j'ai eu l'bonneur d'exprimer devant vous l'année dernière et cette année m^'me. J'aurai ù blâmer sévëremcut le langage de ces professeurs ; mais d'avance, s'il devait m'échapper une parole qui pût ôti-e interprétée comme une attaque à leur liberté, comme une demande de restriction quelconque contre eux , d'avance je la désavoue et je la rétracte.
L'honorable baron Dupin et l'honorable comte de Tascher ont tous les deux attaque et blâmé sévèrement le langage tenu par la pétition de Marseille.
Je n'ai point à justilier la forme de cette pétition ; je n'ai point à examiner son style, son plus ou moins de convenance. Il est clair qu'eu l'écrivant, qu'en vous l'adressant, ces citoyens ont obéi à un mouvement d'indignation , selon moi légitime et hoiméte ; ils n'ont pas cru concourir pour un prix de rhétorique ou pour un éloge académique; ils ont pris la plume après avoir été blessés dans leurs sentiments paternels et dans leurs sentiments religieux, et ils vous ont expédié une pièce qui prêle, je l'avoue, à certaines critiques, mais qui ne méritait pas, je le soutiens, des critiques aussi sévères que celles de la commission.
Et , en effet , placez-vous pour un instant dans la posi-
ti<Hi de ces pères de famille qui, du fond de leur proyinoe, eniroient leurs fils terminer leurs études à Paris, faire leur droit ou suivre d'autres cours, et qui apprennent tout à coup que, dans un certain établissement de Paris, des professeurs nonunés, institués, entretenus par TÉtat, ouvrent leurs portes à ces jeunes gens et leur enseignent ce qui se trouve contenu dans ces deux volumes que voici. Car ces professeurs, usant de leur droit, ont réimprimé leurs cours.
Ce n'est d<mc pas sur des ouï-dire ni sur des rapports plus ou moins arbitraires que nous avons à les juger, c'est sur le texte même de renseignement imprimé et avoué par eux dans les deux ouvrages intitulés les Jésuites , par MM. Michelet et Quinet, et rUltramontanisme^ par M. Quinet. Eh Men ! figurez-vous , je vous en prie , Tétonnement douloureux d'un père de famille de Marseille ou de tout autre endroit qui reçoit le livre de Thonorable M. Quinet, lequel contient son cours, fait ici en 1844 et publié le 10 juillet de la même année; qui, en regardant simplement la table ou le sonunaire , y voit que l'auteur prouve , dans la troisième leçon , que TÉglise romaine , c'est-à-dire celle à laquelle appartiennent tous les catholiques, est en contradiction avec l'État ; dans la quatrième leçon , qu'elle est en contradiction avec la science, puis avec l'histoire, puis avec le droit, puis encore avec la philosophie; enfin et pour terminer, dans les huitième et neuvième leçons, qu'elle est en contradiction avec tous les peuples et avec l'Église uni- Terselle ! Figurez-vous l'impression que cela doit faire sur un père de famille de Marseille ou de tout autre pays, et qui se dit que son fils, arrivé à Paris pour terminer ses études, reçoit des enseigaements de cette nature au nom de l'État.
Je ne veux pas Cstiguer et ennuyer la «Chambre par des
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citations Irès-longues , citations qui d'ailleurs ne seraient dictées par aucun esprit de malveillance ou d'animosité contre les auteurs; elles n'auraient qu'un seul but, celui de mettre la Chambre au courant de la nature de cet enseignement.
Quant à l'honorable M. Micheiet, voici comment, dans nn cours publié par lui-même dans le Siècle, il dépeint la religion : « La religion, c'est elle qui est morte la première; ce qui reste, c'est une machine qui joue la religion, qui contrefait l'adoration, à peu près comme en certains pays de l'Orient les dévots uni des instruments qui prient à leur place, imitant par un certain bruit monotone le marmottement des prières. r>
Voilà l'enseignement donné au nom de l'État, publiquement, ofriciellcment , sans être blâmé, bans èlre démenti, depuis trois ans dans nos chaires.
Or, je vous le demande, en présence de ces doctrines indiquées, non pas dans des conversations ou des comptes rendus sans authenticité, mais dans des livres imprimés et avoués par ces professeurs et dans les journaux qui les protègent et les défendent, est-ce qu'un mouvement d'indignation comme celui qui a dicté cette pétition n'est pas légitime ou au moins excusable?
Ce que je blâmerais , moi , dans la pétition , c'est bieo moins encore la forme que le fond , que le but même de la pétition.
Si les honorables pétitionnaires nous avaient fait l'honneur, à nos honorables amis et à moi, de nous consulter, nous leur aurions dit : Gardez-vous bien de demander ce que vous demandez dans votre pétition; c'est-à-dire de fortifier l'action du Gouvernement, déjà si oppressive dans l'enseignement. Quoi! vous voulez que la Chambre des pairs exige du
Gouvernement des mesures répressives contre ces auteurs et
contre ces professeurs? Mais ce qu'il faut demander, et la seule chose que vous devez supplier la Chambre des Pairs d*exiger du Gouvernement, c*est la liberté, la liberté de la vérité à côté de la liberté de Terreur, c'est la liberté de l'antidote à côté de ce que vous croyez le poison. Voilà tout. Il ne faut pas demander au Gouvernement, qui étouffe le concours, la défense et le libre enseignement de la vérité, de venir, par une espèce de compensation bien insufQsante et bien dérisoire, étouffer à son tour l'erreur qui vous est hostile.
Maintenant, remarquez en passant, Messieurs, que cet enseignement, ainsi que je vous le disais tout à l'heure, est donné au nom de l'État , et représente au plus haut degré celui qui est donné par l'Université. Ces deux professeurs Tout déclaré formellement. L'honorable M. Quinet, dans un passage de son cours , le dit expressément : « Je suis un homme qui enseigne ici publiquement au nom de l'État. » Et Thonorable M. Michelet a déclaré qu'il ne cessait pas d'appartenir à l'Université ; il a dit : « Pour être sorti Je l'Université en entrant ici, je n'y reste pas moins de cœur; j'y suis par mon enseignement philosophique et historique.)) Et il ajoute , page 87 de son livre : « On me connaît , et par mes livres , et par mon enseignement de l'École normale , enseignement que mes élèves répandent sur tous les points de la France. ))
Il parait donc que , pendant un certain nombre d'années , M. Michelet , par son enseignement à l'École normale , a formé les jeunes maîtres qui vont répandre, comme il le dit, ses doctrines dans les différents collèges de France.
Jugez encore de la sollicitude, selon moi, très-légitime, que de pareils aveux , que de pareilles révélations doivent
(Eatret. il. — DÎMOuri. il. 7