IJ\ LIBERTE D'ENSEIGNEMENT
L'an dernier, l'éloquenl M. Cousin vous a tous fait rire, loi'squ'il vous a peinl le désir qiie sa curiosité lui inspirait (l'assister à la réunion du conseil des ministres où l'un Imcerait le [irogi-amme de la philosophie. Kn comltatlant le projet de votre commission, qui tendait à aecoi-der, en dernière analyse, an conseil des ministres le soin de tracer les règles de l'enseignement philosophique, il a excité \olrc hilarité, et, j'ose le dire, celle de toute la Fi-ance, en exprimant un sentiment bien naturel chez un philosophe comme lui , celui de savoir à quoi s'en tenir sur l'intérieur d'une réunion ministérielle s'occupant de pareilles matières. {On fil.)
Eh hien, j'ose dire que cette incompétence en matière philosophique, que l'éloquent orateur peignait si bien, s'applique également aux matières de liante théologie et de religion, etqne j'aurais, moi catholique, la même euriosilé d'assister aux délibérations du conseil où l'on traitera ces questions de théologie. [Nom-eaux rires.) Oui, je ci-ois qu'il serait impossible de trouver des hommes politiques, je ne parle pas seulement de ceux qui sont en ce moment de\ant moi , mais des hommes politiques quelconques , qui aient le droit ou la prétention de dire : Voilà ce que vous devez croire, voilà ce que vous devez dire, voilà les limites qu'il vous est impossible de franchir. Quant à moi, je ne reconnais à personne dans le pays, parmi les hommes politiques, le droit de se poser en oracle de l'orthodoxie; je n'en ai pas encore trouvé un seul à qui je veuille contier cette mission. Peut-être d'autres seraient-ils plus heureux que moi.
De plus, en ce qui touche au ministère actuel , je sus très-bien qu'il a fait de la théologie; il en a fait contre noue, catholiques ; il a été, ce me semble, très-malheureux dans ses tentatives. Cela ne l'a conduit, du moins à mon sens, qu'au
ridicule. Mais s'il en faisait pour nous, ah! ce serait bien plus déplorable encore, et il serait non-seulement ridicule, il serait odieux et humiliant pour nous de voir nos croyances et nos dogmes mis à Tabri de je ne sais quelle théologie ministérielle.
L'administration est souverainement incompétente dans ces matières; elle est non-seulement incompétente, mais, quand elle se mêle de juger des doctrines, elle est souverainement inconséquente, et c'est le dernier point sur lequel je vous demande de m'accorder deux ou trois minutes d'attention.
Je dis que le Gouvernement, incompétent de sa nature en cette matière, a montré, dans tout ce qui s'est passé au sujet de l'enseignement, une inconséquence flagrante et coupable. Il y a trois ans que cet enseignement du Collège de France dure, je ne dis pas seulement sans qu'aucune pénalité ni aucune poursuite aient eu lieu, mais sans qu'aucun désaveu quelconque, public du moins, ait été proclamé par le Gouvernement.
J'ai besoin de répéter encore que je ne demande ni ce désaveu, qui aurait très-peu d'autorité à mes yeux, ni ces poursuites, qui seraient totalement contraires à toute la théorie que je viens d'avancer devant vous. Je constate seulement en fait que le Gouvernement a été, en présence de cet enseignement, qualiflé comme vous venez de l'entendre par votre comité , qu'il a été non-seulement tolérant , mais complètement silencieux.
Qu'a-t-il fait à l'égard du parti opposé? qu'a-t-il été à
l'égard des catholiques, de l'Église? A coup sûr les plus
I simples notions de justice et d'équité lui prescrivaient une
^lérance égale, un silence identique.
^ Supposons un homme impartial , un homme calme; sup-
lOfi LA LIBERTE D'ENSEIGNEMENT
posons un homme qui ne soit ni catholique, ni protestant, UD simple rationaliste, et (li?ons-hii : Voilfi le livre de M. JMichelct; jugez-le, ce livre intitulé Du Prêtre, de la Femme el de la Famille, et dont M. ic comte de Tasfher parlait tout il l'heure en lermes d'une sévérité si jusic ; voilà ce ii>Te, et il n"u pas été [loursuivi ; il n'en a été rien dit ; le Goiivemement l'a laissé aller son chemin. Le rationaliste dit : C'est bien, El M. de Montalcmbert , qui est là à ailé du rationaliste, dit aussi que c'est bien , ou du moins ne s'en plaint pas. Mais, à côté décela, voilà tel mandement, telle brochure, tel écrit émané d'un évêque, d'un prêtre, d'un simple écrivain, ([ui ont l'audace de prétendre que M. Michelet, l'auteur de ce livre, el M. Quinct son colli^guc, ne sont pas calholiques , que l'enseignement donné par eus et leurs collègues n'est pas d'une nature à rassurer les familles. Us prouvent cela par des citations nombreuses ; ils cherchent à éveiller la sollicitude des familles; ils disent qu'il faut pétitionner, qu'il faut se plaindre, qu'il faut réclamer des Chambres des mesures propres à donner la liberté du bien à côté de la liberté du mal.
Eh bien ! voilà les hommes qui ont été poursuivis.
Plusieurs pairs. Ce n'est pas pour cela !
M. LE COMTE DE MoNTALKMUEiiT. Si , c'cst pouT Cela ; et je défie qu'on trouve un homme sincère, impartial et calme, qui trouve qu'il y ait là, dans la conduite du Gouvernement, sincérité, équité, respect de l'égalité.
M. Martin (no Nohd), garde des sceaux. Mais vous déplacer la question !
M. IX. couiE DE MoMALEMBERT, Non ; ji^ couslatc les faits, et j'ajoute que M. le garde des sceaux, qui m'interrompt, chargé à la fois des intérêts de la justice rt de la religion , a gravement manqué, selon moi , aux droils de la religion el
aux intérêts de la justice. Quoi ! pendant qu'il laissait tranquille, fort à raison, selon moi, Texprcssion virulente des opinions et des antipathies des professeurs du Collège de France, il ne craignait pas de convoquer son conseil d'État pour juger la question de théologie la plus haute, et, selon quelques-urs, la plus douteuse, en condamnant les actes et les doctrines de M. le cardinal de Bonald M et en outre, il chargeait ses procureurs généraux d'aller chercher au fond des provinces des prêtres vénérables à tous égards, pour les faire asseoir sur le banc des malfaiteurs devant les cours d'assises , parce que ces prêtres contestaient un caractère catholique et rassurant pour les familles à l'enseignement donné par les professeurs du Collège de France et par les élèves de l'École normale que M. Michelet a formés, comme il vous le dit lui-même.
Oui, voilà ce qu'a fait M. le garde des sceaux. Je me suis élevé déjà contre cette conduite, concertée sans doute avec ses collègues; je la blâme aujourd'hui encore, cl je la blâmerai toujours tant qu'il sera au pouvoir. Comment qualifier cette conduite? Frapper les faibles et ménager les forts; reculer devant des professeurs populaires entourés d'une jeunesse fougueuse et dévouée, et aller au fond de nos provinces pourchasser les pauvres prêtres isolés, cela s'appelle dans le langage ordinaire et dans le langage de l'histoire, qui s'entretiendra
< L'orateur faisait allusion à la déclaration d'abus prononcée par le conseil d'Ëtat le 9 mars 1845, contre le mandement de M. le cardinal de Bonald, portant condamnation des écrits de M. Dupin, procureur général à la cour de cassation, intitulés : Manuel du droit public ecclégiaslique français, et Réfufalion des atserlioni de M. le comte de Montalembert, L'ordonnance royale qui promulguait la décision du conseil d'État ajoutait ces mots : Ledit mandement e$t et demeure êupprimi ; ce qui, grâce à la liberté de la presse garantie par la Charte, n empêcha pas ledit mandement d'élre réimprimé au gré de l'auteur, et soixante évéques d'y adhérer publiquement. (Voir Recueil det aetc$ épiscopaux, t. IV. 1846.)
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de toulcs ces lullesi, cela s'appelle uae lâcheté. [Murmures,] Je gais bieu que le langage parlementaire esl pins bénin : »i Yous y trouvez un synonyme, je ne demande pas mieux ijuc i de l'employer et d'en accorder le bénéfice à M. le garde des | sceaux. [Nouveaux murmures.) Mais je ne cesserai pas de dire qu'il y a là une violation révolLmle de l'éfîulité devant la loi, et de la liberté de conscience à laquelle nous avons tous également droit.
En résume, je ne peux que m'associer à ce passage de la pétition que M. le comte de Tascher n'a pas cité, je crois, en entier, et (jue je demande à répéter en mon propre nom. 1 u Nous sommes décidés ù combattre, par tous les moyens | légaux et permis, l'oppression qu'on prétend faire peser sur | la religion catholique au nom de l'Élal, et à réclamer pour ' notre foi la liberté promise à tous les cultes. Nous ne nous | arrêterons que là où nos droits écrits dans la Cbarte auront | pleinement triomphé, » |
En cela, je suis d'accord avec les pétitionnaires; mais, I comme je le disais en commençant, je crois que la mesure qu'ils réclament dans leur pétition est complètement opposée au but qu'ils se proposent en général. I^esl fournir, selon moi, une arme de plus au monojiole, et c'est ce qui fait que, loin de m'opposer à l'ordre du jour, je le réclame avec la commission. [Mouvements divers.)
Après ce discours, M. de Salvandj, mmislic de l'instruction publique, et M. Cousin prennent ïUccessiTeuicnl la parole.
M. LE COMTE DE MoNTALEUBEHT. Je demande la parole pour un fait personnel.
J'esj)ère que l'honorable M. Cousin ;i assez souvent parlé de moi dans son discours pour m'autoriscr à dire deux mots à mon tour.
Je déclare que je Tai écouté avec un très-grand plaisir , avec beaucoup d'intérêt : il m'a in6niment amusé; mais j avoue que je n'y ai rien compris; je n'ai pas compris s'il étiiit pour ou contre les professeurs du Collège de France.
La seule chose que j'ai comprise, c'est que l'honorable M. Cousin était très- ennemi des jésuites, qu'il en avait trèspeur, et qu'il craignait, de la part de ces mêmes jésuites, toutes sortes de dangers mystérieux. (On rit.) Voilà la seule chose claire pour moi dans tout son discours.
Toutefois je n'ai pas oublié ce qui se rapporte à moi. M. Cousin m'a fait l'honneur de me définir comme un homme fort habile, prenant une position très-adroite et très-forte : je l'en remercie mfiniment; je ne savais pas que mon habileét fût aussi grande. Je suis charmé de la voir apprécier par un juge aussi compétent que lui. [Nouveaux rires.)
Il a dit ensuite que j'essayais d'être à la fois l'organe de la réaction à la mode et le défenseur des principes révolutionnaires.
Eh bien ! je lui réponds que je n'accepte ni l'une ni l'autre de ces qualifications.
Je ne sais de quelle réaction il parle; je n'en connais aucune, je ne suis et ne veux être que l'organe, rinsirument de l'action légitime et constitutionnelle de nos institutions. Ce que je veux, c'est mettre d'accord nos lois anciennes avec notre Charte moderne , et être ainsi complètement et consciencieusement fidèle au serment que j'ai prêté. [Très-bien/)
Quant à être l'organe des principes révolutionnaires, je ne le suis pas davantage. Je n'ai jamais été d'aucune révolution, mais j'accepte et je réclame comme fruit de toutes les révolutions par lesquelles nous avons pasoé, j'accepte et je réclame la liberli. C'est elle que je demande à cette tribune, c'est elle dont je distingue la cause de celle de la révolution;
uo La liberté D'enseicnkmkot, etc.
c'est elle que je veux ; c'est à elle, à elle seule que je serai
toujours tidëie.
D'autres que moi ont fait deux ou trois révolutions dans notre pays, soi-disant |»om' lui donner la liberté et l'égalité : eh bien ! c'est cette liberté, c'est cette égalité que Je réclame. C'est ainsi, et ainâ seulement que je suis partisan des principes révolutionnaires; c'est en disant à a'ux qui ont fait ces révolutions : Patere legem quam ipse lulisll; subissez la loi que vous avez faite vous-mêmes.
Maintenant l'iionorable M. Cousin m'annonce que je le trouverai toujours sur mon chemin ; qu'il se dressera toujours devant moi pour m'atlaquer, jiour me confondi-e. C'est sans doute une rivalité très-i-edoutable, mais elle me fait beaucoup d'honneur, et je chercherai à m'en rendre a indigue que ]K)8sible. [Trés-bitii! trcs-bim /)
La Chambre adopla l'ordri! <iu jour proposa par le comitA