LES CHRÉTIENS DE SYRIE
CHAMBRE DES PAIRS Interpellations mmr le Liban.
Séance du 15 jaillet 1845.
On sait que deux races ennemies forment la population du mont Liban ; les Maronites et les Dnises.
Les Maronites, chrétiens et catholiques, sont depuis un temps qu'on fait remonter à saint Louis, sous la protection spéciale de la France. Grâce à cette protection ton te> puissante, ils échappèrent longtemps à la domination du sultan; moyennant un tribut débattu et fixé à l'avance, ils demeurèrent indépendants, et leur gouvernement resta une petite république patriarcale et militaire, féodale et élective.
Ibrahim-Pacha, lors de son invasion de la Syrie en 1834, changea
cette condition des Maronites. La constitution libre du pays fut
abolie, l'assemblée des grandes familles remplacée, par une admi-
nislration qu'avait nonunée de sa propre autorité le Pacha, la suze-
raiuelé de la Porte fit place à une véritable souveraineté.
Après les événements de 1840, le Gouvernement français voulut porter remède à cet état de choses ; il réussit à faire substituer à' l*admiQistration qu'avait établie Ibrahim une administration mixte, ^Q partie nonunée par le sult^, en partie choisie par les populations chrétiennes, moitié turque', moitié maronite. Malheureusement l'épreuve ne réussit pas, diverses causes la firent échouer, et une administration turque resta seule en possession du pays. Sur ces entrefaites, on apprit en France que de graves désordres
lie
avaient eu lieu dans le Liban, que les Maronites, avec la compltcilé de la Porte, avec la conniveuce presque déclari^e de l'Angleterre, avaient Hé livras à leurs sauvages ennemis, les Druses, que le sang avaitcou^à nois.
M. le conile de Montalenibcrl adressa alors au miaislère les interpellations suivantes :
MËSSiEuns,
Je désire appeler l'attention de la Chambre, du ministèn.' et de l'opinion publique sur ce q»ii se passe en ce moment en Syrie, à l'égard des chrétiens du Liban, protégés de la France. Je serai aussi court que possible, non-seulement parce quf lY'iHKjue de la session est très-avancée, mais parce que je suis très-loin de connaître parfaitement celte matière. J'espérais qu'elle aurait été traitée soit dans une autre enceinte, soit dans celle-ci, par des voix ayant plus d'autorité que la mienne; comme cela n'a pas eu lieu, et que d'un autre côté j'ai reçu de Syrie, et sur ce sujet, des lettres émanées des personnes les plus considérables et les plus dignes de foi, qui me supplient d'en entretenir la Chambre, je me crois obligé d'en dire quelques mots, et j'espère obtenir de M. le minîstFc des affaires étrangères quelques paroles rassurantes, el, s'il est possible, consolantes.
Je ne veux pas, Messieurs, abuser de vos moments, en vous eiiposant en détail toute la situation des choses dans le Liban et en Syrie. Je suppose que vous la connaissez tous. ' Vous savez tous qu'il y a là deux races : l'une, qui est la plus nombreuses, celle des Maronites, chrétiens, et spécialement alliés à la France depuis le temps de saint Louis, à ce qu'on assure, cl placés, notamment depuis ces derniers temps, sous la protection spéciale de la France; l'autre, celle des Uruses, moins nombreuse, mais plus belliqueuse, plus
, et faisant un cruel abus de cette supériorité belii-
l Je ne tous raconterai pas les causes des discordes et des lerres perpétuelles entre ces deux populations, ni les cirmslancesqui, dans ces derniers temps, ont rendu ces guerres infiniment plus sanglantes et plus terribles. On s'accorde à regarder comme la principale de ces causes l'expulsion de 1 "émir Beschir, chef de la dynastie qui a été éloignée par la jalousie de l'Angleterre comme spéclalemenl protégée par la Fi-ance. C'est à cette époque qu'on s'accorde à faire remonter I l'ioleosité du mal que nous déplorons aujourd'hui. Seulcnt, on avait obtenu de la Porte, sur la demande, je croîs, bla France (M. le ministre des affaires étrangères le dira ieux que moi), une indépendance réciproque pour ces deu\ js, qui ni l'une ni l'autre ne devait plus être gouvernée r sa rivale. Il devait y avoir deux administrateurs nommés h"/s, l'un pour la race druse et l'autre pour la race marot. Cette condition, réclamée par le Gouvernement français, a'apas été fîdèlenient observée. Les Druses ont pris le dessus, ils ont abusé de leur force, et la position des chrétiens du Liban, c'est-à-dire des Maronites, car les Druses ne sont ni g^farétiens ni musulmans, est devenue de plus en plus cruelle. m L'année dernière, tout le monde a pu voir ici à Paris un ' vénérable archevêque de ces contrées qui fatiguait, je puis le dire, de ses plaintes et de ses doléances tous les ministres, et inÈme tous les hommes politiques, de quelque opinion que ce fût. Il venait nous dire à tons : Vous ne savez pas les dangers que court le Liban ; vous ne savez pas à quoi sont exposés vos protégés de ce pays; vous ne voulez pas le savoir, je viens voua le dire, et bien d'autres le conûrmei-onl. On ne l'a point écouté, quoiqu'il ait prédit tout ce qui est arrivé depuis. On l'a renvoyé, et il n'a remporté que de naines paroles. J'ai
recueilli, comme beaucoup d'autres, ses doléances et ses |)laiiile3, et je l'aï vu se retirer en disant que la France avait renoncé à sa mission , qu'elle ne voulait rien faire de positif pour ses protégés de Syrie , et qu'il en résulterait de grands malheurs.
Eh bien ! c'est encore un exemple de ces prophéties d'autant plus complètement vérifiées qu'elles sont plus menaçantes. Ce que cet envoyé des chrétiens du Liban a annoncé est ])récisémt'nt arrivé, et d'ime manière plus grave encore qu'il ne l'avait prédit.
Drpuis deux mois les hostilités ont éclaté dans le LibaD, le 30 avril, si je ne me trompe. Les premières lettres que j'ai reçues sont du 13 mai, et à cette date, c'est-fi-dire quinze jours après que les hostilités avaient éclaté, cinquante villages habités par les chrétiens protégés de la France étaient déjà incendiés dans les environs de Beyrouth et sous les yeux d'un agent de la France. On nous a bien dit depuis qu'il y avait eu une suspension d'armes en date du 23 mai, mais les dernières corresi>ondances dont j'ai eu connaissance [sans doute que M. le ministre des affaires étrangères en aura eu de plus récentes) annoncent la continuation des hostilités, des ravages et des assassinats commis par les Druses, et, eu qui ajoute considérablement à la gravité de la situation, par les Druses avec le concours des Turcs, des Turcs, responsables cnvei-s la France de l'accomplissement des engagements pris envers les Maronites... Ces Druses donc, aidés par les Turcs, commettent des atrocités inouïes dans les villages des Maronites; ils écartclent les petits enfants, massacrent les prêtres; ils brûlent les vieillards , et font subir aux femmes des traitements trop horribles pour qu'on en parle à la tribune; enfm ils commettent toutes les horreurs qu'on a jamais racontées dans l'histoire, et des excès plus cruels encore
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que ceux qui ont été récemment dénoncés à votre juste indignation, quant à 1* Afrique. Encore une fois, j'ai l'honneur de le répéter, je ne parle pas d'après des articles de journaux et les correspondances qu'ils contiennent, correspondances dont je ne réroque nullement la sincérité, mais d'après des correspondances personnelles, à moi parvenues ou communiquées par des personnages parfaitement à même d'en garantir l'authenticité.
Et non-seulement les Maronites, protégés de la France, ont eu à subir ces cruautés , mais des Européens même n'y mit point échappé. Au village d'Abbey , à peu de distance de Beyrouth, il se trouve un couvent qui appartient à la France, et dont les habitants étaient regardés comme sujets français, et cela en dehors même de cette synonymie, de cette identité qui existe en Orient entre les catholiques et les Français. Ëh bien! dans ce couvent, propriété de la France, et dont les habitants étaient regardés comme Français, le père Charles, supérieur, a été égorgé par les Dr uses, et son cadavre brûlé. (Sensation.) Deux autres prêtres ont été égorgés en même temps dans ces lieux protégés par le drapeau de la France ; et ce forfait a été commis en présence des troupes turques, qui ne sont intervenues d'aucune façon. Et cependant, si je suis bien informé , ces mêmes Turcs ont envoyé des gardes chez les missionnaires américains, protestants, qui habitent 4e même village. Ceci est très-loyal, très-honorable de la part éds Turcs, je ne les en blâme pas-, mais je me demande comment la protection de la France n'a pas valu à notre couvent latin la même faveur, et n'a pas sauvé la vie à ces religieux, qui ont péri martyrs non-seulement de leur attachement à leur religion , mais de leur confiance dans la protection et la puissance de la France.
Je saia très-bien que les Maronites ont répondu à ces actes
par des représailles. Je ne donne pas les Maronites pour des agneaux qui se laissent paisiblement égorger; quand ils le peuvent, ils se dérendcnl ; mais ils ne le pcuTenl pas suflisamment, el en outre ils ont le droit de eonipter sur les sjinpalhies et sur la protection de la France.
Je suis heureux de pouvoir dire que, d'après toutes les versions, un entier hommage doit être rendu au représentant de la France à Bejroulh, que le consul ou celui qui gère le consulat en ce monieut, M. Poujade, a excité non-seulement la sympathie naturelle de tous ses concitoyens, mais ejicore l'admiration générale de toutes les personnes qui se trouvaient alors à Beyroutli, pour le courage, l'énergie et l'activilé qu'il a déployés. {Approùalton.) J'csjHjrc que cet éloge, dans la bouche d'un ]>air de l'opposition, ne lui nuira pas aux yeux du fiouverucnienl,
M. Glizoi', ?ninislre des affairei étrangères. 11 adéjà reçu une partie de la récompense qui lui était due.
M. LE COUTE DE MoKTALEUEEHT. Je suis lort heurcux de l'apprendre,
Maintenant, ce qu'il y a de grave dans ces événements, à part l'horreur qu'ils doivent natui'ellemeut exciter, c'est le rôle qu'a joué l'autorité turque.
Je rends pleine justice aux intentions du Gouvernement turc. Peudant le peu de temps que j'ai passé à Constanttnople, j'ai pu acquérir la conviction, que rien n'est venu détruire depuis , qu'il y avait à Constantinople des hommes décidés à agir conlormément aux lois de la civilisation et à exécuter fidèlement les engagements pris par le Gouvernement ottoman vis-ît-vis de l'Europe , surtout à l'égard de ses sujets chrétiens; mais i>ersoflne n'ignore qu'il y a aussi un esprit tout à fait contraire à cet esprit-là dans le Gouvernement ottoman et dans un grand nombre de ses fonctionnaires.
J'ai eu connaissance des instructions rendues publiques qui ont été envoyées depuis le commencement des hostilités par le Gouvernement ottoman à ses agents dans le Liban, au pacha de Beyrouth, je crois.
Ces instructions, il faut le dire, m'ont paru excessivement vagues, et m'ont semblé ne pas répondre du tout à la gravité extrême des circonstances ; mais, quoi qu'il en soit, qu'elles soient exécutées ou non, il est évident qu'il y a eu jusqu'à présent une partialité , une iniquité révoltante de la part des fonctionnaires turcs dans le Liban, je dirai même une complicité évidente dans les crimes commis par les Oruses. Cette complicité se prouve par un grand nombre de flEÛts qui n'ont pas été contredits, que je rappellerai très-brièvement : En premier lieu , les troupes turques qui avaient été réparties dans la montagne, soi-disant pour contenir les deux populations rivales , ne se sont jamais occupées que de contenir les Maronites chrétiens et protégés de la France, elles ont laissé toute liberté aux Druses -, et c'est ce qui explique comment les Druses, malgré leur petit nombre, ont pu si facilement tomber sur les Maronites et les égorger.
Ensuite, quand les premières hostilités ont commencé, les troupes turques se sont avancées dans le pays ; elles ont pris une attitude plus décisive, mais toujours vis-à-vis des Maronites. Ainsi, il y a eu des désarmements opérés dans la contrée appelée Chouf; mais ces désarmements n'ont été opérés qu'au détriment des Maronites; les Druses ont conservé leurs armes; et, bien plus, ils ont reçu les armes des
Maronites désarmés.
En troisième lieu, les Druses ont été conduits dans leurs
noassacres par des chefs exilés, et qui avaient été rappelés de
Texil par l'autorité turque.
Ailleurs, les troupes turques, voyant que les Druses
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allaient être vaincus dans cerlnines rencontres par les Maronites, se sont joinlcs aux Druses pour tomber sur les chrétiens.
Enfin, en dernier lieu, on impute aux troupes turques elles-mêmes , non pas seulement de rester spectatrices , comme je le disais tout à l'heure, des massacres qui ont été commis à Abbey et ailleurs, mais d'avoir massacré ellesmêmes des chrétiens qui s'étaient rendus prisonniers à elles, et ceci notamment dans un château des environs de Djezina.
Ceci suffit, ce me semble, et au delà, pour constater l'odieuse complicité, non pas, à coup sûr, des chefs du gouvernement ottoman , mais de ses troupes et de ses agents dans les attentais commis sur les Maronites. li y a une complicité plus odieuse encore et plus grave, c'est celle qu'on attribue généralement à l'agent de l'Angleterre dans ces parages.
Vous me connaissez assez pour savoir que je ne compte en aucune ra^-on parmi ceux qui attaquent en général l'Angleterre et ses agents; vous savez au contraire que je suis im très-grand admirateur de l'Angleterre, un très-grand jiartisan de l'alliance anglaise, et que jamais on n'a surpris sur mes lèvres ces attaques exagérées , souvent dictées par un patriotisme honorable, mais qui ne sont en aucune façon ni dans mes goûts, ni dans mes habitudes.
Cependant , quand je me trouve en face de faits aussi patents et aussi odieux que ceux que j'ai signalés, je n'écoute plus que la justice; je ne puis me défendre de vous les dénoncer, et de demander au Gouvernement quelle attitude il a prise à ce sujet.
Je ne veux pas imiter ce qui a été fait dans le parlement anglais il n'y a pas longtemps, où on a attaqué un de nos agents diplomatiques, le ministre du roi en Grèce, avec une
yiolenoe oeiiainement fort peu convenable. Je n'attaquerai donc en aucune façon la personne ni les intentions de l'agent anglais à Beyrouth ; je me bornerai à dire que la Toix unanime des Francs qui se trouvaient là, et des autres étrangers, juges encore plus impartiaux que les Français, le signale comme ayantété le principal instigateur du mouvement qui s'est effectué dans le Liban , et de Tinsurrection des Druses contre Tautorité indépendante qui devait leur enlever toute espèce de pouvoir sur les Maronites.
Eh bien ! je demande comment une puissance chrétienne a pu accorder ce monstrueux appui à des hordes tout à fait sauvages, et qui font peser leurs fureurs sur d'autres chrétiens. On ne peut expliquer cette exécrable politique que par la jalousie qu'inspire à l'Angleterre l'autorité séculaire de la France dans les montagnes du Liban. On sait que, depuis des siècles, la France exerce là un patronage tout à fait maternel, aussi honorable pour la France elle-même qu'avantageux pour les populations chrétiennes du Liban; on sait cela, et on s'en indigne, et on voudrait faire comprendre à ces populations que la protection de la France ne leur suffit plus aujourd'hui, et qu'il leur faut en outre celle de l'Angleterre.
C'est la seule interprétation qu'on puisse donner à une
conduite aussi odieuse ; mais c'est une interprétation, à coup
sûr, que nous ne devons ni accepter, ni tolérer, ni surtout
approuver. Ce qui est certain, c'est que l'Angleterre a
excité les Druses à violer le pacte d'indépendance réciproque
qui garantissait les droits de chaque race, et qu'elle a
soutenu les prétentions des chefs druses dits Mokatagis, qui
exerçaient là une espèce d'autorité féodale à laquelle ils ne
voulaient pas renoncer ; c'est l'Angleterre qui les a exhortés
à ne pas y renoncer et à ne pas reconnaître le nouvel ordre
de choses qui avait été sollicité et imposé par la volonté de la
■France.
Ceci me conduit à déplorer, en très-peu de mots, le changement qui s'est effectué dans notre politii^ue générale en Orient. Je veux parler de ce changement que j'ai déjà attaqué plusieurs fois, et que je ne puis me défendre de signaler daos ce moment sur une occasion aussi graTe ; ce changement qui a substitué l'action à cinq, et conduite d'accoi'd avec quatre puissances rivales ou étrangères, à cette nction indépendante et unique dont la France pouvait librement disposer autrefois en Orient.
Je me garderai bien de toucher à d'autres points de la politique de la France en Orient, où celte substitution d'une politique quintuple à la politique indépendante a produit, selon moi, de graves et de déplorables résultats ; mais je vous prie de remarquer ces résultats en ce qui touche le Liban.
Là, de quoi s'agit-il? de i)rotégcr une population catholique de 4 à 500,000 âmes [légère nimeur), ou à peu près.
Cette population catholique se trouvait naturellement sous la protection de la première puissance catholique de l'Occident, c'était un fait reconnu, sous sa protection unique; et, Cûmme je le disais tout à l'heure , il en était résulté cette identité glorieuse et utile que toutes les personnes qui ont été en Orient vous signaleront, et les agents des affaires étrangères en premier lieu, identité qui fait que tout catholique oriental se regarde en quelque sorte comme Français et comme le sujet de la France.
A cet état de choses vous avez substitué une intervcnti<Hi de cinq puissances, dont trois se trouvent naturellement hostiles au catholicisme en Orient; en première ligne la lUissie, parce qu'elle a de son côté une religion orientale en hostilité directe avec celle que nous protégeons; et, d'un
autre côté, rAngleterre et la Prusse, qui ont d^autres motifs également évidents pour ne pas être spécialement favorables aux catholiques de TOrient.
Et à côté de ces trois puissances-là , nous avons en quatrième lieu une puissance catholique comme nous, T Autriche, mais qui a un grand désir de se substituer à nous, désir bien naturel, dont on ne peut lui savoir mauvais gré, mais que nous avons mal fait, suivant moi, d*encourager en l'admettant au partage de nos prérogatives et de notre droit exclusif et séculaire dans ces contrées. Je crains que, par cette malheureuse substitution , par suite de cette infériorité relative dans laquelle on entre quand on fait à cinq une chose qu'on faisait seul auparavant, nous n'ayons arraché la racine la plus profonde et la plus précieuse de notre influence en Orient.
Je dirai encore que la Sardaigne elle-même se met sur les rangs des puissances protectrices, et elle a raison; car, bien qu elle ne compte pas parmi les grandes puissances de TOccident, elle est catholique, elle a une force maritime respectable, et un grand commerce avec l'Orient. Elle fait bien ; mais nous , faisons-nous bien d'inspirer à tout le monde l'idée et le besoin de nous remplacer?
Messieurs, je n'irai pas plus loin à cette époque si avancée de la session; je déclare que ces observations ne me sont pas dictées par un esprit d'hostilité contre la politique ministérielle. Le moment n'est pas opportun pour juger cette politique dans son ensemble ou dans ses détails. Je n'ai été guidé que par deux motifs que vous devez comprendre et apprécier : d'abord l'honneur de la France , de notre pavillon , ensuite et surtout le salut et la vie de ces malheureuses populations du Liban pour lesquelles il ne peut y avoir ici <iu un sentiment de pitié et de sympathie. Je me bomerai
lîG LES ClfRËTi^lS
donc, avec la pcrniission de M. le ministre des aPTaires étrangères, à lui adresser ces trois questions :
A-t-il obtenu quelques garanties sérieuses et solides contre le retour des indignités, des atrocités qui ont été commises contre nos protégés dans le Liban? A-t-il obtenu quelque réparation pour les meurtres commis sur des religieux protégés par le pavillon français? A-t-il obtenu des mesures répressives contre les auloriliîs turques qui ont été directement ou indirectement complices de ces attentats? C'est là ma première question.
En second lieu, je lui demanderai s'il est intervenu auprès de l'Angleterre pour lui faire sentir combien la conduite de sou agent à Bcyroulb est incompatible avec l'alliance française et avec l'intérêt de la civilisation et du christianisme .
Enfin je lui demanderai si, ébranlé par ces déplorables événements, il ne se sent pas porté à se retirer plus ou moins des liens qui l'ont enchaîné dans cette quintuple alliance, et à adopter au moins, en ce qui touche à la question catholique en Orient, une polilique plus indépendante et plus efficace.
i piuit .
iiems. 1
îil. Grizoï, ministre des affaires étrangères. Messieun, je ne viens jkis conibaitre ce qu'a dit l'honorable préopînant, ni me plaindre qu'il ait appelé l'attention de la Chambre sur cette question. Je déplore aussi vivcmait que lui les faits qu'il a rappelés. La plupart de tes faits sont exacts, et si l'on en étalait le tableau déluillé sous les yeux de la Chambre, on la pénétrerait d'émotion et d'indignation.
Messieurs, il y a plusieurs années, en 1841, quand on a M^mmencc à s'occuper sérieusement à Coostantinopte des
affaires de la Syrie, nous ayons préTu ces faits; nous les ayons non-seulement préyus, mais prédits à Constantinople, et, en les prédisant, nous ayons fait tout ce qui était en notre pouyoir pour les préyenir. Nous ayons pensé dès lors que la chute de landen mode d'administration de la Syrie, d'une administration unique , nationale et chrétienne , liyrerait la Syrie à une anarchie déplorable. Nous l'ayons dit. Nous étions alors, et l'honorable préopinant ne peut le méconnaître , dans une assez mauvaise situation pour prendre le parti des chrétiens de Syrie; nous les ayions récemment, passez-moi le mot, abandonnés dans leur lutte contre le pacha d'Egypte ; nous ayions pris le parti du pacha , nonseulement contre la Porte , mais contre les Maronites de la Syrie insurgés contre lui. Cela affaiblissait extrêmement notre position à Constantinople quand nous parlions pour eux.
C'est à raison de cet affiiiblissement, pour y remédier jusqu'à un certain point, pour corriger le yice de notre position momentanée, que nous sommes entrés en intelligence, en action commune avec les autres puissances pour les engager à agir dans le même sens que nous , elles qui , pour le moment, étaient en meilleure position que nous sur les at&iires de Syrie, et pour essayer de faire rétablir en Syrie l'ancien mode d'administration, le seul, à notre avis, qui fût propre à y maintenir un peu d'ordre et de justice. Je dis un peu, parce que même sous l'administration de l'émir Bescliir qu'on regrette si vivement aujourd'hui, il n'y en a jamais eu beaucoup. Dès lors, nous avons été obligés de nous borï*er à cette époque à obtenir, par les efforts communs de la France et des autres puissances, la reconnaissance du principe <pi'il n'y aurait pas en Syrie une administration musul- "^e, que les deux races qui se partagent ce pays seraient
«28 LES CHRÉTIKNS
administrées cbacuDe par un chef de sa religion et de son
origine.
En obtenant ce principe, nous avons déclaré que ce mode d'administration nous semblait très-imiiarfait, que nous étions convaincus qu'il n'aurait pas toutes les bonnes conséquences qu'on espérait, que nous persistions à demander la rétablissement de l'ancien mode d'administration. Mais il a bien Fallu nous contenter de ce que nous avons pu obtiinir.
N'oublions jamais, Messieurs, que nous sommes ici en présence d'un état indépendant ; que nous désirons affermir, relever, s'il est permis de le dire, l'indépendance et la consistance de la Porte, du gouvernement turc; qu'il est de notre politique de le traiter nous-mêmes avec les égards , les ménagements, le respect pour son indépendance, que nous demandons aux autres. Nous nous trouvons ainsi souvent dans une position difficile, ayant des devoirs, non pas contradictoires, mais différents, ù concilier, le devoir de protéger les catholiques d'Orient , que noua n'abandonnons jamais , et le devoir de prêter appui à l'indépendance de l'Empire ottoman dans ses propres domaines.
Cette politique est diffîcile. Ce n'est pas une raison pour abandonner l'un ou l'autre de ses éléments. Nous ne l'avons jamais fait, mais la Chambre comprend la difRculté.
N'ayant donc pu réussir à faire adopter l'ancien mode d'administration unique et chrétienne en Syrie, ayant été obligés de nous contenterd'un mode qui valait mieux qu'une administration purement turque, mais dont nous reconnaissions les imperfections, dont nous prévoyions les mauvaUes conséquences, nous avons vécu depuis loi-s dans cet état, renouvelant souvent nos protestations et notre demande du rétablissement de l'ancien mode d'administration.
Les faits que l'honorable préopinant vient de raconter ont éclaté au milieu de nos réclamations continuelles.
n a eu raison de tous dire qu'une partie des autorités et même des troupes turques s'étaient en quelque sorte prêtées à ces faits déplorables; qu'elles n'avaient pas déployé Tirapartialité, Ténergie nécessaire pour réprimer de pareils désordres; qu'elles avaient souvent prêté appui aux Druses contre les Maronites, tandis qu'elles auraient dû réprimer les uns et les autres. Cela est vrai. Nous avons énergiquement signalé au gouvernement turc cette mauvaise conduite du quelques-uns de ses agents et de ses soldats.
Nous nous trouvons encore ici vis-à-vis du gouvernement turc dans une situation difGcile. L'honorable M. de Montalembert l'a indiqué sans le dire expressément : il y a' deux partis en Turquie; il y a un parti intelligent, modéré, qui croit que, pour raffermir l'Empire ottoman, pour y remettre un peu d'ordre et de force gouvernementale , il faut y introduire d'assez grandes réformes. Mais à côté, il y a un parti fanatique, le vieux parti turc, toujours porté à pratiquer Tancienne politique, la politique violente, sanguinaire, astucieuse de l'Empire ottoman.
La lutte de ces deux partis se reproduit dans toutes les pro-
vinœs de la Turquie comme à Constantinople , et elle se
reproduit encore plus vivement, plus déplorablement dans
les provinces qu'à Constantinople. C'est ce qui est arrivé en
Syrie. Le parti fanatique, qui croit que tout l'art de gouverner
consiste à opposer les deux races Tune à l'autre, qui rêve la
destruction des Druses par les Maronites , et des Maronites
par les Druses, en prêtant successivement son appui tantôt
aw uns, tantôt aux autres, ce parti a des adhérents, des
agents parmi les autorités turques, dans les rangs de Tarmée
^^rque, quoiqu'il n'en ait pas, j'ose le dire, dans le divan, à
ŒuTref. II. — Disc •an. ii. 9
MO LES CHnv'TlESS
Constautînople. Quoique aujourd'hui l'inlenlion, la politique Imbituellc du divan soient favorables aux lionnes ut intelligentes rt^formcs à introdnire dans l'administration de l'Em- [lire ottoman, nous noua sommes trouvés en Syrie en présence d'autorités qui n'avaient pas les intentions, ne suivaient l»ns la ligne de conduite que le gouvernement ottoman aurait voulu leur voir suivre.
Nous avons fait et nous faisons chaque jour ce qui est en notre pouvoir pour éclairer le gouvei'nement ollomau sur la conduite de ceux de ses agents qui pratiquent ce qu'il prescrit de réprimer, qui ne se conduisent pas convenablement dans les diverses localités où ils soûl envoyés par leur gouvernement ^ mais la CbaiuLre comprend combien ce l'Aie est diflîcile à jouer du dehoi-s; quand on est simple spectateur, un spectateur sans doute qui a de l'influence, qui a le droit d'être écouté, qui peut faire beaucoup de bien ou beaucoup de mal, selon qu'il approuve ou qu'il désapprouve, mais qui D'à pas d'autorité directe et immédiatement efiicace.
51, de Montalenibert ne pense ceitainement [>as que la France doive envoyer des troupes en Syrie pour réprimer'Ies désordres. Elle ne put procéder que par voie d'influence; il faut qu'elle éclaire le gouvernement ottoman sur ce qui se passe en Syrie, qu'elle apprenne à diriger ses agents, à peser sur eux, à se faire obéir, à avoir une administration efficace. Il n'y a rien de si diflicile, de si nouveau en Tun^uie, que de pareils faits, et on nous demande de les introduire complètement, soudainement, dans une des provinijes les plus déchirées de l'Empire.
Je ne refuse pas cette tâche : c'est celte que nous, travaillons à accomplir; mais, je le répète, elle est très-difTicile : lu succès ne peut être que l'œuvre d'une longue persévérance. Que M , de Montalemberl en soit sûr, cette persévérance nous
DE SYRIE. tjff
[!aurons. Xous n'avons poÎDt renoncé à Taire revenir dans le :{iban le mode d'administration qui nous paraît le meilleur, 1^ [aire Informer l'administration, d'abord très-imparfaite, et a ce moment déddiiment mauyai&e, qui pèse sur le Làbaa. M. de MontalembcrI a cité un fait déplorable, la dévaslaïon d'un couvent plus directement placé sous la pn)tvctiun fk la France, le meurtre du supérieur de ce couvent, ^ious Avons â l'instant même réclamé, et de façon à ne pas être lefuscs, le châtiment des coupables, le cbàtiment réel, effectif, tkuae indemnité pour les religieux ainsi dépouillés. Cela nous }été promis par la Porte. Nous veillerouiïàce que l'eïécuUon e de près la promesse. {Marques ttapprobalton.) Quant aux désordres qui ne s'adressaient pas aussi direcfeoienl a la France, qui tombaient sur les malheureux ^^ronites, nous avons fait tout ce qui était en noire jwuvoir pour y remédier. L'ambassadeur du roi à Const;inlinople a immédiatement envoyé sur la côte de SjtIc deux bàtiuieats déplus. 1) y en a trois dans ce momentqui portent d'un ]K>int ^ à un autre tous les secoiu's matériels, tout l'appui moral qu'il ^fclst possible de porter. Si cela est nécessaire , nous enverrons Vncore d'autres bâtiments. Je dirai, non pour rassurer complètement ni M. de Montalembert, ni la Chambre, je ne voudrais pas rassurer faussement, et ii ne faut pas être rassuré Jans ce moment, car il y a beaucoup de choses à déplorer en Syrie; je dirai toutefois que les hostilités ont cessé, que pour le moment la guerre civile ne désole plus le Liban. Je ne liens pas la position pour boime , je liens cotte suspension il'anncs pour très-précaire ; le Liban restera encore longlemps dans un état déplorable, et il y a beaucoup à faire pour î rÉlalilir un peu d'ordre et de justice. Le gouvernement du mi fera dans ces cîrconslances a- qu'il n'a pas cessé de faire un moment.
El que M. de Montalembert soil bien persuadé que, quand il nous est arrivé de traiter de concert avec les autres puissances, à cinq comme il l'a dit, pour protéger les intérêts que nous avions à sauvegarder en Orient, ce n'est pas que nous ayons conclu à cet égard aucune alliance formelle, que nous ayons |iris aucun engagement de ne jamais rien Taire qu'à cimj, que nous nous soyons lié les mains, que nous ayons abandonné le droit de protéger à nous seuls les chréliens d'Orient toutes les fois que nous le pourrions et que nous !<■ devrions. Nous n'avons [wint renoncé à exercer ce protectorat unique toutes les fois que l'intérêt de la situation nous paraîtrait le comporter. Quand nous avons traité des questions à cinq, c'est parce que nous avons pensé que, pour les résoudre efûcacement, promptement, dans l'inlérèt même des populations dont il s'agissait, il valait mieux traiter à cinq que seuls. Quand nous avons reconnu que seuls nous pouvions résoudre les questions, nous n'avons abandonné aucun de nos anciens privilèges. Je dirai à l'hononible préopinant, et je suis sûr qu'il l'entendra avec plaisir, que de Rome, de la propagande, il est venu au gouvernement du roi des remercîmenls vifs, répétés, pour sa conduite en Syrie et celle du consul que M. de Montalembert a rappelée, et celle de tous les autres agents français qui se trouvent dispersés sur cette partie du territoire ottoman, et celle du gouvernement du roi, qui n'avait jias cessé d'étendre sa protection la plus aotiie, et dans beaucoup de cas la plus efficace, sur ces déplorables conflits.
Il y a un point sur lequel M. de Montalembert a insisté, et sur lequel il trouvera bon, je pense, que je n'insiste pas. Nous avons besoin, il est vrai, de nous metti-e plus complétetuent d'accord avec le gouvernement britannique sur les faits qui se passent dans le Liban, sur leurs causes et sur les
moyens sérieux d'y porter remède. II y a certains de ces faits, certains de ces remèdes sur lesquels les agents des deux gouvernements en Syrie n*ont pas été du même avis. Les deux gouvernements ont, je n'en doute pas, et non-seulement je n*en doute pas, mais je TafQrme, les deux gouvernements ont la même sincère intention de ne pas laisser désoler le Liban par les horreurs qui viennent de s'y passer ; de ne pas livrer les Maronites aux Druses, pas plus que les Druses aux Maronites. Le cabinet anglais est, à cet égard, dans les mêmes sentiments que le gouvernement français : il ne serait pas capable d'abaisser sa politique au niveau de cette vieille politique turque dont je parlais tout à Theure, qui travaille à détruire les Druses par les Maronites et les Maronites par les Druses. Non, le gouvernement anglais ne veut pas cela ; il veut sincèrement, comme nous, que l'ordre et la justice soient rétablis dans le Liban.
Mais il est vrai que nous n'avons pas été et que nous ne sommes pas encore complètement du même avis sur les faits, les causes et les remèdes. Nous ne négligerons rien pour éclairer le cabinet anglais, pour nous éclairer nous-mêmes, et pour rétablir entre les deux gouvernements cette harmonie qui est dans leurs désirs, mais qui doit être aussi dans les idées qu'ils se forment et des faits et des remèdes , pour passer ensuite dans leurs actes. J'ai déjà agi dans ce sens; j'espère que j'atteindrai le but. La Chambre et M. le comte de Montalembert peuvent être sûrs que le gouvernement du roi ne le perdra pas de vue un moment. [Très-bien l très-bien f)
(Extrait do MoniUur du 16 juillet 1845.)