‹ Discours (volume 2)Chapitre 28 sur 73 · LES CHRÉTIENS DU LIBAN · texte numérisé non relu

LES CHRÉTIENS DU LIBAN

CHAMBRE DES PAIRS Dlaenaslon de l'Adrcase ta» r«l.

Sénncc du 10 jiinrier 1816.

A la suile des di^plorahles évSnenienla doni 1g Liban avait élé le Ihéâlre, et qui avaient motivé l'intervention des grandes puissances europtienncs ', le gouverneuienl ottoman avait chargé au mois de septembre 1843 le ministre des affaires étrangères, Chekib-Effendi, de se rendre au milieu des populations du Liban pour y rétablir la paix. Cette mission avait entraîné des conséquences bien différentes. Le désarmement opéré par Chekib-Effendi n'avait eu d'autre effet que de livrer les Maronites aux violences de leurs ennemis sans leur laisser les moyens de se détendre : la partialité de ce haut Tonctionnaire pour les Druses, et les violences de l'année régulière qui devait maintenir l'ordre dans le pays avaient porté à leur comble les souffrances des populations chrétiennes du Liban.

M. le comte de Montalemberl appela l'allenlion de la Chambre des pairs sur celle situation à l'occasiou du paragraphe 3 du projet d'adresse de 1846, qui était ainsi conçu .

* Sire, Tatre Mijeslé continua i recevoir de loiiles les pulisaneet étnii—

• gAres l'assurance de leurs diipvsiiions paciQqucs el amicales, 11 est dotut

• de penser qoB rien ne viendra iruubler celle sâcuriié, condilion uéesuaire

LES CHRÉTIliINS DU LIBAN. 219

« des progrès da travail et da bien-étre qai se répand dans toutes les classes < de la popalation. C'est aux nations qui ne redoutent pas la guerre qu'il c appartient de professer ouvertement l'amour de la paix. »

Je désire profiter du premier paragraphe de l'adresse qai se rapporte aux affaires extérieures du pays pour appeler TattentioD de la Chambre et du Gouvernement sur ce qui se passe dans le Liban.

A ce sujet, je dirai d'abord que j'ai remarqué avec siu*prise et douleur une lacune à ce sujet dans le projet d'adresse. Je m'en étonne à bon droit, à moins qu'on n'établisse en pratique et en loi la théorie qui voudrait qu'une adresse des Chambres , longuement discutée et longuement méditée , ne fût autre chose que la répétition pure et simple du discours de la couronne.

Je m'étonne donc que les commissaires que vous avez nommés n'aient pas jugé à propos de dire un mot sur un intérêt aussi grand pour la France , et qui préoccupe si évidemment tous les esprits attachés à la dignité du pays.

Je ne puis m'expliquer ce silence et cette lacune que par un fait assez extraordinaire et inouï, je crois, jusqu'à présent dans les annales de la Chambre, et que je demande la permission de vous signaler en passant : c'est la présence simultanée parmi vos commissaires de trois ambassadeurs ou ministres plénipotentiaires du Roi.

Je respecte conune je le dois tous les votes de la Chambre, ^( par conséquent je respecte aussi les élections qu'elle fait dans ses bureaux ; je respecte surtout les trois nobles collègues 6n question. Je crois être en assez bonnes relations avec tous trois pour qu'ils n'aient pas à ce sujet l'ombre même d'un doute; mais j'avoue que je ne conçois pas comment la ma- ]<^nté ministérielle de cette Chambre, majorité que je ne conteste pas, bien que je ne lui appartienne pas ; je ne con-

320 LES CHRtrriEISS

çois pas comment cette majorilé a porta son chois sur trois nobles pairs qui, vêritableineut, par leur identiGcalion absolue et coiiQdenticlle avec la politique minisiérielle, ne me paraissent pas précisément les mieus. qualiQés pour juger cette politique. {Mouvements divers.)

Je conçois que l'on soit ministériel, mais je ne voudrais pas qu'on fût à la fois ministériel et maladroit. Or, j'avoue que je trouve là une certaine maladrcsso; car enfin la commission de l'adresse, c'est un tribunal qui propose à un autre tribunal un jugement solennel sur l'ensemble de cette [>olitique qu'on appelle glorieuse, fort à tort selon moi.

Or, comment peut-on prendre pour juges de cette politique, encore une fois, les instruments les plus directs et )e< plus confidentiels de cette politique?

Cela m'élonne, je le répèle, et c'est par cela seulement (jne je puis m'expliquer le silence de la commission sur une question d'une si haute gravité, et qui préoccupe à si bon droit l'opinion publique.

La couronne n'a pas jugé à propos d'en parler. Ce silence, je le conçois à toute force : la couronne peut avoir des raisons diplomatiques que nous ne connaissons pas ; mais je ne conçois pas au même degré le silence de la commission. Je ne veux surtout pas eu devenir complice.

La Cbambre daignera peut-être se rappeler qu'à la fin de la dernière session j'ai eu le triste avantage d'appeler le premier son attention sur les déplorables événements du Liban. Elle ne s'étonnera donc pas si je saisis, dans la session actuelle, la première occasion qui se présente à moi pour re — venir sur ce sujet. M. le ministre des affaires étrangères, qui me fit alors t'iiunneurde me répondre, ne contesta rien de œ que j'avançais; Il a pris, au contraire, l'engagement de faire; respecter autant qu'il se pourrait les droits de rbumanité et

rhonneur de la France, si profondément intéressé au sort des populations du Liban.

Je viens lui demander compte de ce qu'il a fait pour ces deux grands intérêts, et en même temps exposer à la Chambre Tétat actuel de la question, et ce qui s*est passé dans ce pays depuis que nous nous sommes séparés.

Il y a donc là deux points à envisager : Tétat des chrétiens de ces contrées, et la manière dont Thonneur de la France y est engagé.

Or, l'état du pays a évidemment empiré. Je ne veux pas répéter ici les détails que j'ai déjà eu Thonneur de vous exposer. Je suppose que vous savez tous qu'il y a dans le Liban deux races distinctes et trois genres de districts : les districts druses, les districts maronites et les districts mixtes; et que TOUS savez tous encore que le gouvernement turc, suzerain de ce pays, y est intervenu soi-disant pour rétablir l'ordre, mais, comme l'événement l'a prouvé, pour perpétuer et empirer le désordre.

Aujourd'hui, où en est-on? Il ne s'agit plus d'une lutte entre deux populations rivales comme au printemps dernier, où elles étaient armées l'une contre l'autre; il s'agit démesures prises par les Turcs eux-mêmes, par l'autorité souveraine ou plutôt suzeraine du pays. Eh bien! Tinter- Tenlion de cette autorité a produit des malheurs plus grands et plus terribles , des attentats plus odieux , des violations plus ilagrantes de tous les sentiments d'humanité et en "îême temps de l'honneur et des intérêts de la France , que u'en avait produit la guerre civile entre les Druses et les Maronites; les troupes turques ont commis dans ces derûïersmob, au vu et su de tout le monde, et d'après les hersions unanimes de toutes les correspondances, des atten- ^tsqui n'avaient point été commis ou qui du moins n'avaient

ta LKS CHRÉTIENS

pas élé dépassés par l'insurrcclioii et la guerre civile il y a quelques mois.

Vous comprenez donc la diRërence, Messieurs, des deux situations, il y a quelques mois, il s'agissait d'une lutte entre deux populations ennemies, d'une lutte qui pouvait, qui (levait même être terminée par l'inter^'ention d'un troisième pouvoir qui était le pouvoir souverain. Aujourd'hui, c'est autre chose, c'est l'intervention de ce gouvernement soi-disant régulier et souverain que nous avons à qualifier et à juger.

Aujourd'hui comme alors les résultats malheureusement sont les mêmes; les victimes aussi sont les mêmes. Or, ces victimes, c'est l'humanité outragée ; ce sont les populations chrétiennes massacrées ou flétries, c'est encore l'honneur de la France sérieusement compromis.

Et tous ces malheurs peuvent être principalement altribuéa à la mission d'un diplomate, d'un fonctionnaire turc dont le nom est connu depuis quelques années dans Thisloire diplomatique de nos jours; c'est Chékib-EfFendi, La mission de ce personnage avait été offerte aux représeulaiils des puissances à Constantinople comme un gage de sécurité, de progrès, de paix dans le Liban. Sans doute que ces représentants n'ont pas été informés des mesures qu'allait exécuter ce fonctionnaire. Je ne puis [tas me figurer qu'ils aient été dans le secret du projet de désarmement général du Liban que Chékib-Effendi a exéculc des son arrivée en Syrie ; car certainement ces ambassadeurs n'auraient pas pu ignorer que ce désarmement élait en lui-même une calamité pour ce pays.

En effet, on conçoit parfaitement qu'un désarmement effec — lue au détriment de populations agitées soit un bienfait dans un pays civilisé, au milieu d'un peuple de race européenne;

on conçoit parfaitement que d'ôter les armes à des gens qui s'eiïtr'égorgent en Europe , c*est leur rendre un grand serrée; mais il est impossible d*admettre cette idée, pour peu qa*(m connaisse TOrient, comme doivent le connaître nonseulement les voyageurs , mais surtout les ambassadeurs et les résidents européens à Constantinople. Tout le monde comprend que, dans un pays où il ne peut y avoir aucune police préventive, où il y a tout au plus une police répressive, et laquelle encore ! Tusage des armes pour la libre défense de chacun est une nécessité sociale. Tous ceux d'ailleurs qui connaissent TOrient savent que, pour un Oriental, être privé de ses armes c'est véritablement être privé d'une portion de sa vie.

Et pourquoi? par une raison toute simple. C'est qu'un homme désarmé est dans toutes ces contrées une sorte de victime livrée d'avance à tous ses ennemis, et privé de ce qui est à la fois le signe de la dignité et de la force.

Encore si cette mesure, quelque fâcheuse et quelque impolitique qu'elle fût en elle-même, eût été exécutée avec sincérité, avec bonne foi et égalité, elle aurait pu être tolérable.

Mais c'est précisément le contraire qui est arrivé. Celte Mesure a été exécutée de telle sorte, que les populations chrétiennes y ont été seules soumises , que les Druses ne * out endurée que très-partiellement, et qu'à l'heure qu'il est, Us ont conservé la plus grande partie de leurs armes, c'est- ^•dire que des deux races, la plus sanguinaire est restée ^îTïiée, les agresseurs, les bourreaux ont conservé tous les Moyens de nuire : il n'y a eu de désarmé que les victimes.

C'est le 16 octobre dernier que le ministre ottoman a commencé ses opérations par un désarmement, soi-disant génépi, et en même temps par l'arrestation des cheiks chrétiens;

m LES CHRÉTIENS

arrestation contre laquellu a protesté avec raison l'agent de France, le 24 du même mois. Je le crois du moins; M. le ministre des aOkires étrangères me rectiliera si, comme on doit s'y attendre, Je commets quelques crreui-s de détail. Cette arrestation et le désarmement ont été simultanés. Eh bien! malgré ce désarmement, d'après toutes les correspondances, à la lin de novembre, les ctieiks druses, et leurs dépendants à Beyrouth même et dans les environs, avalent conservé leurs armes, tandis que les cheiks cbrétiens sont restés privés des leurs. On verra tout à l'heure combien cette inégalité a été flagrante, et les suites horribles qu'elle a eues. Non-seulement lu mesure n'a pas été exercée au détriment des Druses, mais elle l'a été avec une barbarie monstrueuse vis-à-vis de la population maronite.

Voici comment on y a procédé :

On a pris les étals de population de l'année 1840, avant les guerres civiles , avant toutes les pertes que ditTérents événements ont fait essuyer à la population dans ce pays. On a dit : Tel village avait ISO hommes en état de porter les armes en 1840, il faut qu'il livre 150 fusils. Les habitants de ce village répondaient : Nous ne sommes plus 150 hommes en état de porter les armes, nous sommes seulement .^0 ou 60. c'est donc SO ou 00 fusils seulement que nous devons livrer, et encore ne les avons-nous plus, — Peu importe, leur répondait-on, îl faut les fournir; trouvez-les comme vous, [tourrez : smon vous serez bàtonnés , torturés , vous , vo& prêlres, vos femmes, vos vieillards; si vous n'avez pas de fusils, il faut en acheter pour nous les donner. J'oubliaif: de dire que les Maronites , qui ne sont pas une race trèsbelliqueuse, avaient été pour la plupart désarmés dans la dernière guerre civile.

Les Druses étaient détenteurs d'une grande partie de leurs

DU LIBAN. 2îo

armes; ils ont été chez ceux qui les avaient dépouillés; ils leur ont dit : Voilà de l'argent, rendez-nous nos fusils. Cela a réussi dans certaines circonstances. On a vu même des paysans maronites venir à Beyrouth et ailleurs acheter des fusils, a&n de pouvoir les donner aux Turcs.

Mais tout cela n'a pas suffi. Quand ils ont eu épuisé leurs ressources, et donné tout ce qu'ils possédaient pour acheter des armes , on a employé envers eux toutes les cruautés imaginables. Notez bien que c'est un gouvernement régulier qui procède ainsi; je ne parle pas des exploits d'une bande de sauvages ou de brigands, je parle des agents, des représentants de la Porte Ottomane. Comme le chiffre établi par le ministère ottoman n*ayait pas été atteint, c'est alors que, pour les contraindre à livrer les armes qu'on supposait cachées, l'autorité turque a lancé sur ces malheureuses populations des troupes régulières qui, avec l'aide des Druses, ont commis toutes ces horreurs qui ont soulevé l'opinion publique et n'ont pu échapper à votre attention.

Je crois pouvoir me dispenser de les rappeler à la tribune, car c'est une tâche trop douloureuse, et qui révolte tellement tous les sentiments de la nature et de la pudeur que j'éprouverais la plus grande difficulté à le faire. Je suppose donc que vous savez ces détails, et je me borne à vous rappeler que tout ce qui a été raconté par les historiens des temps les plus barbares a été égalé et peut-être dépassé dans les districts de Djesin, de Kesrouan, de Deir-el-Kamar, de Gazir et autres. Là les femmes notamment ont été soumises ^^^ derniers outrages et aux tortures les plus abominables, plongées dans l'eau , puis suffoquées par la fumée ; là les Vieillards, les enfants même ont été torturés, les prêtres fla- Kdlés et pendus la tête en bas, les évêques eux-mêmes baronnes et le sîûnt Sacrement traîné dans la boue; il y a eu à

ŒuTTCi. 11. — Diieoan. U. 15

Babda des moines qu'on a fait danser comme des derviches tourneurs à force de lus llagellcr. (Juclquefois ces hordes sanguinaii-es sont revenues trois ou quatre Tois de suite infliger à ces populations iurortunées les mêmes traitements. Ainsi le 23 novembre, pour la quatrième fois, les Dnises et les Turcs n^unis sout venus dans le district de Djesin fain; subir aux fenunes el aux prèli-es les horribles traitements dont j'ai parlé.

Deux faits méritent d'être remarqués au sein de ces monstruosités. Le premier, sur lequel on ne saurait assez insister, c'est la complicilé des Druses soi-disant désarmés avec les troupes ottomanes ; ils ont paru partout, et, dans certains endroits, ils ont été plus nombreux que les Turcs, et, comme toujours, plus sanguinaires, plus barliares que les Turcs. Et c'est ainsi que la Turquie a fait respecter la neulralilè enlit ces jmpulations.

Ensuite il faut vous faire savoir que le ministre ottoman I a eu recoure à un autre genre de cruautés; il n'a pas craint de se faire une arme de la famine contre ces malheureuses populations. La récolte de l'année avait été très-mauvaise; il y avait disette de blé. On a fait venir du blé par mer; m^s l'administitition ottomane s'en est aussitôt emparée, et elle a. dit : Ce blé ne pourra être vendu qu'à ceux des habitants qui auront des certilicats constatant qu'ils ont remis tant de fusils à l'autorité ottomane.

Or, ceux qui avaient été assez heureux pour salisfîiîa' aui exigences des Tui-cs, en remettant le nombre voulu de fusils, avaient naturellement dépensé tout leur argent pour acheter ces fusils, il ne leur en restait pas pour acheter du blé; ceui au contraire qui avaient gardé leur argent pour avoir du bié n'ont jNis pu s'en scnir, parce qu'ils ne pouvaient pas produire le certificat attestant qu'ils avaient fourni les fusils exigés

DU UBAN. 227

d*eux. Il s'est donc trouvé que ce secours de blé a été complètement dérisoire, et que les horreurs de la famine sont venues s'ajouter à toutes les autres horreui-s que j'ai déjà signalées. Voilà le système qui a été appliqué, jusqu'au 15 décembre, date des dernières nouvelles que j'ai reçues, par le gouvernement ottoman, par un haut titulaire de ce gouvernement, envoyé avec l'assentiment des puissances, et comme une concession faite à la diplomatie européenne. C'est ainsi qu'il a obtenu le chiffre de dix-huit mille fusils, dont il se targue peut-être comme d'une conquête faite pour la civilisation.

D'ailleurs Chékib n'est pas le seul coupable ; il y avait là un certain Namik-Pacha, séraskier d'Arabie, avec vingt-cinq mille hommes de troupes régulières, qui ont pris part à toutes ces horreurs. Ce pacha est venu en Occident , il est compté parmi les réformateurs turcs, et c'est ainsi qu'il a accompli sa mission.

Personne ne contestera la vérité de ces tristes récits ; ils ressortent non-seulement des correspondances françaises, qui pourraient être soupçonnées de partialité, s'il pouvait y en aw dans une pareille cause, mais encore de toutes les correspondances anglaises , allemandes , et même des journaux franco- tures qui s'impriment à Smyrne. Et s'il fallait une preuve nouvelle de ce triste état de choses , on la trouverait ^8 cet aveu curieux prononcé il y quelque temps, à Édimhourg, par le fameux commodore Napier, celui-là même qui ^ élé le principal auteur de l'expulsion de Méhémet-Ali de ^ Syrie, et qui a figuré en première ligne au bombardement ^JeBeyrouthenlSiO.

Voici ce qu'il a dit à Edimbourg, où on lui offrait une fête, en lui décernant le droit de bourgeoisie de cette cité :

« Le gouvernement nous a envoyé en Syrie pour délivrer celte province de Méhémel-Ali ; mais je regrette d'avoir à

2Î8 LES CimfiTlEHS

déclarer que les liabitants de la Syrie sont lomWs «ous un despotisme dix mille fois pire. ÏJt plus grande douleur de ma vie est d'avoir contribué h chasser de la Syrie le paclia d'Egypte, et d'avoir aidé les Turcs à établir parmi les chrétiens du Liban ce dernier et noble débris du christianisini? asiatique , le gouvernement le plus infâme qui ait jamais existé. 11

Vous savez que les Anglais ne ménagent pas leurs paroles, et celte expression est empnmtée textuellement à son discours. Après un tel témoignage, après cette expiation, pour ainsi dire, de la part d'un homme qui a tant contribué à amener l'état de choses actuel, U n'y a plus de doute â concevoir.

Cependant, si l'on ne voulait se fier qu'au langage ofBdel du ministère ottoman, on pourrait douter de ta réalité de ces faits. Far exemple, Chckib-ËfTendi a eu i-ecours à un moyen assez bizarre pour consoler ses victimes : il a rassemblé les chefs du pays dans une sorte d'assemblée politique à Bettedin, et là il leur a fait un discours, une espèce d'adresse parlementaire dans laquelle il leur dit, entre autres choses, « qu'il avait contracté au pied du trône de Sa Hautcsse le saint devoir de ne pas permettre que quelqu'un de ses sujets eût à souffrir le mointhx; mal, » et il a ajouté m que Sa Ilaulcsse {qu'il coinjjarait modestement à Salomon et à Alexandre) daignait leur accorder un pardon général, et que ce qui avait eu lieu était passé, n

Voilà, Messieurs, comment il s'exprimait au milieu des événements épouvantables qui avaient lieu sous son aulorilc dans le Liban, u Ce qui a eu lieu est passé ! » Bel axiome, eu vérité ! Si jamais le gouvernement représentatif s'établit eu Turquie, ce ministre aura évidemment de la vocation pour rédiger les discours de la couronne, ou pour éli-e le rap-

DU UBAN. %K9

porteur des adresses parlementaires. [Rires et murmures.) Enfin, il n*y a qu*une seule Toix, qu'un seul cri dans le pays sur le résultat définitif de ces événements. Ce résultat, de Tayeu de tout le monde, le voici : le Liban est perdu ; toute la population chrétienne du Liban sera complètement anéantie ou réduite à Tapostasie, c'est-à-dire contrainte de renoncer à sa foi catholique et de passer à l'islamisme, ou d'embrasser le schisme grec, qui se rapproche le plus de leur croyance et qui leur assurerait la protection de la Russie ; car la Russie, vous le savez, passe dans tout l'Orient pour exercer une influence efficace et toute-puissante sur la Porte Ottomane.

J'espère que personne ne s'étonnera du zèle et de la chaleur que j'apporte à défendre ici les intérêts de ces populations chrétiennes. Je sais bien que ce genre de questions n'est pas toujours en bonne odeur auprès des honmies d'État, des hommes politiques proprement dits [M. le ministre des affaires étrangères fait un geste de dénégation) , ni auprès de la diplomatie en général. Oui, j'ai besoin de le dire, en général la diplomatie n'aime pas ces questions. Des questions où il s'agit d'humanité, de races opprimées, de libertés outragées, sont plus ou moins dédaignées par les diplomates, et regardées par eux comme des questions de journalistes. Cela leur parait tout au plus un thème d'articles dans les journaux, ^'e discours à la tribune. Ce ne sont pas, selon eux, des questions d'afiaires dignes de la sollicitude et de la perspicacité des diplomates.

Je crois, Messieurs, qu'il y a là une grande erreur, et que ^^est ce qui doit distinguer la diplomatie des gouvernements ^présentatifs de la diplomatie des monarchies absolues, c'est pTédsément l'honneur et l'avantage des pays qui ont le privilège heureux de jouir du gouvernement constitutionnel.

LES CimeTIENS

que les questions d'humanité, de races opprimées, de droits violés, dcTiennenl aussitôt des questions de journalisme et de trilnme, et par consûquent des (picslïoiis politiques. Il faut donc liien que ftîM. les diplomates en prennent leur parU, se résignent à traiter ces questions autrement qu'avec celle indidérenee, avec ce dédain dont on trouve si souvent la trace clifz eux.

Et ce n'est pas là une vaine théorie. En Angleterre, on admet parfailement cette puissance de l'opinion siir la diplomatie, et, si je ne me trompe, M. le ministre des afEiûiX'S étrangères et ses prédécesseurs nous ont souvent représenlé l'étiitde l'opinion publique, en Angleterre, comme imposant des conditions impérieuses à la polilique anglaise, à la diplomatie anglaise.

Eh bien! de même en France, lorsque l'opinion publique s'échauffe et se prononce, on doit en tenir compte non-sculeraent dans la conduite des affaires parlementaires, mais encore dans la diplomatie. C'est là ce qui dislingue les grandes nations des petjtes. Pei-sonne ne s'étonne que les Chambres du royaume de Wurtemberg ne s'occupent pas de l'état des po- ;iulations du Liban ; personne ne s'étonne non plus que d'aula'B nations tombées en décadence, et qui ne sont pas encore renioiilées à leur éLit naturel , comme l'Espagne et le Portugal, restent indifférentes à ce genre de préoccupations-, mais, eu Fi-ance et en Angleterre, il n'est point permis aux assemblées et aux hommes politiques de ne pas s'en occuper. A cet égard, je n'ai besoin que de citer un exemple. 11 y a vingt^ou vingt-cinq ans, la Grèce s'était insurgée; elle était en proie aux attaques de la Turquie; les Turcs y commettaient mille horreurs, avec un meilleur prétexte toutefois que celui dont ils s'appuient aujourd'hui dans le Liban. Eli bien! je m'en souviens, ({uoique je fusse fort jeune alors; je

m'en souviens, et je crois que c'est une des choses qui m'ont le plus détaché de la politique qui dominait alors, et qui m'ont le plus rapproché des principes et des hommes qui ont triom* phé depuis : les hommes d'État de ce temps, les représentants de la diplomatie, n'avaient alors que dédains et répugnances pour la cause des Grecs.

Les salons des Tuileries étaient remplis de gentilshommes de la chambre, les salons ministériels étaient remplis d'attachés d'ambassade, qui proclamaient à l'envi que les Turcs étaient calomniés, qu'ils étaient les plus honnêtes gens du monde, et que les Grecs, au contraire, étaient un peuple dégénéré qui ne méritait nullement Tintérêt qu'on leur témoignait. On leur reprochait les vices mêmes qui résultaient de leur esclavage ; on atténuait, on niait les cruautés dont ils étaient victimes. C'était là le langage des puissants du jour, des esprits qui se croyaient politiques. J'en adjure les souvenirs de ceux d'entre mes collègues, qui, plus âgés que moi, et plus haut placés à cette époque, doivent s'en souvenir mieux que moi. Je crois que plusieurs membres de la commission, et M. le ministre des 'affaires étrangères luimême, faisaient partie du comité philhellène. Ils doivent donc se rappeler les dédains que rencontrait partout la cause des Grecs.

H. LE MINISTRE DE LA MARINE. Et l'cxpédition de Morée !

M. LE COMTE DE MoNTALEMBERT. C'cst précisément ce que je voulais dire, à savoir que cette question si dédaignée, si méconnue, surtout par la diplomatie française à Constanti-* nople, a fini cependant par être accueillie, protégée, sauvée, non-seulement par la marine, où servait alors M. le baron de Mad^au, mais encore par les hommes d'État, par la diplomatie française elle-même. L'humanité outragée reprit ses droits, et la France intervint en faveur des Grecs, d'une

t31 tes CHBtTlKKS

manière aussi glorieuse que fécoade en résultats honorables.

M. LE MINISTRE DK LA MAHiNE. J'avaïs à dire Seulement que c'est le gouvernement dont vous avez parlé qui a ordonné rex|)édition du Moréi;.

M. LE coMiE riEMo.MALEMBicHT, Mais je ne le conteste pas; au contraire, je m'appuie précisément sur ce cbangemeal survenu dans la diplomatie de la Restauration, pour montrer dans les pays constitutionnels l'empire des grandes causes, des grandes questions d'humanité, A coup sûr, M. l'amiral deMackau ne dira pas que l'esprit du gouvernement, en 1822, était le même que celui de 1827 , qui a commandé l'espédition de Navarin. J'en veux tirer un avertissement, et ce n'est pas seulement pour nous, mais pour la Turquie elle-même.

Si la Turquie no change pas de conduite vis-à-vis de la Syrie, il lui arrivera ce qui lui est arrivé en firête il y a vingt ans, elle perdra cette province; elle la perdra, et elle l'aura bien mérité; je désire seulement qu'avant de la i>erdrc elle ne l'ait pas dépeuplée.

Il me reste encore a parler de la manière dont l'honneur de la France s'est trouvé engagé dans cette tjuestion; car il ne s'agit pas seulement d'une population malheureuse, d'une population chrétienne, mais d'une population spécialement confiée à la protection de la France. Vous savez, Klessieun, ce que c'est que les Maronites. C'est une race qui descend des aborigènes du pays, et qui a renoncé à l'hérésie eulychienne, au douzième siècle, pour embrasser la foi catholique que lui apportaient les croisés français.

Elle est donc catholique depuis les croisades, et elle prétend à la protection de la France par suite de la protection que lui ont accordée les croisés français. Or, je vous demande si, dans une épot|ue où l'on s'occupe tant des souvenirs historitiues et surtout des «-oisadcs, et j'y aj)plaudis tout le pre-

DU LIBAN. i33

mier, où Ton élèTe des muséeâ, des statues en leur honneur, je vous demande sMl est possible, sans la plus amère inconséquence, d'oublier cette population, et si Ton peut permettre à une domination barbare d'effacer Toeuvre des croisades, sans renier ce glorieux souvenir des exploits de Tancrède, de Godefroy, de Louis VII et de saint Louis?

Depuis lors, cette tradition s'est soigneusement conservée. Vous savez que François V fut le premier roi chrétien qui fit alliance avec la Porte : cela ne lui fit pas beaucoup d'honneur alors, mais cela eut du moins le bon résultat d'assurer ainsi à la monarchie française le privilège de protéger les populations chrétiennes en Orient. Ce privilège fut exercé avec le plus grand soin par Louis XIV, même par Louis XV au milieu de l'abaissement de la France, et même par la république, ({ui, sans être chrétienne elle-même, invoqua cependant les droits et les traditions des rois très-chrétiens en Orient. Or, qu'estrce que c'est que protéger et maintenir les iniérèls français en Orient? Je crois que M . le ministre des affaires étrangères l'a lui-même reconnu et proclamé à la tribune, c'est surtout protéger le catholicisme ; car, notamment en Syrie, être catholique, c'est être, sinon le sujet, du moins le client, le protégé de la France. C'est là une synonymie universellement reconnue; elle est aussi complète que possible; elle existe non-seulement dans l'esprit de la population elle- Dîème, mais dans l'esprit du gouvernement ottoman et dans 1 esprit aussi des autres nations. C'est par là aussi que s'explique le malheureux intérêt qui a été pris par d'autres puis- ^ces aux ennemis des populations catholiques que nous *^iou8 à protéger. D'où vient cette tendresse que les agents ^ïïglais en Syrie sont accusés d'avoir manifestée dernièreïïïent pour les Druses? Précisément de ce que les Maronites, n^aux et victimes des Druses, ont toujours opposé une ré-

LES chuëtiens

IX tentntivcB des i

SU

sislance opii

pour y Taire pénélrer le ppotesianlisnic; tandis que les Drusef, sans louteroîs devenir protestnnls, ont cependant adroitement laissé entrevoir qu'Us n'étaient pas éloignés de recevoir, au moins paasivemenl , les enseignements et les livres de ces missionnaires. Ces faits résultent de la correspondance même des missionnaii'cs anglais; car vous savez qu'en Angleterre on aime beaucoup la publicité, et l'on s'en sert beaucoup. Ces missionnaires ont donc publié leur correspondance, et l'on y trouve la preuve de ce que je viens de dire. On y trouve la preuve qu'a leurs yeux il y a une identité complète eotre l'intérêt du calbolicisme et l'inlérèt français. Ou y voit que ces agents de la société biblique chercbcnt sans cesse à exciter le sentiment national de leurs compatriotes en faveur des Druses et contre les Maronites, parce que ces derniers sont identifiés à la cause de la France.

Ce n'est donc pas seulement des résidents français dans le Liban qu'il s'agit dans ce moment; ce ne sont pas seulement leurs injures qui doivent être vengées et dont la France a le droit et le devoir d'exiger une juste réparation ; cette réparation, on l'a obtenue, à ce qu'on nous dit, C'est ce que je n'examinerai pas avant d'avoir cnteudu ce que M. le ministre des affaires étrangères doit nous dire sur œ qui a rapport a des indemnités accordées aux Frauçais lésés dans leurs intérêts. Mais l'on ne doit pas s'arrêter là; il y a autre chose à faire : si l'on s'était borné à demander et à obtenir des indemnités pour les Français lésés dans leurs intérêts, on n'aurait rien fait; œ qu'il importe surtout d'obteuir, c'est une protection efficace pour la population cbrétienne tout entière, protection assurée, garantie par des stipulations nouvelles, solides, inviolables.

Nos adversaires, nos rivaux nous jMUSsent eux-mêmes

Page 1