‹ Discours (volume 2)Chapitre 41 sur 73 · LA GUERRE · texte numérisé non relu

LA GUERRE

mités auxquelles nous ne pourrons jamais nous porter; nous ne |Kiurrons jamais, par exemple, égorger de sang-froii) des prisonniers comme le foiil les Arabes, ou massacrer les malades comme viennent do le fuii-e les Kabyles. Alors, je vous le demande, comment ado[)ter envers eux ce système* de représailles qui doit toujours demeurer incomplet, et qui ne sert iju'â une seule chose : à irriter nos ennemis en Afrique, et à donner une triste et mauvaise satisfaction à nos eunemiE en Eui'oiH?, qui se consolent de vos succès, qui se consolent de vos progrès en Afrique en vous objectant ces mesures bai^ bares, CCS faits exceptionnels, mais déplorables, que leurc^nion a soin de grandir et de susciter contre vous.

On inc i-époudra que le droit de la guerre autorise de pareils excès.

Eh bien ! c*cst cucoi-e une chose que je conteste complètement. Kou, le droit de la guerre n'autorise pas de pareils excès. 11 a pu les autoriser autrefois, c'est jjossibk- ; je ii'examiue pas ce qui s'est fait dans le passé; mais je soutiens que le droit de la guerre se niodilie ave'c le tempi et avec la civilisation. Le droit de la guerre subit les mêmes conséquences, les mémos influences que le droit pénal. Permettez-Dioi d'établir devant ^oas tiis-brièvcment cette analogie.

Ou a vu autrefois de grands rois, de grands législateurs, de grands saints môme, eoumie saint Louis, modèle de toutes' les vertus et de tous les talents; on a vu de grands législateurs, d'illustres magistrats, eommc ceux dont les statues doivent orner un jour cette enceinte, ou lésa vus approuver et pratiquer, en fait de pénalité criminelle, des choses qui nous paraîtraient monstrueuses aujourd'hui. Un peut le leur |>ardonner : ils ont subi l'empire des idées de leur temps, tl aucune voix ne s'éle\ail contre eux. Quand ro[>iniuu générale regardait Li torture [iréalalilr. un dernier snp'ilife, le |ioii]|;

coupé OU toute autre mutilation monstrueuse de cette espèce, comme un accompagnement naturel et nécessaire de la peine de mort, on ne peut pas s'en prendre à tel ou tel glorieux personnage du passé de ce qu'il n'a pas devancé son époque sur ce fait.

Mais en serait-il de même aujourd'hui? Non, certes; tous les gens raisonnables admettent la légitimité de la peine de mort; mais qui oserait venir pratiquer ou même défendre aujourd'hui la nécessité de la torture , de la mutilation, ou de toute autre pénalité extraordinaire et exceptionnelle qui a pu être la pratique générale de l'Europe autrefois ?

Cette analogie est parfaitement applicable au droit de la guerre. Ce qui était autrefois dans le droit de la guerre n'y est plus aujourd'hui. Il y a un droit de la guerre qui existe encore comme existe la peine de mort, et qui justifie certains faits extraordinaires et exceptionnels. Mais quel est-il? Messieurs, permettez-moi d'invoquer vos propres souvenirs, ceux de l'illustre maréchal Vallée qui est ici parmi nous. Il y a eu une ville prise d'assaut en Afrique par les Français, la ville de Constantine. A-t-on vu commettre là toutes ces horreurs exceptionnelles qu'on justifie sous le nom de droit de la guerre? Non. Qu'a-t-on vu? un colonel, le brave colonel Combes, si je ne me trompe, ou un autre... Un membre. C'était lui !

M. LE COMTE DE MoNTALEMBERT. Le bravc colonel Combes, au moment où il venait de recevoir le coup mortel, qu'a-t-il dit à ses soldats au moment où la brèche venait d'être emportée, à ses soldats irrités, non-seulement par la mort de leur général en chef l'année précédente, mais par la blessure nwrtelle que venait de recevoir leur brave colonel ? Il leur a dit: «Vous vous êtes conduits jusqu'à présent en braves;

toiiliuisez-vous niiiiuten.-iiit en tionnéles gens! » ' Afj/j/aiidissements.) Et ils lui ont obéi!

Voilà, Messieurs, le droit de la guerre du dix-neuvièimsiècle {assentimenl) , le droit de la guerre d'uue nation chrétienne, d'une nation généreuse, et tel que la France doit le pratiquer. (Très-bim!) Mais ce n'est ps le droit de la guerre tel que le colonel Pélissier et d'autres l'ont ))rati()ué aux grottes de la Dahra et chez les Sbéahs.

Plusieurs l'oix. Très-bien! très-bien!

M. LK COMTE DK MoNTALEMBEBT, Messicurs, je temiiue sur ce triste sujet en disant que, lor»[ue de pareils laits se commetlranl à l'uvenir, il est très-bon qu'on sache qu'ils ue seront pas accueillis avec indifférence en France; et lorsqu'un général, lorsqu'un chef quelcouriue en Afrique se trouvera contraint par la nécessité de sa situation et autorisi^ par sa concienœ a cmployei' des moyens aussi monslriieiu, il faut qu'il sache bien que l'upiniou en France se soulèvera et demandera une jusIificAlion sérieuse , éclatante et plu» complète que celles qui ont été données jusqu'à ce jour.

Je passe maintenant à un autre point que le général Cubières a touché biei-, et que M. le ministre de la guerre me parait n'avoir pas bien compris.

Si j'ai bien entendu le général Cubières, il n'a pas fait allusion aux attaques que l'administration portait contre la foi religieuse des musulmans , il a dit qu'on n'avait pas fait assez (wur lu foi religieuse des Européens. Je suis obligé de m'associer tout à fait à son opinion, et je suis heureux de pouvoir lu'appuyer sur son autorité.

Je ne nie pas qu'un ait fait quelque chose pour le culte de la grande majorité, nou-seulcraent des Français, mais det Européens un Afrique; mais j'ajoute que ce qu'on a fait ne suflit pas-, je dis que les progrès du christianisme, qui sont,

ET LE r.HRlSTlANlSME. 325

VOUS le savez, les véritables progrès de la civilisation en Afrique, ne sont pas suffisamment encouragés, et ne rencontrent pas dans les agents subordonnés du Gouvernement Tappui et la sympathie qu'ils devraient rencontrer. Je n'attaque ni les intentions de M. le ministre de la guerre*, qui me sont bien connues, ni celles de M. le gouverneur génénil *, sur lesquelles je crois pouvoir aussi compter; je n'attaque que les dispositions de quelques fonctionnaires inférieurs, dont les vexations illégitimes ont fait souffrir en Afrique l'Église catholique.

Je n'entre pas ici dans l'examen des fâcheuses circonstances qui ont accompagné la démission de Tancien évêque d'Alger. Je ne sais pas ce qu'il y a de vrai ou de faux dans tout ce qui a été dit à ce sujet; j'écarte complètement ces détails et ces faits de la discussion.

C'est en dehors de cette circonstance que je demande la soliicitude et la bienveillance du Gouvernement pour un intérêt de la plus haute importance ; car il a été cité à cette occasion un fait si curieux, si bizarre, que je ne puis y croire. On a dit que le gouvernement d'Algérie interdisait absolument aux prêtres catholiques la prédication aux indigènes, de quelque manière que ce fût; qu'il leur avait formellement signifié qu'ils n'avaient pas à s'occuper de prêcher la religion catholique aux infidèles, c'est-à-dire aux Arabes; et qu'il avait été défendu d'enseigner l'arabe aux jeunes clercs du diocèse d'Alger, pour être bien sûr qu'ils ne pourraient pas prêcher la religion catholique dans la langue des indigènes. Si ce fait était vrai, il serait tellement contraire aux droits du christianisme d'abord, et ensuite au génie propagateur de la France,

' M. le maréchal Soult.

^ X. le maréchal Bageaud.

3ib LA GUERHC

que je ni 'élèverais de toutes mes forces contre une mesur»'

aussi absurde.

A ce sujet, je ne veux que vous rappeler deux faits incontestables. D'abord, toutes les nations qui ontentrepris de grandes œuvres de colonisation civile ou mililaire, comme celle de TAfrique, n'ont jamais rien fait de solide et de durable san» le secours de la rclig'ion,

Je n'ai iK'soin que de vous citer ce qu'a fait l'Angletcrn' dans l'Amérique du Nord, et l'Espagne dans l'Amérique méridionale. Les formes ont pu différer, les moyens ont pu être quelquefois blâmables ; mais le fond est toujours le môme. On n'a rien obtenu sans cet élément suprême de toute durée et de toute grandeur, sans lui donner loule sa liberté; car, remarquez-le bien , ce n'est que la liberté que je demande pour lui. Vous ne ferez rien si vous n'accoi-dez pas au christianisme toute la liberté qu'il comporte et à latpielle il a droit. Second fait non moins importnnt, et qui rentre plus encore dans les entrailles de la question actuelle :

(Ju'esi-ce qui compose la majorité de la population européenne en Afrique? Ce ne sont pas des populations sceptiques ou indifl'érentes, comme les populations du nord de la France, celles au milieu desquelles nous vivons ici à Paris; ce sont des populations très-croyantes, très-Kihrétiennes, venues de la Provence, du Languedoc, de t'£s[}agne et des îles de la Méditerranée; ce sont des hommes pour qui la religion est un besoin réellement im[iérieux. Il en résulte que vous ne pouvez pas, sans compromettre l'avenir de votre établissement, vous dispenser de satisfaire à œ besoin dans les conditions les plus étendues.

Quant aux Ai-abes (et ici je répéterai ce que M. le général Fabvier a dit avant moi), ce ne sont pas les mesures favorables au clirîstianisme qui les révolteront œnlre vous.

ET Lt: CHRISTIANISNt:. 327

Au contraire, si quelque chose vous fait descendre dans leur estime, s*ils n'accordent pas toute Testime et toute Tadmiration qu*ils éprouYcraient autrement à la grandeur de la France et au courage de son armée, c*est uniquement à cause de rindifférence religieuse des Français, indifférence qu'ils ne comprennent pas. Le fanatisme religieux, a-t-on dit, est à craindre pour eux. Messieurs, je crois que le fanatisme religieux n'est à craindre pour personne dans le siècle où nous vivons ; mais j'aflirme que ce qu*on a le plus à redouter pour eux, ce qui les indisposera le plus contre la France, c'est le fanatisme de Tindifférence, c'est l'hostilité systématique à toute manifestation religieuse. Voilà l'arme la plus funeste qui puisse être employée contre la civilisation française en Afrique .

Et quant à l'armée française, je crois que ce besoin des secours religieux existe aussi pour elle. Je ne parle pas de tels officiers qui se croient des hommes éclairés et en état de se passer de toute religion; je parle des soldats, simples paysans enlevés de chez eux à vingt et un ans, âge auquel ils ont presque tous rempli exactement les devoirs de leur religion, et qui arrivent en Afrique pour y apprendre que l'État, qui les a arrachés à leur fover, n'a nul souci de la foi de leurs pères.

Je sais bien que, dans certaines expéditions, les troupes ont été accompagnées d'aumôniers, d'ecclésiastiques destinés à leur accorder ces dernières consolations dont tous les chrétiens sont si avides. Vous savez qu'il n'en a pas été toujours ainsi, et vous avez présenta l'esprit le sort douloureux du fils d'un de nos plus vénérables collègues, le duc de Caraman, mourant à Constantine sans secours spirituels. Depuis cette circonstance, pareille chose s'est plus d'une fois reproduite. Plus d'une fois les aumôniei*s qui ont désiré accompagner les

3iB LA GliERRK

colonnes d'exjjàliitoii n'onl pas trouvé les ressources iiial'il'ielles en chevaux, en transports, eu vivres et autres imiyeiis qui leur étaient Indispensables, et sans lestiuels il leur était impossible d'accomjtagiier dans l'intérieur de l'Afrique les colonnes expéditionnaires auxquelles ils voulaient accorder le secours de leur ministère. Je suis persuadé qu'il me suflira d'appeler la sollicitude bienveillante de M. le ministre de la guerre sur ce point, pour qu'il y porte toute son attention. Je sais qitcUes sont ses intentions, et je rends justice a ce qui déjà a été fait. Je suis bien loin de dire qu'il y ait chez le ministre et chez le gouverneur généml une hostilité, une indifférence systématique contre la religion ; je dis seulement qu'on n'a pas encore assez fait, que surtout ou n'a pas assez fait peser l'iiilluence de l'autorité supérieure sur les autorités inférieures, jHJur amener un résultats! désiré.

Et ]iuis<iuc j'en suis sur cette matière, je prie la Chambre de nie permettre de courtes observations sur ce qui se passe en France, dans ce mi^me ordre de devoir et d'intérêts.

Ce n'est [>as seulement en Afrique que les jirivations de la foi religieuse dans l'armée se font sentir. En France même, les besoins religieux auxquels l'armée a droit ne sont pas satisfaits. Je n'entends demander ici ni le rétablissement des aumôniers de régiment ni le rétablissement de la messe militaire, ni d'autres choses qui ont soulevé des réclamations à d'autres éjHjques. Ce que je demande, c'est la garantie de la liberté religieuse pour l'armée. Elle n'existe pas. Je suis asruré [>ar les informations les plus certaines, que des manœuvres, des revues rendues indispensables, mais sans aucun motif, le dimanche matin , empêchent nos jeunes soldats, surtout dans les régiments de cavalerie, d'accomplir les devoirs de leur culte,

Et cela est si vrai, que l'on a cilê comme une mer^eiIle,

comme un progrès, ce qui a été fait au mois de juin dernier par notre noble collègue M. le général Achard ; on a cité comme une merveille ce fait, qu'il avait arrangé les choses de façon à ce qu'à Metz, dans sa division militaire, les soldats fussent libres à onze heures et demie, et pussent assister à une messe à cette heure. Je demande que cette mesure bien simple, bien facile, soit appliquée à toute Tarmée; et notamment à tous les corps d*artillerie et de cavalerie.

Je demande que l'État démente ainsi la persuasion où Ton pourrait être qu'il n'y a pas de religion, qu'il n'y a pas de culte reconnu par lui, et que l'on ne ressuscite Dieu pour Tannée que le 28 juillet * et le 1" mai '^, seuls jours oii l'on reconnaisse officiellement une religion.

M. LE MINISTRE DE LA GLERRE. Je u'ai qu'uU SCul Uiol à

dire; c'est que la mesure prise par M. le général Achard, dont a parlé M. le comte de Montalembert, n'est pas une mesure particulière et isolée, mais une mesure générale, ordonnée pour tous les régiments de l'armée.

M. LE MARQUIS DE L A PLACE. Mcssicurs, je ne voudrais j)as prolonger la discussion sur le terrain où l'honorable orateur l'a placée d'abord. Elle doit être pénible pour tout le monde. Cependant je dirai tout de suite qu'il a fait une continuelle confusion, en ce que je n'ai pas parlé de représailles, mais d'un fait de légitime défense.

M. le comte de Montalembert a usé de son droit parlementaire en attaquant une opinion que j'avais prononcée hier. Mais je dois déclarer que, dans cette opinion toute personnelle, je n'ai obéi qu'à un devoir de conscience ; en l'émettant, j'étais persuadé et je suis encore persuadé quïl y a eu exagération, injustice dans les reproches que l'on a adressés à

' Anniversaire de la révolution de lb'30. * Fête du roi Louis-Philippe/

aaO LA GtERRE

notre armée dWiriquc sur sa conduite à 1 égard des indigènes. Dès lors, j*ai dû le dire, et je Tai fait avec une conviction qui s'est formée en moi d'après les renseignements d'officiers qui m'inspirent toute confiance. J'ai cité des faits qui ont eu un grand retentissement en France, et je peux dire en Europe, et qui m'ont paru mal appréciés, mal jugés, précisément à cause de ce retentissement qui pouvait avoir un effet si fâcheux pour nous; je me suis trouvé heureux d'avoir eu Toccasion de les rétablir tels qu'ils sont, tels du moins qu'ils m'apparaissent. Si je me suis trompé, et je ne le crois pas, comme ce serait de bonne foi, je n^aurais pas à regretter d Savoir entrepris en cette circonstance la défense de nos officiers et de nos soldats de l'armée d'Afrique.

C'est un devoir qui conviendra toujours aux sentiments qui n'ont jamais cessé de m'animer dans la carrière à laquelle j ai consacré ma vie. ^Très-bien ! Très^ieri !)

M. LE iiKNÉRAL DE L.v RiE, commissaîre du roi. L'honorable comte de Montalembert a dit tout à l'heure que les événements du Dahra avaient eu pour conséquence l'insurrection que Ton a dû combattre, et qui nous a coûté fort cher. Je dois seulement appoiier ici une parole que j'ai entendue il y a quatre jours, et la réponse qui a été faite à cette question {xir un des hommes les plus amipétenls pour eu décider, (^u demandait au général de Lamoricière s'il croyait que les événements du Dahra avaient pu avoir quelque influence sur la œnduite des Arabes, sur l'insurrection, sur la durée de la guerre. II a répondu : J'ai la profonde conviction que cela n'y a été pour rien, et que si cela avait pu produire un eflet quelconque, cet eflet eût été plutôt favorable que nuisible.

Il n'encourageait )us de pareils faits; mais il aflinnait ce que j'ai Tlionneur de dire à la Chambre.

Quant aux explications que l'honorable M. de Moiitalem-

uert demandait tout à l'heure, relativement au culte catholique, c'est une question fort délicate, que je n'ose traiter avec détails.

Je me bornerai à dire que pour les constructions, pour les réparations et l'approprialion des édifices consacrés au culte, depuis la conquête jusqu'à ce jour, on a dépensé 2,400,000 fr. , et que le personnel du culte, qui, en 1838, coûtait moins de 9,000 fr., est aujourd'hui rétribué à raison de 150,000 fr. Les processions du culte catholique se font en Algérie avec un grand éclat sur tous les points, précisément pour donner aux indigènes une preuve bien évidente de notre amour pour la religion. Toutes les processions de la Fête-Dieu se font ainsi, et tous les dimanches le gouverneur et son état-major se rendent à la messe militaire, accompagnés de tous les officiers de la garnison ; il en est de même dans toutes les villes où le culte catholique se trouve organisé.

H. LE COMTE DE MoNTALEMBEBT. Ccs proccssious sout parfaitement inutiles aux indigènes, si vous interdisez aux prêtres de leur prêcher la vérité de la religion dont vous leur montrez les cérémonies.

M. LE GÉNÉRAL DE La Rue, commissaive du roi. On n'enipèchepas les ecclésiastiques d'apprendre l'arabe, mais on leur interdit de prêcher les indigènes, d'exciter des conversions, et c'est là une mesure prise dans l'intérêt de la politique : il y aurait un très-grand danger à troubler la conscience des indigènes ; ce serait un des dangers les plus immenses.

M. LE COMTE DE MoNTALEMBERT. Vous continiiez uu fait que je ne croyab pas possible.

^Extrait du iront(<rur du 1'' juillet 184G0 le projet de loi fut adopté par 108 voix contre 17.

CHAMBRE DES PAIRS Hisciissioii mur le» fond» secrets.

(Séance du 19 mars 1846)'.

Au comnienccuient de Tannée 1846, une insurrection éclata dans les provinces polonaises soumises à la domination de T Autriche et de la Prusse, et dans la république de Cracovie, dont les traités de 1815 avaient reconnu Tindépendance. Le mouvement commcn<;ale 17 février dans le district de Tarnow, en Autriche : les seigneurs étaient à la télé de Tinsurrection, mais ils trouvèrent une violente résistance dans les paysans , dont la haine contre la noblesse avait été soigneusement entretenue par le gouvernement autrichien. Excités par Tespoir du pillage, et par la promesse d*une récompense pour ceux qui livreraient aux fonctionnaires impériaux un rebelle mort ou vivant, les serfs se livrèrent par toute la Gallicie à des actes d'une épouvantable barbarie. Un grand nombre de nobles polonais furent impitoyablement massacrés. En Prusse, le mouvement fut peu sérieux et immédiatement réprimé. A Cracovie un gouvernement provisoire fut installé le 22 février. Après quelques succès

* Od a retiré ce discours de la place qu'il aurait dû occuper à sa date dans l'ordre chronologique, pour le rapprocher des discours suivants qui ont trait & MqMttîon.

partiels, l'insurrection céda devant Tintervention de trois corps d'armée autrichiens, russes et prussiens, qui occupèrent la ville. La Douvelle de ces événements excita en France une vive émotion. Le 13 mars, des interpellations furent adressées au Gouvernement dans la Chambre des députés par M. le marquis de La Rochejaquelein. Le 19, M. le comte de Montalembert prit la parole dans la Chambre des pairs à l'occasion des fonds secrets, et prononça le discours suivant :

Messieurs^

Je remercie la commission de ne pas s'être associée aux protestations que vous avez souvent entendues contre l'opportunité d'une discussion politique à Toccasion des fonds secrets; je la remercie d'avoir reconnu et revendiqué cette opportunité. L'illustre rapporteur de votre commission Ta déclaré, c'est un vote de confiance qu'on vient nous demander. Comme je suis obligé de refuser ma confiance au ministère actuel, je ^iens motiver ce refus; je le regrette d'autant plus, que plusieurs de ses actes et de ses dispositions récentes dans la politique intérieure m'auraient porté à lui apporter l'humble tribut de mon approbation et de ma sympathie. iVIais je suis obligé de les lui refuser en ce qui touche aux affaires étran- ;rères, et surtout, sans vouloir faire le tour dii monde comme un pourrait en être tenté par l'attitude générale de sa politique, surtout à cause du langage qui a été récemment tenu parle principal orateur du ministère au sujet de la Pologne. C'est donc, Messieurs, au sujet des événements récents de la Pologne que je viens réclamer quelques instants d'attention <fc votre part.

Ai-je besoin de vous dire , Messieurs , en parlant de cette cause polonaise, qui a été trop souvent identifiée avec la cause delà révolution en général, et de certaines révolutions particulièrctt, ai-je besoin de vous dire que je ne suis pas et que

iH Ql'KSTION POLONAISE.

je tiens à ne pas être regardé comme ce qu'on appelle nnli- Dairement iin révoliitionnaire? Ai-je besoin de vous dire qiie je ne suis pas, par exemple, de ceux qui accordent leur sympatliie aux corps francs , dans un pays voisin , à ce que j'appellerai la mauvaise révolution, à la révolution violente, qui veut imposer à autrui ses convictions, ses passions et ses usurpations. Bien loin de lu, en venant défendre ici la cailst^ polonaise, je crois au contraire attaquer ce qui est révolutionnaire dans le mauvais sens du mot; car je ne connais rien au monde de plus révolutionnaire que le meurtre d'une nation.

Après cela, je l'avoue, je ne suis pas non plus préparé à rac'ounaiti-e ou à établir avec M. le ministre des afTaires étrangèi-es une distinction radicale entre ce qu'on appelle les gouvernements réguliers et les gouvernements révolutionnaires ; je crois qu'un gouvernement régulier peut sortir d'une révolution, et je laisse le privilège de cette curieuse distinction aux ministres qui sont sortis eux-mêmes, il y a quinze ans, de la révolution de Juillet.

Ce que je viens donc défendre ici, ce n'est pas une révolution, c'est le droit, c'est la plus grande et la plus sainte des légitimités, la seule du reste que je reconnaisse et que je serve, la légitimité des peuples , le droit suprême qu'a un peuple d'exister, et le droit d'être gouverné conformément aux saintes lois de la justice, de la morale et de la religion, <iui ont toutes été scandaleusement violées en ce qui touche à j la Pologne. i

Je dois également prévenir dès à présent une objection qui 1 lie manquera pas de m'èlrc faite ; on me dira : Vous vmileï 1 exciter à la révolte, vous voulez exciter à la resistancc, vouft I prenez sur vous la responsabilité des dangers que d'autres! que vous courront. ^

Eb bien ! je désavoue complètement cette imputation Non -

Messieurs, pas plus dans le passé que dans l'avenir, nous n excitons personne, nous n*excitons à rien, ni nous, amis de la Pdogne dans cette enceinte ou ailleurs, ni même les émigrés polonais (({u'il me soit permis de le dire en passant pour répondre à la leçon et à la censure que M. le ministre des afiaires étrangères a paru donner, il y a quelques jours, à de respectables infortunes). Je le répète, ni les amis de la Pologne, ni les émigrés polonais eux-mêmes , n'ont rien excité de ce qui vient d'avoir lieu en Pologne. La Pologne n'a pas besoin d'être excitée par les provocateurs extérieurs ; ce qui lexcite perpétuellement à soulever le joug qui pèse sur elle, c'est sa propre conscience, c'est son droit, c'est son histoire, c'est son injure, la sanglante et incomparable injure dont elle est la victime depuis quatre-vingts ans. Voilà ce qui suffit pour l'exciter sans aucune autre provocation , et quand même le monde entier se tairait autour d'elle.

Je ne viens donc ni l'exciter ni la justifier; elle n'a besoin ni de l'un ni de l'autre. Je viens parler ici non pas tant dans l'intérêt polonais que dans l'intérêt de mon propre pays et de ces lois étemelles de justice dont toutes les nations et toutes les tribunes libres surtout sont solidaires.

Mais d'abord je tiens à constater un fait qui me semble consolant et heureux pour les amis de la Pologne. C'est la sympathie générale et commune à tous les partis que les événements récents ont éveillée en France.

11 y a quelques années, quand la Pologne s'est soulevée et a rempli une grande place dans les événements du jour, ses intérêts, sa cause, avaient paru devenir l'apanage d'un seul parti, ce qu'on appelait dans le langage de ce temps-là le parti du mouvement. Aujourd'hui il n'en est pas de même ; vous me permettrez de le constater et de m'en réjouir. Non- ^enlement la cause de la Pologne n'a perdu aucun de ses

3J6 OtJESTItlS l'OLOSAISK.

adliùi'tiiits parmi les liommes patriotiques qui sont les successeurs de ce qu'on apjielait autrefois le parli du mouvemenl; mais il me semble qu'elle a gngné des di^feuseurs et des partisans, et dans la presstt et dans les liommes politiques qui appartiennent au piU'ti conservateur. Hlle en a gagné m?me, et beaucoup, dons le parti légitimiste, qui lui donne tous Ifs jours des marques de sa sympathie, d'une sympathie qui. pour être tardive, n'en est ps moins précieuse, pas moins bonomble pour ceux qui la donnent et pour ceux qui In reçoiveiil.

Jt me plais à constater ce progrès et cette consolation.

Quant il ce qui vient de se passer en Pologne, à l'insurrection qui vient d'y avoir lieu, je ne viens pas la juger ici.

Je déclare d'abord que je la liens poiu' avortw, pour terminée; je ne suis pas de ceux qui croient, qui disent qu'ellr dure encore. Je pourrais être tenté d'y trouver de l'imprévoyance, de la maladresse, et d'autres iuBrmilés de la politique humaine; mais je m'arrête et je m'abstiens en préscou' (lu nialbeur, en présence du sang versé, en présence de !« défaite ; je ne me sens pas ce courage qu'on a nialhenrcusemeut trop souvent dans ta vie politique, d'être sévère envers les vaincus. ]in outre, je me demande si nou:^ sommes vraiment bien placés en France pour juger de rop}K)rlunilé et de l'inopportuuité de ces mouvements. Il est bien facile, quand on jouit de toutes ses libertés, de toutes ses aises en quelque sorte, dans la vie sociale et politique, il est bien facile d'accuser d'imprévoyance et de maladresse ceux qui, privés de tous les bienfaits dont nous jouissons, oublient de calculer aussi froidement, aussi sagement que nous le ferions, loutt la portée de leur conduite. Soyons donc avant tout iiidulgentî (Kiur ceux qui sont privés, non-seulement de toutes les libertés que nous possédons heureusement, mais même de la libertL

de la plainte, de cette liberté qui souvent console de la perte de toutes les autres. Rappelons-nous qu'il ne nous est pas donné de juger jusqu'à quel point le joug a été intolérable, et la patience épuisée.

En présence de cette position spéciale, je le déclare, je retiens mon jugement; je déplore le mal qui a eu lieu, mais je ne me sens pas le courage de blâmer ni de condanmer ce qui a été fait. Ce que je désire, c'est d'en tirer quelques avertissements, quelques enseignements utiles pour l'honneur de la France et |>our l'attitude générale de la politique.

Dans cette insurrection qui vient de se terminer, et dont je œ connais ni les auteurs, ni les motifs immédiats, il y a deux bits importants et nouveaux qui ont, je le crois, préoccupé et cx>ntristé à juste titre tous les hommes politiques, et surtout tous les partisans et tous les amis de la Pologne. C'est à ce litre que je veux surtout porter votre attention sur ces deux points, sur ces deux faits nouveaux.

Le premier a été une certaine apparence de ce qu'on appelle le communisme, dans la seule pièce officielle dont vous ayez eu connaissance comme émanant des insurgés polonais. £t le second a été le soulèvement des paysans de la Pologne autrichienne contre ce qu'on appelle dans ce pays-là la noblesse, et ce que chez nous on appellerait à plus juste titre ladasse des propriétaires fonciers, car vous savez que c'est là te sens réel du mot noblesse dans les provinces polonaises. Ces deux faits, pour être expliqués et compris, exigent quelques détails sur un seul et même sujet, sur les conditions des classes inférieures, des classes rurales dans ce pays.

Je ne reviendrai pas ici sur les détails qui ont été donnés ^ l'autre Chambre par un jeune et généreux membre du parti <^Q8ervateur, M. le marquis de Castellane, dont les paroles ^t sans doute encore présentes à vos esprits. Il a parfaite-

Œarrei. il. — Diieoon. ii. 23

ment détinî la distiuction qui existe entre les trois grandes proviuces, les trois grandes divisions de la Pologne. Il vous a dit qu'en Russie les paysans ijtaient libres de leur persoone, mais corvéables; qu'en Autricbeils n'étalcnl pas libres, «;' està-dire qu'ils ûtaii'iil attachés à lu glèbe, et, à plus forte raison, corvéables; qu'en Prusse ils n'ctatent ni attachés à la glèbe, ni corvéables. Mais ce qu'il n'a pas dit, et ce que je tous demande la permission de vous rappeler, t'est l'origine de ces privilèges uxtraordinaires dans la position des classes rurales de la Pologne prussienne.

Comment se lait-il quu le paysan, dans la Pologne prussienne, ne soit-ni attaché à la glèbe ni coniéable, lorsque dans le reste de la Pologne il l'est encore? 1

Cela vient de ce que la Prusse, en 1817, a fait ce que je ne \ craindrai pas d'appeler, sans aucune inttintion injurieuse, une j sorte de loi agraire ; elle a pris ù la noblesse le tiers des biens que cultivaient à son prollt les paysans, et le leur a attribué en toute propriété; et ensuite elle leur a fourni les moyeus | de conclure avec leurs maîtres un arrangement à l'amiable pour racheter à prix débattu la propriété des deux autres tiers — restants. Pour faciliter la conclusion et l'exécution de cet ar — ■ rangement, on leur a accordé uu délai de vingt-quatre ou ] viugt-lmit ans. j

Voilà, Messieurs, ce qui n'a pas été dit, mais voilà cequi a eu lieu. C'est un fait iimneuse qu'une loi agraire, qu'un déplacement partiel de la propriété dans tout un pays, effectué pur le gouvernement lui-même au profit des classes rurales. Je suis loin de le condamner;, je suis loin de le blâmer. Au contraire, j'aime a y reconnaître un de ces nombreux symplànies qui révèlent la suiiériorité morale et sociale de la politique prussienne en ce qui touche la Pologne sur la pulitiqui; des deux autres nations copartageantes; et je crois que les

MASSACRES DE GALLIGIE. 339

propriétaires polonais, après un premier moment de sui^ prise, se sont tous réconciliés avec cette révolution rurale, Tout adoptée de bonne foi et s'en sont bien trouvés.

Mais, je tous le demande, Messieurs, si un pareil changement a été trouvé nécessaire par un gouvernement régulier, et opéré par une des trois puissances qui s'étaient partagé les dépouilles de la Pologne, comment voulez-vous qu'un changement analogue ne se soit pas présenté comme nécessaire à l*esprit des insurgés polonais?

Je dis plus. Il n'est pas besoin d*étre insurgé pour avoir cette idée; tous les Polonais sentent la nécessité, la justice et l^urgence d*un changement radical dans la position des classes rurales. Ce changement a été proclamé par tout le monde en Pologne ; tous les Polonais ont reconnu la nécessité de relever la condition des paysans, de les rendre propriétaires d*une partie du sol qu'ils cultivent.

C'est là, encore une fois, c'est là ce qui a été fait par la Prusse, ce qui a été demandé, réclamé et reconnu nécessaire par tous les bons Polonais.

Eh bien ! c'est là, je n'hésite pas à le dire, ce qui a été énoncé, désigné dans une proclamation que, du reste, je ne défends pas, ne sachant pas de quels hommes elle émane, ne connaissant ni leur mission ni leurs intentions. Je prends seulement leur langage, et je dis qu'il ne doit pas inquiéter les amis de la Pologne, car il n'a pas pour ce pays le même sens qu'aurait une proclamation analogue en France, en Allemagne, ou dans tout autre pays où la propriété est bien réglée. Le seul sens applicable de cette proclamation se trouve dans cette phrase : « Les corvées et les droits usurpés seront abolis, et ceux qui se dévoueront à la cause nationale obtiendront une indenmité en terres sur les biens nationaux. » Où est-il donc question de communauté des biens quand on

3i0 QUESTION POLONAISE.

promet une iudemnilé en terres, c'est-à-dire une propriété individuelle, aux gens qu'on exhorte à prendre les armes?

Cela dit, je passe k l'ctal de la Gallicie, et à ce pbénomèDd si imprévu et si afïligennt du soulèvement d'une portion des paysans polonais contre la noblesse, c'est-à-dire contre les propriétaires. Pour le comprendre, il faut bien savoir ce qm s'est passé en Gallicie depuis le partage de 1773. Pendant que dans la Pologne russe le oxle Napoléon a été introduit el plus on moins appliqué, pendant que dans la Pologne prussienne on a admis les paysans à partager la propriété avec la noblesse, il en a été tout autrement dans la Pologne autrichienne. Là, on a substitué à l'ancien état de choses de la république polonaise, à la clientèle, à la tutelle exercée par la noblesse sur les jiaysans, on a substitué un état mixte dont les conséquences fâcheuses se déroulent aujourd'hui devant vous. Le peuple n'y possède pas de terres en propre, n'y peut rien posséder; il est attaché à la glèbe, ÎI cultive seulement pour son pmlit et moyennant une rétribution jiayable en corvées, une certaine portion de terres dont la noblesse, de son côté, n'a pas le droit de disposer et qu'elle est obligée de contier aux paysans. Mais les œrvées les plus oppressives ont été maintenues. Ce système, auquel on a si heureusement renoncé en Prusse, a été maintenu en Gallicie; depuis le premier partage de 1773, ou plutôt depuis la loi de .luseph II en !784, il n'y a eu de changé que les bonnes relations entre les nobles et les paysans.

On dira : Mais poui-quoi, si un état aussi onéreux est maintenu, les paysans ne se révoltent-ils pas contre le gouvernement plutôt que contre la noblesse? Je vms essayer de lous le faire comprendre en peu de mois. C'est parce que, dans le système introduit par Joseph If dans la Pologne autrichienne, ce sont les propriétaires qui ont été chargés

MASSACRES DE GALLIGE. 344

d'exercer, vis-à-vis des classes rurales, tout ce qu'il y a d'onéreux, d'oppressif, de pénible, dans le système autrichien. Ainsi, c'est la noblesse qui est chargée du recrutement, de la levée des impôts, de l'administration de la police judiciaire, qui est chargée même de l'administration de la justice en première instance et de l'application des peines corporelles : c'est-à-dire que tout ce qui, dans tous les pays du monde, présente l'autorité sous le point de vue sévère et impopulaire, est là, forcément, malgré elle, l'apanage de la noblesse. Et notez que la plupart de ces charges étaient inconnues dans l'ancienne Pologne, le recrutement et l'impôt par exemple; les terres nobles ne payaient presque pas d'impôts, et il n'y avait pas de recrutement, parce que les nobles seuls servaient h la guerre. Eh bien! toutes ces charges sont imposées au peuple par l'entremise de la noblesse polonaise.

Cette autorité, cette délégation si extraordinaire de l'autorité publique , s'exerce par des hommes qu'on appelle en général mandataires, qui sont payés par les seigneurs, par les propriétaires, mais qui sont institués, conservés, maintenus, dirigés par le gouvernement, et qui sont, en outre, placés sous la tutelle d'une immense bureaucratie allemande, profondément intéressée à entretenir la discorde entre les diverses classes de Polonais, et dirigée par des espèces de tribunaux administratifs, secrets et amovibles, qu'on appelle Krets-JEinter.

Ainsi, des milliers d'employés allemands interviennent, non pas pour lever eux-mêmes les impôts, non pas pour diriger la conscription par eux-mêmes, mais pour servir, en ^Ique sorte, de tuteurs aux populations rurales, pour recevoir leurs plaintes, leurs dénonciations, pour y faire droit, et, il faut le dire , pour les exciter sans cesse contre cette malheoreose noblesse à laquelle on a, malgré elle, imposé

3iâ Ol'ESTlON l'OLONAISK.

la triste et déplorable mission de faire peser sur les pajsans tout ce qu'il y a d'onéreus et d'impopulaire dans l'autorité publique.

En Tain celle noblesse a-t-elle demandé de toutes ses forces, tantôt par des démarclies individuelles, tantôt dans sou fantôme de diète gallicieune, à être déchargée de ces conées {car c'est vraiment pour elle la plus cruelle des corvées) : sa demande n'a pas été admise.

Je tiens ici (et si je ne craignais d'abuser des moments de la fibambre, je la lui lirais], l'adresse par laquelle, l'année dernière, la noblesse gallîcienne demandait humblement à l'empereur un changement i-adical dans ce système vesatoin; et oppressif. Le gouvernement aulrichien n'a [>as refusé; mais, selon son habitude, il a ajourné, il a tratné les choses en longueur, et il n'a pas accordé. Telle a été sa conduite depuis trente ans ; et il est évident que son intention a été de contmindre, d'un côté la noblesse à opprimer le peuple, et d'exciter, de l'autre, les paysans à ressentir l'oppression ; en d'autres termes, de diviser pour i-ègner. C'est là ce qui a produit un résultat dont on ne {>eut pas s'étonner quand on eonnait à fond l'organisai ion de cette province.

Ainsi, par exemple, je disais tout à l'heure que la nobles» était cliargée de pourvoir an recrutement. Figurez-vous quelle serait la position des propriétaires en France s'ils étaient chargés de faire la conscription. Jugez combien ils seraient populaires dans nos campagnes. [Mouvement.) Figurez-vous, même dans l'état de civilisation où nous sommes, ce que serait la position d'une classe d'hommes chargés de pourvoir à la conscription, de désigner, de choisir, de saisir les hommes destinés au service militaire. Et pourtant voilà la t&che qu'on a imposée à la noblesse polonaise, au sein d'un peuple qui est bien loin d'être aussi éclairé, aussi civilisé que le nôtre.

Or, si je suis bien informé, parmi ces bandes d'égorgeurs qui se sont signalées au service de TÂutriche dans les cercles de Tamow et de Bochnia, les hommes qui se montraient en première ligne étaient d*anciens conscrits, cherchant à se ven- ^r de leurs seigneurs qui, en les livrant à la conscription, avaient naturellement cherché à débarrasser leurs terres de mauvais sujets. Ces hommes avaient conservé de la rancune, €t, trouvant l'occasion qui leur était fournie par le gouvernement autrichien, ils en ont profité pour égorger leurs maîtres.

Ainsi donc, cette noblesse polonaise, franche, courageuse, loyale comme vous la connaissez, mais peut-être aussi imprévoyante, désunie, n'ayant pas l'éducation politique que peuvent avoir d'autres pays, a été condamnée malgré elle, depuis soixante-dix ans, à un état de choses qui devait la rendre tôt ou tard victime, non pas de la démocratie, mais de cette jacquerie, comme on a dit, organisée par le gouvernement autrichien.

On a nié, je le sais, cette organisation, ces encouragements donnés aux sanguinaires violences que nous déplorons tous ; TOUS comprenez que je veux faire allusion à ce fait montnieux de la mise à prix des têtes des nobles polonais. Ces dénégations se fondent sur une équivoque. On s'est mal exprimé quand on a parlé de mettre des têtes à prix. Il est Men possible et bien probable, en effet, que le gouvernement autrichien n'ait pas offert 25 fr. (10 florins) par tête de Polonais. Mais ce qu'il a fait, ce qui est certain, incontestable, c'est qu'il a offert une récompense de 12 fr. (5 florins) aux paysans, aux vassaux corvéables qui dénonceraient les menées de leurs seigneurs, et une récompense de 25 fr. (10 florins) à ceux qui les amèneraient garrottés, qui les livreraient à la police autrichienne. Voilà les faits qui me sont affirmés et

au QUESTION POLONAISE.

confinnés, par des lettres de Cracovie que j'ai reçues aujoiu^ d*hui mâme, comme un fait que nul ne songe même ù oootester dans ces contrées.

£b bien! je vous le demande, quand on dit à des paysans concables, irrités, opprimés, vexés de toutes les manières que j'expliquais tout à l'heure; quaud on leur dit qu'ils auront une réoimpense de 25 fr. s'ils amènent garrottés à la police leurs seigneurs, les hommes dont ils croient avoir le plus à se plaindre, l'objet perpétuel de leurs rancunes, de leurs colères, ne concevez-vous pas que de cette disposition au meurtre il n'y a qu'un pas, et que des hommes peu éclairés, peu instruits, et qu'on a ainsi excités, se soient crus autorisés à couper le cou aux gens qu'ils étaient chargés de garrotter et d'amener à la police moyennant une récompense officielle? [Adhésion.) Du reste, de tels procédés sont familiers au gouvernement autrichien. Vous avez tous vu une annonce officielle dans la Gazette de Lembergi, en date du 26 février dernier, ainsi conçue :

K Le gouvernement est instruit que les troubles du pays ont été provoqués en grande partie par deux émissaires venus de l'étranger, nommés Edouard Denibowski ou ProkowskJ et Théophile Wizniowski (ce dernier a voyage sous le nom de Zakenski], et que ces deux perturbateurs ont cherché à séduire les populations. En conséquence, le gouvernement promet une récompense de ! ,000 Ûorins (2,500 fr.) à quiconque livrera un de ces émissaires à l'autorité, ou lui fera connaître le lieu où ils se cachent. — Lemberg, 26 février 1846,

Vous voyez, Messieurs, que l'usage de donner des prâ ou des récompenses pour la livraison des criminels à 1 rite est une chose avouée aujourd'hui même par le gouvernement autrichien. En outro, il est d'usage constant dans ce pays que toutes les fois qu'il y a des déserteurs dans une

anquc naîtrai

'au^^^^

MASSACRES DE GALLICIE. 3i5

nison, on les met ainsi à prix pour engager les paysans à les ramener. Enfin, j'ai su par un propriétaire du cercle même de Bochnia, que je ne puis pas nommer, parce que Ton comprend les inconvénients qui pourraient en résulter pour lui, mais dont je donnerai le nom à M. le ministre des affaires étrangères, s'il le désire, qu'en 1834 ou 1835, avant l'occupation de Cracovie, son curé, comme tous les autres pasteurs de ce pays, avait été chargé de lire en chaire un édit par lequel on annonçait aux paysans qu'on leur donnerait 1 0 florins pour chaque émigré polonais dont ils pourraient s'emparer. Vous voyez que les délinquants, les adversaires politiques du gouvernement autrichien sont assujettis par lui à ce système de primes, de mise à prix qui n'est appliqué chez nous, grâce au ciel, qu'aux bétes fauves. C'est là le droit public de ce gouvernement dont M. le ministre des affaires étrangères vantait l'autre jour la sagacité et la prévoyance. ÇjUauvement.)

Et ne croyez pas. Messieurs, que je sois animé d'aucune

liostilité systématique contre le gouvernement autrichien. Je

crois que ce gouvernement est paternel et bienfaisant vis-à-

^ de la plupart des peuples qui lui sont soumis. Mais, en ce

qui touche la Pologne, il n'en est pas ainsi. Tel est l'empire

des crimes politiques, qu'un premier attentat à l'existence,

âux droits des nations, en entraine nécessairement une foule

d'autres, et que, dans cette funeste voie, l'injustice de la

teille devient la raison et l'excuse de celle du lendemain.

Maintenant, Messieurs, après ces explications de détail sur desquelles je demande pardon à la Chambre de l'avoir si long- ''siiips retenue, mais qui étaient indispensables pour lui faire *>îen apprécier ce qui vient de se passer en Pologne, je vou- ^^1^ examiner devant elle quelle est la leçon que l'on peut ^^r de cette récente insurrection ; car, à mon avis, il en doit

3t6 QDESTIOS POLOSAlSb".

sortir un grand enseignement. D'abord, si j'étais tenté de m'en applaudir, ce serait sous ce scnl rapport qu'elle interrompt la prescription, qu'elle cmpôcliedes hommes poliliqucs, légers, étourdis, comme il y en a queiqucs-ims, et d'autres dévoués aveuglément au despotisme o« au statu quo, d'oublier l'existence en Europe d'une grande iniquité toujours flagrante, qui n'a pas été expiée, qui veut l'ètro et qui le sera un jour. En cela l'insurrection a été salutaire, elle a rendu un service à la science politique et au droit public européen.

Ensuite elle nous apprend ce que nous sommes toujours tentés d'oublier, que les crimes énormes, impardonnables, comme a été le partage de la Pologne, sont heureusement des crimes stériles, qui ne réussissent pas, qui n'aboutissent pas au résultat que l'on s'est proposé. Voilà la leçon que l'on doit puiser, selon moi, dans ce qui vient de se passer en Pologne.

J'ai dit que le crime du partage de la Pologne était énorme et sans pareil. Ai-je besoin de vous le prouver? Non, Messieurs. Je dirai cependant quelques mots pour vous en faire sentir l'énormité.

Quel est le crime qui occupe la première place dans les codes de toutes les nations civilisées? C'est le régicide : il est partout placé au rang des crimes les plus grands, les plus odieux. D'où cela \ient-il? Est-ce parce qu'en portant une main homicide sur un roi, on immole la vertu et l'innocence? Non, car on peut immoler la vertu et l'innocence dans le plus obscur citoyen qui périt victime d'un assassinat, tout comme dans le roi le plus puissant.

Est-ce, comme on disait autrefois, parce que Ton porte une main sacrilège sur l'oint du Seigneur?Non encore, car la plupart des rois de l'Europe moderne ne sont pas sacrés et ne

MAbSACUklS DE GALLICIE. 347

prétendent pas à ce caractère sacerdotal dont étaient revêtus les rois de Fancienne société catholique.

Qu'est-ce qui constitue donc Ténormité de ce crime ? C'est parce qu*un roi représente en sa personne toutes les forces, tous les intérêts, tous les droits, toute la puissance d'une nation, d'un peuple tout entier, parce qu'il est la patrie personnifiée. Voilà ce qui rend sa tête inviolable et sacrée, et ce qui fait que, dans tous les codes du monde, on a placé le régicide au-dessus même du parricide. [Très-bien I)

S'il en est ainsi pour tout attentat contre la royauté, contre le symbole couronné et individuel d'une nation, que sera-ce donc que le meurtre de cette nation elle-même, d'une nation pleine de vie, de force et de gloire comme la Pologne?

Vous direz que ce crime n'est inscrit dans aucun code. Non, mais c'est parce qu'il n*avait jamais été imaginé ni commis auparavant et parce que d'ailleurs il n'était pas besoin de l'inscrire. Nos anciens jurisconsultes disaient de la loi salique qu'elle n'était pas écrite dans les codes ni dans les coutumes, mais qu'elle était inscrite es cœurs de tous les Français. Eh bien ! le crime que j'ai signalé, et le châtiment qui doit l'atteindre sont inscrits dans le cœur de tous les peuples, de tous les hommes d'honneur, de tous les hommes vraiment sages et vraiment politiques. [Nouvelle approbation.)

Ce crime. Messieurs, la Pologne l'a subi ; et seule au monde elle l'a subi. Et qu'était-ce que la Pologne? Était-ce une nation inconnue, inutile au monde? Non, à coup sûr. Cène sont pas seulement les poètes, les rêveurs, les déclamateurs qui ont fait l'existence de la Pologne ; ce sont les historiens, les hommes politiques, les hommes sages qui ont tous proclamé à l'envi qu'il n'y avait pas en Europe une nation plus utile à son équilibre, à sa sécurité.

M. le ministre de l'instruction publique l'a dit dans un de

348 QUESTION PULONAESK.

ses ouTtages les plus éloi|uenU [je cite de nnJmoire) : n L'n Polonais de moins, et VieDoe succombait et lo Vatican était menacé, et Louis XIV était obligé de recommencer sur les bords du Bhin œ que Charles-Martel avait fait autrefois sur les bords de la Loire, n

Voilà le sens du moins de ce qu'il a dit, et je trouve la définitioa admirable ; je suis convaincu que M. le comte de Salvandy ne désavoue pas aujourd'hui ces nobles paroles, et cependant aujourd'hui il est le complice silencieux du triste langage qu'a tenu l'autre jour M. le ministre des affaires étrangères. [Mouvement.)

Voilà donc œ qu'était la Pologne il y a deux cents ans, et ce qu'elle n'a pas cessé d'être.

Quand on l'a immolée, qu'était-cIle?Élait-elle devenue une de CCS peuplades obscures et peu nombreuses, une de ces nations dégénérées, efféminées, qui tendent les mains aux fers qu'on leur impose, et qui ne sont plus bonnes qu'à les baiser et les accepter? Non, c'était une population immense, une population de 22 millions d'hommes pleins d'héroïsme, d'ardeur martiale, et qui précisément, depuis qu'on les a efiâcés de la liste des nations, depuis qu'on les a déclarés indignes de vivre comme peuple indéjjendant, ont donné au monde entier l'exemple du plus héroïque courage et des plus brillants talents miUtaires,

Jusqu'à présent on nous avait appris que, lorsqu'une Dation savait combattre et se maintenir avec hoimeur sur les champs de bataille , c'était son meilleur titre à la durée el à l'indépendance. Eh bien! depuis la ruine de la Pologne, les Polonais sous Kosciusko,sous Poniatowski, sous Skrzyoecki, ont montré une gloire militaire que la France a certainement égalée, mais qu'elle n'a pas surpassée. [Très-bien/) On me [(ennettra cet hommage en présence de tant d'illustres mili-

taires qui ont pu juger par eux-mêmes de ce que valait la Pologne sur ces champs de bataille où tant de généreux Polonais ont combattu et ont péri pour la France. {Nouvelle adhésion.)

Je dis que la Pologne seule a subi un pareil attentat. On a TU dans d'autres temps des pays conquis : on a vu T Angleterre ccHiquise par les Normands ; on a vu la Chine conquise par les Tartares; mais on n'a vu ni Tun ni Tautre de ces grands pays, ni le Portugal conquis par TEspagne, ni aucun autre, à ma connaissance, perdre sa langue, sa religion, son nom même. Une nation tout entière et pleine de yie condamnée à la mort civile et politique, dépecée, disséquée toute vivante et distribuée par morceaux à ses vainqueurs, voilà ce qui ne s'était jamais vu sous le soleil, et voilà cependant quel est le supplice de la Pologne depuis quatre-vingts années!

Et nous, Messieurs, comment serions-nous insensibles à un pareil destin? car enfin ce supplice que la Pologne a subi, nous y ayons été un moment exposés. Vous le savez bien, dans les conseils de l'Europe il y eut un moment où , après nos défaites, après nos humiliations, on parlait, non pas les gouvernements, mais les hommes passionnés qui les poussaient, on parlait aussi du partage de la France. Et si ce partage avait eu lieu comme celui de la Pologne, si, en 1815, la France avait été partagée en trois, entre l'Espagne, l'Angleterre et l'Allemagne, croyez-vous qu'aujourd'hui nos droits seraient anéantis? Est-ce qu'il y aurait par hasard ([uelqu'un au monde qui douterait du droit que nous aurions de ressaisir notre existence par tous les moyens possibles? Est-ce que Dieu en douterait? Est-ce que Dieu n'autoriserait pas nos efforts? [Mouvement.) Est-ce que les hommes politiques de l'Europe entière ne verraient pas, je ne dis pas

' F««'- •'""'" ce .V'« "°"' car »« "« '"' "'^i

->- ''""T t^»VU W-'°'- '^^^ îaisaienf, -»«f^^

de,.». ™« ''«;"„ i VW*,r« n "der „,„,sa^

de W « 1"' ° "„„elqu« «">"*" ^„,Msrt-«» » "«""^^

^•U ail éU., » ■'',.™ eS»* ^-^ " '^ mZ enta*- "' ''* n'ont pa, pn >» ■^;'. ,„,.„,én,es nn **» ,^rf«, ^„l crée pat l'^^^ee-nto"»»" . .,:.... ,l« rmanenli ""^ r-^

^es ; et même dans quatre-vingts ans, s'il le faut, on recom-

'œncera Que dis-je, quatre-vingts ans? Messieurs, nous

rtvons dans un temps où Ton a vu des justices encore plus

^^taaidées et non moins éclatantes! Nous vivons dans un

*ièclc qui sera immortel dans l'histoire, précisément à cause

d^ octtc régénération des peuples opprimés ! Est-ce que la

*^x^èœ n'est pas glorieusement ressuscitée après quatre siècles

*'o|ipression?

l'Irlande, si complètement oubliée par tous les philo-

les, par tous les philanthropes du dix- huitième siècle,

^^^lat il n'était plus question, dont personne ne disait mol il y

^ cinquante ans, qu'avez-vous vu dans le dix-neuvième siècle?

is l'avez vue renaître à la voix d'un orateur de génie ,

devenir, ainsi que l'a proclamé le premier ministre de

^ -^jigleterre, le plus grand embarras de sou gouvenieuient.

^Ous l'avez vue reconquérir pied à pied, jour par jour, toutes

*^^ libertés, tous les droits qui lui avaient été arrachés

^Vitrefois par la conquête et le fanatisme.

Et vous croyez qu'en présence de pareils exemples la *^dogne renoncera à espérer, à vouloir revivre, à combattre Pour revivre? Détrompez-vous; elle ne doit pas y renoncer, ^t elle n'y renoncera jamais. Avez-vous jamais connu un t^olonais qui y ait renoncé? Cherchez-en un seul! interrogezles tous! Pour moi, je n'ai jamais connu un seul Polonais, de quelque pays qu'il fût sujet, de quelque rang qu'il fût issu, à quelque opinion politique qu'il appartint, qui ne |>ortàt au fond de son cœur l'espérance, la volonté acharnée de travailler à la réhabilitation de sa nation, et de plus la confiance inébranlable qu'un jour viendrait où, non pas ses rêves, mais ses convictions seraient réalisées. Non, ou ne broie pas les cœurs, on n'enchaîne pas les consciences. 11 y a là une réaction éternelle et éternellement légitime.

35Î QI;eSTIO?> POr.O>'AlSK.

Ces choses onl été si bien senties de tout temps, que, même en 1815, même au congrès de Vienne, ces tristes amphictyons qui ont alors remanié l'Europe ont été obligés de donner une espèce de satisfaction à ce sentiment qu'ils savaient n'être pas elTacé dans le cœur des Polonais. Et qu'ontils fait? Quelque chose d'infiniment incomplet el insuffisant, mais quelque chose enfin qu'ils auraient bien voulu anéantir depuis. Ils ont inscrit, dans leur traité que voici, le naot et le nom de la nationalité polonaise; ils lui ont donné des garanties insuffisantes, pour la plupart chimériques, qu'ils ont violées depuis, mais des garanties qui coustituaient une portion essentielle du droit public des nations, de ce droit public que vous êtes chargés, que vous êtes forcés de défendre. U a été plus de cent fois violé, mais il vous appartient toujours de protester contre cette violation. Car eufm cette nationalité polonaise avec ses {garanties, quelque insuffisantes qu'elles fussent, c'était le contre— poids du sort qu'où vous faisait à vous-même, le contre-poids de votre alTaiblissemeDi. Et c'est à ce titre que les négociateurs de la France ont insisté vivement pour que quelques garanties fussent données à la Pologne , aûn que les trois puissances continentales alore dominantes en Europe ne fussent pas complètement maîtresses, et qu'il y eût dans leur propre sein quelque chose qui servit d'équivalent à l'affaiblissement démesuré de la France. Eh bien ! Messieurs, en présence de cet esprit indestructible de la Pologne, dont l'insurrection récente n'est qu'un symptôme Irès-restreint , mais suffisant pour le rappeler à ceux qui seraient tentés de l'oublier ; en présence de cette résistance immortelle, de ces droits définis par les Lraiiés, mais sans cesse violés; en présence surtout de la loi éternelle de la Justice et de la sociabilité humaine, scandaleusemeot outragée, quel langage a tenu, dans une circonstiuice récente.

MilSSAGRES DE GALLICIE. 353

le GouTernement du roi , par son organe le plus éloquent? n n*a eu que des paroles de dédain , de blâme , pour la Pologne, des paroles d'approbation et d'acquiescement pour ses oppresseurs. Pour moi, quand j'ai entendu ces paroles, cai j'ai eu la douleur de les entendre moi-même , je me suis demandé si c'était bien là de la sagesse politique/, si la sagesse politique consistait à fermer les yeux sur les choses les plus évidentes , à passer fièrement à côté de toutes ces injustices, de toutes ces douleurs , de tous ces droits , de toutes ces protestations sanglantes, à ne tenir aucun compte de toutes ces nationalités sauvées de nos jours , dont l'exemple est si éloquent ; à ne pas même réserver les chances et les droits de l'aToiir. {Adhésion.)

Qu'est-ce qu'on demandait donc au Gouvernement du roi?

Ce n'était pas, comme on le disait dérisoirement, d'envoyer en Pologne une armée en ballon.

Ce n'était pas de se rendre solidaire de telle ou telle insurrection ; ce n'était pas d'approuver ce qui s'est fait dans le cercle de Tarnow, ou dans je ne sais quel autre cercle. Non, œ qu'on lui demande et ce qu'on devait lui demander, c'était de saisir cette occasion pour proclamer, pour reconnaître, pour réserver le droit, le droit inviolable de la Pologne; c'était de refuser la sanction des sympathies de la France à l'état actuel de la Pologne ; de ne pas laisser conclure des paroles d'un ministre que cet état-là était regardé comme bon, comme salutaire, comme légitime par le Gouvernement du roi; c'était de ne pas garder toutes ses leçons et toutes ses duretés pour les insurgés et pour les émigrés, qui, pour le dire en passant, n'ont donné à la France que des sujets de satisfaction et d'éloges; c'était de ne pas réserver pour eux seuls toutes ses duretés et toutes ses leçons, mais d'en distribuer au moins une part à ceux qui sont bien autrement cou-

(Bovres. il. — Discourt. II. 23

354 QL'ESTIOiN POLONAISE,

pables, bien atitrement dangereux pour le véritable ordre social et iMur le viiritiible ordre européen.

Je l'avoue, je n'ai pas compris (que M. le uiinî&lrc des aQ'aii'es étrangères me pormetle de le dire avec franchise), je n'ai pas compris que dans ce jour il ail manqué à sa misi^ion. J'ai eu souvent l'occasion de le combatti-c, souvent aussi de l'admirer; j'aime à reconnaître en lut le graod orateur, le grand publiciste; je le dia avec sincérité, car il ne me coûte jamais de rendre hommage à cous que j'attaque: tout au contraire; et ce n'est pas que j'aie la prétention de les grandir, mais cela me grandit moi-même. Jij lui rends donc un plein et entier hommage; mais, je le demande, comment se fait-il qu'avec cette triple puissance, avec une mission aussi noble, avec un devoir si impérieux, il n'u pas su mieux y répondre? On parle quelquefois des inconvénients de la diplomatie, de la conduite des affaires étrangères dans les pays con&tUutiunnels, on parle des difficultés qu'offre le gouvernement représentatif aux ministres chargés de lu politique extérieure. Je ne crois pas, jKiur ma part, à ces diflicultés; mais, en les admettant, oh ! quelles glorieuses compensations il y a dans ce gouvcrnemenl ! Quelle noble revanche quand uu homme comme M. Guizol, revêtu à la fois de la double autorité du talent et du i>ouvoir, jujut monter à une tribune dout chaque parole descend sur le monde entier, et y pi-oclainer le Jrait, le devoir des gouvernements, et y faire, comme je le disais tout à l'heure dans une expression peut-être trop familière , y faire la leçon ù tous ceux qui ont manqué au droit, au

devoir el à la défense des véritablesinlérèts de la société et

de la justice!

Eh bien 1 voilà quelle était la uussion de M. le iiiinîsLrv des

idiaires étrangères. Il y a manqué, je le dis avec douleur. Il a dit, avec raison, que ti-oiiqier le niallieur, c'était un

grand aime. Oui, c'est un grand crime, Messieurs, de tromper le malheur. Mais savez- vous quelque chose de pire que de tromper le malheur? C'est de flatter le bonheur ( très-bien!)^ c'est de flatter le succès, le succès inique, le succès impie, le succès sanglant. [Nouvelles marques d'approbat ion.)

Voilà ce qui est pire et voilà ce que vous avez fait, ou du moins ce que vous avez paru faire. Et vous l'avez fait, comment? Par des analogies qui véritablement m'ont causé autant de stupéfaction que de douleur. En comparant les Polonais, à qui? aux émigrés et aux Vendéens d'abord. Messieurs, ce n'est pas moi qui viendrai ici attaquer l'émigration ni la Vendée ; je suis le fils et le petit-fils d'émigrés, et je déclare que je n'admire rien de plus au monde que la Vendée. Mais, sous le point de vue politique, sous le point de vue social, comment ne pas reconnaître qu'il y a une distinction immense, un véritable abime entre la position des émigrés français et de la Vendée vis-à-vis de la Convention, et la position de la Pologne vis-à-vis des trois puissances ? Mais les émigrés français, mab la Vendée, quelque admiration qu'on puisse avoir pour elle, on est bien obligé de le reconnaître, ne représaitaient qu'un côté de la nationalité française; qu'un parti dans la nation française : il ne s'agissait là que d'une guerre civile, et l'on était parfaitement en droit de dire aux pmssances étrangères : « Si vous voulez vous prononcer pour tel ou tel parti en opposition au gouvernement de fût , vous déclarez la guerre au gouvernement de fait de ce pays. 9

Mais est-ce que la Pologne, dans cette circonstance, est dans une telle situation? Y a-t-il une guerre civile en Pologne? Est-ce que nous en serions venus, par hasard, à reconnaître que la Pologne est une portion réellement intrinsèque de la

356 QUESTION POLO?fAISE.

Russie, comme la Vendée est une portion intrinsèque de la nationalité française? Cela est impossible y et je suis convaincu que M. le ministre des affaires étrangères lui-même regrette de s*être permis une assimilation si inexacte de tous points.

Mais j'en ai entendu une autre bien plus affligeante encore. M. Guizot a dit que, si quelque puissance intervenait dans la guerre de la France avec Âbd-el-Kader, la France aurait le droit de s*en formaliser à juste titre. Eh quoi ! voilà maintenant les Polonais comparés à Abd-€l-Kader et aux Bédouins! {On rii.)

Mais est-ce que, par hasard, il y a des traités de Vienne qui auraient garanti la nationalité du Maroc ou la nationalité arabe? Est-ce que Findépendance d*Abil-el-lvader, est-ce que la liberté des Arabes, leurs institutions civiles et religieuses, sont placés sous la garantie d'une puissance quelconque? tandis que pour la Pologne, comme vous le savez bien, ses libertés, sa nationalité, sont placées sous la garantie de la France et de toutes les puissances européennes!

Mais , en dehors de ce point de vue diplomatique, ce qu'il y a de bien plus triste, c'est de voir comparer les fils, les successeurs de Sobieski, à Abd-el-Kader! c'est de voir les descendants de ceux qui ont sauvé l'Europe du joug ottoman, de les voir comparés aux derniers représentants de la barbarie musulmane, et comparés ainsi à une tribune nationale par le premier orateur du pays ! J'avoue, Messieurs, qu'il y a là pour moi un souvenir tellement pénible que je n'ai plus même le cœur d'en faire un reproche ; je le voudrais secouer oonmie un remords, comme un remords qui pèse sur le pays loatentiar. {Très-^ien/ irès-bicnl

Je sais quelle est la portée de mes paroles; je consens tdontiers, comme on m'en menaçait lautre jour à cette

MASSACRES DE GALLIQE. 357

tribune, à ce qiie la porte du cabinet de tous les rois, de tous les ministres, me reste fermée à toujours ; la seule porte que je désire m'ouvrir, c'est la porte des cœurs qui ont encore des sympathies pour la justice, pour la liberté des nations, pour le droit et la dignité humaine ; et cette porte-là ne me sera pas fermée.

Je consens à être rangé parmi les rêveurs, parmi les déclamateurs, à être exclu à tout jamais du nombre des hommes pratiques, positifs, ce qui, aux yeux de beaucoup de monde, est l'équivalent d'hommes sans conscience et sans eiitrailles ; je consens à tout cela. Cela ne m'empêchera pas de venir à cette tribune y porter, y prononcer, non pas le moins du monde une élégie, une oraison funèbre, mais un acte de foi et d'espérance , surtout un acte de foi , car c'est plus qu'une espérance, c'est une certitude complète qui m'anime et que je voudrais graver sur cette tribune ; cette certitude, la voici : La Pologne est impérissable , quoi qu'on fasse contre elle, elle ne succombera pas ; ce qu'elle a fait hier, elle le recommencera demain ; ce qu'elle a fait il y a quinze ans, elle le fera de nouveau dans quinze ans ; ce qu'elle a subi il y a quatre-vingts ans, elle cherchera à s'en venger dans quatrevingts ans ; et elle aura raison.

Dans un siècle qui a vu renaître la Grèce, l'Irlande, la Belgique, elle a raison de ne pas désespérer; et je l'y exhorte de toutes mes forces, et j'espère même qu'il ne lui sera pas imposé d'attendre si longtemps. J'espère que je ne mourrai pas sans avoir vu de meilleurs jours se lever pour elle. Et alors j'aurai la consolation de voir le premier ministre de mon pays (qui sait si ce ne sera pas l'honorable et éloquent M. Guizot lui-même!) venir proclamer le droit, la justice, l'étemelle équité, dans un langage vraiment sage, vraiment politique, et par conséquent différent de celui que j'ai

3S8 Ol'ESTlON POLONAISE,

eu la douleur d'entendre l'autre jour, el que je "rai» pertêtre avoir la douleur d'entendre aujourd'hui. [Très-bùnl très'bien ! )

comDle '

M. Cuizot répondu que le Gouverncmenl, obligé de tenir compte des Tails accomplis, ne pouvait prendre parti pour les insurreclions gui teDdaienI à faire revivre une nalionalili^ aoéanlie , quelles qoo fussent d'ailleurs ses sympaltiies pour la cause de celle nationalité: il ajouta que la réserve dans laquelle il devait se renfermer ne serait ni moins diirne, ni moins utile â la Pologne que les ehaleureuses proteslationâ de l'opposition.

M. le prince de la Mosbona, M. le vicomte Victor Hugo, M. le général Fabvier, M. le comte de Tascher, M. Villeniain, exprimèrent successivement leurs sympathies el leurs vœui pour la cause polonaise.

l.Ë projet de loi fut volé par 106 voii contre 22,

CHAMBRE DES PAIRS

iiicnisioii du projet de loi relatif aux étrangers

réfugié».

Séance da 2 juillet 1846.

L'occupation militaire de Cracovie par la Prusse, rAutriche et la Rottie, avait été annoncée comme une mesure toute temporaire, et les cabinets de Londres et de Paris avaient immédiatement rappelé à ces puissances les stipulations formelles des traités. Cependant, au mois d'avril 1846, des conférences s'ouvrirent à Vienne entre les représentants de l'Aulriche, de la Russie et de la Prusse, elle partage de l'État de Cracovie fut proposé. La résistance de la Prusse fit rompre la conférence et ajourner l'exécution de ce projet.

1. le comte de Montalembert profita de l'occasion du projet de ïoi sur les réfugiés étrangers pour demander à connaître les intentions du Gouvernement; le débat suivant s'engagea dans la séance <Ju2juUlet.

Messieurs ,

Je dois demander pardon à la Chambre de lui faire entendre ^1 «ouTenl ma voix depuis quelques jours, mais ce n'est réellement pas de ma faute. Si je viens Timportuner si souvent, ^estbira sa faute à elle et celle du Gouvernement. Comme

on VOUS l'a dit hier à l'ouvei-ture de la séance, il Tousanive tout à coup, après plusieurs mois d'inaction , une avalanche de lois (pli tombent toutes à la fois sur tos tètes, et que vous volez en masse au nombre de sept ou huit par séance. Qu'en résulte-l-il? C'est que le [lelil nombre des orateurs de cette Chambre , et je suis malheureusement un des plus bavards {on rit) , se ti-ouve nécessairement forcé de revenir sans cesse à la charge. Quant à moi, je le déclare, j'avais plusieurs observations à présenter à la Chambre sur les lois que vous avei volées en si grande quantité ces jours derniers, et hier notamment. Je me suis abstenu, afin de ne pas duuner à la Chambre l'ennui d'entendre la même voix tous les jours, et plusieurs fois par jour, comme cela me serait arrivé si j'avais obéi à ma conscience. Mais je ne puis m'em pécher de dire que c'est là un procédé inconvenant vis-à-vis de la Chambre ; que c'est manquer aux droits de la Chambre en général, et aui droits de chacun de ses membres en particulier. J'en fais le l'eprochc au ministère d'aboi-d; car si le ministère, dont les niemhi'cs les plus anciens et les plus iidlucnt» appartiennent à la Chambre des députés , avait bien voulu comprendre et faire sentir à la majorité de cette Chambre rînconveiiance d'entasser ainsi tontes les lois à la fm de la session, il se serait fait certainement écouter. 11 y a longtemps que nous sommes résignés à ce que le budget nous arrive quand l'autre Chambre est partie ; mais c'est la première fois, je crois, que l'on nous impose la nécessité de votur, après le budget des dépenses, quinze ou vingt lois que nous aurions pu discuter convenablement et avec soin dans le cours de la session, si elles nous avaient été présentées en temps utile.

Je déclare ensuite que c'est la faute de la Chambre ellemême, et que si la Chambre elle-même n'avait )ias pris pour système de donner au pays le modèle de la résignation qui

est mie vertu chrétienne, mais qui n'est pas une vertu législative, il y a Uen longtemps que ce scandale ne se serait plus représenté. {C'est vrai/)

Maintenant, Messieurs, après ces excuses, je viens demander à la Chambre de vouloir bien m'entendre une dernière fois sur un sujet qui touche au plus profond de mon cœur. Il y à quelques mois, la Chambre s'est honorée, j'ose le dire, elle s*est honorée par la manifestation publique, unanime, de ses sentiments au sujet des derniers malheurs de la Pologne. Je viens aujourd'hui la supplier de ne pas terminer sa session sans acoorder son attention à quelques nouveaux détails, à quelques nouvelles considérations que j'ai à lui présenter, à elle et au Gouvernement du roi, sur ces événements, à Toccasion de la loi des réfugiés polonais. Je serai aussi court que possible ; j'éviterai avec soin tous les détails inutiles, toutes les déclamations inutiles ; je n'aspire pas à toucher vos cœurs; j'aspire à éclairer votre raison et votre patriotisme.

Je commencerai. Messieurs, d'abord par la question de Gracovie : elle est bien simple. Depuis l'occupation, l'évacuation et la réoocupation de Cracovie, au mois de février dernier, une inquiétude générale, une incertitude trop fondée s'est répandue en Europe sur le sort de cette république. Tous les jours on nous a annoncé quelque chose de nouveau, quelque chose de plus menaçant pour elle, des protocoles, des arrangements entre les trois puissances qui se sont arrogé un pou- >roir despotique sur cette république. Jusqu'à présent il n'y a rien de consommé, que je sache. J'ignore si le Gouvernement est mieux informé que le public : le public ne sait rien encore de certain, mais il a le droit de tout craindre. Dans ces circonstances, au moment où la session va se terminer, vous ne pouvez pas trouver inopportun qu'une voix amie vienne avertir le pays et le Gouvernement du danger qui menace

36t QrKSTtOS POLONAISE.

un des points les plus import;ints de la politique européeQTC.

Vous le savez, l'indépendance de Cracovie, si cruelleinenl menacée encore dans ces derniers temps, fait partie du droit public de l'Europe. Elle a été établie formellement )iar It- Iraité de Vienne; elle a été placée, ici je suis convaincu quf M. le ministre des afTalres étrangères ne me contredira pas, elle a été placée non pas, comme on afTectc <le le croire, sous la garantie des trois puissances protectrices, mais sous cellf des huit puissances qui ont signé le congrès de Vienne.

M. Olizot, ministre des araires élranf/ères. C'est vrail

M. LE coiirn: le Montalemuert. C'est >i'ai, me fait l'honneur de dire M. le ministre des afTaires étrangères. C'est un point trop important, que l'on oublie trop souvent. Maintenant, que dit le traité de Vienne? Je demande la permission d'en faire connaître trois articles :

« Art. 6. La ville de Cracovie avec son territoire est déclarée à perpétuité cité libre, indépendante et strictement neutre, sous la protection de la Hussie, de l'Autriche et de la Prusse. »

«Art. 9. Les cours de Russie, d'Autriche et de Prusse s'engagent à respecter et à faire respecter en tout temps la neutralité de la ville libre de Cracovie et de son territoire; aucune foa-e armée ne poiura jamais y être introduite, sous quelque prétexte que ce soit. »

Voilà les propres termes du congrès de Vienne.

Après cela, en même temps que le traité de Vienne état signé, d'autres actes spéciaux étaient signés, également relatifs à Cracovie.

M. LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTilAKGËBES. C'est avant.

M. LE coïtiK DE Mon TALEUBERT. Avant, soit ; mais enfin ils sont réunis dans le volume des actes du congrès. Ces traités spéciaux (je les appelle traités à cause de la forme diploma-

ËVCifEMBNTS DE CRAGOVIE ET DE GALLICIE. 363

tique dont ils oQt été reyétus ) établissent en détail les droits spéciaux et la constitution même de Cracovie.

Cette constitution et d*autres actes se trouvent énumérés dans Tart. 118, article final du traité de Vienne, qui est ainsi conçu :

<c Les traités , conventions , déclarations , règlements et autres actes particuliers qui se trouvent annexés au présent acte, et nomm^^n/ »

Suit rénumération , et sous le chiffre 3°, <c le traité additionnel relatif à Cracovie, entre TAutriche, la Prusse et la Russie, du 3 mai 21 avril 181S. »

Notez bien que la constitution de Cracovie est une annexe de ce traité.

L'article se termine par ces mots, qui s'appliquent aux divers actes énumérés : « ... sont considérés comme parties intégrantes des arrangements du congrès, et auront partout la même force et valeur que s'ils étaient insérés mot à mot dans le traité général. »

Ce traité général , dont toutes ses annexes lui étaient ainsi assimilées pour tout et en tout, a été signé, au nom de la France, par le prince de Talleyrand, le duc de Dalberg et le comte de Noailles, et a été ratifié par le roi de France, le 7 décembre 1815.

Par conséquent, il est impossible de trouver un titre plus authentique et plus certain pour légitimer l'intervention de la France dans tout ce qui a rapport à la république de Cracovie.

Je ne veux pas revenir sur ce qui a été fait dans ces dernières années contre l'indépendance de cette république et OQDtre la lettre du traité de Vienne; je ne viens pas récriminer sur le passé : malheureusement , le présent suffit , et au delà.

36i QVESTiON POtONAISE.

Il y a eu une politique envahissante de la part des trois [juissaiices prolectrices; une occupation militaire permanente, je n'en parie pas. Ce qui importe dans ce moment-ci, c'est que de nouvelles violences n'intemennent pas, c'est qu'un nouveau changement n'ait pas lieu, parce que et changement, cette révolution , cette violation du congrès de Vienne ne se fonderaient sur aucun prétexte, et que l'inaction de la France en présence d'une atteinte pjireUle au traité serait sans excuse.

On donnera , Messieurs , ou l'on pourra être tenté de donner pour prétexte de la révolution que je signale ce qui s'est passé à Craeovie en Tévrier dernier.

Eh hien ! j'ai l'espoir que les courtes explications que je compte voua donner sur ces événements suffiront pour vous montrer le néant de ce prétexte , si on osait l'invoquer. Qu'est-il arrivé au mois de février dernier? On sait maintenant la vérité ; on ne la savait pas, on ne la savait pas tout entière quand j'ai eu l'honneur de parler devant vous, quand noti'c éloquent collègue M. Yillemain, mon noble ami le comte de Tascher et tant d'autres uiendires de cette Chambre, ont excité si vivement votre sympathie , il y a trois mois ; on ne la savait pas alors, mais on l'a sue depuis. Un sait ([ue la révolution de Cracovie du mois de février 1846 n'a été qu'une chimère, qu'une écliaufluurée sans aucune importance; on sait notanmient que la première attaque, la première démonstration, qui a eu lieu le 2Q février, a été le bit d'une soixantaine ou d'une centaine d'insurgés tout au plus, que la garnison autrichienne, arrivée quelques jours auparavant , a pu réprimer sans la moindre difficulté et presque sans efTusion de sang. C'est trois joui-s après cette échauffourée, sans aucune attaque nouvelle, sans aucun symptôme alarmant, que le général Cullin, qui œmmandait les Auti-i-

ÉVËflEllENTS DE CRACOVIE ET DE GALLICIE. 365

chiens dans la ville de Cracovie, a évacué cette ville sans motif, je le répète, sans attaque, sans agression quelconque, emmenant avec lui toutes les autorités, toute la milice et toutes les forces publiques, et abandonnant cette ville au premier venu, avec trois cents criminels en prison, sans personne pour les garder.

Messieurs, quel a été le résultat de cette incroyable démarche? C'est qu'il s*est présenté, en efTct, une poignée d'insurgés ou de conspirateurs, venus on ne sait d'où, qui ont constitué dans cette ville abandonnée à elle-même, dépouillée de toute espèce d'autorités, qui ont constitué un gouvernement provisoire dont vous avez tous lu les actes, et qui a duré huit jours. On a cru en Europe que c'était un soulèvement sérieux, que les troupes régulières avaient été expulsées de la ville après un combat sanglant, comme cela était arrivé à Paris en juillet 1830, et qu'un gouvernement populaire et national s'était fondé sur cette insurrection victorieuse. Rien de tout cela n'a été vrai, rien de tout cela n'a eu lieu; il n'y a eu, à vrai dire, qu'une scène de comédie jouée au profit de l'Autriche. Ce gouvernement provisoire, venu on ne sait d'où, a duré huit jours, comme je le disais tout à l'heure. Seulement, il faut rendre cette justice aux hommes qui l'ont composé, qu'aucun désordre, qu'aucune violence n'a été commise pendant la courte durée de cette autorité.

Quand on compare cette conduite. avec ce qui se passait en même temps, pendant ces huit jours-là, en Gallicie, à la porte de Cracovie, on a le droit d'en rendre hommage aux hommes qui ont composé ce gouvernement, et que d'ailleurs je ne juge pas, car je ne les connais pas.

Huit jours après , les troupes autrichiennes ont retrouvé un peu de courage, et pourquoi faire? Pour tirer sur une

aee QUESTiofi polonaise.

procession de prêtres, <le nobles, de bourgeois, d'habHsBts divers de Cracovie, qni avaient pénétré en Galllcie, afin de calmer la fureur des paysans soulevés dans cette province contre les nobles. Cette procession , trouvant l'accès de la province libre, y est entrée; à quelque distance de la frontière, elle a été accueillie par les troupes autrichiennes à coups de fusil ; il y a eu des tues et des blessés ; elle est rentrée à Cracovie. Les troupes autrichiennes, appuyées sur les troupes prussiennes et russes, se sont appi-ochées à leur tour, et la ville a été occupée de nouveau, en premier lieu, par les Russes , lesquels, il faut le diiv , car c'est la vérité, ont été accueillis comme des libérateui's, tant ce que !'ou venait d'appi-endre sur la conduite de l'Autriche avait inspiré de mépris et d'horreur à la population de Cracovie.

Voilà lu stricte vérité; je n'ai rien omis, si ce n'est la prisu de possession de la caisse publique de Widiczka, uue mine célèbre à quelijue distance de Cracovie, dont les insurgés s'étaient emi)aré9. C'est là le seul l'ait agressif qu'on puisse leur reprocher. Cela dit, je ne crains pas de rectification; il n'y a rien eu de plus que ce que je viens de dire.

Or, je vous le demande, y a-t-il dans cette échauffourée, ou, je le répète, dans cette scène de comédie, de quoi justifier une violation nouvelle du congrès de Vienne et des traités sur les<|ueb repose le droit public de l'Europe?

Savez-vous à quoi ces actes devraient donner lieu? Xon jias à un changement dans l'oi^anisatiou ou dans la cnnslîtution, et moins encore dans l'indépendance de Cracovie; ils devraient donner lieu à ce que nous avons déjà réclamé dans cette enceinte, à la création inunédiale d'un consulat de France à Cracovie. (Juant à moi, je ne comprends jiBS, je l'avoue, qu'une république neutre, libre, indépeudunle, conune le dit le contrrès de Vienne, esîsle en Euro|»e, sans

qu'un agent de France ait le droit d'y pénétrer et d'y rester; je ne oonçois )>a8 que lorsqu'on nous demande, avec gran(]e raison, selon moi, de nouveaux fonds tous les ans pour augmenter le nombre des agents consulaires de Frauce, on ne nous en demande pas pour en placer un là où sa présence serait plus urgente et plus légitime que partout ailleurs. Certes, nulle part le drapeau de la France n'ombragerait des intérêts plus considérables pour nous et pour l'Europe, nulle part il n'accorderait sa protection à des infortunes plus cruelles; et, on le sait, telle est la double mission de notre drapeau.

Voilà donc les conclusions de ce que j'avais à dire sur Cracovie : protestation publique contre la comédie jouée par l'Autriche à Cracovie; exhortation au Gouvernement de réclamer, d'intervenir de toute sa force contre tout changement prétexté ou projeté dans l'établissement actuel de cette république de Cracovie; et de plus, exhortation au Gouvernement de profiter de l'occasion, de profiter de l'ignorance où il a été tenu sur la véritable nature des événements de Cracovie et de la Gallicie, pour instituer à Cracovie un agent français, comme il y en a dans toutes les autres villes libres de l'Europe et sur tous les autres points du monde.

Je passe maintenant aux événements de la Gallicie, et je commence par établir que là aussi la sollicitude et l'intervenlion de la France sont de droit. Elle n'a pas seulement un devoir d'humanité à remplir, devoir de toute nation de premier ordre, en présence de crimes et de malheurs comme ceux de la Gallicie, elle a un droit diplomatique et politique, et voici sur quoi il se fonde : il se fonde sur l'art i""^ du traité de Vienne, ainsi conçu :

«Les Polonais, sujets respectifs de la Russie, de l'Autriche (c'est-à-dire les Galliciens), et de la Prusse, obtiendront une

représentation et des institutions nationales réglées d'âpre le mode d'existence politique que chacun des gouvernements au?[quel& ils appartiennent jugera utile et convenable de leur accorder. «

Voilà la ]>reniière stipulation de ce grand traité , qui est le fondement du droit public de l'Europe. Cette disposition est répétée textuellement dans les traités spéciaux conclus entre la Russie et la Prusse, qui, encore une fols, font partie des actes du congrl^s de Vienne. De sorte que ces droits spéciam des Polonais soumis aux trois puissances ont été garantis par la France, stipulés par la France et ratîGés par le roi de France, comme je le disais tout à l'heure. Par conséquent, litexle de cet article ouvre un droit évident à ta France pour surveiller et examincrconstamment si son application est sincère, si elle est réelle, si elle est effective.

On me dira : Mais c'est un empiétement sur l'iodépendance et l'intégrité des nations. Il n'en est rien.

Ces stipulations relatives à la Pologne, personne de vous ne l'ignore, étalent une espèce de compensation qu'on offrait ii l'équilibre européen compromis par la disparition même de la Pologne, et cette compensation importait avant tout ii la France, affaiblie i>nr tout ce qu'on lui avait ôté en 1814 et en

II en résulte un intérêt et un droit spécial pour la France, pour sa politique, pour sa diplomatie; il en résulte de plus qu'il n'y a aucune assimilation possible à établir enti-e Tétai des provinces auxquelles je fais allusion et l'état des nôtres, par exemple. Aucun traité moderne ne contient des stipulations pareilles pour aucune province de la France ; de sorte qu'il serait souverainement injuste de nous dire, comme on. l'a fait en Allemagne : Pourquoi vous occupez-vous de la Gai— licie? Nous ne nous occupons pas de la manière dont vous:-

ÉVÉNEMENTS DE CRAGOVIË ET DE GALLlCIE. 369

traitei l'Alsace, la Franche-Comté, qui sont les dernières proTinœs réunies à la France? Je le crois bien. Et sur quels traités TOUS fonderiez-Yous pour cela ?

Noos, au contraire, nous avons cet article 1**^ du code diplomatique de l'Europe, qui ouvre, constate et établit notre droit.

Cela étant, et en vertu de ce droit. Messieurs, permettezmoi d'examiner aussi brièvement que possible devant vous la îéritable nature des événements de la Gallicie.

Il y a eu là, comme à Cracovie, une conspiration. Cela est vrai; mais, quoique je lui donne ce nom, je ne désire pas lui attribuer un mauvais sens. Il y a eu une conspiration contre les autorités de Pologne et contre le gouvernement établi dans oc pays; mais je me hutc d'ajouter qu'elle n'avait été avouée par aucun personnage important. 11 n'est pas vrai, comme on Ta soutenu, que la masse des réfugiés à l'étranger, ou que le corps de la noblesse de Uallicic y ait pris pail. Ce <|ueje nie formellement, c'est qu'elle ait compté parmi ses auteurs, non pas seulement la majorité de la noblesse jkjIonaise, comme on Fa dit, mais qui ([ue ce soit d'important ou de considérable. La meilleure preuve, c'est qu'on n'a pas pu nommer un seul des conjurés; on n'a pas pu prouver l'existemx'du délit, du crime, de la violation de Tordre établi d;uis le pays, contre une seule des victimes qu'on a égorgées, ni contre une seule de celles ([ui languissent encore dans les prisons autrichiennes.

tiix reste, cette conspiration avait été signalée au gouvernement autrichien. Il en œnnaissait l'existence; diverses personnes, redoutant à bon droit les mallieui*s ([ui devaient retomber sur le pays, avaient dénoncé au gouvernement autrichien les meneurs qui excitaient le pays à se soulever. Ils ont été repousses; on leur a dit : Laissez marcher les choses; laisse/

(Iiitrtt. II. — Diir»un. li. 21

370 Ol'EST'ON l'OLOMISF,,

éclater la corispiration ; trois jours de guerre oous vaudront soixante ans de paix et de ti'anqnillité. Et l'Autrit^e n'a pris aucune de ces mesures qu'elle siit si bien prendre en Italie et ailleurs pour comprimer, pour étouffer toute espèce d'explosion populaire.

A cette conspiration plusou moins patriotique ou nobiliairi; (et vous gavez ce que siguilie le titre de noble en Pologne, cola veut dire tout simplement propriétaire], à cette conspiration soi-disant nobiliaire se mêlait en même temps un élément communiste; on l'a dit, et c'est vrai. Chose étrange. Messieurs ! Il paraîtrait que cet élément communiste a été encouragé par le gouvernement autrichien dans la Galliciu ; bien loin d'être réprimé, on l'a encouragé dans un double but : d'abord, afin d'avoir un moyen de plus pour frapper la noblesse, et, ensuile, alin d« s'en servir comme d'un ûpouvantail pour indis[)oser l'Europe contre la Polo^rne. C'est jtourquoi on a vu, au grand étonnement des l'uluoais habitués à IouIl'S les rigueurs de la censure autriihienne, circuler libreuientdans le pnys des publications lueendiaires marquées du sceau du communisme, mais marquées aussi de ce sceau mystique qui convient aux populations slaves et allemaitdes. Il y en avait, par exemple, qui disaient : a 1! faut obéir à l'Évajigile. Or, que porte l'Evangile? Rendez à César ce qui es! à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. Nous connaissf>us Dieu qui est au ciel ; nous connaissons César qui est à Vienne; il n'est pas question de seigneurs dans l'Évangile, pas plus que de propriétaires ; nous n'avons donc pour maîlri-s ipie Dieu et César : nous ne devons rien aux seigneurs ; tout ce qui est à eux oous appartient.»

Voilà le ton des publications qui circulaient impunénieijl en Gallicie, et qu'on laissait passer librement aliu d'cxcita" et d'armer la population contre la noblesse.

(|uel en a été le résultat? Ce résultat, vous le connaissez, iMessieurs, mais vous n'en connaissez pas sans doute toute rhorreur : ce résultat a été le massacre en corps de toute la noblesse, de tous les seigneurs du pays, c*est-à-dire de tous les propriétaires. G est comme si en France, par exemple, on massacrait tous les électeurs d*un département.

Voilà ce qui s*est passé dans les cercles de Tamow et de Bochnia; tous les seigneurs y ont été égorgés par leurs paysans, les propriétaires par les vassaux qui travaillaient pour leur compte. Ils ont été égorgés , exécutés , car c'est le terme, sans jugement, sans défense, sans accusation et sans crime, mais non pas sans bourreaux. De toutes les garanties que le droit pénal accorde aux criminels, ils n'ont obtenu que des bourreaux soldés pour les tuer. Voilà ce qui ne leur a pas manqué, et ces bourreaux ont été leurs paysans. 1,458 nobles, ou propriétaires ou employés de ces propriétaires, ont été égorgés dans le seul cercle de Tarnow. On sait les noms de presque tous, on sait les détails de leur supplice. Huit propriétaires seulement, dans ce département, sont restés en vie. Et qu'on ne dise pas comme on la fait, car il n'y a pas de calonmies qu on ait épargnées à ces victimes, qu*on ne dise pas que c'étiient des maîtres cruels, barbares, ayant abusé de leur autorité, ayant foulé aux pieds les lois de rbumanité envers leurs sujets. En admettant qu'il y ait eu des maîtres de ce genre, ceux-là n'ont pas été les seules victimes. Au premier rang des propriétaires égorgés figurent les hommes les plus populaires, les plus philanthropiques, les plus charitables du pays. C'est, par exemple, le comte Kotarski, qui, depuis vingt ans , était surnommé le père des paysans. Eh bien! c'est à lui que l'on a donné quatre heures poar se confesser et communier ; et ensuite il a été immolé, non comme la victime d'un moment d'efferves-

37i «l'ESTION POI/INAISE.

œnco populaire, mais comme une victime judiciaire suppliciée de sang-froid par l'autorité publique. Avec lui ont péri les lley, les dorski, les Zelinski, tous les hommes les pin.-; connus et les pins recommandables.

Je ne répéterai pas leurs noms, parce qu'ils sont trop étrangers à noire langue ; mais j'affirme que parmi eux Gguniient les honunes les plus connus en Pologne par leur vertu, par leur pliilanthropic et leur dévouement aux classes populaires. Soixante-douze prêtres, qui eux certes n'étaient pas d<muuvais maîtres, ont péri : de plus, seize membres voisins ou employés de la seule famille de Bogusz, tous immolés ]>ar les ordres d'un jiaysan nommé Szela et par la bande qu'il commandait.

Je reviendrai tout à l'heure sur ce chef d'égorgeurs. Ainsi donc seize membres, voisins ou employés de la même famille, immolés ! il n'en est resté qu'un seul en vie, appelé Henri Bogusz, qui H raconté le massacre de ses proches dans In plainte ofliciellc qu'il a adressée au gouvernement autrichien: sa plainte a été publiée dans tous les journaux, et notamment dans le Journal des béhals, où vous avez pu la lire ; il a demandé vengeance au gouvernement autrichien contre l'assassin de ses seize parents. Le gouverneur autrichien a accueilli sa plainte; et savez-vous. Messieurs, l'observalion qu'on lui a faite, quand il l'a apportée? On lui a dil : Mais vous êtes en gmnd deuil; ce deuil est factieux; on ne doit jias porter le deuil après les événements qui sont arrivés. [Mouvement.)

Mais on a reçu sa plainte, on a promis d'y faire droit. Vous verrez tout à l'heure comment on s'y est pris pour lui donner la réparation qu'il sollicitait.

Les femmes elles-mêmes n'ont jws été épargnées : elle^ ont clé victimes des plus odieux attentats ; plusieurs ont péri -

Je pourrais tous citer leurs noms; je ne vous en citerai qu'une seule, toujours de cette malheureuse famille Bogusz, qui, après avoir vu son fils et son mari égorgés sous ses yeux, a été contrainte de dresser le rapport contenant le détail des meurtres, afin, disaient les assassins, qu'ils pussent envoyer ce rapport au gouvernement.

Voilà ce qui s'est passé en Gallicie ; voilà ce que personne ne peut démentir, ce qui est aujourd'hui clair comme le jour, mais comme un jour sanglant, comme tout ce qu'il y a de plus sanglant dans l'histoire.

Et quel est l'état des choses dans cette province après ces crimes afireux, qui ont égalé, qui ont surpassé tout ce qu'il y a de plus horrible dans notre révolution ? L'état actuel, le voici.

Les survivants de la noblesse galliciennc, dans les autres cercles qui n'ont point été ravagés au même point cpie celui de Tarnow, sont dépouillés de leurs armes et privés de tous les moyens de se défendre contre la populace encore effervescente et en révolte contre eux. Et cependant on les force à vivre dans leurs terres : on ne tolère pas, sauf quelques exceptions, leur présence dans les villes.

Et les prisons, elles sont gorgées : d'assassins, me direz- Vous? Pas le moins du monde; elles sont gorgées des frères, des enfants, des propres parents des victimes, de ceux qui ont échappé aux coups des bourreaux. Voilà ceux qui encombrent les prisons de la Gallicie, et qui y meurent tous les jours à oause des mauvais traitements qu'ils y subissent.

Le pays demeure presque inculte ; les paysans refusent de travailler, ce qui est tout naturel, si ce n'est dans quelques localités où la troupe régulière intervient pour les y contjraindre.

Il y a dans ce seul cercle dont je parlais, dans ce départe-

S'k QIIESTIOS POLONAISE.

ment de Tamow, il y a huit cents orphelins Hont les pnrents ont été égorgés, et sur ces huit cenls il y en a deux cents dont on ne sait pns les noms, qui sont si petits, si jeunes encore, qu'on ne peut savoir d'où ils viennent et tpiels étaient leurs parents immolés. [Sensation.)

Enfin, Toici un dernier fait que je viens d'apprendre dans une lettre de fiallicie qu'on m'a remise au moment où je monliis à cette tribune; je vous parlais tout à l'heure de ce Henri Bogusi, qui a dénoncé le meurtre de seize de ses parents, dont la plninle a été accueillie; eh bien! Messieurs, savezvotis ce qui lui rst arrivé? Il y a huit jours qu'il a étéégcH*géâ deux lieues de Tarnow. Vous comprenez que ce témoin, dont la dénonciation, dont la plainte avait été reçue, était un témoin incommode, un homme embarrassant, gênant; aussi l'a-t-on fait disparaître; il a péri, sa voix a été étouffée ; elle n'incommodera plus personne! {Vive sensation.)

Voilà, Messieurs, la vérité sur la Gallicie.

Et maintenant je ne crains pas d'ajouter que ces horreurs sont en grande partie l'œuvre du gouvernement autrichien.

J'en donnerai pour première preuve le soin qu'il a pris de ne pas empêcher la conspirition d'éclater. Il est de fait, il est înconteslable qu'il n'a pris aucune mesure quelconque pour arrêter l'explosion du mal qu'il redoutait. Il le redoutait, je dis bien ; car c'est M, le ministre des affaires étrangÀres qui nous l'a appris. Dans cette séance où je lui reprocherai toujours de n'avoir trouvé que l'éloge du prince de Mettemich à opposer aux malheurs de la Pologne, M. le ministre des affaires étrangères a lu à Vautre Chambre une dép^he dii prince de Metternich, où il disait : « Je crains une explosion ; je crains un mouvement social, » c'est-à-dire tout ce qui est arrivé. Mais, s'il le craignait, il le savait. Et pourquoi n'a-t-iJ rien fait pour l'empêcher? Or, les événements qui sont arri-

ÉVÉNEMENTS DE CRAœVIE El* DE GALLICIE. 375

Tés, Texpioftion qui a eu lieu, la manière dont elle a été conduite, tout prouve irréfutablement qu'aucune mesure n^avait été prise pour empêcher cette explosion , et qu on avait tout bonnement tendu un piège à la noblesse de la Pologne, piège dans lequel elle ne s'est pas précipitée ellemême, mais où on Ta précipitée malgré elle.

En second lieu, j'en donne pour preuve un fait qui a été longtemps contesté, mais qui a acquis aujourd'hui un degré d'évidence qui ne souffre plus de contradiction. Je veux parler du payement des primes données par les agents supérieurs de l'administration autrichienne aux paysans qui apportaient les cadavres de leurs maîtres assassines. Ce fait horrible a été nié d'abord, et tout le monde en a douté. J'y reviens à dessein, parce que moi-même j'en ai douté. Lorsque j'ai eu l'honneur de vous parler, il y a trois mois, de ce fait, je n'ai pas osé affirmer quelque chose de si monstrueux ; je l'affirme aujourd'hui; les preuves en sont flagrantes. Elles sont arrivées, je le répète, à l'état d'évidence, en Allemagne et partout où on sait enfin ce qui s'est passé en Gallicie. Je tiens ici les correspondances qui le constatent, des correspondances nombreuses , émanées de personnes que je n'ose pas désigner, vous savez pourquoi? ce serait les désigner au sort le plus affreux; mais de personnes dont je réponds comme de moi-même, que je connais depuis quinze ans, et qui ont tout su, tout vu de leurs yeux. Je vous citerai, en outre, l'aveu aujourd'hui à peu près unanime de la presse allemande, qui avait commencé, dans un sentiment de patriotisme germanique, par nier un fait si monstrueux. Oui, Messieurs, les deux capitaines de cercle, ou préfets, l'un nommé Breindl, préfet de Tarnow, et l'autre nommé Bemdt, préfet de Bochnia, sont aujourd'hui convaincus d'avoir payé d'abord dix florins, puis cinq florins, ensuite un florin seule-

376 giESTION POLONAISE.

ment aux paysans par chaque cadavre que ces paysaiis iip)<ir-

laient, amenaient dans leurs villes préfectorales.

Ce que les agents autrichiens eux-mêmes ne peuvent plus contester, c'est le fait du transport des cadavres par les assassins dans les villes dont il s'agit. Or, je vous le demande, imurquoi et comment les assassins auraicul-ils ap|iorté ces cadavres pour les mettre sous les yeux de la justice, de l'autorité, si ces assassins ne se sentaient pas, non-seulement assurés de leur impunité, mais de plus encouragés |>ar une récomjtense promise !

Et, de fait, on les a jajéB à tant par tête de noble égorgé, et on u'a cessé de les payer que lorsque le nombre de» victimes est devenu trop considérable, et qu'il n'y a plus eu assez de fonds publics dans la caisse pour y faire face.

Il y a plus : après avoir essayé, tenté une première fois de tout nier, qu'ont fait les couiwbles? Ils ont concédé, avoué un fait qui suffît }>our prouver le reste; ils ont avoué que les magistrats que je signalais avaient mis une prime sur la tète des vivants; on a nié qu'ils l'eussent mis sur la tète des vivants; celui qui a fait cet aveu si remarquable, c'est le prince Frédéric de Schwartzemberg, dont on est fàcbé de trouver le nom illustre et la pcrsoime chevaleresque mêlés à une pareille apologie. Dans un article qui a fait le plus giiind rffeten Allemagne {Ga:elle d'Augsbowg du 28 avril 1846), cet officier su])érieur a publié, avoué, que, dans un iatérèl d'humanité, dit-il, le préfet de Taraow avait promis une récompense aux paysans qui lui amèneraient vivants des criminels, des conspirateurs. Or on les a amenés morts, parce qu'ils étaient moins embarrassants à amener morts que vivants; les primes ont été payées de même.

Cette oflre patente, publique, de primes pour les prisonniers, c'est-i-diit; pour les seigneurs, se trouve encoi-c (.on-

statée par un document officiel qui a été publié dernièrement en Allemagne, et qui n*a été démenti par personne; c'est la proclamation du préfet du cercle de Zloczow, M. Andzeiowski, datée du 26 février 1846.

Voilà le document tout entier; j'en cite le passage suivant :

« Je préviens par la présente les habitants du cercle d*arréter les gens suspects... J'attends particulièrement des communes qu'elles s'empareront, si la nécessité l'exige, des esprits turbulents, armés de leurs faux et de leurs haches, pour les livrer à la préfecture. Je suis autorisé à donner pour cela immédiatement des récompenses convenables en cargent. »

Qui ne comprend que, de ces primes officiellement avouées pour les Polonais vivants aux primes incontestablement payées pour les Polonais morts, il n'y a qu'un pas, et que ce pas a été franchi?

Voilà donc le fait, la proclamation officielle du préfet de cet arrondissement.

C'est ainsi qu'on est arrivé à commettre, au nom d'un gouvernement régulier, au nom d'un gouvernement monardiique, au nom d'un gouvernement qui se dit religieux et qui se donne |)Our principal défenseur de Tordre en Europe, à commettre et à récompenser des attentats que nous n'avions pas égalés, nous, dans toutes les honneurs de notre révolution. [Approbation sur plusieurs bancs.)

Mais j'ai une troisième preuve, et c'est la plus forte de toutes, de la complicité du gouvernement autrichien dans cette conduite. C'est ce cpii est arrivé postérieurement à ces horreurs.

Sans doute, dira-t-on, dans ce pays où la moindre peccadille contre les lois de police est si sévèrement punie, comnio

878 OL'ESTIOS l'Ol.ÔNAlSE.

chacuu suit, quelle im sei-a donc pas la punilioti de ces assassins qui ont massacré 1,438 innocents dans leurs tem-s ou dans leurs demeures? A quel châlîmcnt cruel ne sont-ils jsis rt-senés? Eh bien ! Messieurs, de châtiment, il n'y en a point eu ; ou plutôt le cbâiiment des assassins a été un éloge décerné par l'empereur. Vous avez tous lu cette proclamaliou du 12 mars, di\-huit jours après ces massacres, ou i'cnqiei-eur (ce n'est pas lui, certainement, ce sont ses indignes niinisli-es qui l'ont dictée , mais il l'a signée), où l'empereur, s'adressant à ce qu'il a appelé ses fidèles Gallicieiis, leur disait en ces termes :

a. Vous vous êtes levés pour le maintien de l'ordre et des

lois; vous avez combattu jiour les lois vous avez anéanti

les projets de nos ennemis. » [Mouvement.)

Voilà le langage que le souverain du pays a tenu à ces

Ah! Messieurs, je vous l'assure, il est loin de moncœui de manquer de respect à une tète couronnée, à un souverain ami de la France; mais, je vous le demande, cela ne nqipelle-t-il jias le langage de ces proclamations alîreuscs qu'on publiait en France le lendemain des massacres de la Terreur, et ou on félicitait aussi ce qu'on appelait les bous citoyens d'avoir vengé les lois et anéanti leui-s ennemis? Je vous demande si ce n'est pas le même langage , et si on ne se croit pas, quand on lit ces choses, en présence d'un volume du Moniteur âe 179^? [Approbation.)

Mais, me dira-t-un, c'est le 1 2 mars que cette proclamation a été publiée, dans la première surpriiie de l'événemcut, sous l'empire du danger qu'on croyait avoir couru; mais depuis on n'am-a pas persévéré dans cette voie.

Eh bien ! si , Messieurs , on y a persévéré ; pas une pouisuite n'a eu lieu contre aucun de ces assassins, pas un chàti—

ment, pas Toiiibre d'un châtiment. 1,458 têtes sont tombées dans œ département, et pas mi assassin n*a été poursuivi ni même arrêté. Ce Szela, l'assassin de ces seize membres de la famille de Bogusz, dont je tous ai parlé tout à l'heure, on a dit qu'il avait été arrêté; mais rien n'est moins sûr; ce qui est certain, c'est qu'il n'a pas été puni. Bien plus, ces chefs d'assassins, je ne crains pas de les qualifier ainsi, ces préfets de département, qui payaient des primes pour les cadavres qu'on leur apportait, ce Berindt, ce Brendl sont encore en place. Gardez-vous bien de croire qu'ils ont été punis, désavoués ou destitués. Pas le moins du monde ; ils gouvernent encore ce pays qu'ils ont ensanglanté. Les chefs militaires qui avaient organisé des bandes armées ont été décorés; et enfin, pour mettre le sceau à tout ce qui a été fait, après trois mois de délibération et d'examen, le chef du gouvernement civil de la province, le baron de Krieg, celui-là même qui avait refusé d'arrêter le conspirateur, vient de recevoir la grand'croix de l'ordre de Léopold.

Ainsi donc, on a d'abord remercié les assassins; en second lieu, on n'en a puni aucun; en troisième lieu, on a récompensé leurs chefs. Si ce ne sont pas là des preuves de complicité, je ne sais pas où l'on pourrait en trouver.

Mais il y a quelque chose de pire encore, selon moi, que la complicité avec de pareilles horreurs ; il y a quelque chose de plus odieux que de massacrer ces innocents et de payer leurs têtes, c'est de flétrir leur mémoire.

Eh bien! voilà ce qu'a essayé de faire le gouvernement autrichien.

11 y a quelque chose de plus bas que ces bourreaux payés qui ont égorgé des innocents, ce sont les misérables apologistes de ces crimes , ce sont ces scribes impurs qui se sont

380 Ql'KSnoN rOLONAtSii.

trouvés eu Eumpe, pas en France heureusement, mais en Allemagne, pour absoudre les bourreaux el tlétrîp les victimes, et qui, trempant leur jilume vénale dans une encre sanglante , n'ont pas hésité à verser tout le fiel, tout le venin lie la calomnie sur les cadavres de ces malheureuses victimes. { Mouvement.)

Fai-doniiez-moi, Messieurs, rémotiou inaccoutumée que je ressens en vous dénonçant ce nouveau forrait; mais c*est que, j'ai honte de le dire, U y a eu de ces écrivains qui ont osé invoquer le nom, l'intérêt de la religion catholique pour flétrir, pour calomnier, pour persécuter ju8(iu'aprè« l.i mort les victimes de la politique autrichienne. C'est pour œla que vous me voyez, moi catholique, si ému et si indigné en vous les dénonçant. [Très-bien! très-bien! — Vive approbation.)

Un mot maintenant sur les résultats politiques de cet èlat de choses que je viens de montrer à nu. Saveï-vous quel eu est le résultat politique incontestable? C'est que la Gallicli' lend les bras à la Russie, que la Pologne russe elle-même, effrayée jwr la conduite du gouvernement autrichien, remercie le ciel de ce qu'elle appartient à la Russie, et ceux qui ne lui appartiennent pas encore font des vœuK pour lui appartenir.

Voilà les vœux que ces horreurs ont fait naître dans le cœur de ces Polonais. Us soupirent après le joug de la Russie. Je n'y vois pas seulement le châtiment le plus mérité pour l'Autriche; j'y vois un résultat politique pour nous de la plus tuneste importance, car nous devons redouter tout ce qui peut augmenter la puissance matérielle ou morale de la Russie. Notre intérêt à nous, c'est que, s'il n'y a plus de Pologne indépendante, ce qui en reste encore soit divisé entre les trois États et ne vienne pus constituer au profit d'un seul

une puissance qui pèserait trop dans la balance des intérêts de TEurope.

J'en Tiens maintenant aux réfugiés eux-mêmes, à Toccasion desquels je me suis permis de tous présenter ces considérations.

J'ai encore sur le cœur la parole malheureuse de M. le ministre des affaires étrangères, lorsqu'il a dit à Tautre Chambre, toujours en parlant des éyénements de Cracovie, que la France ne devait pas être un repaire de conspirateurs. Je suis convaincu qu'il s'est repenti de cette parole injuste et cruelle, qu'il eu a reconnu l'injustice. Non, la France n'est pas un repaire de conspirateurs ; non, les malheureux à qui elle a donné généreusement asile ne sont pas les ennemis de la paix publique; ils ne méritent pas cette injure. Il se peut, je ne le nie pas , que dans le nombre de ces réfugiés politiques qui passent sur le sol français, qui arrivent et qui partent, quelques-uns aient été impliqués dans cette malheureuse conspiration que j'ai indiquée tout à l'heure en Gallicie. A ceux-là on peut appliquer le mot trop juste qu'a inspiré un autre forfait. Ce qu'ils ont fait est plus qu'un crime^ c'est tme faute.

Mais, remarquez-le, Messieurs, on n'a pas pu constater ([ue les réfugiés en France eussent pris la moindre part aux érénements de Pologne. £t si l'on avait pu la signaler, on aurait dû reconnaître en même temps que c'était une imperceptible minorité. La grande majorité du corps des réfugiés polonais, et j'en appelle à M. le ministre de l'intérieur qui les a sous sa surveillance, n'a cessé de donner des preuves de son respect pour Tordre, de son bon esprit. J'en appelle, je le répète, à l'administration qui les a sous la main, et qui, année, conune elle l'est, de cette loi dont la rigueur a été modifiée il y a quelques années, n'a jamais eu besoin de

38Î (}l't:SIII>N TOLOSAISt.

demander de nouveaux pouvoirs, ni de s'adresser aux iribunaux pour la nipressioD d'un délit quelconque de !a part de œs olran^ers, placés ce{>endant daus des cifcoDstaiiccs si difficiles et si exjHisés à toutes les tentations du malheur et du découragement.

Mais je ne \eux pas terminer cette question sans faire une allusion passagère au premier et au plus illusli-e des réfugiés , à celui dont il a été tant question en France et en Europe, c'est-à-dire au prince Czartoryski. On lui a reproché de s'être associé au mouvement de Cracovie par une iléniarche qui a reçu une grande publicité, démarche géuéleuse, démarche peut-être incuusidérée à force dv générasité et de désintéressement, démarche qu'il a payée bleu cber, vous savez à quel prix? au prix de la cooGscation des derniers biens qui restaient à sa femme dans l'empiiv d'Autriche. Mais, s'il est vrai qu'il se soit associé à des évéiLcmenls dont il ne connaissait encore ni la nature, ni h jiortée, il est bien plus vrai de dire qu'il a toujours domiù l'exemple de l'ordre, de la conhance dans les puuvoîi'S publics, de la conliance dans l'avenir de son pays, et de la répugnance la plus prononcée pour tous les moyens qui' peuvent désavouer la morale et le véritable intérêt de son |iays et du nôtre.

(Ju'il me soit permis de l'aflirmer, car je suis convaincu ((u'aprês la Pologne il n'est («s de pays qu'il aime mieux <nie la France. J'ai besoin de lui rendi-e ce public et solennel liommage, j'ui besoin de dire que j'admire, que je vénère en lui le dernier des grands seigneurs de l'Europe, la dernière des grandes existences d'autrefois; j'admire l'homiue qui a donné le magnifique exemple du plus grand des saciilices, qui a sacrifié le repos, le sol natal, la fortune, le prestige du rang, du |ioinoir, de l'autorité, du ei-édil fiolilique, tout ce

qui peut séduire et charmer une âme humaine ; qui a sacrifié tout cela, seul en Europe , et de bon cœur, de grand cœur, sans réserve , à la religion , à la liberté , à la nationalité de son pays. {Très^bienl très-bien/)

Et quand je vois cette conduite d'un homme si vénérable et si haut placé , quand je la compare avec celle d*autres honunes'du même âge et du même rang que lui, qui, placés au faite des affaires, en profitent pour le poursuivre et le persécuter, je le félicite d'avoir été choisi pour offrir au monde le type de la vertu malheureuse et le contraste éclatant de cette vertu avec l'iniquité triomphante qui insulte ses victimes et les dépouille de leur patrimoine. C'est là un magnifique contraste pour le prince Gzartoryski. Dieu et la postérité mettront chacun à' leur place. {Nouvelle et vive approbation.)

Un mot encore, et j'ainrai fini. On reproche à la 'Pologne d'être anarchiste. Toutes les fois que les diplomates et une certaine école d'hommes politiques parlent de la Pologne, ils accolent à son nom le mot d'anarchie. Cela n'est pas fondé, je m'empresse de le dire; mais quand cela serait, quand cet esprit anarchique ne serait pas désavoué par l'immense majorité de ses enfants, par tout ce qu'elle a de distingué, par son histoire, par ses antécédents , à qui en serait la &ute?

Ah! la Pologne est anarchique! et à qui devrait-elle de l'être?

Est-ce que ce serait à la Pologne elle-même ou à la France révolutionnaire et démagogique? Non, non; mais bien à ses conquérants, à ses souverains, uniquement à ses souverains, à ceux qui, il y a soixante-dix ans, sont montés dans cette chaire d'où les grands pouvoirs d'ici-bas, les rois, les ministres enseignent au monde le droit public, et qui n'ont enseigné à

3S4 ^l:l■:sTlo^ i'oi-osaisk.

la l'ologne que le Iriomphe de l'iniquité et de la force bruta le tnûpris des traités, la violation des droits les plus sacrés, de tout ce qui peut faire aimer le bon ordre, la justice et les principes fondamentaux de toute société. Voilà ceux à qui il faudrait faire remonter la faute si la Pologne était réellement anarchiste, à ceux qui lui ont enseigné qu'il n'y avait rien de sacré sur la terre, ni l'histoire, ni les lois, ni la religion, ni la famille, et qu'on pouvait impunément tout sacrifier aux nécessités politiques du tnoment', ù ceux qui ont tout profané, tout violé, tout torturé pour asseoir et aCTermir leur puissance. Voilà bien les dogmes et les praUquesde l'anarchie, et voilà ce qui a été enseigné à la Pologne depuiii soixante-dix ans p;tr ses trois coparlageants , non pas seulement dans le passé , non pas seulement par Calheriiii; , Frédéric et Joseph, mais aujourd'hui pari "empereur Mcolas et le prince du Metternich. Je n'eu veux d'auli-c preuve qut l'histoire des religieuses de Minsk et les massacres récents dv la Gallicie.

Et vous croyez que de telles leçons pouvaient i-esttir saa^ fruits? Eh quoi! vous sèmerez l'iniquité, la cruauté, laperlidie, tous les crimes que l'humanité a Jamais imaginés, et vous viendrez ensuite récolter le bou ordre, ta paix, la satisfaction, l'obéissanœ, toutes les vertus (]ui signalent un pajs légitimement et raisonnablement gouverné ! Mais ce serait h dernièi-e et la plus immorale des illusions. { Très-bien I) Oi que vous avez semé ne doit produire que rauarchie. Quant à moi, ce qui m'étonne, c'est que la Pologne tout enlière ne -; soit [Kis la proie d'une anarchie incurable, et que cbatpie Po — ■

louais ne soit pas un forcené armé contre tous les souverains,

contre tous les pouvoirs de rEurojic qui ont trahi et livré siw. patrie.

Mais heureuseiucut it n'en est pus ainsi, je me liàle de le

ËVÉMEMENTS DE CRACOYIE ET DE GALLIGIE. 385

dire; ranarchie n'est pas plus dans le cœur des Polonais que dam celui des Français. Nous avons dans notre propre histoire tout ce qu'il faut pour justifier et encourager notre confiance dans l'ayenir. Nous aussi , nous avons été accusés d'être anarchistes, et nous avons donné , il faut le dire, assez de prétextes à cette accusation; jious aussi, nous aTons lutté contre rEuro|»e pour notre indépendance et pour la liberté. Nous avons fait plus que cela, nous avons connu Tanarchie , nous l'avons subie, pratiquée, professée; b pouvoirs publics de notre pays l'ont pratiquée sur une échelle gigantesque. Il en est résulté que longtemps en Europe on a confondu notre cause avec celle de Tanarchie. Cette confusion a été faite non-seulement par les ennemis systématiques et aveugles de la France , mais par des hommes d'une grande intelligence et d'un grand cœur , comme TAnglais Burke. Us ont cru fermement que la cause de la France était la cause de l'anarchie, et ils ont parlé et n^i en conséijuence. Us étaient dans Terreur. Mais avonsnous accepté ce jugement? La Fi-ancc a-t-elle consenti à souffrir toujours devant l'Europe cet affront? Est-ce qu'aujourd'hui tous les hommes sages n'ont [)as reconnu (|U(' l'élément anarchique a été vaincu en France [)ar l'éléniont patriotique !

Toute notre histoire, depuis cinquante ans, n'a-t-rlh* pas été une longue lutte pour donner sur ce iK)int un démenti à l'Europe? N'avons-nous pas tout fait, sous tous les gouvernements que nous avons traversés depuis le consulat, pour dépouiller cette écorce grossière, amère, sanglante <l(i l'anarchie, qu'on voulait nous faire prendra {>our la liberté elle-même, et pour ne garder que le fruit, le bou et précieux fruit de la liberté, que nous avons et que n<«is garderons, s'il plail à Dieu. {Approbation générale.)

ŒiiTnt. 11. — Discourt, ii. -25

386 ()UESTIO^ POLONAISE.

N'esl-ce pas l'œuvre cmisLinte de ce grand parti conservateur qui y travaille, non pas depuis cinq ou six ans, mais depuis cinquante ans, de ce grand parti dont nous sommes plus ou moins les enfants , malgré toutes les différences d'origine ou de nuance. {Nouvelle approbation.) Oui c'a été là noire œuvre, noire gloire, notre mission dans te monde. Eh bien! j'en suis convaincu, ce sera là aussi l'œuvre de la Pologne. Ce qui a été notre miiision dans l'Europe occidentale sera aussi dans l'avenir la mission de la Pologne dans l'Europe orientale. Non-senlement elle ne périra pas, comme le dit son chant untionat, mais elle saura sans aucun doute distinguer sa cause de celle de l'anarchie avec laquelle on -veut la confondre. Elle se puriliera dans son malheur, et elle survivra, elle triomphera malgré la lâcheté des faux amis qui l'abandonnent, malgré l'implacable cruauté de ceux qui essayent de la déshonorer en même temps qu'ils la martyrisent. {Afouvement vif et prolongé d approbation.)

M. Guizor, minisire des affaires étrangères. Je suis obligé, et M. le comte de Muntalembert lui-même ne s'en étonnera pas, de séparer complètement, dans son discours, des choses fort diverses. Celles qui se rapportent aux affaires, aux actes, à la conduite d'un gouvernement étranger, la Cliambre comprendra que je n'ai pas à les défendre. Ce n'est pas de nous-mêmes qu'il s'agit, ce n'est pas de nos acles, ce n'est juis de notre conduite. Nous devons être, et nous sommes toujours prêts à discuter nos propres affaires, nos propres actes, dans nos rapports avec les gouvernements étrangers ; mais les afTaires intérieures, les actes intérieui-s de ces gouvernements eux-mêmes, il ne nous appartient |;as de les débattre. Je ne le saurais ]as, je ne le poumiis pas, je ne le dois pas. Je demande seulement qu'on ne (ire

de mon silence, à cet égard, aucune conclusion, aucune induction. Il ne m'appartient ni de contester, ni d'avouer ce que vient de dire l'honorable préopinant. La discussion, le procès, si on peut se servir de ce mot, s'instruit et se débat en Europe devant l'opinion européenne, non pas en France et à cette tribune. Je n'ai point à m'en, occuper ici.

Sur ce qui nous est personnel, sur les affaires et les actes dont il m'appartient de parler, je n'ai que peu de mots à dire.

L'honorable préopinant a raison ; les droits de la république de Cracovie, et des territoires polonais distribués entre les diflTérentes puissances, se fondent sur les actes du congrès de Vienne. J'ajouterai même, pour rétablir les faits d'une manière parfaitement correcte, que les droits dont il s'agit ont été reconnus et établis d'abord dans des traités particuliers aux puissances copartageantes de la Pologne, non pas en même temps mais avant d'être inscrits dans les actes du congrès de Vienne.

Il existe trois traités spéciaux : l'un, entre la Russie et r Autriche, du 3 mai 1815; un autre, entre la Russie et la Prusse, du 3 mai 1815 ; un autre encore, un traité additionnel, entre l'Autriche, la Russie et la Prusse, relatif à la république de Cracovie et à sa constitution, également du 3 mai 1815. Ces trois actes établissent, comme vient de le rappeler M. le comte de Montalembert, la situation et les droits de la république de Cracovie et des diverses parties du territoire de l'ancienne Pologne distribué entre les trois puissances. C'est après que ces trois traités particuliers avaient été conclus et signés, que les articles essentiels relatifs à la Pologne ont été insérés dans l'acte du congrès de Vienne, en date (lu 9 juin 1815, postérieur donc aux trois traités particuliers,

388 DUKSTION POLONAISE,

cl là ils ont étfî, en eOel, tuxtuellemeut insérés et sanclionn» l>;ir toutes les puissances signiitaircs au congrès. Il y a même leilaîns articles de cet acte que l'honorable prcopinant n'a point rappelés, et iiui exprimeal cette sanction d'iuie inanièR' encore plus formelle et plus sjiéciale que l'art. 118 (ju'îl acilé.

I) résulte de cette sanction, Je cette insertion des tniilés [larticnlicrs ou du moins de leurs dispositions essentielles dans l'acte du congrès de Vienne, deux choses: l'une, que les dn/ils dont, il s'agit sont consacrés par ce grand traité ; l'aiitixï, (jue toutes les puissances signataii'es de l'acte du congrès de Vienne ont dmil de regarder à ce qui se passe dans «s portions de l'ancien lerritoire {lolonaîs, et dans la république de Cracovie en particulier; qu'elles ont droit d'y regarderet d'intervenir dans les changemenls qui pourraient y être apportés.

Personne ne peut prétendi-e qu'aucun changement ne puisse être apporté à des traités, qu'il ne puisse survenii' des événements qui rendent tel ou tel changement naturel et indispensable. C'est ce qui est arrivé, par exemple, sur notre fponliére, quaud la constitution du royaume des Pays-Bas a élc renversée et qu'il a fallu constituer des Ktats iiouveaui. De grands événements, en Orient comme en Occident, en Pologne comme en Belgique, pourraient nécessiter et légitimer des changements aux traités de 1815, à l'acte du ctingros de Vienne coimue auxautros; mais de tels changements ne pourraieut être légîtimemenl apporlés à ces traités qu'après discussion et cunsentemenide touti'S les puissances signataires de ces ménieE traités.

il y a donc ici deux droits à constater : le droit accordé aux diverses portions du terriloîi-e polonais, et le di-oit des puissances qui ont signé au congrès de Vienne. Ces deux

droits n*ont, à aucune époque, été méconnus ni oubliés par le gouvernement du roi. En 1836, lors de la première occupation de la république de Craco\ie, ils furent rappelés et réservés; d'abord par le cabinet du 22 février, par M. Thiers, en 1836; plus lard, en 1838 (car en 1838 Toccupation de Cracovie se prolongeait encore), par M. Mole. En reconnaissant à ces deux époques la puissance, et, il faut le dire, la nécessité des événements qui avaient momentanément amené Toccupation de Cracovie, le gouvernement du roi maintint toujours le droit sur lequel reposait Texisleuoe neutre et indépendante de cette république, et son ëroit à lui de regarder à tout ce qui s'y passait et aux changements qui pourraient y être apportés. Ce que mes honorables prédécesseurs ont fait en 1836 et en 1838, je Tai fait en 1846 avec le même soin, la même réserve, les mêmes protestations, et en maintenant les mêmes droits. Il ma été fait les mêmes réponses qui furent faites alors : la nécessité d'une occupation temporaire, le respect des principes posés dans les traités. Je ne puis penser en effet, personne ne peut penser que le maintien fidèle des traités et de tous les droits qu'ils consacrent ne soit pas partout , à TOrient comme à l'Occident, à Vienne comme à Paris, le fondement de toute politique régulière et conservatrice. [Marques d'approba-tion.)

M. ViLLEMAiN. Messieurs, un événement grave vient de se passer dans cette enceinte : des faits terribles ont été portés à cette tribune, ont été révélés ; car je suis sûr que bien peu de membres de cette assemblée , personne peut-être ne les connaissait dans leur sanglante précision, dans leur énormité.

Dans le silence actuel d'une autre assemblée, c'est cette Chambre, c'est cette tribune si grave et si monarchique,

390 QtESTÎOÎS POLONAISE,

qui les aura seule proclames, et ils retenliront dans toute

l'Europe. Ils ne sont pas désavoués; ils ne peuvent pas

l'être.

Est-ce la discrétion et la réserve d'un gouvernement sur les actes d'un autre gouvernement, ou est-ce l'impuissance de nier ce qui est évident comme la lumière qui paraît dans le discours de M. le ministre des affaires étrangères? Je ne sais; mais ce qui sera acquis pour la conscience du genre humain, c'est qu'au milieu de notre siècle, au milieu de cette immense publicité, en présence de ces tribunes qui disent tout, l'horreur des temps les plus aflreux a été égalée et peut-être surjiassée, qu'il y a eu uu 2 septembre monarchique cl une jacquerie oflicielle. [Sensatioii.)

Plusieurs voix. C'est cela! c'est cela!

M. ViLLEMAiN. Cela est grave pour tout le monde, et cola, je n'en doute pas, imposera au gouvernement français des devoirs particuliers que l'esprit élevé de l'bonorable ministre des affaires étrangères accepte, j'en suis sûr, quand même il ne les proclame pas. 11 le faut , car , à côté de cette immense publicité de la presse, qui à force de parler produit quelquefois une bruyante confusion au milieu de laquelle se perd et dispraît la vérité [mouvement), il y a cette vois plus puissante encore des assemblées politiques, qui, lorsqu'elle a proclamé, sans être démentie, une chose horrible, comme le massacre inutile, et jamais il n'aurait pu être utile, de quinze cents hommes, inscrit ce fait dans les annales, je ne veux pas dire de la royauté du dix-neuvième siècle, mais d'une nation du dix-neuvième siècle .

. . . Je voudrais que les dispositions bienveillantes exprimées i>ar M. le ministre des affaires étrangères, et qu'il attribue à ses prédécesseurs comme à Ini-mcme; je voudrais.

eVÊNEllENTS DE GRACOVIE ET DE GALLICIE. 394

dis-je, que ces dispositions ne trouvassent aucun motif, aucun prétexte dans nos paroles pour agir avec moins d'instance. Nos paroles sont autres et doivent être autres que celles du Gouvernement. L'homme qui monte à la tribune n'a de responsabilité que devant Dieu et devant sa conscience; [trèsbien!) le ministre est assujetti et lié à mille considérations, à mille nécessités; mais ces considérations, ces nécessités, cet intérêt même, qui, dans les limites de la justice, est la loi dominante, croyez-vous que ce soit dans l'abandon ou dans la faiblesse qu'il puisse le trouver ici ? Non , car ce que vous ne feriez pas, d'autres le feront; votre indifférence serait compensée par un redoublement d'ardeur et de passion : il n'en sera pas ainsi , nous l'espérons

S'il y a entre les puissances de TËurope un bon vouloir mutuel, si ceux qui ont la responsabilité plus directe de la situation de la ville de Cracovie veulent donner un signe de sympathie aux hommes d'État d'un autre pays, et témoigner qu'ils apprécient la modération de notre cabinet, qu'ils rentrent dans les limites du droit; qu'ils ne permettent pas qu'on puisse trouver dans leurs actes une accusation contre ceux dont lalliance trop fidèle ménage les iniquités d'une politique que notre siècle ne devait pas attendre et qu'il jugera sévèrement; que cette politique réponde aux reproches qu'elle encourt, en changeant sa marche et en corrigeant quelques-uns de ses actes par ces retours d'humanité toujours faciles à la puissance , et qui sont sa manière de se repentir devant Dieu et devant les hommes. {Très-bien/)

M. LE COMTE DE MoNTALEMBERT. Uu mot Seulement! Je remercie l'éloquent orateur qui descend de la tribune d'avoir si bien complété et caractérisé la discussion que j'ai pris la liberté de susciter devant la Chambre. Je le remercie sur-

tout de m'avoir dispensé de répliquer à M. le ministre des affaires étrangères, et d'avoir si bien et si brièvement défini tout ce que j*ai raconté sur les événements de Galiicie, par ces qualifications qui resteront dans l'histoire : de deux septembre monarchique et de jacquerie officielle. Je ne dirai donc plus rien ià-dessus : il n'y a qu'un point sur lequel M. le ministre des affaires étrangères aurait dû m'honorer d'une réponse.

J'ai tâché de préciser ce que je croyais possible et légitime au sujet de Cracovie, en demandant l'institution d'un con* sulat de France dans cette république; il a gardé le silence sur ce sujet. Je lui demande si ce silence est volontaire ou non, et, s'il est involontaire, je désire qu'il ait la bonté de me répondre à ce sujet.

M. LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES. C'est à deSSCiu

que j'ai gardé le silence à ce sujet, ce qui ne préjuge rien sur la question qu'a soulevée l'honorable préopinant.

«Extrait du BÊonileur du 3 juillet 1846.>

Page 1