A MM. GEORGE PHILLIPS
Professeur à l'Université de Munich
ET GUIDO GGËRRES
Édileuredes FeuiUeê hittoriquet el polUiquet pour l'Allemagne calkolique
Le discours qui précède provoqua de la part d'un ccrlain nombre de journaux allemands de vives attaques contre son auteur. Ces attaques ayant été reproduites par un des recueils catholiques les plus considérables de TAllemagne, les Feuilles historiques et poli^ tiques de Munich, M. de Montalembert adressa aux éditeurs de ce recueil la lettre suivante :
Messieurs,
J'ai subi en silence les nombreuses attaques qui ont été dirigées contre moi par la Gazette universelle d'Augsbourg, VOb^ seruateur du Rhin et autres feuilles allemandes au sujet de mon discours du 2 juillet dernier sur les massacres de la Gailicie; je les ai mêmes subies avec satisfaction, car elles montraient combien le coup que la séance de la Ghambre des pairs du 2 juillet 1846 devait porter à la politique responsable de ces massacres avait pénétré plus loin et retenti plus haut que je ne pouvais l'espérer.
Mais il ne saurait en être de môme lorsque je me vois en butte à d'injustes attaques dans l'organe principal de l'opinion catholique au delà du Rhin; lorsqu'un journal comme le vôtre.
39i LETTRE A MM. GEORGE PHILLIPS ET GUIDO GUERRES^ rédigé par des hommes que Je m'honore d'avoir ea ponr nul* très ou pour amis, u'hésitc pas à me noirdr aux yeux des callioliquiis d'Allemagne, en m'aUrlbuaat les motirs les plus étiangers à mes convit^tioas et les plus Incompalibles avec mes devoirs. Vous deviuez que je veux parler de l'article inséré dans la Iroi^'iéHie livraison du tome XVIII de votre recueil, et intitulé : Considérations catholiques sut le discours du comtt de Montahmbert du 2 juillet.
Ce titre seul m'a révolté, et j'ose dire qu'il aurait dû vous révolter également; car vous savez mi<^^ux que moi que ces considérations soi-disant catholiques sont tout simplement des considérations autrichiennes, Écrites par le même fonctionnaire de la chancellerie aulique qui a déjà rempli les colonnes de la Gazette d'Augst/oiirg de ses invectives contre moi, qui a transporté dans votre feuillu les principales idées et même les phrases textuelles de cette Gabelle, qui, du reste, a déjà poursuivi de ses attaques anonymes M. le marquis de Castellaae, coupable du même crime que moi, du crime d'avoir dit la vérité sur un grand forfait.
J'avais soigneusement évité dans mon discours de soulever la question catholique dans une discussion qui pouvait et devait rester purement politique. Hi<?n, par conséquent, n'autorisait votre collaborateur à y rattacher des attaques contre la manière dont je sers la cause ciitholique, attaques qui n'ont pour but que de détourner l'attention du véritable sujet de la discussion, c'est-à-dire de la conduite du gouvernement autrichien dans les massacres de ta Gallicie.
Il est vrai que la cause catholique tient par les liens les ptos étroits, non pas précisément aux derniers événements de la Gallicie, mais à la cause polonaise en général. A cette occasion, je pourrais, moi aussi, m'étonner de voir le recueil catholique le plus accrédité de l'Allemagne se séparersur cette question de la grande majorité des catholiques de l'Earope, et protester contre la redoutable unanimité qui, chez les catholiques de France, d'Angleterre, d'Irlande, de Belgicpie, de Hollande. d'Espagne et do toute l'Amérique, proclame le droit impérissable de la Pologne. Je pourrais me demander par
quels motifs tous cherchez à rendre les catholiques d'Allemagne solidaires de la grande inimité du partage de la Pologne, et complices de la longue chaîne de violences et de perfidies que ce crime inexpié a traînée é sa suite ; je pourrais chercher quelles sont les raisons politiques qui vous portent à compromettre ainsi la cause de TÉglise, et je pourrais affirmer que vous la sacrifiez ainsi au désir de plaire à la censure autricliienne et à la politique absolutiste. Je pourrais ajouter que, sans doute, vous n'avez rien dit à vos lecteurs du long martyre de la vénérable abbesse de Minsk pour ne pas vous brouiller avec cette même police autrichienne qui empêche les compagnes de cette abbesse d*aller la rejoindre à Rome. Mais j'aime bien mieux supposer que ce système, quelque détestable qu'il soit à mon avis, n'a été adopté par vous qu'après un examen consciencieux, et dans la seule vue de servir relise de la manière la plus conforme à ce que vous croyez ses véritables intérêts. Pourq[uoi ne me rendriez-vous pas la môme justice ? Pourquoi me laissez-vous accuser dans votre recueil de compromettre la défense du catholicisme par des antipathies personnelles, par des prétentions nationales, et de sacrifier la cause de l'Eglise universelle à la politique française?
Ma vie entière, je ne crains pas de l'affirmer, proteste contre nne semblable accusation. Depuis quinze ans que je me suis dévoué àla défense de la cause catholique et que j'ai été appelé à prendre part aux aflfaires poUtiques de mon pays, j'ai cons* tamment lutté contre l'esprit qui tend à subordonner les intérêts immortels et universels de la vérité et de l'Église aux intérêts d'une puissance temporelle, quelle qu'elle soit. Mes écrits, mes nombreux discours sont là pour en faire foi. En politique, j'ai vingt fois lutté contre les préjugés, contre les passions de mon pays, et, comme je l'ai proclamé à la tribune, lorsqu'en 1840 j'ai dû me séparer de la plupart de mes amis poUtiques sur la question égyptienne, j'ai toujours cru que la vérité était la première patrie de l'honnête homme. Né dans l'exil et ayant achevé mon éducation parmi vous, je n'ai jamais connu ce nationalisme païen qui sacrifie tous les droits et tous
LETTnt A MM. GKORGE PHILUPS KT GniWI C les intérêts de l'iiuinanité à l'orRueil égoïste et cruel que e»taîna diplomates cl certains démagogueg déguisent si souvent sous le nom de patriotisme, j'ai défendu de mou mieuxl'lioniiRur et la puissance de mon pays comme mon devoir et mon affection m'y obliftcnient, mais jamais aux dépens de la justice ni de la vérité ; j'ajouterai même : jamais aux dépens de l'Allemagne. Et fi vous m'aviez fait l'honneur de lire moo dernier discours sur le développement des forces maritimes de la France, vous auriez vu que je trouvais précisément dans ce développement le moyen de fonder une alliance sincère et solide entre la France et l'Allemagne, et de rassurer les peuples que peut encore inquiéter le souvenir de nos conquêtes continentales.
Eu ce (pli touche A la cause catholique, je crois, certes, qu'elle est inséparable des véritables intérêts do la France. Je crois que la France est plus qu'aucune autre nation obligée de défendre l'Église, parce qu'elle est sa fille aînée, parce qa'tJle est entrée la première de toutes les nations européennes dans la voie de l'orlhodo.xie, parce qu'elle y est demeurée la pins tidéJe, et aussi parce qu'elle a beaucoup à expier envers sa mère. Mais il y a un abîme entre le juste orgueil qu'on éprtmve à être à la fois catholique et Français, et la prétention d'identifier les droits éternels du catholicisme avec la politiqoe étroite et éphémère de tel ministre ou de tel parti, parce que (;e ministre ou ce parti sont français. Si votre collaborateur était le moins du monde au courant des affaires religieuses de la France, il sauriiif, par exemple, que personne n'a plus réprouvé que mes amis et moi les manéfjes par lesquelles le ministère actuel et son ambassadeur, M. Rossi, ont cherché ^ faire du Saint- Siège l'instrument ou l'auxiliaire de la politique française. II est vrai que nous croyons, non comme Français, mais comme chrétiens , que le mal serait encore plus grand si le Saint-Siège était l'instrument ou l'auxiliaire de l'Autriche.
Ailleurs vous élablisseic comme certain que j'ai avancé plu^ ou moins sciemment des faits faux au sujet des derniers massacres de la Gallicie; vous oubliez. Messieurs, que ces faits
avancés par moi ù la Chambre des pairs de France Tont ét(^ également à la Chambre des pairs d'Angleterre par le pair catholique lord Beaumont, et à la Chambre des communes par une foule d'orateurs ; vous oubliez qu'ils ont ainsi retenti dans les assemblées les plus solennelles du monde, en présence des hommes les plus importants de deux gouvernements alliés de TAutriche; que M. Guizot n'a rien nié, que lord Palmerston a tout confirmé ; et que ces faits ont acquis ainsi un caractère d'évidence qui ne sera certes point détruit par les démentis anonymes dont vous vous êtes rendus l'écho.
Vous me reprochez de n'avoir pas écouté la défense après avoir écouté l'accusation, et d'avoir refusé au gouvernement autrichien ce jugement équitable qu'un chrétien doit à tout accusé. Je proteste formellement contre cette imputation. Avant de monter à la tribune, comme depuis que j'en suis descendu, j'ai écouté et examiné avec un soin scrupuleux tout ce qui a été publié à la décharge de l'Autriche dans les journaux qui lui sont dévoués, et notamment la publication semiofficielle qui a été faite récemment à Mayence, sous le titre de Aufschlûsseuberdi'ejûngsten Ereignisse in Polen : nebst sechzehn authentischen Actenstûcken. Si j'avais trouvé dans ces divers écrits la moindre démonstration du crime des victimes, de l'innocence des bourreaux, je n'aurais pas hésité, soit à me taire, soit à avouer mon erreur si j'avais déjà parlé : car je n'ai jamais prétendu à une infaillibilité quelconque. Mais je le déclare solennellement, je n'ai pas môme rencontré l'ombre d'une preuve qui pût absoudre le gouvernement autiîchien, ou me porter à rétracter la moindre de mes accusations contre lui.
La publication faite à Mayence, et recommandée par la Gazette éPAugsbourg et autres feuilles comme une apologie complète de l'Autriche, contient seize documents qui, presque tous, ont été cités dans les journaux français et anglais, et dont pas un seul ne se rapporte directement aux massacres de la Gallicie. Ces pièces sont précédées par une sorte de récit relatif à ces massacres, où l'on trouve des accusations et des aveux également significatifs.