I.FTTTRB A MM. GEORGR PHILLIPS ET GUIDO GOERRES
événements de Gallicie : le massacre de la Saint-Barthélemy en 1572, et de celui des prisons de Paris le 2 septembre 1792. Le lendemain de ces jours uilreux, il fut officiellement établi que Tamiral de Goligny et les protestants avaient conspiré contre Charles IX, et que les prêtres, les nobles, la princesse de Lamhalle et autres, égorgés aux Carmes et à l'Abbaye, avalent ctmspiré contre la nation. Mais chacun sait le compte que l'histoire a tenu de ces accusations ; chacun sait la place qu'occupent dans l'horreur et le mépris du genre humain ceux qui ont ordonné ces massacres et ceux qui s'en sont constitués les apologistes.
Dans son discours du 17 août dernier, lord Palmerston, ministre des aûaires étrangères d'Angleterre, a dit : a Les dé- (( tails des atrocités commises dans cette province sont, je puis u le dire, sans exemple dans aucun siècle, mais à coup sûr « dans les temps modernes. Je ne puis croire que ces atroci- « tés aient été sanctionnées par le gouvernement autrichien, a ni connues de lui. Mais je ne suis pas en état de nier, et je (( ne serais pas éloigné de croire que ces atrocités ont été (( dues aux autorités locales de la province. )>
Le noble lord ignorait sans doute alors que le gouvernement autrichien avait pris sur lui la responsabiUté de toutes ces atrocités en faisant à la noblesse de ses États l'injure de lui agréger les Berndt, les Breindl et les autres chefs des autorités locales que désignait ainsi le ministre anglais, et, tout récemment encore, en décernant officiellement des récompenses en argent aux villages où on avait le plus tué.
Votre collaborateur a prétendu en outre que j'étais animé d'une rancune personnelle contre l'Autriche. Rien de moins vrai. Je n'ai aucun sujet de plainte contre l'Autriche. J'ai parcouru à diverses reprises presque tous les vastes États de cette monarchie, depuis Milan jusqu'à Prague, depuis le lac de Constance jusqu'aux contins de la Valachie. J'y ai vu, comme partout, du bien et du mal, et je n'hésiterais pas à reconnaître, malgré mon aversion pour la bureaucratie dont l'Autriche même est infestée, que le bien l'emporte de beaucoup sur le mal, et que la grande majorité des peuples soumis au sceptre autri-
SUR LES MASSACRES DE LA GALLICIE. iOI
chien m'a para heureuse et prospère. J'ajouterai que, comme catholique et comme admirateur des grandeurs du passé, j'éproQTe un respect naturel et instinctif pour les descendants de Rodolphe de Habsbourg, de Ferdinand II et de Marie-Thérèse.
Mais plus on admire ce qu'il y a de bon et de catholique en Aatriche, plus on doit se sentir forcé de proclamer que, des troi^p^issances copartageantes de la Pologne, la plus coupable a été sans contredit l'Autriche, elle qui, puissance catholique, monarchie apostolique, sauvée par un roi de Pologne en 1683, n'a pas craint de trahir tous les principes et toutes les traditions de la société chrétienne, pour s'associer à l'œuvre des saccesseurs d'Albert l'Apostat et d'Ivan le Sanguinaire» pour devenir, aux grands applaudissements de Voltake', la comi^ce de Frédéric II et de Catherine II.
Quels que soient les reproches qu'on ait le droit d'adresser ux Polonais de nos jours, soit à la partie démagogique de rémigration, soit à ceux qu'on qualifie de conspirateurs dans llntérieur du pays, où est le juge impartial qui ne reconnaîtra pas dans ces torts la conséquence toute naturelle de la monstrueuse iniquité dont leur patrie a été victime ? Comme je l'ai dit et comme je le répéterai sans cesse : quand on a semé la spoliation, le paijure, la violation sacrilège de toutes les lois de Tordre social, de quel droit peut-on s'attendre à recueillir l'obéissance, l'ordre et la paix? L'expérience de l'histoire ne nous apprend-elle pas chaque jour que les crimes sodaiix reçoivent toujours leur châtiment dès cette terre? Vous, Messieurs, qui proclamez si souvent et avec tant d'élo- ^ence cette loi de la justice divine, lorsqu'il s'agit des crimes de la Réformation et de la Révolution française, comment ne comprenez-vous pas qu'elle s'applique également à ce crime MUS pareil par lequel l'Autriche et ses alliés ont tenté d'eft*a- C€r du livre des vivants un peuple de vingt milUons de chré-
' Voyez les citraiu de la currespondancc de Voltaire sur le partage de la i'ulofoe, dans reicelleiil opuscule de M. Romain Coroul, intitulé : VoUaire et
Obrrct. il. — Uitcoun. lU S6
i02 LETTRE A MM. (lEORGE FIIILLIPS ET CL'IDO G-ÏHHIS'' tiens, qui avait été si loni;temps le boulevard de l'Église el de l'indépendaace européeuDe?
Je reviens mainteuant à votre collaborateur.
En relevant la phrase de mon dis(:ours oi'i je parlais de ces écrivains mercenaires qui trenipaicnl leur plume vénale dans une encre san[;lante pour insulter, au nom du catholicisme, à la mémoire de ceux quoTAulriclie avait immolés, il aosér^ péter dans voire feuille ce qu'il avait déjà dit dans la GaMlt d'Augsbourg, que ces expressions, dont il devait mieux tfne personne apprécier la portée, constituaient la plus grave injure, à qui?... au Sainl-Siége et au pape Grégoire XVI!. ..U police autrichienne passe pour habile ; mais toute son habilelé ne parviendra pas à transformer un ultramoutain comme moi en déli"acteur de la papauté. Et ici je ne crains pas de^élCl^ quer l'accusation de mon adversaire contre lui-même. Ces' lui qui insulte le vénérable Pontife dont il parle, en interprétant l'Encyclique donnée ùltome la 28 février, comme nue approbation des massacres commis en Galltcie du 19 au 36 du même mois. C'est lui qui essaye de souiller la mémoiri! dn Pontife que l'Église regrette, en cherchant à le rendre solidaire du forfait le plus odieux que le dix-neuvième siècle «< vu Èclore.
Il a osé de plus déclarer que mon langage rappelait celai des jacobins de la Convention. L'allusion est au moins impmdi'nte IJu n'ai pas assez étudié les discours des orateurs delà Montagne pour savoir à quel point mon langage ressemble au leur, ni à quel point la Chambre des pairs, qui a daigné accueillir mes paroles avec une sympathie unanime, tolérerail dans son sein le style de la Conveution ; mais je sais très-bien quels ont été les actes delà Convention, et je sais aussi par qui ces actes ont été imités de nos jours. La Convention lançait contre ses ennemis des bordes d'assassins gagés, et quand ses émissaires avaient rempli leur mission, quand Us s'étaieni baignés dans le sang de leurs anciens maîtres, elle les félicitait de leur œuvre; elle les remerciait d'avoir débarrassé l'État des conspirateurs qui menaçaient la sûreté publique ; elle clarait qu'ils avaient bien inérilé du ta patrie.
C'est précisément ce que vient de faire, cinquante ans après la chute de la Convention, le gouvernement de Sa Majesté impériale et royale apostolique.
Encore un mot, et j'aurai fini. Quand nous, membres des parlements de France et d'Angleterre, complètement indépendants et désintéressés à l'égard de tous les pouvoirs de ce monde, nous défendons la cause d'un peuple opprimé, l'honneur de ses exilés, la mémoire de ses enfants égorgés; et quand ce devoir accompli nous attire l'injure et la calomnie des serviteurs de l'oppression, il doit nous être permis de rappeler à ces téméraires apologistes la différence de leur position et de la nôtre. 11 doit m'être permis, pour ma part, de dire que non-seulement je n'ai contre rAutriche aucun grief personnel, mais que je n'ai aucune obligation à la Pologne en général nia aucun Polonais en particulier. La noble et infortunée Pologne n'a jamais rien fait, et ne pourra jamais rien faire pour moi. C'est le pur amour de la justice et de la vérité qui a seul armé pour elle ma parole; et cette parole n'a rien à craindre ni rien à espérer ici-bas. On le sait assez ; je ne suis payé par personne pour voiler la honte de ceux que je défends, pour insulter jusque dans leur tombe ceux que je combats. Or, je défie celui qui m'a calomnié dans vos feuilles de se rendre le même témoignage.
Dans cette France que vous attaquez, la loi me donnerait le droit d'exiger l'insertion de ma réponse dans votre recueil : je la demande à votre lovauté et à votre ancienne amitié, en vous promettant d'avance de ne rien répliquer à ce que vous jugerez à propos d'ajouter.
Recevez l'assurance de mon affectueuse considération,
Le Comte de MoNTALEMBEr.T.
La Roche-en-Brcuy, ce 5 oclobre 184G.