DU MINISTÈRE
Notez bien, Messieurs, que ces colères antireligieuses, je ne les nie pas, je ne les braye pas. Elles éclateront, je n en doute pas, demain, peut-être après-demain. Je ne les pit>* voque pas, je les qualifie. Je dis qu'après ce qui s*est passé, qu'après le silence gardé dans les grandes et solennelles discussions sur l'ensemble des afiaires publiques qui ont agité une autre enceinte, tous les hommes de sens, tous les hommes de cœur sauront à quoi s'en tenir sur la sincérité, sur la valeur de ces passions et de ces colères. Ils n'y verront que des armes de parade que l'on brandit contre ce qu'on croit faible et impopulaire, et qu'on rengaine à volonté pour le service d'une inU%ue, d'une tactique parlementaire, des armes, en un mot, qui n'ont fait peur qu'au ministère. [Mouvement.)
En ce qui touche l'intérieur , l'expédient et les concessions, voilà le résumé de la politique ministérielle que j'attaque. Le hasard est son Dieu. Il y a des hasards heureux; ceux-là, il sait en profiter avec une prestesse merveilleuse, quand il s'agit de se déUvrer d'un embarras, d'un ami incommode, comme il l'a montré dans des circonstances récentes, sur lesquelles la Chambre me permettra de ne pas insister. [Léger mouvement.)
Mais, qu'arrive-t-il, quand on se fait le serviteur et la créature du hasard? On se condanme d'avance à en être la victime ; et un de ces jours vous tomberez par hasard, comme vous avez vécu. {Nouveau mouvement,)
Permettez -moi , maintenant, de voir si à l'extérieur la conduite des afiaires de ce pays a été marquée , sous le gou- Temement du ministère actuel, au coin d'une politique plus haute et plus noble.
M. le ministre des affaires étrangères a coutume d'objecter à ses adversaires deux fins de non-recevoir. D'abord, lors-
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qu'on revient sur les actes qu'on lui a reprocliés autrefois, il dit que les questions sont jug'ées, que la majorité a prononcé, qu'il n'y a plus lieu à revenir là-dessus.
A cette fin de non-recc\oir là, je réponds que les majorités ne durent pas loujoui-s, et ce qui se passe sous nos yeui nous le prouve; que, quand ics majorités ont prononcé une fois, il n'en résulte pas que leur arrêt ne clmnge jamais; que, d'ailleurs, les majorités ne prononcent que sur les actes, et ne prononcent jamais sur les résultats de ces actes ', et ce sont les résultats de ces actes qu'il s'agit d'apprécier aujourd'hui.
Une autre fin de non-recevoir de l'honorable M. Guizot, c'est de repousser, comme il Tient de le faire encore aujour^ d'hui, en réjwndant à M. le comte Mole, toutes les allusions qui se rapportent à sa conduite de 1839; il répond toujours à cela qu'il ne répondra pas; qu'il ne veut pas troubler sa majorité, et qu'il écarte comme des personnalités tout ce qui se rapporte à celte conduite.
Eh bien! Messieurs, je n'admets pas non plus cette fin de non-recevoir. Il est impossible que M, le ministre des all^ircs étrangères se fasse illusion sur l'importance de ses propres antécédents {on rit), au point de croire qu'on puisse les oublier. Qu'il le sache bien! Les hommes même qui, comme moi , n'ont été ni de sa coalition , ni du ministère qu'il combattait, en garderont toujours le souvenir. Pour moi, je déclare que ce souvenir ne m'a jamais quitté, qu'il ne mi' quittera jamais, tant que je verrai l'honorable M. Guîzotau pouvoir ; et je suis sûr que je ne suis pas le seul à éprouver cette impression. Qui pourrait oublier tes discours étincelants de verve, de vigueur, qu'il prononçait à cette éjHMiue contre la politique de faiblesse et de concession? j'y ai été pris comme tant d'autres (oti ril), et je ne l'oublierai pas.
Je n'oublierai pas non plus le discMirs que M. le due iJe Broglie, défendeur, et même, seloo «pieltines-niis. pn>leciear du ministère a^iel [rameurs et rires , e<l venu pn>noncer à cette trilnme pour reprocher «î M. le comte Mole reT;icu.itii.^ d'Ancône.
J*aTais la naïveté de trourer bon alor^ qu'on reprochât à M. le comte Mole feTacuation d*Ancône : comment Toulei- TOUS que je ne sois pas blessé de Toir les mêmes homnocs faire aujourd'hui Fapologie de mesures t{ui me «emblent mille fois plus étranges, pour ne rien dire de plus, que Tciacualion d'Ancône?
Je ne viens donc pas, comme je le disais tout à l'heurts aita(|uer les actes que le ministère a commis, et que la majorité a jugés; je viens seulement demander à la Chambre de vouloir bien en apprécier les résultats, et de le faire avec une se- Tenté que justifient à mes yeux les opinions et les protestations autrefois émises par Thonorable M. Guizot et ses collègues.
En Orient, qu'a-t-on fait? Après Tinjure du traité du 15 juillet, on a rendu la paii au pays, nous disait tout à Theure M. le ministre des aDoires étrangères. Oui: mais comment? On a rendu la puii au pays eu rentrant dans le coDcert européen avec les puissances mêmes dont nous avions tant à nous plaindre.
Voilà l'acte.
Maintenant quels en ont été les résultats? Qu'eu est-il résulté pour les deux grands objets que Ton devait avoir eu vue, soit pour la stabilité de l'Empire ottoman, soit pour la grandeur et l'influence du nom français en Orient?
La stabilité de l'Empire ottoman, qui est-ce (jui pourrait m'en dire des nouvelles? Je ne sache personne ici , ou ailleurs , qui pourrait me dire que cet empire ait
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plus de stabilité aujour<]'liui qu'il n'en avait en 1840.
Mais quant à la grandeur , à l'influcDce du nom dv la France en Oricnl, ah! ju d6clare qu'il en est tout autrement; là il y a eu un changement évident, et un changement en pire ; les populations chrétiennes, catholiques de l'Orient, habituées depuis saint Louis â i-egarder la France comme leur protectrice suprême et uniipie, ont appris, sous le ministère actuel, et l'histoii-e ne l'oubliera pas, que le rôle de la France était changé, et qu'elle ne devait plus occuper que la cinquième place dans leur confiance et leur estime. Oui, les nations les plus dévouées à la France, le plus anciemiement attaeliét^s à son drapeau, les Maronites et les jKipulatîons du Liban, ont clé réduites si bas, ont appris à donttir tellement de cette protectrice, qui était pour eux autrefois comme une mère, que j'ai recueilli moi-même de la bouche d'un de leurs principaux chefs, venu ici l'année dernière pour invoquer le secours de la France, j'ai recueilli de sa bouche qu'il vaudrait bientôt mieux, en Orient, éti-e les protégés de la Sardaigne qu'être les protégés de la France! {Humeurs diverses.)
Voilà le i-ésultat obtenu en Orient. C'est pour atteindre ce but que vous êtes rentrés dans le concert européen.
A a'tte grande difficulté, que vous croyez résolue, vous êtes venus vous-mêmes en ajouter une autre, le droit de visite, en concluant ce traité qui vous a été tant de fois reproché. Ici encore je ne viens pas juger le traité; je viens seulement en constater le résultat : c'est que vous avez eu la main forcée, et qu'apros avoir déclaré que toute négociation ne puuvait aboutir qu'à une faiblesse ou à une folie, ^uus avez vous-mêmes entamé cette négociation, et vous y êtes entrés après avoir déclarô d'avance que vous aviez tort. Et, si l'Angleterre aujourd'hui se montre disposée à abandonner ou à
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modifier ce droit de Tisite, pouvez-vous sincèrement vous enorgueillir de ce résultat, après les paroles que je viens de rappeler? Et ne faut-il pas reconnaître uniquement là l'influence de l'énergie parlementaire de la France, que vous vous appliquez si souvent à amoindrir et à amortir?
Ailleurs, il y a d'autres questions de politique qui s'élè- Tent. Une question des plus importantes, sur laquelle je ne dirai qu'un mot, c'est la question des nationalités slaves. De tous les côtés, en Servie, en Bulgarie, dans les Principautés, il y a là un mouvement qu'on ne peut pas apprécier dans son entier, mais qu'on ne peut pas non plus arrêter, et qui se manifeste chez les races des bords du Danube, comme dans tous les États de l'Europe orientale. Ce mouvement méritait à coup sûr d'être encouragé, d'être conseillé, d'être dirigé par des hommes d'État véritables. Car il y a là, surtout dans les populations danubiennes (je me borne à elles, afin de ne pas éveiller de susceptibilités diplomatiques trop délicates en parlant des autres races slaves) , il y a là un moyen d'arracher une grande partie de l'Europe, dans l'avenir, à l'ambition, à la duplicité de la Russie. Qu'a-t-on fait pour cela? Rien. .L'influence française y est complètement remplacée, oubliée, anéantie? Vous avez désorienté, pour ainsi dire, les espérances du monde, qui était habitué à se reporter sur la France, toutes les fois qu'il s'agit de la destinée des peuples opprimés et des nationalités méconnues.
Mais, nous dira-t-on, le Danube et la race slave, c'est là de la politique bonne pour des rêveurs comme moi et non |)Our des hommes pratiques comme ceux qui nous gouvernent. Eh bien ! il y a un pays qui n'est pas à coup sûr dans le domaine des rêves, un pays pratique par excellence, c'est la Belgique. La Belgique à nos portes , forcément entraînée dans l'orbite de notre politique, qu'en avez-vous fait? Vous
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avez pense un iiiomenl û une union douanière avifc elle, tous lui avez niontn; cette t;s[)t'clative, cl puis vous avez reculù immédiatement devant l'opposition, soit do l'étranger, soit de l'intérieur, et qu'en est-il résulté? C'est que la Belgique a été forcée de se jeter dans les bras de l'Allemagne, dont elle se rappi-oclie chaque jour davantage- Ensuite, pour vous consoler sans doute de a'tle politique sacriliée, selon moi, sur les rives du Danube et liu Rhin, vous avez été chercher précisément ce que l'honorable M. Dachâtel a npjmlé tout à l'heure avec dérisijiin une question nou- >clle, savoir: la possession des Marquises et de Taïti! C'est assurément là une de cesquestions nouvelles queM. Duchàtt'l disait qu'il ne Tallait jamais aller chercher. Eh bien! dans rOcéanie, tout le monde sait ce que vous avez fait, et tout le monde voit ce qui en résulte aujoui'd'but.
A l'heure qu'il est, il y a là trois résultats: le premier, v'est rhiimiiiatioii de vos agents devant cette majesté de contrebande {on rit) qu'on appelle la reine Pomaré, à laquelle on prie comme si c'était la reine d'Angleterre ou d'Espagne, et qui ne daigne pas même répondre aux agents de la rrance, sa prott^ttrice ! Le second résidtat, c'est la théorie du désaveu transformée en pratique , au point qu'aujourd'hui je ne sais pas où l'on jiourrait trouver mi officier de la marine française qui, placé en face de quelque difficulté, obligé de veiller à l'honneur du pavillon et au sien, ne courût |)as neuf chances sur dix d'être désavoué par vous. [Vives réclamations.) Cela me (>arait évident. Et, en troisième lieu, vous avez montré aui intrigants, aux charlatans qui s'occupent à démolir, à miner l'influence française dans les parages lointains, vous leur avez enseigné comuient il fallait s'y prendiv pour se faire mdemniserde leurs peines. Plu^ipw-s voix. C'est vrai ! C'est cela !
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M. LE COMTE DE MoNTALEMBEHT. Eli Afrique, je lavoiie, vous avez eu à vous glorifier de succès éclatants. Mais le lendemain de ces succès, qu'avez-vous fait ? Vous avez mis le même empressement à ne pas profiter de la victoire que d'autres auraient rais à en profiter ou à réparer une défaite. Vous avez permis que vos négociateurs se laissassent dicter une condition humiliante, honteuse, par des barbares! Vous vous êtes engagés à respecter les lois de la civilisation et de l'honneur envei's votre prisonnier éventuel ! Mais c'est là une rondition que la France, traitant avec des barbares, j)eul bien imposer, mais qu'elle n'aurait jamais dû subir. Ensuite l'exécution de ce traité jusqu'à présent a été telle qu'Abd-el-Kader n'est ni pris, ni interné, ni exilé; que votre frontière n'est {)as assurée , comme l'a démontré l'incursion récente des fanatiques marocains. Et cependant vous avez abandonné tout gage et évacué toute espèce de port sur cette plage^du Maroc, où un petit royaume comme le Portugal a su garder Tanger pendant deux cents ans, et où l'Espagne garde encore (^euta depuis quatre siècles.
Enfin , Messieurs, il reste un dernier point ; mais je dois vous demander pardon de cette revue à la fois tro|) vaste et trop étendue.
Voix nombreuses. Parlez! parlez!
M. LE COMTE DE MoNTALEMBEHT. Il rcstc douc uu dernier |K)int, Taffaire de la Plata.
Dans la Plata, vous avez quinze ou seize mille Français (jui vous donnaient de l'embarras, j'en conviens, mais enfin ils étaient Français et exposés à de grands dangers. Us comptaient sur Tiniervention de la métropole; ils l'invoquaient à grands cris. Vous les avez abandonnés ; vous n'avez pas même su mettre d'accord vos consuls et vos amiraux ; vous avez livré ces Français, malgré leurs plaintes et leurs ré-
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clamalioDs constantes, atix |)er'séctitions et à tous les périlTB teiir situation. Maintenant vous songez à inlenenir, et pour- <]itoi? Parci; que l'Angleterre veut bien intervenir aussi. Vous entrez dans la Plata : oui , mais c'est à la remorque de l'Angleterre !
Voilà, Messieurs, ce que M, le ministre des alTuires étranfîères appelle sacrifier la petite politique à la grande. Eh bien ! je déclare qu'on n'en a jamais fait de si [jetilc que la sienne. Je crois que quand l'hisloire cherchera une épithête pour cette politique, elle n'en trouvera ps qui lui convienne mieux que celle de petite.
Mais tout cela , dit-on , a été soufTert par égard f>our la conservation de l'alliance anglaise. Or, quels sont les résultats de cette alliance telle que le Gouvernement actuel l'a [ii'atiquée? Il y en a deux : le premier, c'est que jamais, depuis 1813, l'Angleterre ne s'est tant rapprochée de lu Russie; le secdhd, c'est que jamais, depuis 181.^ encore, l'idée de l'alliance anglaise n'a été plus impopulaire en France. Non , Messieurs, et je défie qui que ce soit de contester ces deux faits : jamais l'Angleterre , qui sent bien fpi'elle ne peut pas compter sur vous, n'a été dans des relations si intimes avec la Russie, au grand déirimeni de la liberté et de la civilisation ; et jamais non plus l'alliance anglaise n'a été plus impopulaire, plus odieuse au pays qu'aujourd'hui , grâce à vous.
Est-ce l'alliance anglaise elle-niùnie qui est tellement antipathique au pays? Assurément non. Pendant les premières années qui ont suivi la révolution de Juillet, cette idée a été accueillie avec transport, ou du moins avec une vive salisfaction ; elle a été regardée comme la sauvegarde et comme la liase de notre politique nouvelle.
C'est vous qui l'avez rendue impopulaire par la manière