AVANT-PROPOS. XXV
« Entre vous et nous, c'est à qui sert le mieux la République, n'est-ce pas? Eh bien! ma douleur, c'est que vous la servez bien mal. J'espère bien, pour le bonheur du pays, qu'elle n'est pas destinée à périr.
De toutes parts. Non ! non !
Plusieurs voix à droite. Vive la République I
Le citoyen Cavaignag. Mais si nous étions condamnés à une pareille douleur, rappelez-vous bien que nous en accuserions vos exagérations et vos fureurs. » (Applaudissements unanimes et redoublés.) (Extrait du Moniteur du 14 juin 1849.)
Tous ceux qui ont entendu le général Cavaignac reconnaîtront ici ce parler bref, saccadé , quelquefois obscur et confus, mais toujours fier, droit et loyal, comme rhonnéte homme qui a été parmi nous la plus noble personnification de la démocratie.
Hélas! ces exagérations et ces fureurs qu'il dénonçait avec une si virile éloquence n'ont pas seulement tué la République. Elles ont trahi , ruiné, tué pour longtemps la liberté ; elles en ont détruit jusqu'au goût et au désir dans les générations contemporaines. Elles l'ont livrée sans défense et sans asile aux fantaisies dédaigneuses du pouvoir, aux mépris de la multitude. Grâce à elle, nous avons été condamnés avoir une éclipse de la vie publique qui demeurera , quelle qu'en soit la durée , une des pages les plus inexplicables et les plus inexcusables de l'histoire. Nous avons vu la jeunesse , naguère encore si ardente, si passionnée pour les idées, les droits, les institutions, les nobles ambitions, les questions politiques et sociales, s'endormir dans une léthargie vulgaire ou se plonger dans la seule recherche des jouissances maté-
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rielles et frivoles. Nous avons vu le gros des esprits » la masse du public , s'éprendre d'une tranquille et lucrative bassesse comme du souverain bien. Et pour comble d'humiliation, nous avons vu les champions de la République détrônée invoquer le pouvoir absolu comme un auxiliaire affidé, caresser ses plus mauvais penchants au nom du progrès démocratique et donner à leurs adulations les dehors d'une protestation libérale. Il leur a suffi de voir la révolution reprendre son vol au delà des Alpes, et, à l'intérieur, l'égalité remporter un triomphe suprême par l'abaissement incontesté des caractères, par l'ostracisme de toutes les supériorités intellectuelles et morales, dernier débris d'aristocratie, étouffé, broyé, anéanti par le contact des masses populaires et de l'omnipotence souveraine.
Sans prétendre avoir jamais prévu cet asservissement spontané des esprits, ce goût effréné du néant, je puis me vanter de n'avoir jamais été de ceux qui se consolent des défaites de la liberté par le progrès illimité de l'égalité. Contempteur obstiné des idolâtries de la foule, je hais le niveau qui m'abaisse, même quand il fait descendre jusqu'à moi et avec moi les hommes qui me primaient hier. Je ne crois pas à la force des atomes, et dans une société pulvérisée par l'impitoyable marteau de la centralisation démocratique, dans l'action dissolvante et corruptrice de la toute- puissance du nombre, je cherche en vain des garanties pour la liberté et la dignité de l'intelligence humaine.
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Après rhonneur de n'avoir jamais méconnu les affinités profondes et logiques de la démocratie et du despotisme, il en est un autre auquel je crois pouvoir prétendre, celui d'avoir toujours proclamé l'utilité, la nécessité d'un rapprochement entre les immuables vérités de l'ancienne religion et ce qu'il y a de légitime dans les tendances de la société nouvelle, ou, ce qui revient au même, d'une alliance entre le catholicisme et la liberté moderne. — On pourra suivre dans ces volumes les origines et les fortunes diverses de cette idée. Née vers la fin de la Restauration, au sein d'un groupe de chrétiens dévoués qui lui sont restés inébranlablement fidèles, elle eut d'abord à lutter contre des traditions, des habitudes, des préjugés qui semblaient identifiés avec l'essence même de la religion parmi nous. Adoptée et professée au lendemain de la révolution de Juillet avec autant d'éclat que d'excès par un grand et infortuné génie, elle a survécu à sa chute et triomphé de ses pernicieuses tentations. On la verra se produire, pendant toute la durée du régime parlementaire, avec une force toujours contestée, mais toujours croissante. Les institutions libres furent adoptées et pratiquées, sans idolâtrie mais sans arrière-pensée et avec une indomptable persévérance , par quelques catholiques épars dans les assemblées et dans le journalisme. La tribune, si lâchement décriée depuis sa chute, parut alors un instrument de vie, un boulevard de l'indépendance de l'Ëglise. Les pétitions, les élections, avec
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leur grande publicité et leur retentissement quotidien, valurent à la cause catholique, sinon des conquêtes immédiates et matérielles, du moins une influence dont la valeur et la vitalité se manifestèrent aux yeux de tous lorsque la royauté sombra dans un orage imprévu. Le clei^é et les catholiques, aguerris et affranchis par leurs efforts courageux et unanimes pour la liberté sous le régime précédent , semblèrent alors des auxiliaires indispensables à tous les partis, sauf celui de l'anarchie. Tout le monde s'estimait heureux de trouver et d'invoquer cette force indépendante, mâle et modeste, qui n'était compromise envers personne, et qui prétait un appui digne et sincère à tout ce qui défendait l'ordre et la société.
Appelé par le hasard de ma position à parler plus haut et plus longtemps que d'autres dans les luttes qui avaient précédé et amené cette situation, je tiens à constater par les documents irrécusables qui vont passer sous les yeux du lecteur que ni moi, ni aucun de ceux qui furent alors mes compagnons d'armes, nous n'avions imaginé pour la défense et le salut de la religion en France d'autre système, d'autre tactique qu'un dévouement sans réserve et sans relâche à la liberté politique comme à la liberté religieuse.
Nous luttions sans beaucoup d'espoir contre les pouvoirs les plus sûrs d'eux-mêmes, contre les passions les plus virulentes et les préjugés les plus tenaces ; mais l'idée de réclamer pour la religion autre chose que la