XXX AVANT-PROPOS
jamais aucun évêque, ni aucun prêtre, ni aucun fidèle ne s'est avisé de m'avertir, même en secret, que j'allais trop loin en réclamant la liberté égale pour tous, et de me rappeler que, comme on Ta prétendu depuis, la liberté du bien doit être seule réclamée, et que quand rËglise est satisfaite tout le monde doit être content. Tout au contraire, les juges les plus autorisés et les plus compétents me prodiguaient leurs approbations et leurs encouragements. Un mélange de pudeur et de tristesse m'interdit de citer à l'appui de mon dire les témoignages textuels et si nombreux * que je pourrais
^ On me pardonnera toutefois de rappeler quelques lignes de Mgr Parisis, alors évoque de Langres, qui servaient de conclusion à la lettre publique qu'il m'adressait sur lu part que doivefit prendre les laiques dans ks questions relatives à la liberté de VÉglise : o Persé- « vérez donc, Monsieur le comte, dans la voie où vous êtes coua rageusement entré ; restez-y fidèle à la pureté des principes pour « lesquels dê/d vous avez si brillamment cùmbattu; associez-vous-y « quelques hommes qui soient capables de vous comprendre et » dignes de vous suivre ; soyez tout ensemble le centre et l'âme de « l'action catholique dans toute la France; sachez mettre d'accord « l'obéissance aux lois humaines, qui prohibent les associations, avec « Taccomplisscnient de la loi divine, qui nous ordonne d'être les « enfants d'une môme famille et les membres d'un môme corps. « Ne vous laissez ni intimider par les résistances, ni séduire par les « demi-concessions, ni décourager par les revers; vos plus dures <( épreuves ne vous viendront peut-être pas de vos adversaires natu- « rels; vous vous rappellerez alors ce que saint Paul eut à souffrir « de ses compatriotes et de ses faux frères, peticulis ex génère,., péri- « culis in falsis fratribus (II Cor., xi, 26). Mais le jour de la justice « viendra même en ce monde, et alors la honte sera pour les aveu- « gles et les lâches, la gloire et la récompense pour les hommes de a cœur et de foi. » Cette lettre est datée du i 6 novembre i 844, en l'année même où j'avais le plus hautement énoncé à la tribune du Luxembourg la théorie de la liberté pour tous, et elle ne fut livrée à
AVANT PROPOS. XIXI
invoquer. Du reste, l'attitude et le langage tenu dans les mandements comme dans les professions de foi doctorales, dans les assemblées comme dans la presse, par tous les chefs et tous les organes du clergé, sans une seule exception, prouvent mieux et plus haut que tout ce que Je pourrais affirmer à quel point les doctrines de liberté et de droit commun semblaient unanimement acceptées et affichées par les catholiques de France comme par ceux des pays voisins ' . Qu'on se rappelle l'évèque de Langres, sur la place de la Concorde, présidant à l'inauguration de la constitution
l'impresBion qu'en 1845, après le discours du 14 janvier où j'avais réclamé la liberté du culte pour les protestants. (Voir 1. 11^ p. 17-18.) — Ce même prélat disait encore dans ses Cas de conscience, page 3i2^ ce que nous n'avons jamais cessé de croire et de dire : « Dans les cir- « constances actuelles, tout bien pesé, nos institutions libérales sont « les meilleures et pour l'État et pour l'Église , et pour la morale et « pour la foiy et pour l'ordre public et pour la liberté de chacun. » (Voir plus loin, au tome 1 de cette collection, pages 548 et 550, et tome V, pages 528 à 550, d'autres citations non moins concluantes.)
* Ici, je me bornerai à rappeler ce passage de la Lettre au roi de Prusse, par Mgr Rendu, évoque d'Annecy, écrite en 1846, publiée à Paris, en 1848, chez Lecoffre : a La force n'a jamais fait que du mal » à la religion, quand elle a voulu la servir. La religion ne peut <f entrer franchement dans les cœurs que quand elle a pour com- « pagnes la lumière et la liberté. Encourager l'instruction religieuse « et laisser faire, voilà tout ce qu'elle demande pour aller au <f triomphe. « (Page 296.) Le môme prélat disait, un an plus tard : « La liberté, c'est l'homme tel qu'il est sorti des mains de Dieu... « La liberté comprend d'abord la liberté religieuse, qui elle-même « se compose de la liberté de conscience, de la liberté du culte et de « la UBKaxÉ DU pROsÉi^YTiSME. » De r Avenir de la République française, Paris, 1849, pages 36-39. (Voir la suite de cette citation au tome V de celte collection, page 173.)
iixii AVANT-PROPOS.
républicaine, qui sanctionnait une fois de plus la liberté de toutes les religions et l'égale protection de TËtat pour tous les cultes, et qu'avaient votée tous les prélats et tous les prêtres membres de la Constituante.
Depuis lors, on sait quelle transformation lamentable s'est opérée. Une école a surgi, qui s'est crue autorisée à renier tous ces antécédents, à démentir tous les principes proclamés par les catholiques sous le régime parlementaire. Sous l'empire des plus étranges illusions, en dépit de tous les avertissements, et sans aucun souci de l'humiliante déconvenue que lui réservait un avenir si prochain, cette école a donné l'exemple de la palinodie la plus éclatante et la plus coupable que l'histoire moderne ait à enregistrer. Elle a substitué des théories hardiment serviles aux précieuses garanties de la vie publique, et des aspirations frénétiques vers la compression universelle à l'invincible élan des âmes généreuses vers la liberté. Elle a courbé une portion trop nombreuse du clergé sous la tyrannie de ses invectives et de ses dénonciations. Elle a fait de la raison une ennemie, de l'éloquence un péril public , de la liberté une chimère antichrétienne, « du goût de la servitude une sorte d'ingrédient de la vertu * . »
Dans le passé, elle a entrepris de remettre en honneur les pages les plus sombres qu'il soit possible de découvrir dans les annales du catholicisme ; elle a réhabilité Philippe n et le duc d'Albe, justifié l'inquisition espa-
^ TocQUEviLLE. Lettte à Madame Swetchine, i*' janvier 1856.
AVANT-PROPOS, XXXUI
gnole et la révocation de l'édit de Naates, donné pour tj'pe de la société politique, tantôt l'empire romain, tantôt le régime napoléonien de 1812, tantôt Louis XIY entrant au parlement le fouet à la main. Elle a soutenu que la France de l'ancien régime était un pays oii il n'y avait rien à réformer, puisqu'il avait « la plus « sage des constitutions, la plus parfaite et la plus libre « des monarchies. x>
Dans le présent , elle proscrit la tolérance même civile des cultes non catholiques ; elle déclare que la constitution belge, faite par les catholiques nos voisins , et si longtemps invoquée par tous les nôtres, crée un état anormal et antisocial : elle se moque cyniquement des catholiques assez naïfs pour réclamer la liberté des autres en même temps que la leur, ou, comme elle disait auh*efois elle-même, pour demander la liberté de tout le monde * . Elle affirme que l'Ëglise seule doit être libre, et que cette liberté est la seule dont les honnêtes gens aient besoin ; qu'on ne doit laisser parler et écrire que ceux qui se confessent ; que la liberté de conscience, utile sans doute à la conquête de la vérité, doit être restreinte à mesure que la vérité se fait connaître. Quant à la liberté politique, elle ne veut ni peser ni discuter ses droits, elle les nie tous. Elle ajoute que chercher des garanties contre le pouvoir est en politique ce qu'est en géo-
^ « Que la République donne la liberté à l'Église, la seule liberté, la liberté de tout le monde, l'Église ne demande rien de plus, elle payera d'une gratitude éternelle la reconnaissance de ce droit pur et simple : la liberté. » VUnivers de i848 , répété le 13 janvier I806.
Œuvrcf. 1. — Discours, i. C